AU MEME
Celui de qui je vous parlois hier , vivoit sous le règne des Valois, et de plus, il étoit gascon. Par conséquent il ne se peut pas que son lanîjasfe ne se sente des vices de son siècle et de son pays, il faut avouer, avec tout cela, que son âme ttoit éloquente ; qu'elle se faisoit entendre par des expressions courageuses; que, dans vSon sljle, il y a des grâces et des beautés au-dessus de la portée de son siècle.
Je n'en veux pas dire davantage , et je sçais bi^^n que ce seroil une espace de miracle qu'un homme eût pu jjarler purement franrois, dans la barbarie de Qnercy et de Périgord. Un homme qui est assiégé de mauvais exemples , qui est éloigné du secours des bons, pourroit-il être assez fort pour se défendre tout seul contre un peuple tout entier, cortie sa lemme, contre ses paretis, conire ses amis qui sont autant d'ennemis du bon françois? Quelle difficullé seroit-ce
(429) de garder, parmi tant d'embûches et tant de larrons , les saines opinions qu'on auroit apportées de la Cour?
Mais d'ailleurs, lorsque Montaigne écrivoit, la Courétoitanssiindulgenîeq.i'elle est aujourd'hui rigoureuse. Sa délicatesse va jusqu'au dégoût et jusqu'à la maladie. De la plupart des ^iandes qu'elle rejette, on en eût fait des festins sous le règne de Henri III. L'incomparahle Malherbe n'étoit pas encore venu corriger et dégasconner la Cour, comme il disoit , faire des leçons aux princes et aux princesses; dire cela est bon, et cela ne l'est pas. On ne sçavoit point qu'il y eût deux usages , dont l'un s'appelle le beau. Il ne se parloit, ni de Vaugelas, ni d'Académie. Cette compagnie, qui juge souverainement des compositions françoiscs, étoit encore dans l'idée des choses. Ainsi il n'y avoit rien d'assuré ni de résolu en notre langue. Et par toutes ces raisons, il me semble que Montaigne est excusable, s'il n'a pas toujours écrit comme le voudroient nos délicats. De son temps, il n'étoit pas défendu de faillir, et les fautes sont innocentes qui sont plus anciennes que les lois.
Vous avez ici les jugemens d'autrui,et le mien particulier, sur le sujet de Montaigne. Ajoutez y du vôtre ce qu'il vous plaira, et ce que j'aurai sans doute oublié de mettre au premier chapitre ; car
ma mémoire ne m'est plus fidèle comme elle l'étoit autrefois. Surtout, Monsieur, cultivez toujours ces excellentes dispositions qu'a ma chère cousine , votre fille , à l'intelligence des langues et des sciences Elle ne sera ni vaine, ni incommode pour cela; sa modestie et sa discrétion m'en répondent.
(43i ) PORTRAIT OU ÉLOGE
DU