DES ANNALES DE TACITE DISCOURS HUITIÈME
JLe lendemain de la journée des paraphrases, ainsi fut-elle appelée par un galant homme qui s'y trouva, Socrate reçut de Paris une nouvelle traduction des Annales de Tacite ; elle lui plut extrêmement ; il en parla comme d'un chefd'œuvre en notre langue; il nous en lut à diverses fois des feuilles entières : et un jour s'étant arrêté à l'ouverture du livre, sur un endroit qui lui sembla digne de considération, voici à peu près le discours qu'il fit, en présence du provincial , gâté de la cour, idolâtre de la faveur et des favoris, grand faiseur de panégyriques et d'éloges.
C'est le moyen de faire souvent injustice que de juger toujours du mérite des conseils, parla bonne fortune des événemens. Croyez-moi, et ne vous laissez pas éblouir à l'éclat des choses qui réussissent. Ce que les Grecs, ce que les Romains, ce que nous avons appelé une prudence admirable, c'étoit une heureuse témérité. Il y a eu des hommes dont la vie a été pleine de miracles, quoi qu'il ne fussent pas saints, et qu'ils n'eussent point dessein de l'être : le ciel bénissoit toutes leurs fautes ; le ciel couronnoit toutes leurs folies.
Il devoit périr, cet homme fatal ( nous le considérâmes il y a quelques jours dans l'histoire de l'Empire d'Orient), il devoit périr, dès le premier jour de sa conduite, par une telle ou une telle entreprise; mais Dieu se vouloit servir de lui pour punir le genre humain et pour tourmentor le monde; la justice de Dieu se vouloit venger, et avoit choisi cet homme pour être le ministre de ses vengeances. Il falloit donc qu'il fît, quelque malade , quelque moribond qu'il fut, ce que Dieu avoit résolu qu'il feroit avant sa mort. La raison conclïioit qu'il tombât d'abord par les maximes qu'il a tenues; mais il est demeuré long-temps debout par une raison plus haute qui l'a soutenu : il a été affermi dans son pouvoir, par une force étrangère, et qui n'étoit pas de lui, une force qui appuie la foiblesse, qui anime la là-
cheté , qui arrête les chûtes de ceux qui se précipitent, qui n'a que faire des bonnes maximes pour produire les bons succès. Cet homme a duré pour travailler au dessein de la Providence : il pensoit exercer ses passions, et il exécutoit les arrêts du ciel. Avant que de se perdre, il a eu loisir de perdre les peuples et les Etats; de mettre le feu aux quatre coins de la terre, de gâter le présent et l'avenir, par les maux qu'il a faits et par les exemples qu'il a laissés.
Ces exemples sont contagieux, et leur venin passe jusqu'à la postérité. Notre ami de Hollande l'a remarqué devant nous. Le dictateur a été le pédagogue des triumvirs , bien qu'il y ait eu quarante-six ans entre lui et eux. La première proscription a été la tablature de la seconde. Sjlla l'a bien pu , pourquoi ne le pourrai-je pas?
Voilà la politique des mauvais princes qui réussit admirablement, pourvu qu'elle ne trouve point d'opposition , et que l'audace du palais agisse sur la timidité du peuple. Un peu d'esprit et beaucoup d'autorité^ c'est ce qui a presque toujours gouverné le monde ; quelquefois avec succès , et quelquefois non , selon l'humeur du siècle, plus ou moins porté à endurer, selon la disposition des esprits plus farouches ou plus apprivoisés.
Mais il faut toujours en venir là : il est très-
vrai qu'il y a quelque chose de divin; disons davantage , il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les États. Ces dispositions et ces humeurs , dont nous venons de parler ; cette fièvre chaude de rébellion , cette léthargie de servitude viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le poëte, et les hommes ne sont que les acteurs : ces grandes pièces qui se jouent sur la terre ont été composées dans le ciel , et c'est souvent iHi faquin qui en doit être l'Atrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instrumons et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César : elle peut faire par im enfant, par un nain, par un eunuque, ce qu'elle a fait par les géans et par les héros, par les hommes extraordinaires.
Dieu dit lui-même de ces gens-là , qu'il les envoie en sa colère , et quils sont les verges de sa fureur. Mais ne prenez pas ici l'un pour l'autre. Les verges ne piquent ni ne mordent d'elles-mêmes; ne frappent ni ne blessent toutes seules. C'est l'envoi , c'est la colère , c'est la fureur qui rendent les verges terribles et redoutables. Cette main invisible , ce bras qui ne paroît pas , donnent les coups que le monde sent. Il y a bien je ne sçais quelle hardiesse ,
qui menace de la part de l'homme , mais la force qui accable , est toute de Dieu.
Le Provincial , faiseur de panégyriques , fut surpris d'ouïr parler de la sorte ce vieux docteur , qui expliquoit l'histoire romaine d'une si nouvelle façon ; qui s'éloignoit si fort du style ordinaire de la cour ; qui non seulement rendoit si ridicule le sérieux des panégyriques , mais qui faisoit voir si petite la grandeur des rois.
Il est certain que jamais homme ne vit les choses du monde avec de meilleurs yeux ; ne fut mieux guéri des opinions populaires ; ne fut moins flatteur ni moins admirateur que Socrate. Comme il méprisoit extrêmement les bassesses de l'âme des courtisans , il n'estimoit guères les élévations des fortunes de la Cour : cette hauteur lui sembloit être une proche disposition à la chute. Bien loin de porter envie à la condition des favoris , il avoit pitié de celle des princes.
Regardez , nous disoit-il , s'étant arrêté sur un autre passage des annales de Tacite , regardez au delà de ces balustres d'argent , ces grands lits de drap d'or, en broderie de perles. 11 vous semble qu'on n'y sçauroit être malade; vous vous imaginez qu'on n'y devroit faire que de beaux songes. Néanmoins c'est- 11. 5
( 66 ) là dedans où les plus vilaines des maladies et les plus sales des animaux ont attaqué les rois et les dictateurs ; ont triomphé de l'orgueil des sceptres et de la vanité des couronnes. C'est-là dedans où les nuits sont pleines de spectres et de fantômes; où un pauvre prince s'éveille en sursaut , et crie qu'on le tue ; ou les remords du pa-sé viennent agiter une conscience eOrayée , et faire des plaintes et des reprochas à celui qui n'a ouï tout le jour que des acclamations et des louanges.
Les jeux , les divertissemens , les plaisirs ne afuérissent point les âmes qui souffrent. Ce ne sont point de véritables remèdes ; ce sont de simples amusemens de la douleur : ils ne chassent point , ils n'emportent point le mal ; ils trompent , ils endorment le malade : ils ne produisent que des intervalles de relâche, que des momens de tranquillité. Les joies qui sont artificielles durent peu : pour être longues et assurées , il faut qu'elles viennent de source , et que la nature soit contente. Il faut que le contentement ait sa racine dans le cœur; autrement , ce n'est cjue dit fard sur le visage. Le moindre accident l'efface, et l'apparence tombe au premier rayon de la vérité. Aussi votre Virgile a mis en enfer ces sortes de joies , et les appelle de mauvaises joies. Pensez-
( 67 ) Aous que celles de la cour soient beaucoup meilleures?
Représentez- vous , je vous prie , le cruel Théodoric , après la mort du sage Symmaque. Il est assis à une table d'or et d'ivoire , chargée des tributs de plusieurs provinces , des dépouilles de la terre et de la mer. Ce n'est pas tout que cela. Outre les moissons de fleur> (et ce fut peut-être en hiver que cette fête fut célébrée ; , outre les fruits étrangers et ceux du pavs , outre la rareté et l'abondance en un même lieu, il y a quelque chose de plus délicat et de moins matériel , qui entre dans le festin , et qui va chatouiller l'esprit par le passage des sens. Les douces fumées des parfums , les charmes ravissans do la musique , la compagnie des femmes libres et désireuses de plaire , les bouffons et les flatteurs ne manquent point à Théodoric pour la perfection de la bonne chère. Il croit pouvoir se réjouir avec ce grand appareil de joie; mais tout d'un coup on sert devant lui la tête d'un gros poisson ; et il s'imagine d'abord , et il s'écrie immédiatement après , que c'est la tête de SjTumaque , qu'on lui apporte de l'autre monde ; que c'est Symmaque , qui sort du tombeau , et qui s'apparoît à lui , avec sa tête sanglante.
Cette tète qne Théodoric a fait couper , ne lui donne ni paix ni trêve : ce sang innocent , qui a été versé par ses ordres et par l'arrêt de ses commissaires , le poursuit jusques dans les lieux privilégiés , jusques dans l'asile de la volupté et du secret , jusques dans le sein de ses maîtresses et entre les bras de ses favoris. Il a toujours en présence un objet qu'il veut toujours fuir. Il se souvient sans cesse de ce qu'il veut sans cesse oublier. Il trouve par tout des images de son crime : et les plus mal peintes , comme celle-ci , ne laissent pas de blesser son imagination ; de faire douleur à sa mémoire ; de corrompre les plaisirs qui lui ont été préparés ; d'empoisonner les viandes qu'on lui a servies.
Mais puisque vous le trouvez bon , éloignonsnous encore davantage du temps présent, et montons plus haut dans l'antiquité ; ne sortons point de notre nouvelle traduction. Entrons dans la vieille Rome , où ceux qui croyent que tous les sermons parlent contre eux et contre leui' race, ne trouveront ni parens ni amis, ne trouveront pas même un seul homme qui soit de leur connoissance. Ne nous amusons point aux petits, aux médiocres tyrans: quittons Théodoric pour considérer Tibère.
Cette longue suite de condamnés, de laquelle
(69) il fut dit : qu'il avoit fait un peuple de morts, se présente à ses yeux le jour et la nuit. Il voudroit bien les pouvoir tuer encore une fois; mais ils ne sont plus en sa puissance ; ils ont été les martyrs de sa cruauté ; ils sont maintenant les bourreaux de son esprit. Ce sont les fantômes dont je parlois, ce sont ces spectres hideux, qui forcent les avenues de son île; qui assiègent son palais, qui volent autour de son lit et de sa chaire; qui lui montrent leur sang et leurs plaies, qui lui reprochent ses crimes et sa tyrannie.
Ainsi les hommes et les élémens lui obéissent ; mais les ombres et l'enfer le viennent persécuter de leurs visions. Il a donné la paix à toute la terre , et n'a pu se la donner à soi-même. Il a besoin de consolation dans les fêtes et dans les triomphes ; ou , si vous aimez mieux que ce soit un poète qui vous le dise, il a beau être grand et victorieux :
L'idole de son crime , amenant la terreur,
De feux et de serpens épouvante «on cœur;
Et le triste remoi'ds , même après la victoire ,
Est un autre ennemi logé dans sa mémoire.
Ses plus beaux jours sont teints d'une noire vapeur :
Il a tout offensé , tout aussi lui fait peur,
Et son trône devient, ô misère du vice !
Le public échafaud de son secret supplice.
Ces vers plurent à la compagnie, et, à la ré-
( 70-) serve du dernier , ils furent généralement approuvés. Un certain homme du bas Poitou , qui avoit ouï parler de l'académie de Paris . s'imagina qu'il y avoit quelque dureté au public échafaud de son secret supplice ; à cause que les mots du vers ne finissent ])as par des voyelles , qui , à son avis, sont plus douces que les consonnantes. Socrate reconnut le dégoiil de cet homme, à la mine qu'il faisoit , et crut être obligé de lui dire : Je vois bien que votre politesse ne peutrien souffrir de raboteux : la vue même des cailloux vous fait de la peine; non seulement la rudesse et la dureté , mais l'ombre de la rudesse et le soupçon de la dureté vous choque. Si cela est , je ne vous conseille pas d'aller, voir Monsieur le***, de peur qu'il ne vous assomme des vers qu'il fait à coups de marteau, et du plus vilain fer qui se tire de nos mines. Mais comment vous pouvez-vous accommoder avec les muses du cardinal du Perron, qui sont si ennemies de la mollesse des sons, et de la musique efféminée, qui sont si austères et si difficiles? 11 y a de l'apparence que vous avez bien fait des grimaces, quand vous avez lu dans ses poèmes.
Des règnes et des rois au nom du Clirist rebelles,
et
Des Maures d'occident détestable spectacle.
Mais nous parlerons une aiitr'é fois de I*ïiarmo-
(7' ) nie et de la justesse des mesures. Je veux croire cependant , pour l'honneur de l'excellent poète dont j'ai allégué les vers, que leur substance et leur sens vous ont contenté l'esprit , quand leur écorce et leur son vous auroient égratigné les oreilles. Au moins m'avouerez-vous que tous vers qu'ils sont , ils ne sont point fabuleux, et qu'ils se c ontiennent dans la fidélité de la prose.
Tl est certain que les historiens ne démentent point en ceci les poètes : aussi bien qu'eux , ils nous font voir le tyran , qui tremble au milieu de je ne sçais combien de légions ; qui a des armées et des citadelles , et n'a point d'assurance ni de sûreté ; qui n'est pas moins timide que redoutable. Ils parlent aussi tragiquement qu'eux, des frayeurs et des mauvaises nuits de Tibère , de ses misères secrètes , de ses supplices intérieurs, des serpens et des tigres de sa conscience. Que ne disenl-ils point de cette troupe de bétes farouches ? car à leur dire ce ne sont plus de simples passions et de simples vices ; ce sont des animaux sauvages et furieux, à qui l'âme des tyrans est donnée en proie, ce sont des dents et des griffes, qui déchirent ,et qui mettent en pièces l'âme de Tibère.
Tiberiwn non fortuna , non solitudines protei^ebant , qiiin tormenta pectoris suasque ipse
C 7^ ) pœnas Jateretur. Quippe si recludantur tyran' nOTum mentes , posset aspici laniatus et ictus , et ce qui s'ensuit. Il faudra voir une autre fois , si la traduction a bien réussi en cet endroit.