LE ROMAIN
A MADAME
LA MARQUISE DE RAMBOUILLET
Vje qu'on vous a dit, Madame, est très-véritable, et si vous voulez un témoin illustre qui vous le confirme, César vous en assurera en deux ou trois lieux de ses Commentaires. Il n'y a point de doute que les grandes âmes, dont nous avons parlé tant de fois étoient logées dans des corps de médiocre grandeur. Vos ancêtres ont été des héros, ihais il n'ont pas été des géans; et la plupart mémo de leurs ennemis ont eu sur eux l'avantage de la taille et de l'apparence. Cette vérité historique ne recevant point de difficulté , il n'est rien de plus juste que la conséquence qui en fut tirée. (( Que si on eût pesé les hommes en » ce temps-là, et qu'on les eût estimés au poids, » un Allemand eût valu près de deux Romains. » Les Allemands étoient donc plus longs et plus larges; les Gaulois étoient plus forts et en plus grand nombre ; les Africains plus riches et plus rusés; les Grecs plus polis et plus adroits aux
( ^64) exercices de la lutte et de la course ; mais les Romains éloient plus propres au commandement, étoient mieux disciplinés et plus entendus à la guerre. Et avec cette discipline, que quelqu'un a nommée le fondement de l'empire et la source des triomphes, ils ont assujetti la force, le nombre , les richesses , la politesse et la vertu même des autres peuples.
Il y avoit de la vertu dans les provinces, n'en doutez pas; le mépris de la mort étoit vulgaire parmi les Barbares; l'amour de la liberté et le désir delà gloire ne leur étoient pas inconnus; mais , Madame , le vrai usage de toutes ces choses se trouvoit à Rome. Rome étoit la boutique où les dons du Ciel étoient mis en œuvre, et où s'achevoient les biens naturels. Elle a fait voir la première, au monde, des armées judicieuses et des guerres sages ; elle a sçu mêler comme il faut l'art avec l'aventure, la conduite avec la fureur, la qualité divine de l'intelligence dans les actions brutales de la partie irascible.
Cela veut dire que l'esprit est le souverain artisan des grandes choses, des actions militaires, aussi-bien que des affaires civiles. La principale pièce de la vaillance ne dépend point des organes du corps , et n'est pas une privation de raison et un simple regorgement de bile, ainsi que le peuple se le figure. Ce ne sont ni les yeux qui
( ^65 ) voient, ni les oreilles qui entendent, m les bras qui se remuent : c'est l'esprit , comme dit un poëte allégué par Aristote, c'est l'esprit qui fait tout cela. Sans lui les yeux sont aveugles, les oreilles sourdes et les bras paralytiques ; il est le principe et l'auteur de toutes les opérations de l'homme. Par l'esprit, un enfant a mis un géant par terre, et on mène les taureaux, avec un filet ; par l'esprit , un architecte assis conduit la besogne de mille maçons, et bâtit les temples et les palais ; par l'esprit, un pilote immobile travaille plus que toute la chiourme, et on sueroit inutilement à baisser les voiles et à les lever, s'il ne trouvoit sa route dans les étoiles; par l'esprit, Madame, un consul ayant eu commandement d'aller faire la guerre contre un roi ennemi de la république, étudia si bien par les chemins, et se rendit si sçavant en une profession qu'il ignoroit, qu'étant parti de la ville homme de paix, il arriva grand capitaine à l'armée, et dévêtit sa robe longue pour gagner d'abord une bataille. Ainsi commençoient vos prédécesseurs; ils faisoient ainsi leurs premières armes : leur apprentissage étoit un chef-d'œuvre.
Vous voudriez bien voir, je m'assure , un de ces gens-là. Y auroit-il point moyen de vous montrer un consul romain , et de chercher quelque voie plus innocente et plus sûre que celle
«le la magie, pour le tirer tout entier du lieu où il est? (^ar, sans cloute, vous le voudriez voir eu corps et en âme, avec cette gravité qui mettoit le respect dans le cœur des rois, et transissoit les peuples d admiration. Vous le voudriez voir avec cette autorité visible et reconnoissable qui le suivoit en prison et en exil, qui lui demeuroit, après qu'il avoit tout perdu, de laquelle la fortune ne l'avoit pas désarmé quand elle l'avoit mis en chemise. Le voici, Madame, qui ne vient pas des Champs-Elysées et d'une demeure fabuleuse; il sort'des histoires de Polybe, ou de quelque autre semblable pays, et il me semble qu'il mérite bien d'être regardé.
Premièremen! , il ne srait pas moins obéir aux lois qu'il sçait commander aux hommes, et dans une élévation d'esprit qui voit les couronnes des souverains au-dessous de lui, il a une âme toutà-fait soumise à la puissance du peuple : il révère la sainteté de cette puissance entre les mains d'un tribun, ou furieux, ou ennemi, ou peut-être l'un et l'autre. Croyant que faillir est le seul mal qui puisse arriver a l'homme de bien, il croit qu'il n'y a point de petites fautes; et , se faisant une religion de la moindre partie de son devoir, il pense qu'on ne peut pas même être négligent sans impiété. Il estime plus un jour employé à la vertu qu'une longue vie délicieuse; un mo-
( ^^7 ) xnent de gloire qu'un siècle de volupté : il mesure le temps par les succès , et non pas par la durée.
Agissant sur ce principe^ il est toujours préparé aux entreprises hasardeuses ; il est toujours prêt à se dévouer pour le salut de ses citoyens, à prendre sur soi la mauvaise fortune de la république. Et soit que l'oracle le lui ordonne , soit que l'inspiration vienne de son propre esprit, il remercie les dieux, comme de la plus grande grâce qu'il ait jamais reçue d'eux, de ce qu'ils veulent qu'il soit le général qui sera tué, de l'armée qui gagnera la bataille. Ensuite de cela, Madame, il n'est rien qui ne lui soit aisé, et rien q .i ne nous doive être croyable. Il ne connoît ni nature, ni alliance, ni affection , quand il y va de l'intérêt de la patrie; il n'a point d'autre intérêt particulier que celui-là, et n'aime ni ne hait que pour des considérations publiques.
Un esprit sans corps et désembarrassé de la matière n'agiroit pas d'une autre façon, et ne seroit pas moins incommodé de ses fassions. Mais disons davantage : il ne seroit pas moins touché de la vaine apparence des choses humaines, de ce qui étonne et de ce qui éblouit. Les bravades d'aujourd'hui ne font pas plus d'impression sur sa fermeté que ks caresses d'hier. Les princes sont aussi foibles contre lui avec
leurs bêtes féroces qu'avec leurs trésors; et quand il n'auroit jamais vu d'éléphans, s'il est possible qu'on fasse sortir de derrière une tapisserie tous ceux qui sont aux Indes et en Afrique, il les considérera comme un jeu et une bouffonnerie de Pyrrhus, et non pas comme un épouvantail et une menace pour Fabrice. Tout ce qu'il y a dans le monde d'effroyable et de terrible n'est pas capable de lui faire cligner un œil ; tout ce qu'il y a d'éclatant et de précieux ne lui peut pas donner une tentation : on ne sçauroit le vaincre; ou ne sçauroit le gagner.
Il est des courages, Madame, qui seroient invincibles si on ne les atlaquoit que de vive force, et s'il falloit toujours combattre et toujours faire la guerre; mais se proposant pour objet de leur valeur de surmonter ce qui est de plus à craindre en leurs ennemis, ils ne s'imaginent pas qu'il soit besoin de se défier du reste, et sont moins soigneux aux choses qu'ils croient les moins difficiles. D où vient peut-être cette fantaisie des poètes, que les demi-dieux avoient une partie sur eux sujette à la mort, et un endroit par lequel ils étoient hommes: à cause, à mon avis, qu'il y a toujours de l'imperfection aux oeuvres de la nature, et qu'elle n'apporte jamais tant de soin à l'achèvement de ce qu'elle fait, qu'elle ne laisse quelque côté plus foible que
Tautre. Or il est certain, Madame, que crordinairc c'est ici le foible des grands courages ; et leur cœur est ici de chair, q;ii jDartoul ailleurs est de diamant. Il ne faut point lant de résolution pour résister à la violence des tyrans que pour se défendre de leurs faveurs, et la puissance qui leur a été donnée de faire du mal est bien moins dangereuse, que les moyens qu'ils ont d'obliger les hommes.
Tous ces moyens manquent néanmoins, quand
il est question de les employer contre un Romain :
cette partie mortelle ne se trouve point en son
âme. Il est également fort de tous côtés ; il est
[impénétrable à la vanité, comme à la peur et à
l'avarice. Sa sévériié ne sçauroit être adoucie,
non pas même par les complimens et par les
flatteries du roi des Parlhes. En même temps il
, renverse les efforts découverts, et se garantit des
artifices cachés. Bien n'est contagieux à une âme
si saine naturellement, et si bien purgée par la
discipline de son pays. Ni le poison apporté d'un
lieu éloigné, ni l'air corrompu de son voisinage,
ni l'étranger, ni le citoyen, n'ont de quoi altérer
sa bonne constitution.
Les malcontens perdent leur temps et leur peine, s'ils pensent lui faire venir le goût des choses nouvelles, en lui donnant mauvaise opinion des choses présentes. Quelque spécieux
( 270 ) prétexte qu'on lui propose, de quelque liberté, et de quelque bien public qu'on lui parle, iV n'enlend point ce langage ; il vaudroit autant parler d'amour à une vestale. Ce n'est pas une entreprise biuiiaine que d'ébranler son immobile fidélité. Un poète a dit que le Capitole n'est pas plus ferme, et que Rome changeroit aussitôt de place. Il aime mieux détruire la tyrannie que la partager, et pouvant être collègue de l'usurpateur, il se déclare son ennemi.
Sçauroit-on rien ajouter à un si grand mot? Encore celui-ci , pour vous faire voir la dernière épreuve de sa vertu. La république, INIadame, ne le peut perdre, quelque négligente qu'elle soit à le conserver. Il souffre non-seidement avec patience, mais encore avec gaieté, ses mépris et ses injustices. Jama s il ne lui est venu en l'esprit de se venger d'elle par une guerre civile; et il trou/e' bien plus honnête le nom d'innocent banni, que celui de coupable victorieux. On lui a persuadé dès son enfance, et depuis il n'en a pas douté,' qu'un fils ne se peut jamais acquitter de tout ce', qu'il doit à une mère , voire à une mauvaise mère, et qui est devenue sa marâtre, et qu'un citoyen est toujours obligé à sa patrie, voire à son ingrate patrie, et qui l'a traité en ennemi.
Voilà à peu près. Madame, le fonds de l'âme' de notre consul, et la racme des choses merveil-
( =^7^ ) leusesque vous lirez dans les histoires de Polybe etdeTite Live. Regardons-le maintenant un peu au-dehors et par un endroit qui soit plus exposé à la vue des hommes.
On ne remarque en ses actions, ni une froideur lâche et pesante , ni une véhémence téméraire et précipitée. Il se hâta lentement, et s'avance d'un mouvement insensible. Sans s'inquiéter , il remue les choses inférieures ne plus ne moins que les intelligences meuvent les sphères célestes sans se lasser. A le voir si peu empêché à l'entour de sa besogne, on diroitque ce n'est pas lui qui en est l'entrepreneur, et il a tant de facilité aux plus pénibles fonctions de la charge qu'il exerce, qu'encore qu'il ne fasse rien médiocrement , il ne fait rien néanmoins avec effort.
Considérez comme il conduit toute l'armée avec les yeux; comme un signe de sa tête lient tout le monde en devoir; comme sa seule présence établit l'ordre et chasse la confusion. Certes il y a du plaisir, pour les philosophes même, et pour ceux qui ne prennent point d'intérêt aux affaires humaines , de l'observer en ces occasions. Les moindres mouvemens de son corps sont accompagnés de quelque vertu qui le fait aimer. Il seroit difficile de dire s'il est plus nécessaire à la république qu'agréable aux citoyens. Il commande bien , mais lui sied bien de com-
mander ; il a , Madame , le commandement si beau, qu'il y a presse, qu'il y a ambition, qu'il y a quelque volupté sensible à lui obéir.
Cette bonue grâce, qui reluit sur tout ce qu'il fait, étant infuse dans des qualités solides, et se trouvant avec 1 intelligence et les autres parties nécessaires, lui est un charme et un enchantement admirable pour adoucir l'amertume des ordres fâcheux ; pour les faire exécuter sans peiae d'esprit ni répugnance de volonté. Elle a une étrange force pour lui gagner le cœur des soldats et pour attirer leur inclination, fussentils plus durs à émouvoir et plus insensibles que le fer et l'acier, dont ils se servent.
Par ce charme ils ne s'attachent pas seulement à lui, mais ils se détachent de tout le reste. Ils ne se soucient ni de paye, ni de butin, ni de récompense; ils ne songent, ni aux fêtes de Rome, ni aux délices d'Italie; ils ne veulent et ne demandent que leur général duquel ils sont si amou' reux, voire si jaloux, qu'ils appréhendent la fin de la guerre de peur de le perdre par la paix ; ils murmurent contre le sénat qui le rappelle , et ne se peuvent consoler de la victoire qui leur ravit le victorieux.
Quelle doit être, bon Dieu , une milice si passionnée! Ce n'est pas obéissance qui suit le commandement, c'est zèle qui le prévient; ce n'est
( ^73 } pas affection qui les jette dans la cause de leur chef, c'est transport qui les sépare d'eux-mêmes et qui lui fait dire : « Je m'en vais contre l'ennemi » avec la dixième légion, de laquelle je ne suis » pas moins assuré que de ma propre personne. » Je sçais qu'elle passera toute nue au milieu des » flammes, si l'iionneurleveut, ou si la nécessité » le demande. » Tellement, Madame, que ce ne sont plus les soldats de son armée qui marchent avec lui : ce sont comme les membres de son corps qui se meuvent quand il se remue; ce sont, pour le dire ainsi, des parties étrangères de luimême, qui lui sont plus unies que les naturelles. De l'autre côté , le respect qu'ils lui portent , n'est pas moins puissant que l'amour qu'ils ont pour lui; au moins est-il plus puissant que le droit de vie et de mort qu'il a sur eux. Ce respect gouverne et règle toutes les troupes, il les pousse ou les arrête selon qu'on a besoin de leur différente obéissance , il leur pourroit tenir lieu de discipline. Qu'on ne pense pas que ce soient les loix de la guerre et les ordonnances militaires qui empêchent les soldats de faire des fautes; c'est sa présence etson témoignage. Quand ils ont manqué, ils craignent plus qu'd le sache , qu'ils ne craignent qu'on les châtie; et plusieurs sont retenus en leur devoir par l'appréhension de
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( ^74 ) lui déplaire, qui ne le seroient pas par la crainte de la peine et du déshonneur.
C'étoit-là, Madame , la seule chose que craignoit l'armée romaine, et jamais soldats ne méprisèrent si fort l'ennemi, ni ne redoutèrent si fort leurs chefs ; jamais âmes ne furent tout ensemble si fières et si dociles , ne se débordèrent avec tant d'impétuosité à la campagne , et ne reprirent leur place dans le camp avec moins d'apparence d'en être sorties. Après avoir fait des miracles de courage, ces gens-là venoient sçavoir s'ils avoient bien fait ou non. Ils venoient rendre compte de la victoire, de laquelle il falloit quelquefois se justifier, et laquelle étoit quelquefois punie.
Celte crainte de piété et de religion a produit des exemples à milliers dans la pure antiquité , et on marche dessus au collège, tant ils sont vulgaires et en grand nombre; mais il faut choisir ce qu'on vous présente. Il faut que je vous montre, Madame, une belle marque de cette généreuse crainte, dans la caducité même de l'empire, lorsque Rome n'étoit plus que le sépulcre de Rome; la nature voulant, à mon avis, conserver ses droits, et faire voir que les cendres des matières souverainement excellentes, sont encore riches et précieuses.
Sous rempire de Justinien, un capitaine nommé Fulcar , s'étant jeté inconsidérément dans les ennemis, et ayant engagé sa troupe à un combat dtsavanlageux , comme en cette extrémité quelqu'un lui représentoit que, s'il voîiloit, il pouvoit encore se retirer avec une bonne partie des siens; il vaut mieux mourir, répondit-il, car quel moyen y auroit-il après ceci de soutejiir le visage de Narsès ? Ce n'est pas que Narsès fût cruel , mais c'est que la souveraine vertu est redoutable ; c'est que la mine d'un général de l'armée romaine donne de TeHroi à ceux qui n'en ont pas des épées nues et de la mort assurée. D'une œillade il perce les coupables jusqu'au cœur; et en les regardant, il les punit.
N'est-ce pas là, Madame, un effet de cette autorité qui vient du Ciel, de cette autorité inhérente à la personne de celui qui l'a distincte et séparée de l'autre autorité ';'Kïui naît du pouvoir donné par la répui)lique; qui a été vérifiée par le sénat; qui se lit dans des patentes de parchemin ; qui se remarque par des aigles et par des dragons en peinture , par des verges , par des haches et par des archers.
Cette seconde autorité dont vous prétendez que je vous dise quelque chose qui n'ait jamais été dit , est uue certaine lumière de gloire, et un certain caractlre de grandeur que la vertu hé-
roïque imprime sur le visage des hommes ; et ce caractère et cette lumière corrigent les défauts et les imperfections de la nature, font que les petits hommes paroissent grands , embellissent les visages laids , défendent la solitude et la nudité d'une personne exposée aux outrages de la fortune, accablée sous les ruines d'un parti détruit, abandonnée de ses propres vœux et de sa propre espérance. Ce caractère, Madame^ est à cette personne une sauve-garde du Ciel, contre les violences de la terre, la rend inviolable à des ennemis irrités, lie les mains à des traîtres qui viennent à elle avec un mauvais dessein, trouve du respect et de la tendresse parmi les Scythes et les Tartares.
A cette marque, les ennemis ont reconnu à la guerre les princes romains , quoiqu'ils se fussent déguisés, quoiqu'ils fussent mêlés dans la foule des soldats, quoiqu'ils ne les eussent jamais vus. Rien n'est capable d'effacer ce caractère , ni d'obscurcir cette lumière , non pas mémo les disgrâces , la prison et les chaînes d'un pauvre captif. Le bourreau tombe à la renverse à la vue de son patient , et peu s'en faut qu'il ne lui demande la vie. Il s'imagine qu'il voit sortir de ses yeux une grande flamme, qui illumine tout le cachot , et qu'il entend une épouvantable voix qui lui crie : Qui es-lu malheureux , qui oses
(^77) ^ mettre la main sur la personne de Caïus Marins ?
Ne sont-ce pas là , Madame , trouvez bon que je vous interroge encore une fois, ne sont-ce pas là les dernières et les plus chères faveurs qui se peuvent recevoir de la suprême vertu? Et cette seconde autorité, qui survit à la première; cette autorité qui se conserve dans les ruines de la puissance , qui consacre la mauvaise fortune , les chaînes et le cachot; qui rend l'affliction sainte et vénérable; n'est-ce pas une chose bien plus noble que l'indigne prospérité des heureux, que tous les sceptres, toutes les couronnes, et toute la magnificence des rois fainéans?
Sans doute l'autorité est beaucoup plus noble que la puissance ; et celle qui se forme de la révérence de la vertu, beaucoup plus honnête que celle qui s'établit par la terreur des supplices. Le triomphe pur et innocent d'une infinité de cœurs soumis, est bien plus illustre et plus beau à voir que le sanglant et misérable trophée de quelques têtes abattues, j'entends abattues sans une extrême nécessité et pour la seule montre d'un pouvoir sauvage et tyran nique. Et si les fables des poètes sont les mystères des philosophes, il me semble, Madame, que leur Jupiter fait une action bien plus admirable et plus digne du père des dieux et du roi des hommes, quand il re-
( 278 ) mue toutes choses avec un tle ses sourcils, et qu'il fait trembler l'Olympe en branlant la tète, que quand à force de foudres et de tempêtes il arrache des arbres et casse des tuiles.
La puissance est ime chose lourde et matérielle, qui traîne après soi un long équipage de moyens humains, sans lesquels elle demeureroit immobile. Elle n'agit qu'avec des armées de terre et de mer. Pour marcher, il lui faut mil.e ressorts, mille roues, mille machines : elle fait un effort pour faire un pas. L'autorité, au contra re, qui tient de la noblesse de son origine, et de la vertu des choses div nés, opère ses miracles en repos; n'a besoin ni d'instrumens, ni de matériaux, ni de temps même pour les opérer; est toute recueillie en la personne qui l'exerce, sans chercher d'aide, ni se servir de second. Elle est forte toute nue et toute seule : elle combat étant désarmée.
Il ne faut qu'un mot à l'autorité pour persuader; trois de ses syllabes, Madame, humilient les audacieux ; donnent de la repenlance aux rebelles; arrêtent l'impétuosité des légions mutinées; étouffent une sédition en naissance; et ceux que \à général avait accoutumé de nommer mes compagnons, ne peuvent souffrir qu'il les nomme ou mes amis, ou messieurs de Rome, ou comme il vous plaira de traduire quintes. Ils se fî-
(279) eurent que ce mot les a dégradés; que ces trois syllabes leur ont ôté l'épée et lebaudrier; qu'elles les ont mis dans la lie de la plus impure et de la plus vile populace.
Je vous demande , Madame, si le nom de Quintes ^ sorti d'une autre bouche que de celle de César, fût entré aussi avant dans le cœur des légions, et eût eu la même force sur leur esprit ? Pour moi, je le croirois difficilement. Je sçais la portée de la rhétorique, et connois la vertu des mots les mieux prononcés ; mais elle ne va pas jusques-là. L'autorité est incomparablement plus persuasive que l'éloquence. Les soldats se fussent moqués d'une douzaine d'oraisons de Cicéron, et ils se rendent à une parole de César.
Je pense même qu'ils se fussent rendus à son silence, s'il se fût contenté de leur faire signe de sortir du camp, sans prendre la peine de parler àeux. Par cette muette condamnation, les traitant comme des maudits et des excommuniés de la patrie , et les déclarant indignes de toute sorte de société avec leur général, jusqu'à celle des plaintes et des reproches qu'il leur pouvoit faire; un tel mépris leur eût fait tant de douleur , que, pour grâce , ils eussent demandé la mort, et se fussent jetés à ses pieds, pour le prier de les vouloir perdre plus honnêtement.
Mais il me fâche qu'une si grande parole , qui
(28o) fiil une grande action, ne soit pas de quelque Romain du bon temps , et de la saine république , afin de ne vous point alléguer de vertu douteuse , et dont la cause soit indécise comme celle de César. Je voudrois, Madame, que cet exemple de l'autorité militaire fût de Scipion ou de Fabrice, pour le joindre plus justement à cet autre exemple de l'autorité civile, après lequel vous me permettrez de finir.
Vous connoissez bien le bon homme Appius Claudius. Regardez- le, je vous prie, accablé d'années et de maladies, qui ne part, il y a si long-temps, de la chambre, et ne peut que se traîner de son lit à son foyer. En cet état-là néanmoins il se résout de se faire porter au sénat pour quereller tous les sénateurs , pour s'opposer tout seul à la paix honteuse qu'ils alloient conclure. Il est à croire. Madame, qu'ils ne furent pas moins épouvantés de voir ce hideux vieillard, que si c'eût été un spectre qui fût entré dans la chambre du conseil. Et, à mon avis , ils ne le prirent pas d'abord pour Appius Claudius, ils le prirent pour son ombre et pour son fantôme, qui venoit de l'autre monde leur faire des leçons et des remontrances; qui leur venoit dire, avec un ton de commandement et une parole forte, que la colère lui fournissoit dans la faiblesse d'un corps
confisqué. « Quiconque a été auteur d'une si » sale proposition, n'est point un vrai et un lé- » gitime Romain; il faut que ce soit un étranger » ou un bâtard : ce doit être le fils d'un de nos » esclaves , ou il ne lui reste pas une goutte du » sang de nos pères, que la lâcheté n'ait cor- » rompue. »
Que n'eût pas fait ce fâcheux aveugle , s'il eût eu des yeux, et le reste de son corps en liberté ? N'eût-il pas voulu battre ceux qu'il se contenta de gourmander ? N'eût-il pas voulu déposer Pyrrhus, et mettre son royaume en interdit, bien loin de lui laisser par un traité un pouce de terre en Italie ? Je ne sçais pas ce qu'il eût pu faire ; mais je sçais bien, Madame, qu'il fit beaucoup. Rome et Pyrrhus sont d'accord des conditions du traité de paix. Claudius s'y oppose , et le vient rompre dans sa conclusion. Ainsi il est plus fort que Rome et Pyrrhus tout ensemble, et l'emporte sur l'un et sur l'autre.
Lorsque l'on compta à Cynéas une si étrange nouvelle, il y a de l'apparence qu'il s'écria: «Voici » quelque chose de plus grand que tout ce que » j'ai admiré à Rome. J'avais vu une multitude » de rois , mais je n'avois pas vu leur précep- » teur. C'est cet aveugle qui est la lumière de la » république ; c'est ce malade qui nous fait la
(aSa)
» guerre; c'est ce bon homme qui ne bougeoit de H son lit , qui nous chasse dltahe ; c'est cette » chaise , dans laquelle il se fait porter au sé- » nat, qui est plus redoutable que nos tours » pleines de soldats, que nos éléphans et qu€ » nos machines. »