‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 24 sur 48 · IO · texte numérisé non relu

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morts (c'eût été trop peu de dire le guérisseur des malades), il crut qu'il se devoit arrêter à la Délia de Tibullc ou à la Cyntliia de Properce , à cause du dieu de la médeciue , dont il s'imagina qu'elles étoient sœurs , ou pour le moins cousines-germaines. Toutefois il fut encore inconstant en cette occasion : il lui vint une seconde pensée qui corrigea la première. Tout bien considéré, le nom de Glycère lui sembla digne d'être préféré aux autres noms. Il se persuada qu'il lui étoit envoyé immédiatement du Ciel ; qu'il seroit heureux et de bon augure à sa nouvelle profession ; qu'il enrichiroit sa pauvre famille ; qu'il... Mais pourquoi, à votre avis 1 parce qu en France Glycère rime à clystère^ et qu'il avoit observé que de tout temps en France la rime avoit plus de crédit que la raison , etc.

Sa barbe est si large, si épaisse , et d'une longueur si démesurée , que si on y avoit mis le feu cela s'appelleroit un embrasement, et celui qui auroit fait le coup , se pourroit nommer im incendiaire. C'est la chère et la bien-aimée partie de son corps. Il se feroit plutôt couper une jambe et aimeroit mieux être estropié que de souffrir qu'on en rognât seulement les extrémités. S'il manquoit de cette pièce , il ne croiroit pas être homme achevé ; car toujours , dans la définition de l'homme, il ajoute barbu à raisonnable. Il croi-

roit avoir changé de sexe s'il s'étoit accommodé à la mode; et comme l'Atis de Catulle, après qu'il se fut taillé pour plaire à la déesse Cybèle, il se plaindroit par un galliambe (ce ne seroit pas assez par une élégie), ou d'être devenu femme, ou de n'être plus qu'une partie de soi-même.

Ego Mœnas, ego mei pars, ego vir sterilîs ero.

Il dit qu'il en est des barbes comme des oraisons de Démosthène, et que la plus longue est la meilleure ; que les œnobarbi de Rome , les barbari de Venise et les barbavini de Florence , ont été l'essai et l'apprentissage de la nature , avant que d'entreprendre le grand barbon , avant que de venir à ce chef-d'œuvre de — Il dit encore que ce n'est, ni par le clin de ses yeux, ni par le mouvement de ses sourcils , mais par le branle de sa seule barbe que Jupiter fait trembler l'Olympe, et donne de la peur aux dieux et aux demidieux; qu'il n'est rien de plus certain que cela, quand Homère , Virgile et les autres poètes ne le voudroient pas ; qu'il a appris cette vérité historique d'une hymne d'Orphée et d'une ode de Linus , comme c'est de la traduction d'un de ses disciples que nous avons appris tout ce que nous avons dit et tout ce que nous dirons d'intelligible de lui. Il dit de plus , passant de l'histoire à la morale , et toujours sur le sujet de sa bien-aimée , qu'en la personne du sage la frugalité se sçait

accorder avec la magnificence; et par conséquent que comme les festins qu'il fait doivent être de viandes non achetées, il fuit aussi que les ornemens dont il se pare soient pris sur son propre fonds, sans qu'il y ait rien d'emprunté ni d'étranger, etc.

Ayant été convié à des fiançailles, après que le contrat fut passé et que les confitures furent présentées , il demanda audience à la compagnie, et entreprit un long discours à la louange de la virginité ; mais il s'enfonça si avant dans ce discours , que de la recommandation du célibat , où l'on pensoit qu'il dût s'arrêter, il passa jusqu'à la condamnation du mariage. Il n'oublia rien de ce qu'Euripide a écrit contre les femmes mariées , et le prononça plus tragiquement que s'il eût voulu représenter Hippolyte. Il laissa bien loin derrière lui saint Jérôme et Tertullien , qui , à son avis, avoient flatté le parti de leurs adversaires , ne s'étoient pas assez échauffés dans ladéfense du leur, et avoient oublié la moitié de ce qu'il y avoit à dire , i)Our l'intérêt des anges et de l'esprit , contre les animaux et contre la chair.

Quelques-uns crurent que cette boutade avoit luie cause domestique , et qu'il lalloit , ou que Glycère lui eût fait quelque nouveau désordre, ou qu'il eût trouvé Corinna en quelque lieu sus-

pect , ou que Sapho , qui rimoit souvent sur la barbe de son père et le menaçoit quelquefois de ses ciseaux et d'une métamorphose aussi célèbre que celle de Sylla et de Nisus, eût rimé ce jourlà plus injurieusement qu'à l'accoutumée. Mais ceux qui le connoissoient, ne cherchant point hors de lui-même la cause de son extravagance,, assurèrent que les conjectures des autres étoient mal fondées , et que , par la même raison qu'il avoit blâmé le mariage à des fiançailles, il le loueroit une autre fois à la profession d'une religieuse.

On feroit un livre de semblables contre-temps qui se racontent de. . . . Dans la chambre de Jules César il eût révéré la mémoire de Caton ; en présence d'Auguste et de Marc- Antoine , il eût fait l'oraison funèbre de Brut us et de Cassius, il eût dit qu'ils avoient été les derniers des Romains, et que la bataille de Philippes avoit, été le dernier soupir de la liberté mourante. Et pour cela il n'eût cru rien dire qui pût offenser le gouvernement présent , ni qui dût déplaire à deux si terribles et si redoutables auditeurs.

Il ne fut pas deux fois vingt-quatre heures à la cour de France , n'ayant pu s'accommoder en ce pays-là avec un certain peuple qui ne croit jamais , et qui est ennemi naturel de la philosophie et des philosophes. Mais en ce peu de se-

jour que ne fit-il point ? Il se fit mener au cercle, pour y prouver que la solitude étoit sans comparaison meilleure que la société , et qu'un moment de l'entretien du sage avec soi-même, valoit mieux que tout ce qui se débiteroit à la Cour jusques à la fin du monde. Il eut envie de réciter au même lieu une suasoire qu'il avoit composée autrefois au collège de Montaigu, pour la consolation des pauvres Capetes , et qui avoit été admirée de Petrus Valens et de Théodoriis Marcilius. Dans cette déclamation il conseilloit à Alexandre-le-Grand de se défaire de sa grandeur, de troquer sa pourpre et ses couronnes pour des haillons et une besace , et d'aller discourir de la vertu avec Diogène et les autres philosophes gueux dans les places publiques de Grèce.

Ce n'est pas tout , néanmoins, et il passoit bien outre, s'il n'eût été retenu sur le point qu'il alloit parler au Roi. Un bon et charitable seigneur, à qui il communiqua son dessein , eut pitié de la fortune que couroit sa barbe (dont il ne lui fût pas resté lui seul poil), et de plusieurs autres disgrâces qui lui étoient assurées , tombant, comme il eût fait infailliblement, entre les mains des pages et des laquais. Il vouloit soutenir devant le Roi que l'État populaire étoit la plus parfaite de toutes les formes de gouvernement; que

Dieu avoit donné des princes aux peuples étant en colère , et pressé par leur importunité ; et de la même sorte qu'il leur avoit envoyé auparavant des pestes et des stérilités pour se venger d'eux et pour les punir; que les lois dévoient être partout les reines des hommes , et que , dans les monarchies , les hommes étoient les tyrans

des lois ; que

On ne lui permit pas de faire cette harangue devant le Roi ; mais il n'y eut pas moyen de l'empêcher d'aller chez M. le garde des sceaux , crier de toute sa force contre le temps et contre les moeurs , se plaindre que le droit divin et humain étoit violé , et lui demander raison du plus grand désordre de l'Etat. Ce grand désordre , dont lui-même , M. le garde des sceaux , étoit le premier coupable , c'étoit de dire et d'écrire : Lettres royaux et ordonnances royaux ^ et non pas lettres royales et ordonnances royales. « Quelle honte! (ce sont ses propres termes, de^ )> la traduction de son disciple) quelle vilainie que » tout un grand peuple commette impiuicment » tous les jours un si exécrable , un si abomi- » nable solécisme ^ et [que non-seulement il soit » souffert par l'indulgence de l'autorité publique, » mais que l'autorité publique l'approuve , mais » qu'elle y prête la main , mais que les juges » soient les criminels ? Il ne faut rien espérer

(1,6) » de bon de l'avenir, si on laisse durer cet abus, » si on souffre cette corruption dans la source » même de la justice. La grammaire est le fon- » dément du commerce et de la société , et si on » sape le fondement , l'édifice peut-il demeurer » debout ? La politique peut-elle subsister sans » la grammaire? Avant que les hommes puissent 7> être heureux , ils doivent cesser d'être bar- » bares, puisque Aristote , parlant des Barbares ,

» a dit que les bêtes et les Barbares Il faut

» donc commencer par là la réformation de «l'Etat. Il faut apprendre la France à parler,

» avant que de »

Il avoit entrepris d'écrire l'histoire des premiers troubles, et si, de bonne fortune, une fluxion qui lui tomba sur la main droite n'eût arrêté l'impétuosité de sa plume, il n'y eut pas eu assez de papier en France pour continuer ce qu'il avoit commencé. Il étoit déjà au quinzième ou au seizième volume , et n'étoit pas encore à la cinquième ou à la sixième année. Il employoit les sept premiers livres «n la seule conjuration d'Amboise, et la moindre chose que fliisoit la Renaudie dans ses assemblées secrètes , étoit de faire boire du sang humain à ses compagnons , en jurant par les mânes de Catilina et de Cethegus. Le colloque de Poissy emportoit la moitié d'une décade , bien que le ministre Beze s'excusât

de ce qu'il avoit parlé si peu, et que le cardinal de Lorraine remît la partie à une autre fois. La harangue du connétable de Montmorency en la plaine de Saint-Denis, duroit beaucoup plus que ne dura la bataille. Entre autres présages de sa mort,ilracontoitque le matin de la fatale journée, voulant lire une dépêche, ses lunettes eurent de la peine à s'ajuster à son nez , et que le jour auparavant, dînant en festin, ils se trouvèrent treize à table, et qu'un plat fit verser une salière. 11 ne se contentoit pas de dire qu'on lui fit de magnifiques obsèques , et une éloquente oraison funèbre; il étoit plus exact que le maître des cérémonies, et plus long que l'orateur c[ui parla. Il mesuroit et coupoit lui-même toutes les aunes de velours noir dont on tendit les parois de Notre- Dame. Il comptoit et allumoit tous les cierges de la chapelle ardente, et au lieu de faite l'abrégé de ce qui fiit récité à la louange du grand connétable, ce qui fut récité n'est que l'abrégé de ce qu'il enécrivoit, etc.

Il salit généralement tout ce qu'il manie; c'est le corrupteur de toute sorte de bien; et, depuis peu encore , il a violé la poésie , comme le reste des connoissances honnêtes. Je ne sçais pourquoi les docteurs Heins , les pères Bourbons , les pères Baldes, les... ne se sont opposés à cet attentat; pourquoi ils souffrent qu'il aille ainsi

( *'8 ) troubler leurs fontaines et jeter de la boue sur leurs lauriers.

On n'a garde de prendre ses vers pour le langage des dieux. Il semble plutôt que ce soient des invocations de démons, ou des blasphèmes contre le Ciel. Le son en est si rude et si mal plaisant, voire si funeste et si effroyable, qu'il mettroit en fuite des auditeurs un peu délicats , et feroit peur à des âmes qui ne seroient pas extrêmement assurées. Ce.n'est pas un des cignes de nos canaux , c'est une orfraye de nos cimetières. S'il y a quelque muse qui se mêle d'une si étrange espèce de poésie , elle est d'ini ordre inférieur à celle qui compose ce qui se chante sur le Pont-Neuf. Elle n'est ni sœur ni parente des neuf autres, ou bien c'est le déshonneur et l'infamie de leur race; c'est celle indubitablement qui inspire les mauvais A'ielleurs , qui fait faire les faux tons dans la musique, qui met les meilleurs maîtres hors de cadence....

Il a fait un amas des mauvaises choses qui sont échappées aux bons poètes, et ce sont les seules choses qu'il imite quand il compose des vers. Il a rempli tout un sac de leurs chevilles et il met ce sac sur sa table avec l'encre et le papier, avant que de mettre la main à la plume. J'ai trouvé dans son portefeuille ini recueil ires-exact et très-

( 219 ) curieux de leurs ëpithètes oisives et perpétuelles ; de leurs comparaisons extravagantes et ridicules; et il ne se sert que de celles-là , et de celles-ci, il ne choisit que ce qui a été rejeté. A cause de irô^cis 6IXUÇ A.\)>^>.i»s, il n'est point de grand capitaine qui, dans les poèmes du Barbon, ne soit léger à la course et vite de pied. Sans excepter Antoine de Levé, bien qu'il eût la goutte , et qu'il se fît porter en litière quand il alloit à la guerre; sans excepter le vieux maréchal de Biron , qu'on appeloit le boiteux, et les autres braves dont nous avons ouï parler, qui, avec des jambes de bois , n'ont pas laissé de commander des armées. Par la même vicieuse imitation , il aime mieux comparer les soldats acharnés sur l'ennemi , à des mouches qu'à des- oiseaux de proie; et l'image d'un âne dans un blé vert, lui plaît bien davantage que celle d'un lion de Libye après un troupeau du même pays.

Il tient que l'enthousiasme de la poésie Françoise a cessé, depuis qu'on ne dit plus la terre portemoissons , et le ciel porte/lambeaux , depuis qu'on n'use plus de la floflottante mer et de la cloclotante poule. Il ne trouve rien de meilleur dans les oeuvres de Ronsard, que sa chère EnlelechiCy quand il parle à sa maîtresse; que sa déesse viergalement Je lonne , quand il parle de la déesse Pallas ; que son amelete Bonsarclele(ti

quand il veut changer de caractère, et passer du grave au délicat.

A son avènement dans le monde, au lieu de votre excellence ou de votre seigneurie illustrissime, il se faisoit donner de votre doctrine , de votre éloquence , de votre philosophie , etc. ; et on a souvent ouï de la bouche de ses familiers : sa doctrine étoit hier malade; son éloquence est aujourd'hui enrhumée ; sa philosophie prendra demain médecine. Mais sitôt qu'il lui eut pris envie de faire des vers, le soufle de la poésie lui ayant enflé le cœur de moitié, il eut de plus hautes prétentions, il aspira visiblement à la monarchie, quoiqu'il se fut déclaré contre elle dans l'antichambre du Roi et voulut être traité de sa majesté de Parnasse^ par tous ceux qui trailoient avec lui.

Il est vrai que cette longue barbe qu'il nourrissoit avec tant de curiosité, lui donna un peu de peine dans sou dessein, parce qu'elle ne convenoit pas bien au dieu Apollon. Mais pour remédier à cet inconvénient, il s'avisa que les Grecs et les Romains navoient connu Apollon qu'en sa première jeunesse, que maintenant il étoit devenu homme fait , et que sa voix s'étant grossie et fortifiée , il ne de voit pas manquer des autres marques extérieures de virilité. Qu'ainsi ne fût, pour ce qui est de la force de la voix, qu'on lit

comparaison de ses carmes à ceux des anciens, dont il n'estimoit que l'antiquité, on verroit qu'il y a autant de différence entre sa poésie et la leur, qu'entre une trompette et un siflet.

Voilà donc un changement d'Etat dans le monde raisonnable, voilà toutes les belles choses sous la puissance d'un seul. Il ne faut plus dire, comme auparavant, la république des lettres ; il faut dire le royaume de la science. Dans les attestations et les témoignages qu'il donne à ceux qui sortent de sa discipline et qui veulent aller courir le monde, ses qualités remplissent toujours la première page, et j'ai lu en plus d'un parchemin : Le Barbon , par la grâce de Dieu^ grammairien , rhétoricien ^ philosophe , médecin, jurisconsulte , poète couronné de la propre main de Jupiter, depuis le poème quil a composé delà Gigantomachie. Et certes il exerce si souverainement cet empire doctoral

Toutefois, quoiqu'il ne propose rien qu'en termes affirmatifs , il a l'âme si querelleuse, qu'afin de pouvoir exercer sa mauvaise humeur, il n'est pas fâché quelquefois d'être contredit^ il désire que chacun lui cède, mais il est bien aise que ce devoir vienne après quelque sorte de résistance. Il aime la souveraineté , mais il aime encore plus la contention. Et bien qu'il ait dessein d'introduire dans le monde, pour toute rai-

son, le Baiboii Va dit , et qu'il exige de tous les hommes une déférence aveugle à ses opinions, s'il y avoit moyen, il voudroit que cela se fît par la voie de la dispute, et que ce fut sa victoire qui établit son autorité.

Je le reconnus un jour à ma confusion; car m'imaginant qu'il ne falloit que battre des mains et approuver de la tète, ou que pour le plus c'étoit assez de répéter ses derniers mots en les admirant, et d'être l'écho de ses sottises, cette molle complaisance le fâcha , et haussant le ton de sa voix beaucoup plus qu'à l'ordinaire : Par les dieux immortels , s écTia-t-W ^ j e suis las de parler auec moi-même ; niez-moi quelque chose, afin que nous soyons deux\ défendez-vous ^ afin que je vainque et que je triomphe...! Ainsi il veut régner, comme vous voyez; mais c'est en conquérant, et non pas en roi pacifique; c'est par la violence de son esprit et par le tonnerre de ses paroles, et non pas par la soumission de l'esprit d'autrui, ni par le silence de ceux qui l'écoutent, etc.

Qu'on lui présente un vieux manuscrit, il ne dira pas seulement s'il est du règne d'Au2fuste ou de celui de Tibère; mais il marquera précisément l'année, le mois, la semaine de sa conceptioii, sans se méprendre d'un jour à la date. Il sçaura si l'auteur qui l'a composé étoit Italien

OU provincial , étoit de deçà ou de de-là le Po , étoit de Rome ou de ses faubourgs, du mont Palatin ou de l'Aventin; car il assure qu'il y avoit des quartiers à Rome où l'on parloil plus romainement qu'aux autres. Et comme encore aujourd'hui en ce pays de subtilité l'opinion des hommes sépare l'air d'une même rue, et trouve que celui de la main droite est plus pur, et que celui de la main gauche ne l'est pas tant; ainsi distingue-t-il les styles et les langages, et voit le contraire et le différent, où nous ne croyons voir que le même et le semblable.

Ce sont des connoissances bien déliées, et c'est juger des livres bien finement. Dans une même pièce il connoît ce qu'un auteur a retouché, et ce qui a trouvé d'abord sa perfection ; il remarque les endroits où l'ouvrier a quitté sa besogne, et ceux où il l'a reprise; il discerne les pensées du matin d'avec celles du soir, et l'inspiration des muses d'avec l'esprit du poète. A son dire il y a un vrai et un faux Virgile, un Horace courti' san d'Auguste et favori de Mécénas, et un Horace estropié par les copistes, entre les mains desquels il tomba à la sortie de la cour d'Auguste et du palais de Mécénas. Dans le corps de l'un et de l'autre poète, il ne trouve que blessures et qu'emplâtres; il trouve presque autant de vers supposés que de légitimes.

Pour Ovide , ce n'est que de l'eau toute claire : ses vers seroient trop chers à cent pour un sol ; ils ne valent rien qu'à faire l'amour aux chambrières ; il n'a écrit que pour la lie de Romulus et pour les crocheteurs du marché de Rome. Car en effet, dit-il, se mettant en fougue jusqu'à jeter de l'écume par la bouche et des flammes par les yeux : «A quoi bon cette basse et populaire » familiarité qui engendre le mépris , pour ne » rien dire de plus fâcheux? Quel moyen qu'un « homme grave puisse souffrir une mollesse si ef- » féminée; ne se rebute point de cette lâche fa- ^) cilité qui s'abandonne indifféremment à tout » le monde, qui est exposée à la première pensée » du lecteur, qui ne met point de différence en- XI tre moi et le vulgaire ignorant? »

Il s'est offert plusieurs fois à me montrer dans les histoires de Tite-Live la pataviuité qu'Asinius Pollion y remarquoit, et à me faire sentir en certains lieux des tragédies de Sénèque cette graisse des poètes de Cordoue,de laquelle parle Cicéron. Il m'a voulu faire voir dans les oeuvres mêmes de Cicéron cette débilité et ce tour de reins , que son ami Brutus. . . .

Il a copié douze fois d'un bout à l'autre les-^ histoires de Thucydide, afin de l'emporter de quatre sur Démosthène , qui ne les avoit copiées que huit. Et ce qui est au-delà de la vraisem-

blance, non-seulement il a compté tous les vers d'Homère, de Sophocle et d'Euripide ; mais encore tous les alpha et tous les oméga de X Iliade ^ de {'Odyssée , de W4ntigone , des Trachynies , de VOEdipe tyran ^ de la Médée , de VHippoljte, de Vlphigénie^eic. Il en sçait le nombre jiisques à un, et trouve dans les nombres des mystères inconnus à Platon, et dont Pythagore ne s'étoit point avisé. O la belle et l'admirable patience ! ô l'utile et l'agréable travail !

Voici quelques-unes de ces rares choses qu'il a cherchées avec tant de curiosité, et qu'il étale avec tant de pompe ; voici de quelle façon il est sçavant. Il sçait combien il y avoit de nœuds à la massue d'Hercule; combien tenoit de pintes la coupe du vieux Nestor; à combien de points se chaussoit le roi Priam; il sçait les noms des cinquante princes, fils de ce monarque infortuné; il connoît toute la maison royale , depuis le cèdre jusques à l'hysope (c'est ainsi qu'il a accoutumé de parler), depuis Hector jusques à Troïle; il sçait de quelle couleur étoit la barbe d'Ajax; de quelle sorte étoit le bonnet ou la calotte d'Ulysse : car il soutient qu'Ulysse ne portoit point de chapeau, et cite là-dessus V Etjmologicum Magnum, et une légion de scholiastes , dont le plus connu s'appelle Tzet2es.

Faites-lui les questions que faisoit ce prince

romain aux gramrnairiens de Grèce et d'ailleurs qui le venoient vuir en son île de Caprce , il vous satisfera sur-le-champ, et sans consulter ses lieux communs. Enquérez-vous de lui qui fut la mère d'Hécube, la nourrice de Léda, la gouvernante de Clytemnestre, l'écuyer d'Agamemnon et le secrétaire de Ménélas, il vous le dira sans délibérer. Demandez-lui qu'est-ce que les syrènes chantoient à ceux qui s'amusoient à les écouter : si c'étoient des louanges ou des promesses, si c'étoit le bien qu'elles disoient d'eux ou celui qu'elles leur faisoient espérer auprès d'elles? Demandez-lui comment Achille s'appeloit lorsqu'il étoit déguisé en fille, s'il s'appeloit ou Pyrrha, ou Issa , ou Cercysera ?

Voulez-vous sçavoir la généalogie des autres héros; l'âge, la taille, les inclinations, les forces, les alliances de ces princes qui ne furent jamais? Vous apprendrez tout cela de lui. Il vous découvrira ce qu'il y a de plus secret et de plus exquis dans l'histoire fabuleuse; il >çait si c'est à la main gauche ou à la main droite que Vénus fut blessée par Diomède; et si son fils Enée, prenant terre en Italie, y mit le pied droit avant le pied gauche. Palémon tenoit que ce fut le gauche; Orbilius que ce fut le droit. Le barbon affirme que ce ne fut ni l'un ni l'autre, parce qu'Enée tomba

de son long, et la tête la première, à la descente de son vaisseau.

Ici, comme ailleurs , son dessein est de se faire remarquer par la singularité. De deux opinions différentes, il n'embrasse pas la meilleure ni la pins suivie; il s'attache à la moins commune et à la plus délaissée : en quelque lieu qu'il aille, il ne veut jamais allerpar le grand chemin. lia cru autrefois, aussi-bien que nous, que Pénélope avoit été femme de bien : et je lui ai oui réciter ces paroles d'un ancien en la langue de l'antiquité, qui peut-être ne déplairont pas en la langue vulgaire : Les baisers de Pénélope à peine étoient-ils connus a Télémaque son fils , parce que son fils étoit un autre que son mari^ à qui elle réseivoit tous ses baisers. Le barbon est maintenant de contraire avis. Il fait combattre fable contre fable, poète contre poète, et Grec contre Grec, pour perdre de réputation cette bonne et vertueuse princesse. Mais il ne court pas seulement après les nouvelles opinions; entre les nouvelles, il choisit les plus injurieuses; il ne se contente pas de croire , avec quelques-uns, que ce fut le dieu Mercure qui eut part aux bonnes grâces de Pénélope (l'auteur du péché seroit une excuse pour la pécheresse); il publie malicieusement , avec quelques autres, que les trois cents amoureux qui la re-

cherchoient, car il y en avoit autant, selon lâ supputation d'Eustathius , couchèrent tous avec elle, et que de cette multitude de pères naquit un monstre, dont la théologie des païens a fait un dieu.

Retournons en Asie, d'où nous ne faisons que d'arriver. Il n'est point d'homme si nouveau dans le monde, et nourri dans une si épaisse ignorance des choses passées, qui n'ait oui parler des guerres de Troie, et des querelles d'Achille et d'Hector. Les nourrices bercent et endorment les enfans en leur contant ces vieilles nouvelles. Ceux qui ne sçavent rien sont sçavans en cette matière, et il vaudroit autant dire que dom Philippin tua en duel le maréchal de Créqui, que de dire qu'Hector eut de l'avantage sur Achille dans le combat qui termina leurs querelles. Notre docteur néanmoins s'est déclaré en faveur de cette dernière opinion : pour elle il a fait schisme en plus de trois universités. A toute l'antiquité grecque et romaine il oppose un certain prêtre d'Egypte qu'il a rencontré par hasard dans un endroit écarté d'un livre que personne ne lit. Et quoique prêtre ou prophète égyptien ait passé il y a long-temps en proverbe pour imposteur et pour charlatan , il ne laisse pas de se fier à celuici, comme à im tres-homme de bien, et qui aimeroit mieux mourir que de déguiser la véritév

Il assure donc, après cette vénérable personne, qu'Achille fut tué par Hector en défendant les vaisseaux des Grecs, où Hector vouloit mettre le feu; que les Grecs, s'étant accordés avec les Troyens, levèrent le siège par un traité, et se retirèrent en leurs pays ; qu'après la mort de Priam, Hector régna long-temps en Asie; qu'étant parvenu à une extrême vieillesse , il laissa son fils Scamandre successeur de son royaume, et ce qui s'ensuit.

Il ne fait pas mieux son profit du commerce qu'il a avec les historiens, que de la connoissance qu'il a des poètes. Un mot de Tite-Live est cause que, contre le sentiment universel et la créance publique, il débile pour chose assurée que c'étoient les trois Curiaces qui ctoient originaires Romains , et qu'un équivoque a mis en leur place les trois Horaces, quoiqu'ils fussent du parti contraire. Ainsi votre histoire, nous dit-il, a fait un faux pas dès sa première sortie! ainsi les choses ont été corrompues dans leur source! ainsi est servie la pauvre vérité, par ceux qui se disent ses prêtres et ses ministres !

Un autre mot mal entendu de l'histoire de Dion , l'a obligé à calomnier la chasteté de Lucrèce, c'est-à-dire à jeter de la boue sur la plus belle fleur de l'antiquité, et à salir le principal ornement de Rorae naissante. Et bien que la ré-

putation d'une si honnête clame soit venue pure et entière jusques à nous, cet accusateur de la vertu a l'effronterie d'agir tout seul contre le témoignage de tous les siècles, et de disputer à cette héroïne la possession de sa gloire, par un procès intenté mal à propos. Il prétend que Tarquin commença véritablement par la force , mais qu'il acheva par la persuasion ; que Lucrèce refusa son consentement au crime, mais qu'elle apporta quelque complaisance à la qualité; qu'après avoir été vaincue, elle fut gagnée, et que le remords de la faute qu'elle avoit faite, autant que le regret de l'affront qu'elle avoit reçu, la fit résoudre à ne pas survivre à son déshonneur. Par malheur il lui est tombé entre les mains un manuscrit du faux Callisthène, auter^r de nul prix et de nul mérite, qui a composé un mauvais roman de l'histoire d'Alexandre; en suite du roman, beauco:ip plus ample que celui que j'avois vu dans la bibliothèque vaticane, il y a encore un commentaire d'un autre Grec qui n'a point de nom et qui enchérit presque toujours sur l'impertinence thi premier. Depuis cette découverte, le barbon ne fait autre chose que parler du trésor qu'il a trouvé. Il rompt la icte à tout le monde des aventures prodigieuses d'un Nectabis ou Neclanebo, roi d'Egypte, qui, par le moyen d'une herbe inconnue et de quelques

fleurs enchantées, dont il bailla un bouquet à la reine Olympias, lui fit accroire qu'il étoit Jupiter Hammon, et entra sous ce masque dans sa plus étroite et dernière confidence. Il a toujours été le fléau des oreilles et la tempête des conversations; mais il faut avouer qu'il ne ftit jamais si ennuyeux, si importun, si persécuteur, que sur le sujet de ce prince magicien. Il n'en conte que des choses impossibles et impertinentes; et entre ' autres celle-ci, par laquelle on pourra juger de tout le reste.

Le roi Nectabis ayant été averti de la venue d'une grande flotte ennemie, qui paroissoit sur les côtes de son royaume, sans armer pas un de ses sujets, sans donner seulement l'alarme aux officiers de sa maison , sans partir de son cabinet, ni même de sa ruelle de lit , coula lui seul à fond cette grande flotte qui menaçoit ses Etats, et voici comment. Il se fit apporter une houssine d'ébène, un bassin plein d'eau du Nil, et une masse de cire vierge , de laquelle il forma quantité de marmouzets, qui représentoient la flotte en petit ; et à même temps c[u'avec la houssine il renversa les marmouzets dans le bassin , l'armée navale des ennemis fit naufrage sur la mer. Le barbon rapporte quantité d'histoires de pareille étoffe sur la foi de Callisthène, Mais particulièrement. . .

Je le surpris un jour bien ému et Ijien échauffé avec deux docteurs du mont Sainte-Geneviève , qui l'étoient venus visiter au collège de Harcourt. H suoit à grosses gouttes , quoique ce fût au mois de janvier ; et ses adversaires n'étoient guère plus froids ni plus tempérés que lui. Aussi disputoient-ils pour une vérité très-importante à la république, et de laquelle dépendoient apparemment les destinées de la Grèce. La question éloit de sçavoir si Encéphale a\>oit été ou cheval entier, ou hongre, ou jument. Après plusieurs autorités des bons livres, apportées de part et d'autre , le barbon alla quérir finalement son répertoire de nouveautés, je veux dire son histoire ridicule, où il est écrit en termes formels que Bucéphale n'étoit rien de tout cela. Nous pensions, nous arrêtant à l'origine de son nom, que la forme de sa tète eût été semblable à celle d'un bœuf. Callisthène, qui le voyoit tous les jours, nous apprend davantage. Il tient affirmativement que Bucéphale étoit un véritable bœuf, mais que de bonne heure il avoit été dressé au manège, et qu'Alexandre lui faisoit faire merveilles, aussibien que Porus à son éléphant : tant est puissante, s'écrie en cet endroit ce moral et tragique historien, la bonne et soigneuse éducation, puisqu'elle sçait vaincre la nature , puisqu'il n'est pohit de dureté, de paresse, de résistance, de

( 233 ) contraire inclination, qui ne cède à la force de la discipline ! etc.

Il traite les princesaveccettebellefamiliarite.il ne porte pas plus d'honneur aux Romains qu'aux Grecs, et parle des uns et des autres d'une plaisante façon. Tantôt il appelle Alexandre, ce bienheureux étourdi , quelquefois ce jeune fou, et le plus souvent ce brave bâtard ou ce généreux

fils de p Car il ne doute point que Nec-

tabis n'ait été le naturel et le véritable père d'Alexandre : et n'en déplaise à l'usage , qui règle toutes les langues, n'en déplaise à Plutarque, à Arrien et à Quinte-Curce, qui sont un peu plus croyables que Callisthène, il aime bien mieux dire Alexandre ^ fils de Nectabis, roi d Egypte, qu Alexandre ^/il s de Phdippe^roi de Macédoine. Cela s'entend, quand il n'est pas en mauvaise humeur contre la reine Olympias, et quand il a dessein...

Ayant à nommer Jules César, au commencement d'une harangue qu'on le pria de faire à Cahors, où il enseignoit la rhétorique en françois, il usa de ces termes étranges, et dont tout son auditoire demeura scandalisé : Ce vieux ruffien^ qui ne fit pas moins de c... que d' orphelins et de veuves. Il crut traduire par ce vieux ruffian , et paraphraser par qui ne fit pas moins de c.... que d orphelins et de veuves., le Calvum Mœ-

( ^34 ) c/iufji adducimus ^ qne chantoient les soldats de César le jour de son triomphe des Gaules.

Mais c'est le matin qu'il parle de cette sorte , et quand le sommeil a radouci les aigreurs de son esprit ; car quand , après avoir déjeûné , son humeur de républicain le prend , et qu'il est possédé du démon de la liberté, alors il tient bien un autre langage. Il parle de César comme de Catilina, comme d'un ennemi public, comme d'un sacrilège, d'un parricide , d'un homme qu'on devoil mettre dans un sac avec un serpent, un coq et un singe, et le jeter au fond de la mer.

Toutefois , se ressouvenant que ce même homme qui a été tyran, a été aussi grammairien , et qu'avant que de s'être souillé du sang de ses citoyens à la bataille de Pharsale, il avoit fait un livre de l'analogie, dans lequel il prenoit soin de l'instruction de ces mêmes citoyens , il est en doute s'il ne révoquera point le cruel arrêt qu'il vient de donner ; il délibère s'il ne faut point ici peser le bien et le mal.

Se fondant sur un texte de Salluste, il conclut que c'est grand dommage qu'un si bel esprit se soit amusé si long-temps au métier du corps. Parlà il entend la profession de la guerre. Il est bien fâché qu'il ait préféré la partie inférieure et matérielle, qui nous est commune avec les bêtes , à celle qui s'élève par la connoissance au-dessus

du Ciel, et qui nous donne rang parmi les dieux immortels. «Il valoit bien mieux, ajoute-t-il, » chasser de la terre la barbarie, par l'introduc- » tion d'une grammaire régulière, que de faire » entrer les Barbares en Italie par la porte des » guerres civiles. A^u lieu de chercher avec tant » de bruit et tant de danger une mauvaise répuwtation, un nom envié et odieux, une autorité »qui ne dura pas trois mois et demi, il eût bien » mieux fait de travailler doucement et en repos » à l'acquisition d'une gloire qui n'auroil point été » contestée, à l'établissement d'une puissance qui » n'auroit point eu de fin , telle qu'est la gloire »et la puissance de Diomède, de Carisius, de » Priscien , et de Despautèr»'. Car en effet , ne » sont -ce pas ces gens -là, qui, à proprement » parler, et en quelque sens qu'on le puisse pren- » dre, sont des dictateurs perpétuels? Ce sont des «princes qui ne meurent point, qui comman- » deront , qui régneront, qui seront obois jus- » ques à la fin du monde. Il faut que les enfans » des empereurs et des rois, voire même que les «empereurs et les rois, deviennent leurs sujets »et leurs tributaires, se soumettent à leurs lois » et à leur autorité s'ils veulent apprendre le la- » tin. Ils ont fait donner le fouet plus d'une fois

» aux pour avoir contrevenu à leurs ordon-

» nances N'en doutez pas, ce sont eux qui

( '36 ) » sont ces maîtres des choses , qui sont ces sei- » gneurs romains du premier livre de V Enéide ; -» c'est cette nation de robes longues, à qui Ju- » piter a promis un empire sans fin et sans bor- » nés , quand il a dit à Vénus :

A ceux-là je ne mets ni termes, ni limites, Les terres et les mers pour eux seront petites.

ou selon l'original de l'oracle,

His ego nec metas rerum, nec temporapono, Imperium sine fine dedi.

» Cette prophétie ne se peut vérifier qu'en la » personne de ces seigneurs, dont il semble que «l'empire ne connoisse ni vieillesse, ni déclin; » ne soit point sujet à la révolution des choses » humaines ; ne — et si le Jupiter de Virgile n'en- » tendoit parler de tels souverains et de tels maî- »tres, ce seroit un Jupiter menteur, puisque » Rome païenne, de laquelle — , et que l'éter- » nité de celle qui fut appelée l'éternelle, a fini » il y a long-temps. » Ce sont toujours ou les termes, ou l'intention de notre homme qui prenoit les choses à cœur, comme vous voyez , et s'intéressoit dans sa matière.

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