DISCOURS ONZIEME
ixu de-là du cabinet, où nous avions accoutumé de nous assembler, il y a une petite galerie, qui regarde sur la rivière, et qui est détachée du reste de la maison. On y monte par un escalier dérobé, et le maître du logis la pourroit appeler sa bibliothèque , s'il vouloit donner au choix le nom qui se donne à la multitude. Il n'y a que de bons et de saints livres en cette galerie, et Socrate n'ayant plus de commerce qu'avec ces derniers, lesvisitoit d'ordinaire le malin , après avoir faii ses prières dans une chapelle proche de-là.
Durant ce temps privilégié, dont il ne faisoit part à personne, il s'entretenoit avec les prophètes et les apôtres , avec les pères grecs et latins. Il s'adressoit tantôt à l'un et tantôt à l'autre;
étant tous ouverts sur de grands pupitres de sapin, vernis d'unverd extrêmement vit, la plupart à trois et quatre faces. Un jour qu'il nous tardoit à venir, et à que l'heure de sa sortie approchoit , quelqu'un de la troupe, plus libre et plus hardi que les autres, nous conseilla de monter dans la galerie. Nous le trouvâmes auprès d'un de ces pupitres; le vieux testament, les œuvres de saint Denis , et un tome des homélies de saint Chrisoslôme devant lui. Il ne fut pas fâché de nous voir, encore qu'il ne nous attendît pas : et après quelques civilités qui durèrent peu, il nous fit ce discours, pour nous rendre compte de ce qu'il faisoit.
Donnons pour le moins ce qui nous reste à celui à qui nous devions avoir tout donné. Nous avons vécu avec Hérodote et avec Homère , mourons avec Moïse et avec Job. Je cherche ici de quoi me rendre plus homme de bien, et non pas plus éloquent, quoique l'éloquence se trouve ici aussi bien que la vertu; quoique la critique payenne ait remarqué son genre sublime dans le style de Moïse. Mais cette sublimité de style n'est pas aujourd'hui l'objet de ma passion; je vise à une plus haute sublimité; j'ai besoin de quelqu'autre chose pour être heureux. Je suis en quête de la vérité, mais de l'importante et de la nécessaire vérité. Il faut apprendre la langue du
Ciel , où nous avons à trafiquer , où doit être notre commerce, où sont nos véritables affaires. Il faut étudier en la science des saints, dont nous voulons augmenter le nombre.
Que s'il se rencontre des difficultés aux avenues de cette science, ce n'est pas une excuse qui puisse justifier la paresse et la lâcheté des ignorans. Si la parole de Dieu est quelquefois raboteuse, si elle heurte le sens et fait peine à la raison, ne nous rebutons point pour ses pierres et pour ses épines. Au lieu de les éplucher et de les compter, je les laisse là et tâche de passer outre; je saute aux endroits où je ne puis pas cheminer facilement. Je veux suivre Moïse , à quelque prix que ce soit; et, dans le dessein que j'ai de le suivre, je ne désespère point du succès de mon voyage. Je ne perds point cœur pour voir de la fumée, des nuages et des brouillards qui environnent le lieu où Dieu parle. Il a toujours pris plaisir à parler de cette sorte ; et en ceci la sainte montagne a figuré la sainte Ecriture. J'adore la lumière de cette Ecriture, mais yen adore aussi les ténèbres. Ce que j'ai entendu , je l'ai admiré; ce que je n'entends pas, je l'admire encore , davantage. Quelqu'un a dit autrefois cela de la physique d'un philosophe payen ; ne me sera-t-il pas permis de le dire de la métaphysique chrétienne ?
La parole de Dieu sera toujours difficile, sera toujours obscure, après mille et mille expositions, après des montagnes de commentaires et des légions de commentateurs. En voulez-vous sçavoir la raison ? C'est afin que Dieu enseigne toujours, et que l'homme étudie toujours sous lui! c'est afin que Dieu soit toujours le maître, et que l'homme soit toujours l'écolier-
Il est certain que pour réussir en une lecture si difficile, il n'y faut pas apporter des yeux pu^rement humains et un esprit ordinaire; beaucoup moins des yeux de grammairien et un esprit de sophiste. Là-dedans on ne voit rien par sa propre vue ; on ne discerne rien sans une lumière qui vient d'en haut, qui ne se communique pas à toute sorte de regardans, qui choisit les yeux et les lecteurs. Cette lumière éclaire la simplicité et la soumission du cœur; mais elle aveugle la vanité et l'élévation de l'esprit ; et non-seulement la voix de Dieu crie : Hors d'ici., profanes ; mais aussi hors d' ici , pré somptueux. Dans l'explication des lettres saintes, les petits enfans de l'Église, les simples catéchumènes ont de l'avantage sur les géans de l'école, sur les vieux rabins, sur ceux qui croient être assis dans la chaire de Moïse. T /a science du ciel , aussi-bien que le royaume du ciel, est le partage des pauvres d'esprit de l'Évangile; et, pour en avoir une parfaite intelligence,
( 1^6) il s'en faut approcher avec une extrême humilité.
Mais cette venu d'humilité ne se trouve point dans les Ethiques à Nicomachus ; elle n'a point été connue d'Aristote. Aussi sa connoissance , quelque relevée qu'elle ait été, n'est pas montée plus haut que le globe de la lune; et comme il n'a presque rien ignoré des choses inférieures, il n'a presque rien scu de celles du ciel. Pour aller là, il étoit trop régulier et trop méthodique. En matière de religion , on ne sçauroit s'élever qu'en se faisant plus petit qu'on n'est , qu'en s'abaissant au-dessous de soi-même et de sa raison; que par des moyens qui semblent contraires à leur fin et qui eussent paru absurdes à Aristote.
Disons-le donc, et redisons-le à la honte de l'académie et du lycée. L'humilité des chrétiens est appelée dans le sanctuaire, parce qu'elle s'arrête sur les premiers degrés du portique; et la confiance des philosophes est repoussée de ce lieu sacré, parce qu'elle y veut aller d'elle-même, et entrer sans passe-port. On fait bien plus de progrès dans la connoissance de Dieu, paV l'exercice de la prière et par l'élude de la théologie. Et comme à la cour des rois une heure de faveur vaut mieux que dix années d'assiduité, il en arrive ici tout de même. Il s'en faut bien que le
( 1^7 ) travail des curieux ne pénètre aussi avant que la patience des humbles , et que l'homme ne puisse autant acquérir que Dieu peut donner.
C'est de pareils dons et de pareilles largesses que se sont enrichis les premiers fidèles, avant que Charlemagne eût fondé des universités, avant qu'il y eût d'écoles de théologie, et de sommes de théologie ; avant que les Ecossois fussent venus crier à Paris au milieu des rues : Latin et science à vendre. C'est en cette source qu'ont puisé les apôtres, et les anciens pères grecs et latins , saint Denis que voilà sur mon pupitre.
La. compagnie eût bien voulu découvrir le sentiment de Socrate sur le sujet de saint Denis, et sçavoir ce qu'il croyoit au vrai de la naissance de ce sublime écrivain, du mérite de ses écrits, du temps où il a écrit. Mais Socrate ne se fit entendre là-dessus qu'avec réserve, et sans prendre part aux divers procès qui se sont mus entre les sçavans du dernier siècle.
A quoi bon, dit-il, s'agiter si fort, et combattre avec tant de chaleur sur des questions si peu importantes? De là ne dépendent pas les destinées de l'Église, le salut des fidèles et la félicité que je cherche. Pourquoi former des partis et des factions dans la république des lettres, soit pour maintenir ou pour disputer à saint Denis
la qualité (faréopagite ; soit , comme dernièrement en une compagnie où je me trouvai, pour ôtcr ou pour conserver aux mages qui vinrent adorer Jésus-Christ , les couronnes que les peintres mettent sur leurs têtes? Je ne prononce point là-dessus, quoique l'occasion m'y convie, et que vos yeux et votre visage m'en sollicitent. Je ne veux condamner ni l'un ni l'autre parti ; mais il me semble que la qualité de saint est bien plus noble et bien plus illustre que celle d'aréopagite; et quand tous les rois de la terre le devroient trouver mauvais, j'estime beaucoup plus la sagesse que la royauté.
Le tribunal de l'aréopage est trop peu de chose pour relever la dignité du nom chrétien. Le christianisme donne de l'éclat et de la noblesse à qui que ce soit, et n'en reçoit de personne. Il n'y avoit point de chrétien , en ces temps héroïques de la primitive Eglise, qui ne valût plus que tout l'aréopage d'Athènes , que tous les éphores de Lacédémone , que tous les pères conscrits et tout le sénat de Rome.
De l'autre côté, faut-il remuer ciel et terre, et faire la guerre à outrance contre des gens qui aiment si fort les beaux noms et les beaux offices; qui ont tant de passion pour les dignités et pour les emplois de la république ? Ils pensent, avec la plupart des gens de Paris, que c'est un grand mal-
( Ï29 ) heur que de n'être pas officier; et pour quelque considération secrète^ l'intérêt de saint Denis leur étant aussi cher que le leur propre, ils Veulent lui conserver inie charge qui lui a été donnée, ou par son siècle ou par la postérité. Ce qu'ils (lisent, ils le sçavent peut-être de bonne part, comme disoit lui honnête homme de ma connoissance. Ils ne l'assureroient pas si affirmativement aux autres, s'ils n'en étoient eux-mêmes l)ien assurés; et sans j)arler de révélations que de plus hardis allégueroient sur ce sujet, ils ont peut-être quelque titre de foi irréprochable , quelque manuscrit de vénérable vieillesse, outre les premières pièces qu'ils ont produites.
Mais d'ailleurs tous les écrits du volume qui porte le nom de saint Denis sont-ils de la même main et du même esprit? Une partie ne peut-elle pas être de saint Denis l'aréopagite, et une partie de quelque autre auteur? Ce qui est rapporté contre la foi de l'histoire , et qui ne s'accorde pas bien au siècle de l'aréopagite, ne peut-il pas être d'un étranger qui s'est introduit dans la possession d'autrui, et qui a pris un autre nom cjue le sien?
Pour moi, bien loin de disputer à saint Denis
la qualité d'aréopagite, je ne m'oppose pas même
au cardinalat de saint Jérôme ; et quand il ne
tiendroit son chapeau rouge que de la faveur des
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( i3o ) peintres et de la crédulité du peuple, je ne veux point lui faire un procès sur les ornemens de son portrait. Je ne touche point à une pièce que l'Église ne propose pas comme un article de foi, mais qu'elle souffre comme une fantaisie de piété. Ces marques d'honneur et de respect, ces faveurs et ces grâces faites à des morts , c'est-à-dire à des gens qui ne sont plus en état de s'en revancher, viennent d'une cause très-honnête, partent d'un principe de courtoisie et de libéralité, mais de courtoisie désintéressée et de libéralité toute pure. Pour le moins ce sont des excès louables d'une inclination bienfaisante , portée à donner et à obliger ; et je n'ai garde de prendre à partie des personnes si bonnes et si officieuses.
Il y a des docteurs plus fins et plus pénétrans que ceux-ci dans les choses grecques et romaines; mais il n'y en a point de plus soumis à l'autorité de Rome, ni de mieux intentionnés. Ils ont cru que la vérité étoit quelquefois trop courte et trop maigre, et qu'en ce cas-là il n'y avoit point de mal de l'allonger ou de la grossir par leurs inventions. Sur ce fondement, ils ont été encore les médiateurs de cette belle amitié contractée entre saint Paul et Senèque quelque temps après leur n)ort; ils se sont imaginé qu'ils faisoient une bonne oeuvre , de mettre bien ensemble deux
hommes si vertueux , et que ces deux hommes , vivant en même temps et da/is une même ville , s'ils n'ont été amis , ils le doivent être. 11 n'y a rien en cela qui offense la vraisemblance ni qui choque la chronologie. Vos gens de l'antiquité profane sontbien plus licencieux et pins téméraires. Votre Virgile a bien marié un homme et une femme , qui non-seulement ne se sont jamais vus en toute leur vie , mais qui ont été éloignés l'un de l'autre de plus de cent ans. Je ne dis rien pour cette fois du régent Pythagore et de l'écolier Numa.
Oui, mais les épîtres qu'on a débitées sous le nom de Sénèqiie et de saint Paul ne sont ni de Sénèque ni de saint Paul. Je n'oserois pas vous nier ce que vous assurez si fortement ; mais il se trouvera un docteur aussi assuré que vous, et qui vous soutiendra avec une force pareille à la vôtre (j'ai vu autrefois ce docteur), que si ces lettres ne sont iii de Sénèque ni de saint Paul , elles sont de quelques-uns de leurs amis; elles peuvent être de leurs secrétaires, quoiqu'à mon avis ils les aient écrites sans commandement, et sans en avoir eu ordre de leurs maitres. Des choses si peu importantes ne devroient point semer de querelles parmi les citoyens d'une même république , ne devroient point déchirer en partis et en factions les sçavantes assemblées. Pour cela, il ne faut battre personne, ni sauter aux
yeux de ses amis; il ne faut pas faire des affaires d'État de tous nos petits différens, ni traiter de criminel de lèze-majesté, comme fait quelquefois Scaliger, des personnes qui ne sont coupables que de leur innocence, que de leur bonté, que de leur facilité à croire.
Tout le monde se trompe, de façon ou d'autre. Tout homme se sent de l'infirmité humaine; et les Hébreux disent que Jacob, leur père, a été boiteux. Scaliger lui-même a fait des faux pas; il a fait des jugemens téméraires. Que feront donc les demi-sçavans , les docteurs du second et du troisième ordre, des gens qui ont étudié tard, qui étudient peu, qui vivent dans la province, parmi la contagion des mauvais exemples, à six vingts lieues de la bibliothèque de M. de Thou, et de la conversation de MM. Dupuy? Bien que la lumière de ce siècle nous ait éclaircis de beaucoup de choses dont nos pères ont douté , il reste toujours quelque petit nuage de l'ancienne barbarie. En certains lieux il n'est pas encore bien jour: cette épaisse obscurité, venue sur le déclin de l'empire, des dernières parties du septentrion, couvre encore une partie de la terre. Les Vandales et les Goths ont corrompu toutes les belles et bonnes choses. Ils ont mis la peste dans le monde raisonnable; et il y a beaucoup d'en-
droits de ce monde qui ne sont pas encore bien purifiés.
Mai6 c'est assez, et peut-être trop de ces opinions contestées. En pareilles rencontres je n'opine point, je me contente de rapporter les avis des autres. Je vous dirai seulement de moi une chose assez particulière, et de laquelle quelqu'un pourra s'étonner. Pour voir cet homme extraordinaire , ce saint Denis dont on m'avoit tant parlé , sans partir de France, je fis autrefois un voyage en Grèce, je veux dire que j'appris exprès la langue grecque, pour avoir plus d'accès auprès de lui. Je vis donc et considérai cet homme, que les uns croient être d'Athènes, les autres d'Alexandrie, et les autres de Corinthe. C'est un homme qui vole plus haut que les aigles. Il n'apporte rien sur la terre qu'il n'ait été prendre dans le ciel. Je le vis, mais je le perdis aussitôt de vue Après ces paroles, Socrate se tut quelque temps et prit le troisième volume, qui étoit sur son pupitre. Jusque-là, s'étant peu ouvert, et ayant parlé avec retenue, ce fut ensuite, et sur le sujet de saint Chrisostome, dont il avoit les Homélies entre les mains, qu'il se déclara et qu'il s'épandit; que son esprit et que ses paroles se débordèrent ; et certes , d'une si étrange sorte , qu'on peut dire qu'il commença son discours par une
( i34) espèce d'enthousiasme , et qu'il passa de la prose à la poésie, comme fait quelquefois l'autre Secrate dans les Dialogues de Platon.
C'est cet homme, nous dit-il, qui vole encore bien haut; mais son vol est si réglé et si juste, qu'il y a toujours plaisir aie voir voler: on peut le suivre des yeux et de la pensée; il fend les airs, sans se perdre dans les nues : car vous sçavez que les esprits font une espèce dans le genre des oiseaux, et que c'a été l'opinion des sages Hébreux. Celui-ci a de grandes ailes toutes peintes et toutes dore'es. Il chasse devant lui les nuages, la nuit et l'obscurité. Il fait naître le jour en se montrant, et par sa seule présence. Il crie, il gronde agréablement. Ses plaintes et ses colères sont belles. En blâmant le vice , il plaît aux pécheurs. Il n'est pas moins citoyen du ciel ni moins compagnon des anges que le premier; mais il s'accommode mieux à l'usage du bas monde, et s'apprivoise davantage avec les hommes. Les Grecs l'ont appelé Chrisostômc, et les barbares l'appellent, comme les Grecs.
Voulez-vous que nous disions encore quelque chose de cet homme? Expliquons pour le moins ce que nous venons d'en dire. Ayant acquis les plus rares connoissances, par la force de la méditation, il en rend capables les plus vulgaires esprits, par la facilité du discours. Ou il sçait abaisser la
( i35 ) vérité jusqu'à nous, ou il sçait nou's élever jusqu'à elle ; ou il a la vertu d'éclairer et de subtiliser les âmes, ou il a le don d'éclaircir et de démêler la doctrine.
O l'excellente et l'admirable manière d'instruire les âmes et de débiter la doctrine! Ces animaux de gloire, ces ennemis de la foi, ces superbes enfans d'Aristote, trouveroient leclir'stianisme raisonnable , en l'état que saint Chrisoslôme le fait voir à la raison : leur philosophie s'humilieroit devant nos mystères, si nos mystères leur étoient découverts de cette manière. Pour moi je les adorois avec frayeur dans leur naturelle obscurité, et je les regarde maintenant avec plaisir dans la lumière de ses paroles : J'avois du respect pour des choses que je n'entendois point , et il m'a donné de l'amour pour ces mêmes choses, en me les rendant intelligibles.
J'ai trouvé dans ses homélies mille grâces et mille beautés , mais toutes chastes et toutes viriles ; une infinité d'ornemens, mais que la gravité souffre et que labienséance conseille. Ce sont des ornemens très-honnétes et très-dignes de celle qui les porte, de la vraie, de l'ancienne, de la vénérable théologie. Ils ne sont pas du théâtre, ils sont de l'autel ; ils ne font point de la reins
des sciences une baladine des places publiques , une comédienne de la cour.
Ma matière croît entre mes mains, et j'ai quelque opinion que le saint m'inspire en parlant de lui. Je vous l'avoue, c'est un de mes saints, et je suis un de ses dévots. Je l'invoque, je m'adresse à lui; et peut-être qu'il me fera la même faveur que quelques-uns ont cru que lui fit saint Paul : peut-être qu'il me communiquera ses secrets, qu'il m'allumera de son feu, qu'il remplira mon esprit de l'abondance du sien. Mais en attendant une si chère faveur, ne laissons pas d'en parler à notre mode , et d'en dire encore quelque chose.
Sans tomber dans l'excès que cherche le luxe, son éloquence a toute la grandeur que peut permettre la modestie. On ne connoît point en ses écrits la corruption de la langue de son siècle, la foiblesse de l'expression humaine, la misère et l'infirmité de l'esprit de l'homme. Il ne se vit jamais tant d'ordre dans la multitude , plus de force avec plus de subtilité, plus d'économie avec plus de pompe: jamais Jésus-'Christ ne fut servi avec une telle magnificence; et si cet ancien profane qui pilloit l'Église eût vécu quelque temps plus qu'il ne fit, s'il eût vu l'éclat et les richesses, l'or et les pierreries qui m'ont ébloui, il se fût écrié encore une fois, quoiqu'cn un autre sens que la
( ^3; ) première : O que les vases sont précieux dans lesquels on sert le fils de Marie !
Voila, le jugement que Socrate fit clans la galerie, de l'esprit et de l'éloquence de saint Chrisostôme. Surtout il en estimoit la douceur et la netteté, et prenoit plaisir à nous les faire considérer sous différentes figures; il avoit toujours des images agréables, pour nous représenter le mérite de cette bienheureuse facilité. Il est clair, disoit-il, fut-ce dans la religion des ténèbres, et au pays des Cimmériens : il est aisé, dans l'embarras même de sa matière, dans les détours, dans les labyrinthes des plus difficiles questions de la ihéologie. Avec un commentaire de deux syllabes, avec un petit mot, qui tempère la rigueur des choses, avec une particule de charité, qui adoucit les menaces de la justice, il défriche les plus dures et les plus sauvages expressions. Il console et rassure les esprits que le texte de saint Paul avoit effrayés. Partout où il passe, il laisse des traces de blancheur et une irapres' sion de lumière qui change la nature des lieux où il a passé. Auparavant, c'étoient des précipices, c'étoient des cachots; après lui ce sont des jardins de fleurs, ce sont des cabinets de cristal.
Il se trouva un homme en la compagnie, venu
( '38) de Paris depuis peu de jours, qui, ayant écouté Socrate avec beaucoup d'attention , nous surprit tous par ce langage qu'il lui tint. Je n'ai point fait comme vous de voyage en Grèce ; mais je suis fort trompé, ou j'ai vu nouvellement au lieu d'où je viens, celui dont vous nous contez de si grandes choses. Je ne connois point votre saint Jean Chrisostôme; mais vous ne dites rien de lui qui ne se vérifie en notre M. l'abbé de Rais : l'éloquence avec laquelle il explique les mystères du christianisme, n'est point inférieure à celle que vous nous avez figurée : elle n'instruit pas moins et ne plaît pas moins. On y remarque la même beauté, la même douceur, la même force; car il tonne et il foudroie quelquefois ; mais les orages de ses figures ne gâtent point la pureté de sa diction dans ses sermons; le calme subsiste avec la tempête , aussi bien que dans les homélies de saint Chrisostôme. Ainsi, vous ne pensiez fah^e qu'un éloge , et vous en avez fait deux. Ce sont des coups de Socrate : en louant l'antiquité, vous avez obligé notre siècle ; et s'il se trouve quelque Platon qui publie un jour vos entretiens, la France vous remerciera de tout ce que vous avez dit à la gloire de la Grèce.