CONSEILLER DU ROI EN SES CONSEILS
Il faut peu de livres pour être sçavant , mais avouons qu'il en faut beaucoup moins pour être sage ; et il est certain que les gens dont je veux parler se servent d'ordinaire de la science contre la raison. Ils chargent toujours leur mémoire, et ne songent jamais à former, ni à cultiver leur jugement. Copistes, récitateurs, allégateurs éternels, ils ne disent rien, ils ne sçavent que redir,e ; à peu près comme ces messagers d'Homère, qui rapportent toujours en mêmes termes le commandement qu'on leur a fait.
Mais ils font un livre en moins de huit jours. Ce n'est pas chose si difficile, puisque, pour faire ainsi des livres , il ne faut qu'avoir la patience de transcrire ceux d'autrui; il ne faut
qu'une aiguille et du fil pour coudre les étoffes qu'ils ont dérobées de tous côtés. Ils ne travaillent que des doigts et de la mémoire , quelquefois de la première pointe de l'imagination qui agit promptement et à la hâte, au lieu que les opérations du jugement sont le plus souvent lentes et tardives. Ils n'emploient pas beaucoup de temps à leurs ouvrages, parce qu'ils les bâtissent sans art et d'une matière fortuite. Les bornes de leur esprit étant courtes, il n'est pas merveille, s'ils y arrivent incontinent et s'ils les touchent du premier coup.
Tous les animaux ne ruminent pas , tous les esprits ne sont pas capables de méditation ; il v en a qui jettent d'abord toute leur vertu, il y t'ii a qui n'ont rien que la superficie et le dessus ; s'iîs veulent passer outre , ils trouvent la lie dès le milieu , sans aller jusqu'au fond. Ceux qui ne se donnent point de peine à faire leurs livres, en donnent souvent à ceux qui les lisent : pour le moins, il n'est pas possible qu'ils écrivent avec les grâces et les ornemens qui ne se doivent qu'à l'art, qui sont tirés de la bonne imitation, qui ne se trouvent point si on ne les cherche. C'est trop peu estimer le public de ne prendre pas la peine de se préparer, quand on traite avec lui; et un homme qui paroîtroit en bonnet de nuit et en robe de chambre un jour de cérémo-
nie, ne feroit pas une plus grande incivilité , que celui qui expose à la lumière du monde des choses qui ne sont bonnes que dans le particulier et quand on ne parle qu'à ses familiers ou à ses valets.
Cette négligence n'est pas supportable ; et j'eusse encore plutôt pardonné à la superstition de cet ancien orateur qui ne plaidoit, ni ne haranguoit jamais, qu'outre l'étude et la méditation qu'il y apportoit, il ne consultât les devins pour sçavoir quel succès auroit une action qu'il estimoit une des plus importantes de sa vie.
Mais s'il est besoin de se préparer , quand on parle en public et qu'on n'a qu'à contenter une assemblée composée d'un certain nombre de personnes, qui se laissent tromper au son de la voix et à la grâce de la prononciation, et qui ne peuvent asseoir de jugement assuré sur des choses passagères et qui fuient ; que faut-il faire quand on a un théâtre qui n'est point borné , et qu'on se présente devant une multitude infinie de spectateurs qui vous regardent d'un esprit tranquille et reposé , qui considèrent vos ouvrages en la pureté de leur naturel, dépouillé de tous les avantages de l'action , sans lesquels ce qui a paru beau l'est quelquefois aussi peu que ces femmes qui sont si bien peintes et si bien coif-
fées , quand elles ont laissé leur beauté sur leur toilette?
L'auteur de l'art poétique veut qu'on fasse et qu'on défasse , qu'on écrive et qu'on raye dix fois une chose avant que de la laisser en l'état où il faut qu'elle demeure. Mais ce n'est pas tout, car, après tant de travail et tant de façon, il veut encore qu'on garde cette chose neuf ans entiers dans le cabinet , avant que de la produire aux yeux du peuple.
Cet avis n'a pas été méprisé par ceux qui ont voulu aller plus loin que les autres, et qui ont visé à la perfection de l'art ; et sans alléguer Isocrate pour les anciens, qui employa quinze ans à la composition d'une harangue , ni Sannazar pour les modernes, qui en mil vingt aux trois livres qu'il a faits de l'enfantement de la Vierge, ni ce grand espace de temps que vous avez déjà donne à votre pucelle , sans compter celui que vous lui donnerez encore ( car vous connoissant comme je fais, il m'est permis de comparer votre poème à tout ce qui s'est fait ou se fera jamais de plus beau), il faut que je vous dise quelque chose de notre Monsignor de la Casa.
Cet excellent homme jouissoii d'une santé assez vigoureuse ; il vivoit dans le loisir, tantôt de Rome, et tantôt de Venise ; et néanmoins il n'a laissé en toute sa vie qu'un li\Te de Tépais-
(4i7) seur de deux almanaclis- Ce n'est pas qu'il eût l'esprit stérile et qu'il cultivât une terre ingrate , car jamais homme n'apporta au monde de plus grands avantages naturels, ni plus de disposition à l'éloquence; mais c'étoit l'éloquence attique qu'il cherchoit , et non pas l'éloquence asiatique. Il aimoit mieux une petite pièce de terre où il n'y eût que de belles fleurs , des simples exquis et des plantes rares, que de grandes campagnes de blé noir , que des pays tout entiers où il ne se recueillît que de l'avoine et du gland.
Cet excellent homme avoit accoutumé de dire, en riant avec ses amis, qu'il rejetoit les premières pensées qui lui venoient, comme autant de tentations du malin esprit; qu'il ne se servoit pas indifféremment de toutes les bonnes choses; mais qu'entre les bonnes , il choisissoit les meilleures ; et que, celles-ci étant en fort petit nombre , il étoit bien difficile d'en composer de gros livres. Aussi a-t-il écrit d'un style si religieux et si chaste , et a exprimé la force et la dignité de ses pensées avec une diction si noble et si relevée, qu'il est aisé à voir qu'il ne se contentoit pas si facilement que ceux qui nous ont donné le sujet de ce chapitre.
Si l'homme que vous connoissez, et qui f;iit toute sa gloire d'être en votre approbation, vouloit enfler ses écrits de ceux d'autrui; s'il vouloit à
(4i8) tout propos user de redites importunes ; faire entrer par force dans ses discours de longues et ennuyeuses traductions; en un mot , Monsieur, s'il vouloit déplier ses lieux communs, je puis dire, sans exagérer les choses^ qu'il pourroit faire des livres de la taille de Calepin. Mais son ambition , non plus que la vôtre, n'est pas de remplir les bibliothèques , et parce qu'il a souvent ouï dire qu'il faudra rendre compte au dernier jugement de la moindre parole oisive, il aime mieux en dire et en écrire moins, et n'avoir pas à rendre un si grand compte à Notre Seigneur. Il fait assez d'autres péchés , sans aller grossir un volume de synonimes , d'amplifications , de digressions qui seroient sujettes à correction.
D'ailleurs , n'est-il pas vrai qu'on trouve des charmes dans la paresse ? Et ne vous souvient-il pas d'avoir lu dans votre Tacite, hivisa primùm inertia , poslremô amatur. Il y a une certaine douceur à ne rien faire, une certaine mollesse voluptueuse , de la nature de celles qui se trouvoient dans les palais enchantés, au siècle des Amadis. Quand on a une fois goûté de cette douceur, il est aisé de s'en enivrer, et étant ivre , de perdre la mémoire de toutes choses ; elle nous fait oublier le soin que nous devons avoir de notre réputation, les promesses que nous avons
(4>9) faites au public, et les avantages que l'envie peut prendre de notre silence.
Celui que vous connoissez se fonde sur ces principes , et cherche ainsi des prétextes et des raisons pour être légitimement paresseux ; mais quand il seroit le plus diligent de tous les ouvriers, et qu'il aimeroit les écritures autant qu'il les appréhende, comment veut-on qu'un corps languissant et abattu puisse suivre les mouvemens rapides d'un grand courage ? Qu'un homme travaille d'un côté, et qu'il soit travaillé de l'autre ? Ne seroit-ce pas une espèce de miracle qu'entre la fièvre et tant d'autres maux, cet esprit si empêché de son corps et si accablé de ses maladies, pût rendre quelque service à point nommé ? Si on pouvoit séparer de la vie de votre ami , les jours que la douleur et la tristesse en ont retranchés , il se trouveroit que, depuis qu'il est au monde, il n'a pas vécu un an tout entier, et quand il auroit employé à se délasser de ses peines et à se consoler des maux passés, le peu de temps qu'il a eu de bon, il lui semble qu'il ne lui doit point être envié, et que personne n'a droit de lui demander ses œuvres, puisqu'en l'état où il est , il n'en fait point que de surérogation , comme il croit vous l'avoir dit autrefois.
Néanmoins, certaines gens ne laissent pas de le tourmenter et de vouloir qu'il ait toujours quelque chose de nouveau pour les divertir. Ils exigent de lui ces choses nouvelles, comme si c'étoient des dettes auxquelles il fut obligé pardevant notaire; ils se plaignent de ce qu'il ne paye pas à point nommé. Après la première et la seconde partie, ils demandent incontinent la troisième ; ils disent qu'il se fait trop attendre, et quil ne faut pas ainsi faire languir les gens.
Chose étrange ! on s'étonne qu'un artisan mette six ans à faire une pièce, et on ne s'étonne point que la plupart des hommes en mettent soixante à ne rien faire. On blâme la longueur qui produit, et on souffre celle qui ne produit point. D'autres peuvent jouer, badiner et dormir impunément tout un siècle, et on nous reproche le temps que nous employons à des veilles honnêtes et vertueuses. Vous voyez. Monsieur, que la fainéantise et la lâcheté sont bien mieux traitées que noire industrie et notre travail, car on n'attend pas moms de vous que de moi.