‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 11 sur 48 · DISCOURS SEPTIEME · texte numérisé non relu

DISCOURS SEPTIEME

OocRATE se connoissoit en vers comme eu tout le reste des choses honnêtes ; mais il n'avoit plus de passion que pour les muses chastes et chrétiennes. Encore vouloit-il qu'elles fussent tristes et sévères; qu'elles armassent la chasteté de rigueur ( d'ordinaire il se servoit de ces termes); que leur simplicité et leur modestie les distinguassent de leurs autres soeurs, qui sont plus mondaines et plus enjouées. Il vouloit que les vers, conçus et nés dans l'Eglise, se sentissent du lieu de leur extraction et de ravanta£:e de leur naissance; que les ouvrages chrétiens portassent la marque du christianisme; qu'ils fussent chrétiens, tant en la forme qu'en la matière. Vous le verrez par le j^ugement qu'il fit de la paraphrase d'un pseaume, qui m'avoit été envoyée de Languedoc : elle étoit de la façon d'un des

beaux esprits de ce pays-là, et on me mandoit que ce bel esprit y avoit travaillé de toute sa force; que douze stances étoient le travail de douze mois, et qu'encore ne croyoit-il pas en être accouché à terme, tant il avoit de peine à se contenter, Socrate garda quelques jours cette paraphrase sur la table de sa chambre, et ayant été pressé de nous en dire ce qu'il en pensoit , son avis fut celui-ci, qui fut la règle du nôtre.

Il falloit suivre M. l'évéque de Grasse, et ne pas faire effort pour passer devant. En matière de paraphrases il a porté les choses où elles doivent s'arrêter. L'éloquence qui entreprend d'aller plus loin , est à mon avis trop ambitieuse. La poésie qui cherche un autre chemin, court fortune de trouver un précipice. Vouloir enchérir sur un si grand maître , ne me semble pas être de la modestie d'un apprenti. Celui-ci ose tout et hasarde tout. Un poète si prodigue d'abord n'est pas assuré de pouvoir continuer; il doit devenir pauvre par sa première débauche.

Mais d'ailleurs, subtiliser davantage et quintessencier les textes sacrés , n'est pas une entreprise bien judicieuse , ni qui puisse mieux réussir à notre langue , qu'à son aîuée la langue latine. C'est faire le contraire de ce qu'ils prétendent. Ce n'est ni faciliter ni éclaircir la sainte Écriture;

c'est l'embarrasser et la barbouiller. Au lieu de raffiner l'or de ses paroles et de faire hausser les choses de prix, ils en altèrent la substance, ils en corrompent la pureté. '

Le prophète qu'on m'a fait voir, dans la paraphrase qu'on m'a montrée, m'a fait compassion en l'état où je l'ai vu. J'ai eu pitié de l'extravagance de son équipage, de sa ridicule galante- "rie , de son air de cour, et tout ensemble de ses marques de collège. Les fleurs de rhétorique, la broderie du siyle figuré, l'ostentation et la pompe de l'école , pourroient être bien en un autre lieu; mais ici elles ne sont pas en leur place. Celui que j'ai vu est un chercheur de pointes et un faiseur d'antithèses. C'est un sophiste , c'est un déclamateur , c'est tout autre chose qu'un prophète.

Puisque vous voudriez sçkvoir là-dessus les sentimens des sages que j'ai pratiqués; cela s'appelle, en la langue de la raison, friser et parfumer les prophètes. Quelle hardiesse et quelle licence , ou plutôt quelle effronterie et quelle profanation de se jouer tantôt d'un prophète, tantôt d'un apôtre, en les travestissant de la sorte ! de donner des habillemens de théâtre à des personnes si graves et si sérieuses, de les énerver, rie les efféminer, et, si j'ose le dire, de les faire

changer de sexe ! Car que prétend autre chose la foiblesse étudiée de ce langage forcé , cette violente expression qui met les auteurs à la torture, pour ne produire que de la mollesse et de l'afféterie, pour donner un spectacle de nos mystères et de nos saints à des cavaliers et à des dames; pour leur faire voir une beauté' artificielle, appliquée par le dehors, contraire à la véritable forme, soit du prophète, soit de l'apôtre ?

Le travail et, la sueur du paraphraste se lisent avec ses pointes et ses antithèses. L'inquiétude et le tourment qu'il se donne me font de la peine , quoique je n'en veuille point prendre. Les ciseaux , les marteaux et les tenailles , les dislocations et les ruptures, se voient et se sentent dans chaque vers. Il n'y en a pas un qui ne gémisse et ne semble crier miséricorde pour les divers coups qu'il a reçus. Le prophète persuadoit sans rhétorique ; le paraphraste est rhétoricien sans persuader; tant a d'avantage la liberté de l'éloquence en sa source , sur la contrainte de l'art de parler; le bien tout pur et tout simple, sur le bien mêlé et falsifié ; la perfection de l'idée sur les défauts du maître, de la leçon et de l'écolier! tant il est vrai que Dieu est inimitable à l'homme, et la majesté à l'industrie ! Mais il faut le prendre d'un ton plus bas.

Je vous parlois dernièrement de ce beau por-

( 54 ) trait de Thésée, qu'avoit faille peintre Parrhasius. Il étoit beau, mais il ne ressembloit pas à Thésée. Il fut dit par quelqu'un de ce temps là , que le véritable Thésée avoit été nourri de chair de bœuf, et que celui de Parrhasius n'avoit mangé que des roses. On pourroit se servir du même mot, sur le sujet des paraphrases si peintes et si fleuries. Ce sont de belles images, mais elles n'ont pas été tirées d'après le naturel ; mais elles n'ont pas été faites pour ressembler; mais ce qu'elles représentent n'y est pas reconnoissable. Pareilles pièces sentent Paris, la cour et l'Académie; mais elles n'ont rien de Jérusalem et de Sion; rien du tabernacle et du sanctuaire.

N'est-ce pas se moquer de V ancien des jours ^ de le vouloir faire parler à la mode; de lui apprendre le jargon des cercles et des cabinets; de lui faire dire, quand il nous plaît, notre ajuster. notre éplucher^ notre se piquer de parfait ^ et se piquer de perfection , notre de belle hauteur et de haut en bas? Nous voudrions qu'il se servît aussi souvent que nous, de nos lumières et de nos vues , que nous employons à toutes occasions et à tous usages. Nous voudrions que le terrible, le très-haut et le très-fort^ que le dieu des armées et le souverain des souverains s'accommodât comme nous à la coutume du lieu et au goût du temps ; qu'il se rendît complaisant à

toutes les fantaisies des cavaliers et des dames ; qu'il prît aussitôt que nous les nouveautés qu'on nous apporte de la cour, et qui distinguent dans les provinces les honnêtes gens d'avec le peuple.

Pour ne rien dire de pis , ce seroit traiter bien familièrement dans le commerce du langage, celui qui d'une parole a fait le Ciel et la Terre ; celui qui de tout temps a instruit et a dépéché les anges, comme ses courriers et ses messagers , pour faire sçavoir au monde sa volonté. Mais quand il ne seroit que celui qui a enseigné les patriarches , et qui a parlé par les prophètes, il me semble qu'il n'y a point d'apparence de ramener à l'école de la grammaire le plus vieux de tous les docteurs; de vouloir polir et civiliser le Saint-Esprit; d'entreprendre de réformer son style et sa manière d'écrire. Quand on n'auroit point de considération pour une telle grandeur que celle de Dieu, il en faudroit avoir pour une telle vieillesse que celle de sa parole; et reconnoître le mérite des choses anciennes, quand on ne pourroit pas comprendre la dignité des choses divines.

On doit certes plus de respect à cette sainte antiquité que de la déguiser, que de la masquer ainsi tous les jours, que de lui faire porter toutes les marques de l'inconstance et de la légèreté de la France. Les rides et la terre de son visage

plaisent davantage aux yeux des sages , que notre fard , et que nos couleurs. La bassesse de son expression vaut mieux que la magnificence 'de nos figqres.

O rhéloricien ! ô dialecticien! qui faites des paraphrases, si c'est votre humeur que de changer à toute heure, qui vous a dit que les prophètes et les apôtres soient de votre, humeur? Ils sont ennemis des nouveautés et des modes dont vous êtes amateurs. Et ne pensez pas leur faire plaisir de leur prêter si libéralement, et sans qu'ils en aient besoin, vos épithètes . t vos métaphores ; de les charger de votre Alchimie, et de vos diamans de verre, ou, si vous voulez que j'en parle plus noblement, de votre bon or et de vos perles orientales. Ces oruemens les déshonorent ; ces faveurs les désobligent. Vous pensez les parer pour la cour et pour les jours de cérémonie, et vous les cachez comme des mariées de village, sous vos affiquets et sous vos bijoux : vous les accablez de la multitude de vos richesses, ou fausses ou véritables. Vous voulez leur rendre le visage plus agréable, et vous leur ôte/. le cœur. Par l'addition -de l'étranger et du superflu , vous effacez souvent le propre et l'esseriliel.

Ecoutez un oracle, sorti de la bouche du cardinal du Perron , que nous allions consulter à Bagnolet les dernières années de sa vie. Deux

(57 ) choses, disoit-il, qui sont séparées par tout ailleurs, se rencontrent et s'unissent dans la Sainte- Écriture , la simplicité et la majesté. Il n'y a qu'elle seule qui sçache accorder deux caractères si différens , mais ces caractères si différens , cette simplicité et cette majesté se conservent dans les originaux et non pas dans les copies. On ne les trouve que dans la langue maternelle de l'écriture, QU pour le moins dans des traductions si fidèles (la politesse de ce siècle aura de la peine à souffrir ceci), dans des traductions, dis-je, si fidèles, si littérales, et qui approchent de si près du texte hébreu, que ce soit encore de l'hébreu, en latin ou en françois. Les huiles vierges sont les véritables huiles. Le baume n'est baume que tel qu'il coule de l'arbre qui le produit : ce qui passe par les mains des distillateurs, par l'alambic des apothicaires , est quelque autre chose. Ce n'est plus cette première et précieuse liqueur, ce sont des drogues sophistiquées : ce n'est plus l'ouvrage de la nature , ce sont les inventions et les changemeris de l'art.

Mais si faut-il adoucir ce qui est rude; éclaircir ce qui est obscur; démêler ce qui est entortillé; donner quelque liaison aux paroles pour faciliter le sens. Voilà les prétextes de messieurs les paraphrastes , qui feroient })ien mieux d'em-

( 58) ployer sur un autre fonds les soins et la culture qui ne réussissent pas en celui-ci. T/Écriture- Sainte se contente de sa solidité et de sa force : qu'ils aillent porter ailleurs leur délicates&e et leur douceur, leur proportion et leur régularité. Il n'y a rien de commun entre la musique et le tonnerre. Ce n'est pas dans ce bruit épouvantable qu'on remarque des accords et des mesures : ce n'est pas aussi dans les mouvemens d'une âme agitée de Dieu qu'il faut chercher de l'art et de la méthode. Cet ordre et cette suite si scrupuleuse sont peu dignes de la liberté de l'esprit de Dieu, sont des marques de contrainte et de servitude, sont des chaînes et des fers, que brise et met en pièces, du premier coup , cet esprit dominant et souverain : il ne s'enferme pas dans des bornes si étroites que sont celles de notre manière de concevoir et de dire : il n'est pas captif des règles et des préceptes. La' poésie des pseaumes et des cantiques n'est pas un cours paisible, doux et naturel; il est rapide et impétueux. Ce sont des débordemens et des excès. L'effort et la violence, le désordre même et le tumulte appartiennent à cette voix qui arrache les cèdres , et qui ébranle les fondemens des montagnes.

Mais ne pensez pas que je sois tout seul de cet avis, et que je veuille faire passer mon chagrin

■ (59) dans la république des lettres, pour une loi fondamentale de la même république. Ne vous imaginez pas que j'aie dessein de donner cours à une nouvelle opinion , au désavantage de la nouveauté, et au préjudice des paraphrases : mon opinion a été publiée cinquante ans avant que je fusse né, et je vous la veux montrer dans ce livre. C'étoit un livre écrit à la main , d'un des grands hommes du dernier siècle, et peut-être son propre original , qu'on avoit apporté sur la table du cabinet, pour le conférer avec les éditions imprimées. Il y chercha ce passage qu'il nous lut.

Piget illoTum operœ qui Bavid psalmos suis calaînistris inustos ^ sperarunt efficere pluusibiliores. Mihi spiritus divinus ejusmodi placet quo se ipsum ingessit à pâtre ^ non quemadmodum ah hominibus distortus est. JSeque David illa cantica admirabilia sunt mihi., nisi quibus legibus ab illo dicta sint., hauriantur.

Hors même de l'enceinte des choses saintes, et dans l'étendue des lettres profanes, ce même grand homme , que nos amis de Hollande traitent quelquefois de prince et quelquefois de héros, a été peu favorable aux traductions si éloquentes. Et quoique Muret l'appelât son père ; quoiqu'il eût défendu l'éloquence de Cicéron contre la malignité d'Erasme , il u'étoit pas néanmoins d'avis

qu'on traduisît les livres d'Aristote du style de Cicéron. Voici à peu près ce qu'il en a écrit dans une préface qui a été sauvée du naufrage de ses autres œuvres , par un homme de ma connoissance ; je pense que je me pourrai souvenir des termes.

Nolirn ego Aristotelem Ciceronianum. Naturœ enùn imitatorphilosophus nihilo superjluofœdare débet orationem ; rerum quippe imago est oratio. Catoni statuœ diadema irnponas aut crepidas subdaSy Grœcam aut Persiccnn putes. Probiergo interprètes castigent superbum et exultans illud atque adeo confidens geiius orationis. Reprcesentent auctorem^ non ipse condant. Interpres ille est qui inter pr cèdes duos sequesler intejvenit, cujusfides sifiuxa si t., nomen amittit suum. Na77i et mentitur sciens^ et plerumque auctorem mendaceni Jàcit.

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