‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 37 sur 48 · DISCOURS SECOND · texte numérisé non relu

DISCOURS SECOND

oc L AUTEUR DEFEND QUELQUES FAÇONS DE PARLER. HARDIES.

Voici une de ces nobles locutions, et il faut la soutenir contre les forces de mon ennemi. Si je ne me trompe, ce sera un lieu funeste à sa réputation , et devant lequel il recevra un affront. S'il prend la peine de bien considérer mes défenses, je ne pense pas qu'il ait jamais envie d'attaquer.

Il trouve étrange que j'aie dit du premier ministre de la chrétienté, que^pour en avoir un pareil à liii^ il est besoin que tonte la nature travaille, et que Dieu Is promette long-temps aux hommes , avant que de le faire naître. Mais vous qui lisez des livres et qui en faites, que trouvez-vous de si étrange en ce que j'ai dit d'un homme qu'on appelle extraordinaire à Paris , à Rome et à Madrid? Quel excès remarquez-vous en une façon déparier, qui est si commune à ceux qui parlent avec ornement ?

Je sçais bien qu'à prendre les choses à la ri-

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gueur et dans la tyrannie de l'école, les effets que nous voyons dans le monde ne désirent pas un plus grand travail en Dieu , les uns que les autres. Il est certain que la sagesse de Dieu n'a pas opéré avec plus d'effort en la création du soleil, qu'en celle du moindre feu de la nuit , et que les hommes ne lui coûtent pas plus que les insectes; mais parce que le mérite de ces pièces | du monde, si différentes, nous touche diversement, il est certain aussi que nous les considérons d'une différente sorte. Nous remarquons en quelques - unes , comme des ombres obscures , et une faculté épargnée , et en d'autres , des ima- 1 ges parfaites et une plénitude de puissance. 11 nous semble que cette souveraine force se relâche en certaines actions, et qu'en d'autres elle se roidit; qu'elle n'est pas si dignement occupée en cet ouvrage qu'en celui-là; que l'emploi de la création est quelquefois plus noble et quelquefois moins.

Partout et toujours , sans excepter Rome, depuis même qu'elle a abjuré l'idolâtrie et qu'elle s'est faite chrétienne, le soleil a eu des adorateurs et des hymnes : j'ai vu des homélies qui s'en plaignent , et qui reprochent ce reste de superstition aux chrétiens de Rome. Ceux qui n'avoient pas connoissance de l'incarnation du Verbe, ont cru et ont dit que le soleil étoit le fils visible

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du père invisible. Et pour ne point parler des beautés et des richesses de l'âme de l'homme , la seule composition du corps humain a été trouvée si ingénieuse et si pleine d'art, que le prophète s'écrie en quelque lieu de ses psaumes, que cest par elle que la science divine se rend admirable , comme s il disoit que l'homme est la merveille de Dieu.

Et de fait , en la naissance du Monde , Dieu ayant commandé absolument que la lumière fût faite et que la terre produisît, on a remarqué qu'il changea de termes quand il vnit à l'homme- Il ne dit pas qu'il soit fait, mais faisons-le; comme s'il eût voulu entrer eu délibération et prendre du temps et du loisir , pour se résoudre sur la structure de ce superbe animal qui devoit être le roi des autres. Non pas qu'au respect de Dieu il faille, ni plus de temps, ni plus de conseil, ni plus de peine , pour produire le grand que le petit, et les créatures animées que celles qui n'ont point d'âme ; mais l'Ecriture-Sainte a eu égard à notre façon de concevoir et de dire ; elle a voulu exprimer l'excellence de l'effet , par une action plus étudiée et plus sérieuse qu'elle semble attribuer à la cause.

Or, puisque nous ne sçavons pas la langue du Ciel, et que les saintes lettres même traitent en termes humains des choses divines ; puisque,

dans la Genèse, Dieu se repose le septième jour , ce qui semble présupposer qu'il a travaillé les six précédens ; puisqu'il est fait mention du doigt de Dieu en quelques événemens étranges, conjme s'il y laissoit son impression et ses marques , et qu'aux effets communs il ne poussât que légèrement les choses ; puisqu'ailleurs il est parlé de son bras étendu, comme s'il le retiroit et le déployoit selon l'exigence des occasions, et que tous ses coups ne fussent pas d'une égale force ; puisque quelquefois il paroît moins de différence de l'homme à la bête, que de l'homme à l'homme; et que Mercure Trismégiste, ou quiconque fut auteur de l'astronomie, ne semble pas être de même fabrique que Méletides, qui ne put jamais compter que jusques à trois, et qui ne sçavoit de son père ou de sa mère, lequel des deux étoit accouché de lui ; puisque sur tant de bons fondemens, un illustre Italien du temps de nos pères a écrit que l'entendement éternel étoit en une haute pensée , et avoit un grand dessein, lorsqu'il fit le cardinal Hjppolite d'Est; pourquoi ne mettant point Dieu en mon discours, et m'abstenant de ce redoutable mot, ne pourrai-je user d'une liberté beaucoup plus modeste, et dire d'un cardinal tout-puissanl, avec lequel il n'y a point de cardinal qui puisse entrer en comparaison sans recevoir de la faveur, que la

nature a travaillé davantage en sa personne au en celle des hommes ordinaires.

Je n'apporte rien de nouveau, ni de prodigieux dans le monde; je ne me mets point à quartier du chemin public. Ce sont des locutions familières aux poètes , aux historiens et aux orateurs; et, pour être surpris de ces vieilles nouveautés, il faut avoir peu de communication avec ces messieurs du temps passé. On ne voit dans leurs ouvrages que la nature mère , la nature marâtre, la nature qui forme les uns avec soin, qui jette les autres sur la terre comme par dépit ; la nature qui se joue en des opérations extravagantes; qui fait son apprentissage par une fleur de moindre beauté, avant que d'entreprendre le lis; qui est tantôt maîtresse de l'art et tantôt imitatrice ; qui se lasse , qui s'efforce , qui devient stérile , qui reprend sa fécondité, qui vieillit, qui rajeunit.

Personne n'a appelé Averroës en jugement pour avoir dit qu'avant qu'Aristote fût né, ^ nature nétoit pas entièrement achevée ; qu'elle a reçu en lui son dernier accomplissement et la perfection de son être; qu'elle ne sçauroit plus passer outre j que c'est l extrémité de ses forces et la borne de C intelligence humaine. Un autre philosophe a enchéri sur Averroës, et a dit depuis, qu'Aristote étoit um seconde nature.

Nous souffrons ce mauvais mot d'un auteur romain , que Caton et la probité sortirent tout à la /ois ^ comme deux jumeaux , du ventre de la nature. On lit dans les harangues d'un grand personnage de notre temps, que la nature se donna trop de licence et entreprit plus qu'elle ne devoit, en la naissance d'un autre grand personnage dont il fait le panégyrique. Il lui semble qu elle pouvoit être plus retenue et plus modérée.

Mon style n'est-U pas lâche, en comparaison de celui-là? Si on considère le vol que prend le philosophe Averroës, et l'autre philosophe qui a été encore plus loin que lui, mes conceptions ne sontelles pas basses et lani;uissantes ? N'ai-je pas été trop tiniide dans la liberté du genre démonstratif, vu les exemples de ceux qui ont écrit devant moi, qui en semblables occasions ont été hardis jusqu'à l'insolence et n'ont rien refusé à leur matière?

Il y a des âmes fatales, n'en doutons point, qui sont d'un ordre supérieur, qui naissent maîtresses et souveraines des autres âmes, qui viennent renouveler le monde , et changer la face de leur siècle. Ces âmes ne viennent, ni en foule, ni partout, ni tous les jours. Un ancien a dit d'elles , que tout le Ciel étoit occupé à faire leur destinée. Thèbes a été mère d'un capitaine, mais ce fut un fils unique. La Scythie porta un

philosophe , et après cela elle fut stérile. Un âge n'est souvent remarquable que par un homme; et il y a quelquefois un homme si regardé dans le monde, qu'il se peut dire l'objet et la fin des autres hommes. Ceux dont je parle ne sont donc pas les plus communes productions de la nature ; ce ne sont pas ses actions les plus négligées. Quoi que dise le docteur de Besançon, ils peuvent bien être promis avant que d'être donnés.

Il s'imagine pourtant qu'il n'y a point de moyen que je me puisse tirer de ce mauvais pas, et il pense tout de bon m'avoir pris. Mais si cela est, il sera bientôt emmené par son prisonnier ; et s'il me demande , croyant me proposer une énigme, qui sont ceux-là, outre Jésus-Christ et son précurseur, qui ont été promis, avant leur naissance, je lui répondrai, me renfermant dans les bornes de l'Écriture sainte, qu'Isaac a été promis, que Samson a été promis, que Samuel l'a été, que Josias l'a été encore.

Mais je lui demande à mon tour qui lui a dit que Dieu n'ait que ce seul moyen de nous faire entendre sa volonté, et que toutes ses promesses soient écrites. N'a-t-il rien promis aux hommes depuis la mort des premiers fidèles et depuis la publication de l'Évangile ? N a-t-il pas un nombre infini de messagers? Ne se sert-il plus de l'entremise des anges? N'envoie-t-il plus de songes et de présages qui annoncent ses grâces et ses bien-

faits? Combien se lit-il de saints dans l'histoire ecclésiastique , qui ont été promis à leurs mères ! Combien voyons-nous de fils de leurs larmes, de fils de leuri» prières, de fils de leurs vœux ! L'Ésjlise n'a jamais manqué de personnes divinement inspirées. Elle a toujours eu des apôtres, des martyrs et des prophètes; et si le docteur de la Franche- Comté avoit lu avec attention la seconde lettre que saint Paul écrivit aux Corinthiens, il ne me feroit pas de ces mauvaises objections.

J'ai pitié d'un homme si foible et si querelleux , qui trouble la paix et ne sçait pas faire la guerre. Il me fâche que ce soit le grand ami d'un de nos amis, qui m'oblige à l'instruire sur des choses si communes. Oh! que je traiteroismal un homme qui lui seroit indifférent, s'il avoit besoin d'une si vuigaire instruction. Ce n'est pas tout , néanmoins, car sa doctrine est encore plus grande que son jugement. Comme la calomnie est imprudente et malavisée, il se brise en me touchant, il s'enferre de ses propres armes.

Le docteur trouve mauvais ce que j'ai écrit de M. le cardinal de Richelieu, et ne considère pas qu'il a écrit lui-même dans le même livre, où il trouve mauvais ce que j'ai écrit, que M. le cardinal de Bérulle et M. l'évéque de Nantes sont ces deux chandeliers ardens^ prédits et figurés par les Saintes-Écritures. Je parle en termes généraux d'une chose possible , et qui arrive extra-

(4o7) ordinairement, quand il vient au monde des âmes extraordinaires; mais lui passe bien outre et me laisse derrière lui, 11 assure de ces deux dignes prélats , qui se sont moqués de lui et de ses louanges, que les prophéties ont parlé d'eux en individu , c'est-à-dire en leur propre personne ; et que saint Jean les a vus, les a marqués et les a presque nommés dans l'Apocalypse. Il veut à toute force qu'ils aient été promis à l'Église en l'île de Patmos, environ quinze cents ans avant qu'ils soient nés, et ne veut pas qu'il y en ait d'autres dont la naissance puisse être signifiée , ou par un songe, ou par un présage , ou par quelque autre avertissement du Ciel.

Vous voyez la licence de ce scrupuleux , et vous avez vu l'ignorance de ce docteur. Celle-ci est si lourde et si épaisse, que de lui donner un autre nom , ce seroit la nommer trop improprement, ce seroit parler trop ouvertement contre sa conscience. La civilité a des limites qui ne s'étendent pas jusque-là; et d'ailleurs, il m'a défendu l'usage de l'ironie , dans laquelle il eiit peut-être trouvé son compte. A parler donc tout de bon , quelle âme fut jamais plus aveugle naturellement, et moins éclairée de dehors? Qui eût cru que le docteur de Besançon eût ignoré assez de choses pour me faire paroître sçavanl ? Qui se fût imaginé

qu'il eût pu faillir si grossièrement en sa profession, que je pusse remarquer ses fautes?

Il pèche, ce grand docteur, contre les principes des lettres saintes; il est étranger chez les saints Pères; il s'égare dans l'antiquité ecclésiastique ; il me donne mille moyens de le combattre , en des lieux où il devoit avoir tous les avantages de son côté. Or, apparemment il doit encore moins sçavoir la rhétorique que la théologie. Celle-ci est son affaire et sa possession , et je ne sçais comment il s'est trouvé engagé dans l'autre ; il y a été jeté par une tempête; ce lui est une région inconnue.

De cela il est aisé de tirer la conséquence , et de juger de mon adversaire grammairien et orateur, par mon adversaire philosophe et théologien. N'est-ce pas un préjugé pour le bon succès des paroles et du st^le, de voir qu'il réussit si mal, contre la doctrine et contre les choses? N'est-ce pas avoir défendu le tout, que d'avoir défendu cette partie? Et à quoi serviroit la publication de l'examen que j'ai fait de sa chicane, qu'à lasser des esprits qui sont satisfaits et à replaider un procès qu'il a perdu? 11 n'y a pas beaucoup d'apparence qu'il sçache mieux mon art qu'il ne sçait le sien, ni qu'il fasse des objections raisonnables en des matières qui sont à autrui, puisqu'il en fait de si absurdes en celles qui lui

(409) sont propres. Et si un maître d'escrime est battu en sa salle , et de ses fleurets, quel avantage peutil espérer ailleurs, et que doit-il devenir étant hors delà?

Je m'en rapporte aux François et aux Bourguignons, à M. Brun, le Démosthène de Dôle, aussi-bien qu'à monsieur Le Maître , le Cicéron de Paris. Je n'en veux pas moins croire les amis du docteur que les miens. J'en croirois même le docteur, s'il pouvoit obtenir du Ciel un intervalle de lumière , pour voir que souvent il y a grande différence entre un docteur et un animal raisonnable. Nous serions d'accord lui et moi, s'il s'étoit réconcilié avec le bon sens ; mais c'est une querelle qui n'est pas aisée à accommoder.

Achevons donc de dire la vérité, et disons-la avec la confiance qu'elle nous donne, après avoir combattu pour elle. Tout ce qu'il y a de raisonnable sur la terre, tout ce qui sçait parler, tout ce qui sçait lire , s'élèvera contre ce lâche corrupteur des paroles et de l'Écriture. Il sera condamné par tous les hommes du siècle présent ; mais j'espère de plus que difficilement trouverat-il de la faveur chez les hommes de l'âge avenir. Sans doute la postérité me fera raison.

Cette bonne postérité ne sera , ni envieuse, ni

(4ro) partiale; il n'y aura point de faction ni de brigue, pour corrompre son intégrité à mon préjudice. Le moins que j'en doive attendre, c'est qu'elle me mettra au nombre des innocens, qui ont eu des délateurs, et qui ont souffert persécution ; et le plus qu'elle puisse faire pour mes ennemis , ce sera de les ajouter à ces téméraires, qui se sont précipités par vanité et qui ont cherché de la réputation par leur chute. Si le libelle de celui-ci va jusques à elle, elle en jugera d'un esprit désintéressé et libre de passion. Elle ne sera éblouie , ni de l'éclat de ses dorures , ni des promesses de son titre, ni de la qualité de son auteur.

Elle prononcera, mais elle prononcera souverainement, que c'est dans cette satire , où Von voit en même lieu , V audace de l'ignorance et le peu d'adresse de la calomnie j les efforts quelle a faits et l'impuissance quelle a montrée. Que c'est ici où l'on trouve du sérieux à faire rire., de la raillerie à faire pitié., une déplorable dialectique., une plus malheureuse grammaire ., une extrême fbiblesse , soutenue par une extrême présomption. En un mot y que le docteur de Besançon est le vrai homme de qui Pline a dit , qu'il n'est rien de plus superbe , ni tout ensemble de plus misérable ;

HOiMINE NIL SUPERBIUS ESSE, NIL MISERIDS.

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