LA CONVERSATION DES ROMAINS
A MADAME
LA. MARQUISE DE RAMBOUILLET
Mais cela fut jadis au temps de vos aïeux,
Et de cette vertu si voisine des dieux ,
Quand la jeune nature, en miracles féconde,
D'un peuple de héros fit habiter le monde.
Maintenant que notre âge , épuisé de vigueur,
De l'infirme vieillesse a senti la langueur ;
Que votre Rome est morte et sa gloire cessée ,
Et la vertu suprême aux histoires laissée ,
C'est assez d'admirer l'effort des actions
Qui fit ce lieu fatal maître des nations.
Adorons ces grands morts, ces antiques exemples,
El portons notre encens où l'on cherche vos temples.
C'est à peu près, Madame, ce que je vous répondis hier en langue vulgaire, lorsque je pris congé de vous. J'ai depuis trouvé le sens de ma prose dans les vers d'un poète qui ne fit jamais que ceux-là, et je me suis imaginé qu'il n'y a voit
point de mal d'entrer de la sorte en notre conférence d'aujourd'hui, et de lier avec un nœud, qui peut-être ne vous dt^plaira pas, les clioses que je vous ai dites, et celles que vous voulez que je vous écrive. fl
Avouons-le de rechef, Madame, il est certain > que les grandes largesses de Dieu ont élé faites au commencement, et qu'encore que son bras ne soit pas plus court qu'il étoit, ses mains sont moins ouvertes qu'elles n'étoient. Outre le droit d'aînesse qu'a eu l'antiquité sur les derniers temps, elle a eu d'autres avantages qui ont fini avec elle , et ne se sont point trouvés dans sa succession; elle a eu des vertus dont notre siècle n'est point capable. Ce n'est pas à nous à faire les Camille ni les Caton ; nous ne sommes pas de la force de ces gens-là. Au lieu d'exciter notre courage, ils désespèrent notre ambition; ils nous ont plutôt bravés,qu'ils ne nous ont instruits par leurs actions. En nous donnant des exemples, ils nous ont obligés à une peine inutile; ils nous ont donné ce que nous ne scaurions prendre , ces exemples étant de telle hauteur qu'il n'y a pas moyen d'y atteindre.
Je ne veux pas dire , Madame , qu'aux plus misérables saisons, Dieu ne puisse envoyer quelque âme choisie, pour nous faire souvenir de sa première magnificence. Je ne nie pas qu'il ne puisse
prendre un soin particulier de cette âme , et qu'il n'ait moyen de la préserver des vices de la Cour , et de la contagion de la coutume. Dans le plus général assoupissement du monde, il se trouve quelqu'un qui vient réveiller les autres , qui franchit les bornes de son siècle , qui est capable de concevoir l'idée de l'ancienne vertu , et de nous montrer que les miracles des histoires sont encore des choses possibles.
Il est vrai, Madame, ce quelqu'un se trouve; mais ce quelqu'un ne fait point de nombre : il marque même stérilité ; il n'empêche pas la solitude. Il peut y avoir une âme privilégiée , une personne extraordinaire, un héros ou deux en toute la terre; mais il n'y a pas une multitude de héros ; il n'y a pas un peuple de personnes extraordinaires : il n'y a plus de Rome , ni de Romains. Il les faut aller chercher sous des ruines, et dans des tombeaux; il faut adorer leurs reliques dans les livres dont je vous ai parlé, et aux endroits que vous avez désiré que je vous marquasse.
Je pensois d'abord en être quitte pour vous avoir marqué ces endroits , et pour vous avoir choisi des livres; vous n'êtes pas néanmoins satisfaite de cela , et il semble que vous prétendiez que j'ajoute ce qui manque au livre. T-a gloire et les triomphes de Rome ne suffisent pas à votre
curiosité : elle me demande quelque chose de piu^ particulier et de moins connu. Vous désireriez, Madame, que je vous montrasse les Romains, quand ils se cachoient, et que je vous ouvrisse] la porte de leur cabinet. Après les avoir vus enj cérémonie , vous les voudriez voir en conversation ; et sçavoir de moi, si cette grandeur si droite et si élevée a pu se plier à l'usage de la vj< commune , a pu descendre des affaires et dej l'emploi, jusqu'aux jeux et au divertissement.
Je n'en fais point de doute. Madame : toutes* les heures de la vie des sages ne sont pas également sérieuses ; leur âme n'est pas toujours tendue, ni toujours guindée; et c'est bien la même vigueur, mais ce n'est pas la même action. Croiroit-on qu'il n'y ait eu que les S}barites qui aient aimé les fêtes et qui aient été joyeux? Les Romains l'ont été aussi; mais ils l'ont été d'une autre sorte, et ont aimé d'autres fêtes que les Sybarites.
La volupté , qui monte plus haut que les sens ; celle qui va chercher la partie supérieure, pour la remplir de belles images; cette volupté toute chaste et toute innocente, qui agit sur l'âme sans l'altérer, et la remue, ou avec tant de douceur, qu'elle ne la fait point sortir de sa place, ou avec tant d'adresse , qu'elle la met en une meilleure place qu'elle n'étoit : cette volupté. Madame, n'a pas été une passion indigne de vos Romains.
Scipioii et Laelius eu ont usé sans scrupule; Auguste et ses amis ont été de ces honnêtes voluptueux.
Le sénat et la campagne , les affaires civiles et les actions militaires avoient leur saison; la conversation, le théâtre, et les vers avoient la leur. Jamais les plaisirs de l'esprit ne furent mieux goûtés que par ces gens-là; et des mêmes mains dont ils gagnoient des batailles, et signoient le destin des nations , ils écrivoient des comédies , ou applaudissoient à ceux qui en jouoient devant eux.
Il n'y avoit pas tous les jours un Annibal à vaincre, ni une Afrique à assujettir. Antoine et le fils de Pompée ne moururent chacun qu'une fois, et après cela vint ce calme général, dans lequel les plus inquiets furent de loisir, et le monde se laissa gouverner aussi paisiblement que s'il n'eût été qu'une famille.
Ils ont donc quelquefois manqué d'ennemis; on les a laissés quelquefois en paix. Et en cet état-là , Madame , pourquoi se fussent-ils fait la guerre à eux-mêmes , et eussent-ils cherché des ennemis dans leur propre cœur? Pourquoi se donner en proie à un chagrin, pire qu' Annibal, et plus cruel que l'Afrique? Pourquoi appréhender de se réjouir, n'y ayant plus personne qui troublât leur joie; la mer de Sicile étant