AVERTISSEMENT
Après ceci il n''y a pas seulement des lacunes dans le manuscrit, il y a un pays perdu, c'est-à-dire un cakier entier tout effacé, et un autre qui étoit le dernier de la relation, ducpiel il ne s'est sauvé que ce qui s'ensuit.
Il y en a qui sont tombés de leur trône, et d'autres qui en sont descendus. La nécessité fait d'un prince un courtisan; elle apprend la complaisance et la cajolerie aux âmes les plus libres et les plus altières. Le barbon fut avec le grand sacrificateur près de quatre mois, et fut durant ce temps-là son unique favori. Jamais deux personnes ne parurent plus satisfaites l'une de l'autre. Ils s'admiroient, ils se louoient depuis le matin jusqu'au soir. Le sacrificateur parloit du barbon, comme Tibère faisoit de Séjan; c'étoit le compagnon de ses peines et de ses soucis; c'étoit celui que Dieu lui avoit envoyé pour le soulager en ses grands travaux. En revanche, à chaque mot qui sortoit de la bouche du sacrificateur, le barbon crioit à pleine tète; vivat ^ belle, beatè, Sophôs, et nunqucun sic locutiis est homo. Il ne lui applaudissoit pas seulement , mais il se rompoit les mains à lui applaudir. Admirable, inimitable^ incomparable , lui sembloient trop peu de chose. Il voulut le ti^aiter à la grecque,
il lui donna du Chrysostôme ^ du Trismégiste et d u TJi au 772 a uige
Mais cette complaisance ne dura pas. Une si belle amitié, qui s'étoit sauvée des écueils et de la tempête, qui avoit passé Scylle et Charybde, se vint briser un jour contre un grain de sable. S'élant séparés fort bons amis, après la conférence qu'ils eurent ensemble sur la Grâce et sur les autres points contestés qui partagent aujourd'hui notre théologie, ils se brouillèrent pour deux syllabes qui ne signifioient rien , et pour la transposition d'un mot, qui étoit aussi-bien où il étoit qu'où le prétendoit mettre le barbon. Il ne put souffrir au sacrificateur de dire Virgile^ Aule-Gelle et Sidonius Apollinaris. Il vouloit absolument qu'il dît : Vergile ^ AgcUe et Apollinaris Sidonius. Et comme le sacrificateur prononcoit anathème contre ceux qui n'étoient pas de son avis, le barbon condamnoit à boire de l'encre, ou à quelque autre pareil supplice, quiconque osoit parler autrement que lui. La dispute s'échauffa peu à peu en ma présence, et monta à tel excès de fureur, qu'il se fit entre eux une ruptiue avec éclat et scandale, dans laquelle on vit voler en l'air livres, écritoires et portefeuilles —
Sur quoi je m'imaginai, que si un jour la langue françoise devenoit langue classique, et qu'elle s'enseignât au collège , il pourroit aussi y avoir
( 2^9 ) divers partis pour le gros Guillaume et pour Guillaume-le-Gros , et qu'il se trouveroit peutêtre quelqu'autre barbon et quelqu'autre sacrificateur qui prendroient une semblable querelle, quand il s'agiroit des acteurs illustres qui ont paru sur notre théâtre , etc.
Quelle volupté d'esprit , quelle débauche innocente pour les religieux mêmes les plus austères et les plus tristes ! Quel spectacle seroit-ce de voir disputer le barbon avec le Erti,de les voir traiter ensemble des choses de l'autre monde, des secrets de la nature, de la substance de l'âme, de la métempsycose de Pythagore , des générations, des éternités, des destinées , etc. ! Quel plaisir de lire les actes d'une conférence tenue entre deux hommes si rares, qui ont des opinions si particulières , qui proposent des dogmes si nouveaux , qui sont si persuadés de l'infaillibilité de leur doctrine? Pourvu qu'un greffier consciencieux écrivît fidèlement ce qui se diroit de part et d'autre, je m'assure que l'avantage de la confusion et du galimathias ne demeureroit point du côté des Petites-Maisons; je crois que l'unique héritier de l'antiquité, quoiqu'il ne soit point enfermé, et que la police et les lois le laissent courir, parleroit encore moins raisonnablement et moins intelligiblement que le grand-prévôt divin. Son anti-raison est si vague et si diffuse; elle
embrasse tant de sujets, et paroît sous tant de
formes ; parlons franchement , sa folie est si
universelle, qu'il y a quelque appareiîce que le Ciel l'a réservée en ces derniers tem])s pour l'opposer à la sagesse de Salomon , et à la gloire du premier âge. S'il en faut croire le poëte Marin, qui avoit commencé une Barbonéide peu de jours avant sa mort, c'est une des marques de la décadence des choses, de la vieillesse du monde, de l'infirmité de la nature. C'est un faux germe, c'est un avorton de cette bonne mère, qui n'en peut plus. Mais si le poète Marin va trop haut, comme d'ordinaire il se laissoit emporter à l'enthousiasme, s'il est vrai que le monde ne s'empire point en vieillissant, et que son déclin ait encore de la force et de la vigueur, regardons ce monstre par un autre endroit, et cherchons le véritable dessein du Ciel dans une si vilaine production. Ne seroit-ce point. . . ? ne seroit-ce
point ? Sans doute le barbon est né afin que
sa naissance rabattît l'orgueil de notre siècle, qui eût été trop glorieux de celle du grand président de ïhou, du grand cardinal du Perron, de notre
incomp
Il ne mérite pourtant ni le zèle et les exclamations des prédicateurs, ni la colère et les invectives des avocats. I.e sujet n'est pas assez sérieux pour cela. Ce doit être la matière éter-
nelle des épigrammes et des satires ; mais des satires du style d'Horace , qui étoit un bon compagnon, et qui entencloit raillerie, et non pas de celui de Juvénal, qui étoit un fâcheux, et qui prenoit toutes choses au criminel. Il peut fournir de contes et de bons mots l'abbé de... pour les conversations de tout un hiver. Théophraste en eût fait le plus divertissant de ses caractères , et Bernia le plus agréable de ses chapitres. Pour moi, j'en fais un des remèdes de mon chagrin. Par son moyen , je me donne moi-même la comédie; je l'ai choisi tout exprès pour rire; et si j'y eusse songé de meilleure heure, j'eusse beaucoup mieux passé mon temps. Mais c'est une faute faite ; il faut pourvoir à la joie de l'avenir. Toutes les fois que je dormirai phis mal , et que je serai plus triste qu'à l'ordinaire, j'espère que le barbon me consolera de la longueur de mes nuits, et m'aidera à chasser ma mauvaise humeur.
DE