M. MÉNAGE
Monsieur
L'histoire de Mamurra est digne de Rome triomphante et du siècle des premiers Césars. Je ne crois pas que les satires de Varron , qui fut nommé le plus docte de tous les Romains, fussent ni plus doctes ni plus romaines. Je crois, pour le moins, que depuis la mort de l'empereur Claude, de ridicule mémoire, on n'avoit point sçu rire en latin si bien et si agréablement que vous avez fait. En ce temps-là la philosophie de Sénèque voulut s'égayer, comme depuis peu la vôtre s'estréjouie. Mais l'importance est que vous avez communiqué votre joie aux plus graves de nos sénateurs , et aux plus vénérables de nos prélats. Vous avez déridé le front de» sévères , et avez mis les tristes en belle humeur. Je dis davantage : quoique la matière que vous avez choisie soit moins de la cour que du collège, vous l'avez traitée de telle sorte, qu'elle a mérité la curiosité des cavaliers et des dames; et quelqu'un me mande de Paris qu'on ne sçauroit faire plus de plaisir \ tout ce beau monde que de lui faire voir votre Ma-
( '90 ) niurra en langue vulgaire. Mon Barbon seroit heureux d'être de sa suite , et de grossir le train que vous lui dressez ; vous lui faites trop d'honneur de le désirer; et vous l'auriez, il y a long- temps, si j'eusse pu vous l'envoyer en bon équipage.
Mais n'étant aujourd'hui qu'une partie de ce qu'il a été autrefois, et à bien dire que les restes de la poussière et des vers, qui l'ont à demi mangé, je ne scaissi j'oserai vous le faire voir en cet état-là. Ne seroit-ce point un effet d'une amitié incivile de vouloir partager avec vous jusques aux pertes et aux ruines de mon cabinet? Il faut pourtant obéir à votre désir, puisque vous parlez absolument, et ce n'est pas à moi à régler vos passions. On vous présentera donc cet objet hideux et ce corps défiguré, mais défiguré par tant de blessures, que sans miracle il n'y a point d'espérance de guérison. Il auroit besoin de la main de quelque dieu; et par malheur ma mémoire, qui au temps passé eût pu entreprendre cette cure sans cette assistance extraordinaire, est presque aussi malade et aussi usée que celui qu'elle voudroit guérir et renouveler. Je ne ferai point ici de préface, pour plaindre ce qu'il a souffert, ni pour justifier ce que j'ai fait. Il me suffit de vous dire, afin que vous le disiez aux autres, que mon dessein n'a point été dloffenser mon siècle ni ma patrie. L'idée que je m'étois proposée est une chose vagiu- et qui n'a nul objet défini. Elle ne s'arrête en aucun lieu , parce qu'elle vise en mille endroits. Elle ne regarde pas moins le passé que le présent, pas moins l'étranger que le citoyen. C'etoit un
spectre et un fantôme de ma façon; un homme artificiel que j'avois fait et organisé. Et par conséquent n etant pas de même espèce que les autres homijies , et n'ayant pas un seul parent dans le monde , personne ne pouvoit prendre part à ses intérêts, ni se scandaliser de son infamie. Mais ce n'est pas assez que pareilles pièces soient innocentes, et qu'elles ne mordent personne ; elles doivent être ingénieuses et chatouiller les honnêtes gens. Je sçauraide vous l'opinion queje^ois avoir de ce (fui reste de celle-ci, quand vous aurez eu le loisir d'examiner les fragmens que je vous envoyé. Mais ne les épargnez pas dans votre examen. Je ne vous demande point de grâce pour eux. Si vous jugez qu'au lieu où vous êtes ils ne puissent pas plaire à tout le monde , je vous prie qu'ils ne déplaisent qu'à un seul, et par une prompte suppression arrêtez le cours d'un mauvais destin. 11 vaut mieux que la poussière et les vers achèvent de manger le Barbon, que s'il finissoit plus honteusement.
Je suis , Monsieur,
Votre très-huiTible et très-passionné serviteur,