‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 20 sur 48 · II. II · texte numérisé non relu

II. II

de souffrir que je lui figure luie chose qui n'est supportable qu'en peinture. Elle ne sera pas fâchée que j'accuse la guerre de tout, et, s'il m'est possible, que je n'accuse personne de la guerre. Les hommes ne veulent point être blâmés ; ne les blâmons point. Ayons quelque égard à la délicatesse de leur humeur ^ et attaquons une idole , qui ne sent pas plus le blâme que la louange.

Ce Mars, Madame, dont on se plaint chez le victorieux aussi-bien que chez le vaincu, est un démon bizarre et capricieux, qui n'a ni foi , ni constance, ni raison. Aujourd'hui il est déserteur de la cause de laquelle il étoit hier partisan , et ne sçait non plus pourquoi il la quitte, que pourquoi il la soutenoit. Il prend plaisir à faire recevoir des affronts- à la prudence , après les mûres délibérations , et à déshonorer les bons conseils par les mauvais événemens.Il couronne la témérité, les fautes et les folies. Mais regardez la malice de son amitié ; c'est afin d'attrapper quiconque se fie en lui ; car presque toujours ses prcsens sont ses hameçons , et ses favoris sont ses victimes.

S'il n'emporte les braves du premier coup , a tout le moins il les erre, et s'en assure pour une autre fois. Nulle tète privilégiée, nulle vie exempte, quand il s'agit de prendre son droit. Le sort<le Mars tombe sur le général de l'ai-mée;

( i63 ) comme sur un des enfans perdus. Personne ne lui échappe, non plus l'heureux que le malheureux , et à la fin les Gustaves n'en ont pas été • mieux traités que les Tiilis.

Vous plait-il que je dise encore quelque chose à Votre Majesté de ce spectre malfaisant? Romefi et Athènes, JMadame, mais Rome et Athènes aussi vaillantes que sages, lui ont chanté pub li-<-« quement des injures. Dans les cantiques qui se récitoient aux grandes fêtes, on ne parloit pomt de rappeler la félicité bannie et les vertus fu-i gitives , qu'auparavant on ne parlât d'envoyer Mars en exil, ou de le mettre à la chaîne. Il a été maudit de ceux même qui l'ont adoré, à l'heure même qu'ils l'adoroient; et entre autres beaux noms que lui donne Orphée , au commencement de l'hymne qu'il lui a faite , celui de parricide n'est pas oublié. Furieux, impie et sacrilège sont ailleurs ses épithètes perpétueUes. Et ainsi, vous voyez, Madame , que dès ce temps-là il étoit ennemi de la R.eligion et des choses saintes : vous voyez qu'il ne pardonnoit , ni à père, ni à mère, ni à patrie; qu'il mangeoit les siens, après avoir dévoré les étrangers.

L'âge ne l'a pas rendu meilleur : il ne s'est point converti de son ancienne impiété; il viole encore la Religion et profane les autels. Le désordre , la licence ^, l'impunité, marchent encore

a sa suite : il se moque encore de la j ustice et de l'équité , des parentés et des alliances, et brise d'abord les plus saintes chaînes qui lient les hommes avec les autres hommes. Il ne fut jamais plus impitoyable, ni plus crue). Mais chose étrange, Madame, il est plus prodigue et plus affamé qu'il ne fut jamais. Une nation de donneurs d'avis travaille sans cesse aux inventions de lui trouver de l'argent , et il en demande toujours davantage. Les richesses du vieux et du nouveau monde ne suffisent pas à ses excès. Il détruit les vaincus par les pertes, et ruine les victorieux par la dépense. Il se montre contraire en un lieu, il paroît favorable en l'autre, mais partout il est mauvais.

Yoilà bien des plaintes contre ce fantôme, et bien véritables, et bien justes. Voilà bien de quoi haïr ses faveurs , qui ne sont guères meilleures que ses disgrâces. Si ne faut-il pas abandonner tout d'un coup à la censure publique quinze ou seize années de notre histoire , ni blâmer nousmêmes notre parti , ni décrier le mérite d'une cause, qui ne laisse pas d'èlre la bonne, quoique sa longueur et que ses épines nous ennuient.

Il ne seroit pas impossible , Madame, de purger les armes du Roi de la plupart des reproches que l'on fait à Mars. Pour le moins , il se pourroit dire à leur justification , qu'elles n'ont

pas cherché l'ennemi, et que ce n'est point la France, à qui on doit imputer les misères de l'Europe. H se pourroit dire même à la décharge de la conscience des rois , qui pensent être obligés de croire conseil, que celui qui leur conseilla de s'opposer à main arméeau droit le plus clair qui fût jamais, et de faire assiéger Casai, •sans aucune couleur de raison , doit être accusé de toutes les mauvaises suites qu'a produites ce mauvais commencement.

iMauvais, certes, et visiblement injurieux, plein d'injustice et de violence, devant quelque tribunal que se traite l'affaire de Mantoue. Car, si être né François n'est un vice qui rende un homme incapable de succession , n'est une tache qui efface les droits de la nature, les lois écrites et les coutumes reçues, personne ne scauroit douter que la protection qu'a donnée la France au légitime héritier, n'ait été juste, et que l'oppression qui lui est venue d'ailleurs ne l'ait pas été.

Que si après celte action si peu soutenable et si universellement condamnée , une guerre a attiré plusieurs guerres ; si la contagion d'une partie infectée a gagné tout le corps de la Chrétienté , et si tous les chrétiens sont devenus ennemis, comme s'il n'y avoit plus de Turcs, ni de Maures à haïr. Que dirai-je davantage? Si toute

( '66 ) l'Europe est noyée de sang , si tous ses États sont languissans et malades à la mort, ce siège fatal, Madame, a fait tout cela. Il a conçu, il a enfanté; toutes les misères qui nous travaillent. Cette première injustice est coupable de toutes les injustices (fiie nous avons vues.

Grands Dieux 1 souvenez-vous de V auteur de tant de maux ^ et ne le laissez pas impuni! s'écria le plus homme de bien de Rom« , aptes la bataille de Philippes, et étant prêt à rendre l'esprit; car, quoiqu'il fût naturellement vertueux, néanmoins il avoit été forcé , par la violence du temps et par la tempête des affaires,de s'éloigner quelquefois de son naturel et de la vertu. Il n'avoit pu ôter à la guerre la licence ni la cruauté. Mais par ces dernières paroles il crut se pouvoir décharger sur aulrui de la faute des choses passées , et être assez innocent, puisqu'il n'avoit pas été le premier coupable.

'Celui donc qui a premièrement abusé des armes d'Espagne en Italie , celui qui nous a ouvert la lice , et qui a mis aux mains les deux nations, le conseiller de la guerre de jNIonferrat, sera responsable des ruines et des embrâsemens de la Chrétienté, des blasphèmes et des sacrilèges de nos armées, ausâi-bien que de celles de son maître. Il sera chargé de ses iniquités et des nôtres; il portera la peine des crimes de l'un et

de rautre parti ; il rendra compte à la justice divine, non-seulement de tout le mal que les Croates ont fait, mais aussi de tout celui que peuvent faire les Suédois.

Ainsi à peu près, Madame, la France sepourroit justifier, et entreprendre elle-même la défense de sa cause. Mais parce que, si nous soutenions si affirmativement qu'un Espagnol qui est hors de la cour a commencé la querelle, on nous répartiroit , avec presque autant d'affirmation , qu'un François qui n'est plus au monde ne Fa pas voulu finir, et qu'ayant dessein de perpétuer nos maux, pour rendre éternelle son autorité, il a toujours mêlé son ambition dans la justice de la cause de la France, je ne suis pas d'avis que nous examinions cette question avec trop de curiosité. Puisque nous avons protesté de n'accuser qui que ce soit, souvenons-nous de notre protestation. Ne cherchons, ni qui a allumé le feu, ni qui l'a nourri d'huile et de soufre, ni la main qui a entamé le corps de la Chrétienté , ni celle qui a empoisonné ses blessures. Respectons l'asile de la mort , et laissons en repos l'affliction. Ne faisons le procès à personne , en un temps où Votre Majesté a témoigné qu'elle vouloit faire grâce à tout le monde.

Il est encore mieux de courir après de nouveaux fantômes, et de s'égarer dans des pensées

( i68 ) ■vagues , que d'aller trop droit à la vérité. Il vaut mieux souffrir, Madame, que les spéculatifs aillent prendre plus loin et plus haut la cause de nos malheurs. Qu'ils disent que c'est, si bon leur semble , ou une supercherie de la f ortimc , ou une nécessité du destin, ou la conjonction de plusieurs étoiles malfaisantes, ou la comète qui vint menacer la terre , Tannée mil six cent dixhuit, et dont le venin a duré et la malignité s'est fait sentir jusqu'à l'année mil six cent quarante-trois.

Je ne les empêche point de parler de cette sorte. Mais pour moi , qui ne suis pas spéculatif, et qui suis chrétien, j'ai appris à parler une autre langue. Je monte encore plus haut que les comètes et que les étoiles. Je dis que c'est Dieu, déguisé en tant de façons par les profanes spéculatifs; que c'est Dieu, Madame, qui de temps en temps châtie son peuple , et fliit des exemples de ses enfans, à cause que son peuple ne l'honore que des lèvres, et donne son cœur à un autre Dieu; à cause que ses enfans sont des rebelles et des ingpats, qui non-seulement n'usent pas bien de ses grâces, mais qui les gâtent et les corrompent, mais qui s'en veulent servir contre lui.

Il ne faut point s'expliquer plus clairement, ni étaler des vérités odieuses. Mais si les grands

du monde examiuoient leur conscience sur cet article, ils verroient eux-mêmes de combien de miracles ils sont redevables à Dieu, et de quelle félonie ils se sont rendus coupables, à l'heure même que les miracles ont été faits , en se les attribuant à faux, comme s'ils en eussent été les auteurs , quoiqu'ils n'en fussent que les témoins. Empereurs et rois, conseils et ministres, tous ont dérobé la gloire de Dieu.

Or, Madame, puisque sa justice n'a point en ce monde de plus rude supplice que la guerre , et qu'elle s'appelle le fléau de Dieu, vraisemblablement ce fléau est entre ses mains , et non pas entre les nôtres. Nous ne pouvons pas être battus à notre discrétion, être affligés autant qu'il nous plaît , avoir la disposition de nos malheurs. On n'a point encore ouï parler qu'un criminel fût arbitre de sa propre peine , que les misères fussent en la puissance des misérables , que la fantaisie du malade réglât la lono[ueur de ses accès.

Et par-là je conclus. Madame, de la même sorte que j'ai commencé. Je m'affermis sur les propositions que j'ai avancées d'abord. Je me fortifie dans ma première raison. Après avoir détesté la guerre avec tous les gens de bien , ne puis-je pas dire derechef à Votre Majesté, que la paix se propose sur la terre , mais qu'elle ne se fait que dans le Ciel ; que les assemblées arrêtées

( '70 ) en Allemague, !es passe-ports ^en forme, et les plénipotentiaires des rois , sont, de grands mots en la bouche de leurs peuples, paroissent de grandes machines , quand un conteur de nouvelles les remue, mais ne 5ontque depetits jouets, quand la providence divine les veut renverser ?

Ce que nous désirons aujourd'hui avec tant de chaleur et tant de besoin, vient immédiatement du crû de Dieu , est absolument de sa façon , se nomme ])ar son église une chose impossible au monde. Et partant, je redis, Madame, que nous l'allendons beaucoup moins de votre puissance que de votre piété; et en le redisant, je ne crois rien dire de désavantageux à votre puissance , ni de rude à vos oreilles.

Vous ne voulez p(jint être traitée de déesse, non pas même par les poètes , qui font largesse de divinité. Vous n'exigez point de vos sujets, d'hymnes, ni de fêtes en votre nom. La vertu de Votre Majesté rejetteroit bien loin l'adoration de notre flatterie ; et c'est sa vertu , de qui nous sommes partisans en cette occasion, et pour qui nous tenons contre sa puissance ; c'est votre vertu Madame, de qui nous nous promettons plus que de vos armées , quoique toujours victorieuses ; que de vos alliances, quoique puissantes, et en grand nombre; que de vos ambassadeurs, quoique très-sages et très-habiles. Toute leur politique

( 17' ) peut être employée inutilement ; mais un de vos soupirs peut travailler avec succès.

Que ne peut la sainte douleur de la charité quand elle blesse le cœur d'une reine? la grandeur, quand elle se fait petite devant les autels? l'humilité , quand elle descend de si haut , et qu'elle met si bas les sceptres et les couronnes qu'elle en apporte? Ce sera elle qui persuadera . qui forcera la bonté de Dieu , à qui Dieu se laissera gagner, se laissera vaincre, à qui la paix doit Hre accordée. Et certes , il y a bien de l'apparence que, par une particulière élection, cette personne ait été choisie pour recevoir la paix, qui la recevra dans des mains nettes de toute sorte d'injustice, avec un esprit vide de toute l'aigreur et de toute l'animosité des partis, pur et innocent de toute la violence des choses passées , qui n'a eu aucune part à aucun mauvais conseil.

La paix aime la bonté , et se plaît parmi les vertus humaines et sociables. Elle se laisse attirer par la douceur, par la clémence et par la pitié; et bien qu'à présent elle soit éloignée de notre monde, d'une distance presque infinie; bien qu'elle s'en soit fui au plus haut des cieux, comme parlent les personnes inspirées, ces attrais de clémence et de douceur peuvent pénétrer jusqu'au dernier ciel : ce sont les seuls charmes; il n'en faut point chercher d'autres, qui sont ca-

( 172 ) paLles d'évoquer la paix, et de la faire voir encore à la terre, après une si longue absence, et qui lui dure si fort, après de si fréquentes remises, qui nous font tant languir et tant soupirer.

Redisons donc , INladame , ce qui ne srauroit être dit trop souvent. Tous les préparatifs et toutes les dispositions nécessaires pour la réception d'un si grand bien , se trouvant en Votre Majesté, elle doit espérer que non-seulement il viendra, mais après les avances qu'elle a faites, qu'il viendra encore pour lamour d'elle. Elle obtiendra la grâce qu'elle demande, parce qu'elle la demande comme il faut; elle aura la paix, parce qu'elle la veut tout de bon; et s'il y a quelque François ambitieux qui désire le contraire, car quel Espagnol le peut désirer, s'il n'est tenté par le désespoir? je ne pense pas qu'il y ait de Scythe médiocrement raisonnable, qu'il y ait de sauvage tant soit peu apprivoisé, qui ne blâme le désir de ce François, et qui puisse trouver étrange votre bonne volonté pour la paix et votre aversion pour la guerre.

Mais, jNIadame, que cet ennemi de notre repos ne jette point d'irrésolution dans l'esprit de Votre Majesté. De quelque spécieuse apparence que ses paroles soient colorées, défiez-vous d'une rhétorique qui veut embellir les précipices el les abnnes , d'une rhétorique de feu et de sang ,.

( '73 ) " conseillère de mort et de misère, ruineuse à voire Etat , mal affectionnée à votre personne. Elle fait sonner bien haut la réputation de vos armes, vos avantages sur l'ennemi , et la dignité de votre couronne. Mais ne l'écoutez pas au préjudice de la voix publique, qui vous assure que la vraie dignité de la couronne, c'est le çalut du royaume ; qui vous conjure de cesser de vaincre, de ne faire plus de conquêtes, de mettre fin à vos bons succès , puisqu'une victoire a toujours besoin d'une autre victoire; puisque vous êtes obligée de payer et de nourrir vos conquêtes; puisque vos bons succès ne finissent point notre mauvaise fortune, et que le gain augmente la pauvreté.

Votre puissance, Madame, n'a que faire du désordre pour se maintenir; il n'est bon qu'à ceux qui doivent leur autorité au malheur du temps et à la confusion des choses. Ce n'est point ici l'intérêt d'un usurpateur, qui s'est emparé d'une tutelle contre la résistance des lois , et qui rapporte tout à lui seul; qui ne cherche que de l'embarras et ne veut donner que des procès à son pupille, pour profiter avec les autres de la dissipation de son bien. C'est la passion d'une mère , que les lois et la nature autorisent, qui vit plus en son fils qu'en elle-même; qui ne prend de la peine que pour lui laisser du repos; qui ne songe qu'à lui

( '74 ) éclaircir ses affaires et à lui nettoyer sa maison.

Votre Majesté est sage; ses pensées ne sont donc pas vastes et infinies. Elle est bonne; sou cœur n'est donc pas d'acier ni de marbre. Étant sage , elle doit appréhender l'inconstance des choses humaines et la revanche des malheureux; et quand il n'y auroit point d'ennemi a craindre , elle sçait que souvent on a levé des armées pour les doinier en proie à la dissenterie et à la peste; que quelquefois on a équipé des flottes pour les envoyer contre les rochers et contre les vents. Mais d'ailleurs, n'étant pas moins bonne que vous êtes sage, pouvez-vous, Madame, vous représenter sans horreur tant de sang chrétien et baptisé qui coule à torrens en une infinité d'endroits de l'Europe; et l'épouvantable image de cette cruelle guerre, de cette guerre plus que civile? Je ne dis pas au hasard plus que civile, vu qu'en effet nous sommes tous domestiques d'une même foi, et que les étrangers, avec lesquels la Religion nous unit, nous sont plus proches en quelque façon que les François, desquels elle nous sépare.

La politique profane a beau déclamer sur le chapitre de la réputation et des avantages, elle a beau préférer un peu de bruit et un peu d'éclat à la solidité du bien public , ce n'est point. Madame, et ce ne peut point être votre dessein d'à-

( '75) chariier les fidèles contre les fidèles , de donner un si agréable passe-temps aux peuples de Mahomet et aux autres ennemis de l'Évangile, de souffrir plus long-temps que la terre de Jésus-Christ soit leur amphithéâtre de gladiateurs. Ce n'est point votre plaisir, nous le sravons bien , de nous sacrifier à votre ambition , de consumer les nations et les âges, de lasser et d'user dans vos querelles la meilleure partie du genre humain.

Assurément vous avez pitié de ceux qui meurent, vous avez regret de ceux qui sont morts. Et quand ce ne seroit que pour sauver ce qui nous reste de tètes illustres, et pour empêcher cette solitude d'hommes excellens, de laquelle nous menace la continuation de la guerre; quand ce ne seroit que pour conserver à la France une vie qui lui est infiniment chère, et qui se hasarde tous les jours, un héros de la race de nos dieux, votre général de vingt et un ans ; sans doute. Madame, sans doute vous désirez la fin de la guerre. Vous devez craindre l'infidélité de Mars et le destin de Gustave, pour un Prince qui va au péril comme il y alloit. Vous êtes obligée de n'exposer pas davantage à la funeste adresse d'un carabin tant de vertus naturelles et acquises, civiles et militaires, et d'essayer de conduire en sûreté jusqu'à la majorité du Roi votre fils, un mérite qui

( '76) doit faire tant d'honneur à son règne, et être si utile à son État,

Mais à plusieurs autres raisons de désirer un autre temps que celui-ci, qui se présentent à vous d'elles-mêmes, ajoutons. Madame , celle qui vous presse le plus vivement, et qui donne le plus d'inquiétude à votre bonté. Je parle de la passion que vous avez pour la France, et du vœu que vous avez fait de la rendre heureuse , qui ne peut être accompli que la guerre ne soit terminée; car de se figurer que la félicité précède la paix au lieu de la suivre, c'est renverser Tordre des choses, et se figurer qu'une fille est plus vieille que sa mère; c'est penser moissonner au mois de mars; c'est vouloir loger en un palais dès le jour que le plan en est dressé , et se fâcher que le dôme ne soit pas plutôt fait que les fondemens.

Voici une proposition d'éternelle vérité : // ne peut y avoir de félicité publique , sans une paix générale. Vous la méritez, Madame, de plus en plus, parla continuation de vos bonnes œuvres; vous la demandez incessamment dans la ferveur de vos dévotions; vous faites entrer en cette sollicitation les saints et les saintes de l'une et de l'autre Eglise , de celle qui triomphe et de celle qui combat ; vous employez des troupes entières de vierges amantes de Jésus-Christ , pour lui recommander notre cause; vous employez la pu-

( 177 ) reté même, et la blancheur même, pour lui fe* commander la cause des lis. Comprenons tout en fort peu de mots , vous nous donnez vos souhaits , votre mérite et votre crédit. Jusqlies ici vous n'avez pas pu donner davantage : il faut avoir de la patience pour le reste , et laisser faire le Ciel et vous.

Je l'ai avoué, Madame, dès l'entrée de ce discours, et je ne crie autre chose à ceux que je vois. Je crie de toute ma force qu'il faut que la pauvreté soit humble et obéissante, et non pas iière ni séditieuse; qu'elle invoque et non pas qu'elle menace; qu'elle agisse auprès de Votre Majesté par la modestie de sa douleur, et non par les murmures de son chagrin. Il ne suffit pas que le peuple ait la fidélité dans le cœur, il la doit porter sur le visage; il doit éviter la mine même et la ressemblance de la révolte; il ne doit pas être extravagant dans sa mauvaise fortune , ni demander l'embonpoint, premier que la guérison.

Nous devons considérer, Madame, que d'autres ont fait les maux, et que Votre Majesté les a trouvés; que la guerre est cause de la dépense, et que vous n'êtes point cause de la guerre ; qu'il n'y a point de moyen que les charges cessent, tant que durera la nécessité. Nous devons considérer que cette nécessité est une chose violente

( 178 ) et impérieuse; que ses conseils sont absolus et sans condition; qu'elle justifie ce qu'elle conseille; que non-seulement elle fait jeter dans la mer l s lingots d'or et les caisses de pierreries, mais qu'elle fait fondre les vases sacrés pour battre de la monnoie quand on en manque ; mais qu'en certain cas elle peut légitimement et sans scrupule mettre à l'encan tout le trésor de Lorette , toute la pompe et toute la magnificence de Rome.

Nous devons et nous ne sçaurions trop considérer la qualité du temps d'aujourd'hui : je veux dire un perpétuel ébranlement, causé par une perpétuelle action; une extrême foiblesse, après d'extrêmes efforts ; les soins , les corvées , le faix des autres États sur la pauvre France ; le péril toujours voisin de la sûreté; le but qui semble s'éloigner de nous , quand nous nous voulons approcher de lui; les difficultés, les labyrinthes et les ténèbres des choses présentes.

Quelqu'un s'est plaint autrefois de n'avoir à gouverner que le naufrage de sa republique. Dieu nous garde d'être obligés de nous servir jamais de ce mot. Mais il est très-vrai que le vaisseau qui nous porte est étrangement fracassé, à force d'aller et de venir, et que s'il ne trouve bientôt le port, la navigation, voire très-heureuse, achèvera de le briser. Il est très-vrai, Madame, que

( ^79 ) i-ous avez pris le gouvernail en une fâcheuse saison, et que si Votre Majesté eût fait faire inventaire de la France, en l'état où elle l'a trouvée , le dénombrement de nos maux et de nos désordres eût épouvanté toute la prudence humaine, eût fait fuir tous les sages du lieu où l'on s'assemble pour délibérer de nos affaires.

Nous considérons tout cela , et ne laissons pas tl'avoir bonne opinion du salut de notre État. Dans cette infinité de désordres et de maux, nous ne songeons point aux moyens et aux remèdes humains. Nous ne nous fions ni à la science ni à la pratique : nous nous assurons en quelque chose de divin qui accompagne votre personne, et qui porteroit bonheur à des affaires encore plus déplorées que les nôtres. Nous nous imaginons, Madame, que vous avez le secret de rendre les peuples heureux; que vous êtes née pour le rétablissement des Etats et pour la consolation de l'Europe; qu'être à vous et n'être pas à son aise, implique contradiction morale; et nous nous l'imaginons de telle sorte, que vous auriez bien de la peine à nous oter une pensée à laquelle notre esprit s'attî^che si fort.

Quand Votre Majesté nous défendroit d'espérer par une déclaration expresse , nous désobéirions à l'expresse déclaration de Votre Majesté. Quand les mauvaises nouvelles arriveroient en foule

d'Allemagne , et qu'il naîtroit dans la négociation de la paix mille difficultés qui n'ont point été prévues ; quand un démon de discorde entreroit dans l'esprit des députés pour rompre l'affaire sur le point de sa conclusion; encore pis que cela, ne nous rendroit pas l'affaire douteuse ; nous nous persuaderions, Madame, que votre bon ange seroit plus fort que le mauvais démon , et qu'il rhabilleroit autant de choses que l'autre en auroit voulu gâter.

Il n'est pas possible à la crainte, à la défiance, et aux autres froides passions de trouver entrée dans notre cœur , de nous partager tant soit peu l'esprit, de nous donner seulement une fausse alarme. Nous possédons déjà vos bienfaits par la force de notre imagination , et notre espérance nous en saisit. Pour le moins nous sommes gens à signes et à présages, et avons appris à parler de l'avenir comme du présent. Vous nous avez enseigné une nouvelle sorte d'astronomie. Par votre moyen, nous sommes judiciaires dans la morale; nous faisons. Madame, l'horoscope de la paix.

Ce sera donc une paix solide et durable, pleine d'honneur, de bienséance et de dignité; car autrement elle ne seroit pas digiie de vous, et ne mériteroit pas d'être nommée la paix de Votre Majesté. Ce sera une paix, Madame, qui d'abord

( >8i ) vdiis acquerra tous les esprits, et obligera toutes les bouches à vous louer; qui unjour bénira votre mémoire par la gratitude de tous les siècles; qui, d'un consentement universel, et par la voix de toutes les nations , appellera Anne d'Autriche la mère de la commune patrie, la libératrice du monde chrétien, la tutrice de la France.

Ce sera une paix, par conséquent, qui ne continuera pas les maux de la guerre, qui ne sera pas souillée de nos larmes , ni noire de notre deuil ; qui ne versera pas sur les échafauds le sang que les batailles auront épargné; ce sera une paix qui ramènera dans le monde la douceur et l'humanité, les vertus et les maximes chrétiennes; qui donnera de la respiration au peuple, après de si longues défaillances; qui rendra la sujétion aussi bonne que la liberté , parce qu'elle fera régner la loi aussi absolument que le Prince.

Cette paix, Madame, n'étonnera point le monde par les excès et les déréglemens d'un pouvoir aveugle, par des spectacles de grandeur énorme plutôt que de véritable majesté. Elle ne formera point de météores qui obscurcissent les astres et qui cachent le soleil; elle n'élèvera point de domestiques qui chassent les enfans de la maison, ni de favoris qui choquent les. princes; elle ne produira point de corps étranges, monstrueux et tumultuaires , pour les opposer aux légitimes et

( '8^ ) naturelles juridictions, aux corps immortels des Compagnies souveraines.

Cette paix laissera la liberté aux oracles , £t rendra au parlement son autorité, qui est la vôtre. Madame, et qui ne court point de fortune entre ses mains. Mais c'est une chose déjà faite, et que la France ne devra point à la paix. Ce parlement, qui plus d'une fois a sauvé l'État , qui, de la mémoire de nos pères, a été le fidèle gardien de la loi salique ; qui nouvellement a témoigné tant de zèle et de dévotion à votre service, ayant reçu de Votre Majesté l'honneur qui lui avoit été ravi, a reçu le pouvoir de sauver encore l'Etat si l'orage le menaçoit encore, si les pirates s'en vouloient encore saisir, si la sûreté publique avoit encore besoin de sa résistance et de son courage.

Ce ne sera pas pourtant une paix si occupée à procurer le bien de plusieurs, qu'elle ne songe principalement à conserver les avantages d'un seul. Elle corrigera l'abus de l'autorité, comme un très-grand mal , mais elle en étouffera le mépris , comme le plus grand de tous les maux ; elle n'oubliera rien à prévoir, ayant des lumières infaillibles qui la guideront; elle n'oubliera rien à entreprendre , étant animée de l'esprit de sage conseil, qui n'a garde de favoriser la confusion, puisqu'il est lui-même le premier effet

( i83 ) de l'ordre que Votre Majesté nous vient d'apporter.

Ainsi, Madame, vous et votre paix nous apportant peu à peu de salutaires nouveautés et une sainte réformation, ce ne sera pas la France de dernièrement et d'aujourd'hui que nous regarderons avec pitié ; ce sera la France du temps de nos pères, la France purgée et rajeunie, que no as considérerons avec merveille. Le fort et le solide étant établis, les beautés et les ornemens viendront après la solidité; car avec le temps ce sera une paix riche et libérale , inventive et spirituelle, florissante en arts et en connoissances, pompeuse et superbe par la magnificence publique , couronnée des mêmes rayons de gloire et de la même splendeur que la paix du roi Salomon, que celle de l'empereur Auguste, que celle de Henri-le-Grand, beau-père de Votre Majesté.

11 y a bien du chemin à faire pour en venir là. Mais cependant, Madame, cette paix, travaillant au plus aisé, qui n'est pas le moins nécessaire, renouvellera l'ancien culte de nos pères et la vieille dévotion françoise pour le sacré caractère du sang de France, tiendra en parfaite union la maison royale, sera soigneuse et jalouse de ses droits , la fera révérer par toutes les autres maisons souveraines. Elle sçaura distinguer les princes, et garder les bornes et les entre-deux qui

les séparent; elle ne souffrira point de comparaison avec la race de saint Louis.

Elle tirera particulièrement hors du pair, et mettra au-dessus de toutes choses la personne de monseigneur le duc d'Orléans. Et en cet étatlà, nous le pourrons voir à notre aise et à découvert; nous verrons, enfin, cet excellent prince, que les vapeurs et les nuages d'un temps contraire, pour ne pas dire les violences et les artifices d'une cour ennemie, nous empêchoient de voir tel qu'il est. N'ayant plus à combattre la résistance du cabinet, et ne rencontrant plus d'obstacle entre lui et le public (pareilles interpositions causent les éclipses), il y a de l'apparence qu'il va remplir le monde de sa lumière ; il va agir si fortement, soit du cœur, soit de l'esprit, qu'on connoîtra bien que, sans autre droit que celui qu'a la haute vertu sur les entreprises difficiles, c'étoit à son grand mérite qu'étoient dûs les grands emplois ; et que pour être le premier en estime, comme en dignité, il ne lui manquoit que d'être en sa place.

Vous sçavez, Madame, le tort qui lui a été fait; vous avez toujours été assurée de ses bonnes intentions : mais à présent persoinie n'en doute; et cette vérité obscurcie parut si nette et si pure le jour que Votre Majesté fut au parlement, qu'elle redoubla en quelque façon la clarté d'un si beau

jour. Les paroles que dit son Altesse Royale en votre présence, pleines de feu et de passion pour le bien de sa patrie , et pour la grandeur de Vos Majestés,)justifièrent glorieusement sa conduite et ses actions passées ; elles détrompèrent la crédulité; elles fermèrent à jamais la bouche à la calomnie : et qui ne vit ce jour là, par le bon exemple qu'un prince si puissant et si regardé donna à toute la France , qu'il ne s'étoit éloigné de la cour à diverses fois que'pour se conserver à l'Etat, et qu'il faisoit même le service du feu roi lorsqu'il sembloit ne pas faire sa volonté ?

De quelque ardeur que son courage soit allumé, et quelque gloire que lui promette la guerre, Votre Majesté désirant la paix, il ne s'opposera pas à votre désir. Mais aussi cette paix , approuvée de ses avis et maintenue par ses soins , ne sera pas ingrate , quand il faudra rendre à sa fidélité les honneurs extraordinaires qu'il n'aura pas voulu devoir à son ambition; ne sera pas muette quand il faudra publier que le salut du royaume lui a été plus cher que sa propre gloire, et qu'il trouve bon que la renommée se taise de ses victoires, pour parler de votre paix.

Je ne finirois jamais si je voulois compter tous les avantages qui doivent naître de cette bienheureuse paix : il faut conclure par le plus grand et le plus considérable , c'est. Madame, qu'elle fourni-

( '86) ra à Votre Majesté des journées tranquilles et un beau loisir, pour remployer àla bonne nourriture du Roi votre fils. Vos pensées, qui se divisent aujourd'hui en autant d'endroits que la chrétienté a de besoins , et qui embrassent en même temps plusieurs provinces et plusieurs royaumes , seront alors toutes recueillies et toutes arrêtées en ce seul objet. Après nous avoir donné un prince, Votre Majesté nous fera un second présent de ce même prince; et, par une excellente institution, elle nous le redonnera le meilleur et le plus vertueux de son siècle.

Page 1