‹ Œuvres choisies de B. Pascal: Pensées et opuscules. T. uniqueChapitre 69 sur 71 · LE PROBABILISME · texte numérisé non relu

LE PROBABILISME

« L'ardeur des Saints à rechercher et à pratiquer le bien était inutile si la probabilité est sûre, Pensées, p. 194 et passim.

« Le probabilisme ne consiste pas dans cette sottise de beaucoup de gens qui entendent par là que le bien et le mal sont en tous cas également probables.

« L'homme est libre : la loi du devoir ne peut enchaîner la liberté qu'autant que l'obligation est certaine. Une loi incertaine ou inconnue n'est pas une loi : elle n'enlève pas à l'homme le droit certain de la liberté de ses actes. Quand donc pour la conscience il y a doute prudent et fondé touchant l'existence de la loi ou du devoir; quand il se présente de graves motifs et de graves autorités qui sont de nature à persuader un homme sage et qui tendent à établir que l'obligation n'existe pas, qu'elle est au moins douteuse et incertaine, alors il y a en faveur de la liberté ce qu'on nomme l'opinion probable. Ainsi, continuent ces théologiens, dans le doute, après un examen raisonnable, et dans ces conséquences éloignées et obscures de la loi première où l'obligation n'est point suffisamment certaine et définie, l'homme est libre et n'est point lié par le précepte : ce précepte n'est pas loi; il est véritablement probable qu'il n'existe pas; la liberté dure encore et n'est point restreinte. Voilà le probabilisme sainement entendu. 11 ne fait qu'énoncer un principe profondément philosophique et moral . c'est que toute

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loi certaine oblige, mais qu'une loi incertaine n'oblige pas. I in pourra conseiller le plus parfait, le plus sûr; y exhorter, le choisir surtout pour soi-même; mais y obliger toujours les autres est une rigueur qui n'est écrite dans aucun de nos codes divins. Telle est l'opinion des théologiens dont je parle. Ce que je viens d'en dire fera sentir peut-être que c'était là une question réellement sérieuse, et sur laquelle la frivolité des opinions mondaines n'a pas à se jouer.

« Plusieurs théologiens de la Compagnie de Jésus ont combattu le probabilisme. L'un de nos généraux, le P. Thyrsus Gonzalès, a écrit contre cette doctrine ce que je connais de plus fort. D'autres, en grand nombre parmi nous, l'ont admise. C'était au reste une doctrine communément enseignée avant que les jésuites existassent, et si tout d'un coup on l'a fait sortir des écoles pour la produire au grand jour d'une controverse débattue sous les yeux du monde, c'est qu'il y avait là un facile épouvantail pour les consciences mal éclairées : C'est que ce mot de probabilisme devenait un cri de guerre d'autant mieux fait pour allumer les passions qu'il ne disait rien à l'intelligence.

« Ainsi, malgré le génie de Pascal, dont les lignes railleuses ne sauraient soutenir une discussion vraiment sérieuse et théologique, je dirai : les excès de quelques casuistes, leurs subtilités, les moqueries et les injures faciles de leurs adversaires, ne changent rien aux fondements sur lesquels de savants théologiens ont cru que le probabilisme, renfermé dans de justes bornes, n'était qu'une expression de l'esprit de liberté et de charité évangélique; de grands saints l'ont ainsi enseigné.

« Je ne m'étendrai pas davantage, je me borne à résumer trois faits : Avant l'existence de la Compagnie, le probabilisme était communément enseigné dans toutes les écoles de théologie; dans la Compagnie, il fut att:iqué par les plus fortes raisons; il fut enseigné cependant aussi par plusieurs jésuites, et c'est à nous seuls qu'on le reproche (R. P. de Rayignan. De l'existence et de l'Institut des Jésuites, p. 150, 7e édition, Paris, in-18, 1855.)

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