‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 18 sur 48 · DISCOURS DOUZIEME · texte numérisé non relu

DISCOURS DOUZIEME

Outre l'homme venu de Paris, un vieux huguenot de nos voisins s'étoit trouvé à notre dernière conférence, de laquelle il fut demeuré entièrement satisfait, sans cette invocation qu'il ne put goûter, et ces vœux adressés à saint Chrisostome. Comme il avoit été en sa jeunesse grand tireur d'éclaircissemens, il n'oublia pas son ancienne coutume en cette rencontre ; et dès le jour même, ayant tiré Socrate à part , il lui parla assez long-temps seul à seul.

Du lieu où j'étois, je les aperçus au bout de la salle; ayant remarqué de l'agitation sur leur visage , et quelques gestes un peu violens , je voulus sçavoir ce que c'étoit. Je m'approchai donc d'eux, ou pour les séparer, s'ils venoient aux mains , ou pour m'offrir à mon ami, s'il avoit

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lié quelque partie, comme on parle en semblables occasions. Mais à vous dire le vrai, je trouvai qu'il n'avoit pas besoin de second. Le vieux huguenot étoit déjà hors de combat , et Socrate qui ne vouloit jamais de triomphe , après l'avoir vaincu , essayoit de le persuader. S'étant servi avec succès des armes du cardinal du Perron, sous la discipline duquel il avoit été nourri, il employoit d'autres moyens plus populaires, et d'autres armes toutes à lui , pour achever ce qu'il avoit fait.

En me voyant il s'échauffa de nouveau. Il étala les choses qu'il avoit seulement dépliées; il les porta plus avant par des interrogations oratoires et pressantes. Et adressant sa parole de rechef au gentilhomme vaincu, qui avoit remué la question de l'invocation des saints : Le cardinal du Perron vous a satisfait jiar ma bouche, lui dit-il, €t il rae semble qu'il ne se peut rien ajouter aux preuves et aux argumens de ce grand docteur. Comme je vous l'ai déjà déclaré, je ne fais point de fondement sur l'allégorie : Laissons-là les esprits qui montent , et qui descendent : ne leur demandons point ce qu'ils font et ce qu'ils représentent dans cette échelle mystérieuse. Pour la chaîne d'Homère, je trouve bon qu'on la casse, et tout le profane attirail de la théologie des pavens, dont l'auteur moderne s'est voulu servir. Avouons

néanmoins qu'il y a des vieilles fables, qui sont fondées dans l'ancienne vérité, et que les Grecs ont été les larrons des Hébreux.

Quoi que puissent dire vos ministres, il y a toujours eu liaison, il y a toujours eu attache de la terre au ciel. Pourquoi veulent-ils rompre le commerce entre les deux églises; entre l'église qui combat et l'église qui triomphe; les misérables vivans n'auront-ils aucune communication avec les morts bienheureux ; avec les morts qui vivent de la véritable vie, et de la meilleure partie d'eux-mêmes, de celle qui peut soulager les misères, et consoler les afflictions des vivans, qui languissent plutôt qu'ils ne vivent ?

Pense-t-on que les saints de Jésus-Christ mènent une vie pareille à celle des dieux d'Epicure; aussi oisive, aussi endormie, aussi paresseuse, aussi négligente des choses du monde ? est-il à croire que ceux qui ont été en perpétuelle action, et qui ont pris par force le paradis, y jouissent maintenant d'une molle , d'une stupide , d'une languissante félicité ? ont-ils perdu là-haut le crédit qu'ils avoient ici bas ? pour être résidens à la cour, sont-ils moins gralifiés du Prince ? leur assiduité et leur sujétion peuvent-elles moins que ne faisoient leur éloignement et leur absence? ont-ils moins de faveur ou moins de charité qu'ils n'avoient ? étant à la source du bien, l'abon-

dance les rend-elle pauvres ? Se fait-on avare dans le ciel ? Devient-on envieux dans la plénitude de la gloire ?

Il n'y a point d'apparence que cela soit. Je ne sçaurois m'imaginer que le secours de ces véritables amis nous manque au besoin : je ne puis croire que leur protection finisse, que leurs prières cessent, à cette heure qu'elles peuvent agir plus fortement, et être plus puissantes et plus efficaces. Ils sont unis à Dieu , mais ils ne sont pas pour cela séparés des hommes : et Dieu qui a pardonné à tout un peuple, à la recommandation de Moïse , de Moïse mortel et sujet aux infirmités humaines, fera bien quelque chose, à mon avis, pour un autre Moïse, beaucoup meilleur et beaucoup plus parfait que le premier; pour une infinité de Moïses , qui vivent en sa présence, qui sont proches de sa personne, et qui le regardent face à face.

S'il n'y avoit point de commerce établi entre le ciel et la terre, point de correspondance entre l'une et l'autre église, que voudroient dire les exhortations que nous font les saints Pères, de faire amitié avec les anges; de confirmer par nos prières celle qui est déjà laite; d'entrer d'avance, et par esprit, dans la céleste Jérusalem; de prendre place, dès cette vie , dans cette divine repu-

( '43 ) blique, aux droits et aux privilèges de laquelle nous prétendons après notre mort ?

Que signifieroit cette société, cette alliance, ces entretiens , ces conférences avec les patriarches et les prophètes , avec les apôtres et les martyrs; toutes personnes étrangères sur la terre, invisibles à nos yeux, éloignées du lieu où s'assemblent les fidèles, d'une distance presque infinie , tous gens de l'autre monde , et non pas de celui-ci ? cette brigue de leurs suffrages qui nous est conseillée , qui nous est ordonnée en termes exprès, dans les anciennes homélies, seroit-ce un travail inutile et une peine perdue , après laquelle on prendroit plaisir d'amuser notre zèle et de lasser notre dévotion? Seroit-ce pour néant qu'on auroit crié si souvent, et ily a si long-temps, dans la métropolitaine de l'univers, sur le trône des apôtres, dans la chaire de S. -Pierre, ambite, amhite illorwn suffragia y utcuin quibus vobis fuerit consortium devotionis^ sit et conimunio dignitatis.

Mon bon gentilhomme, poursuivit Socrate, en finissant ce discours, rendez-vous à ce latin; il ne vous doit pas être suspect : il est des premiers siècles de l'Église ; il est de Rome véritablement orthodoxe, de votre Rome, aussi bien que de la nôtre. Prenez le conseil que vous donne un pape, que les ministres même ne sçauroient s'empêcher d'appeler saint, qui parutfîJevant At-

tiia avec une forme plus qu'humaine , armé de \ertu, de religion et de sainteté, du visage duquel ce redoutable barbare vit sortir des éclairs qui lui firent peur.

Il n'est point d'oracle plus certain que celui (lu Vatican de ce temps-là; et sur le sujet dont il s'agit, cet oracle ne s'est point expliqué douteusement, n'a point voulu tromper le monde par des termes ambigus et captieux. Il n'a point entendu une société impossible, des voix en l'air et jetées au vent, des paroles adressées à des sourds, un commerce en des lieux inaccessibles y «ne amitié stérile, impuissante, défectueuse, une portion et une moitié d'amitié, une amitié toute d'un côté, sans revanche ni rétribution de l'autre.

Ma.is nous avons tort de nous échauffer làdessus, et vos ministres se moquent de s'arrêter à si peu de chose ; il ne faudroit pas seulement leur laisser ouvrir la bouche en cette rencontre; nous devrions les traiter de ridicules , après les avances qu'ils ont faites et les réserves qu'ils veulent faire. Puisqu'ils nous ont accordé le plus, nous srauroieuî-ils refuser le moins? Nous ayant donné le mystère de la trinité et celui de l'incarnation, ils ne se sont rien réservé après cela. Par la concession de ces deux grandes, étranges, étonnantes vérités, ils ont re-

nonce à la liberté de leur esprit ; et cette liberté est une chose qui ne peut ni se perdre ni se conserver que tout entière. La même autorité qui les assure de la certitude du symbole des apôtres, les assure de la validité de toutes les autres pièces de la religion, et ils ne sont pas mieux fondés de la contester ici que là.

L'autorité étant infaillible, elle est infaillible partout, elle est également infaillible. Le chrétien étant captif de la foi, et non pas juge de la doctrine, doit obéir à la voix qui parle, sans délibérer sur les paroles, parce que les paroles ne le persuaderont pas, si la voix ne l'a déjà persuadé. On n'a plus de droit de rentrer dans les termes de la première franchise de l'homme , quand on a subi le joug de Dieu dominant et victorieux. Il n'est pas temps de vouloir se servir de la raison, après l'avoir soumise à la foi. Quel jeu, je vous prie, seroit celui-là, de quitter tantôt sa raison, et tantôt de la reprendre; de choisir dans le christianisme certains endroits qui plaisent, et de rejeter les autres qui ne plaisent pas ; d'être demi - incrédule et demicroyant? Ce seroit capituler avec Jésus-Christ, et faire des conditions avec l'Église. Ce seroit faire quelque chose de pis , et passer de la complaisance au démenti, en lui avouant une partie de ce

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( 146) qu'elle nous propose à croire, et lui soutenant que le reste est faux.

Disons-le encore une fois , pour ne plus rien dire à vos ministres, et pour couper la gorge à nos procès , ou ne se défend plus dans une place rendue. Lorsqu'on a mis les armes bas, et qu'on a prêté le serment de fidélité, ce n'est pas être brave et bon citoyen que d'insister sur ses privilèges et de songer à sa première liberté; Vest être rebelle et mauvais sujet ; ce n'est pas 'guerre, c'est sédition. Les philosophes payèns et les autres étrangers du royaume de Jésus-Christ sont nos vrais et nos légitimes ennemis : les chrétiens qui ne sont pas catholiques, sont nos mutins et nos soulevés. Ce qu'ils font n'est pas acte d'hostilité , c'est crime de félonie ; c'est une espèce de parricide. Car en effet, oseroient-ils nier que ce ne soit de notre Église qu'ils ont reçu la vie et l'être spirituel ; qu'ils ont tiré leur première nourriture et leur premier lait? C'est sous son empire qu'ils sont nés , et dans l'étendue de sa jurisdiclion qu'ils font leurs courses et leurs ravages; c'est en son nom et avec ses livrées qu'ils lui ont commencé, el qu'ils lui continuent la guerre. Ainsi, en attaquant notre Eglise, ils font la guerre en mérne-temps, et contre une mêiiïc personne, à leur mère etàleur nourfice, à letir

Souveraine et à leur maîtresse* Comiî^ien de eritnes en un seul Crime !

SocRATE, achevant ces paroles^ reçut unfe dépêche dont il fut surpris, et à laquelle nous donnâmes bien des malédictions, parce qu'elle l'obligeoit à partir le lendemain pour s'en retourner en son pays* Il nous avoit fait espérer un plus long séjour^ qui nous eût fourni matière d'un plus gros volume; mais l'intérêt d'autrui le ravit k son propre contentement; car il est vrai qu'il ne se déplaisoit pas ici; et outre linclination qu'il avoit pour nous, notre vallée rioit à ses yeux. Il en fut rappelé par la nécessité des affaires de sa maison, dont il apprit d'assez mauvaises nouvelles : et s'il n'eût prévenu en diligence les désordres qui la menaçoient^ elle étoit sur le point de se brouiller davantage, par la division que l'artifice des valets avoit fait naître jjarmi les frères. Quoique l'étude de la sagesse le détachât du soin des choses humaines , pour le renfermer en lui-même presque toujours ^ il en sortoit toutes les fois que le monde avoit besoin de lui. Quelque grand philosophe qu'il fût, il ne laissoit pas d'êlre bon parent et de donner beaucoup aUx devoirs du sang et do ta nature. Jamais solitaire ne fut plus sociable que lui, ni plus capable de?

vertus civiles, ni plus sensible aux belles et honnêtes passions.

Nous nous séparâmes donc avec tendresse et douleur. Les coutumes de l'ancienne hospitalité furent observées de part et d'autre , par les petits présens qu'on se fit. Le maître du logis régala Socrate du tableau de la Nativité de Notre-Seigneur, s'imaginant qu'il en avoit eu envie dès la première fois qu'il le vit ; et d'ailleurs , il lui sembloit que ce devoit être le prix des discours qui avoient été faits, comme c'en avoit été l'occasion. Socrate reçut avec joie cette rare pièce; mais il ne voulut pas se laisser vaincre de libéralité. Pour un tableau il en rendit deux, l'un et l'autre tirés du même sujet que celui qu'il emporta. Ces deux peintures parlantes sont de la main de deux ouvriers dont la France connoît le nom et ne méprise pas les ouvrages : elles s'adressent à Jésus- Christ né , et peuvent être jointes aux douze Conversations , soit pour la ressemblance de la matière, puisque Socrate ne parloit jamais sans quelque sorte d'inspiration , soit pour la conformité de la chose , dont la fin aura du rapport au commencement.

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