DUC DE GUISE
A PROPOS de la Ligue, dont nous venons de parler, et le duc de Guise dont le monde parlera toujours, il n'y aura point de mal que je vous communique quelques lignes qui en ont été écr> tes, il y a déjà assez long-temps, et que j'ai trouvées depuis peu dans mes magasins.
Les éloges, aussi-bien que les harangues, sont les écueils des historiens modernes. Au lieu de faire de bonnes harangues, ils font d'ordinaire de mauvais sermons; et, dans les éloges, ils déclament au lieu déjuger. Celui du duc de Guise participe des deux genres; il tient de l'historique et de l'oratoire : et avant que de passer outre dans nos matières, vous me ferez l'honneur de me dire, s'il vous plaît, si vous goûtez ces sortes d'éloges ; car il s'en pourra trouver d'autres dans mes magasins.
La France étoit folle de cet homme-là; car c'est trop peu de dire amoureuse. Il ne faut pas s'é-
tonner si elle s'éloigna de son devoir, comme elle fit. Une telle passion alloit bien près de l'idolâtrie : il y avoit des gens qui l'invoquoient dans leurs prières; d'autres mettoient sa taille-douce dans leurs heures. Pour son porlrait, il étoit partout; quelques-uns couroient après lui dans les rues, pour faire toucher leur chapelet à son manteau, et un jour qu'il revcnoit d'un voyage de Champagne, entrant à Paris par la porte Saint- Antoine, non-seulement on lui cria : Vive Guise l mais plusieurs personnes lui chantèrent : Hosannajilio David.
On a vu des assemblées, qui n'étoient pas petites, se rendre en un instant à sa bonne mine. Il n'y avoit point de cœur qui pût tenir contre ce visage ; il pcrsuadoit avant que d'ouvrir la bouche ; il étoit impossible de lui vouloir mal en sa présence.
Le premier regard qu'il jetoit sur ses ennemis ôtoit d'abord de leur esprit toute l'aigreur qu'ils avoient portée contre lui, et faisoit une telle émotion en leur sang, et un si étrange changement en leurs humeurs, qu'après cela ils avoient besoin de s'exciter long-temps eux-mêmes, pour reprendre la Laine qu'ils n'avoient plus. De sorte que ce que j'ai ouï dire à un courtisan de ce règne là ne me semble pas mal dit :
que les huguenots étoient de la Ligue quand ils res^ardoient le duc de Guise.
Je laisse à l'histoire à compter les choses qu'il a faites, et à porter même sa curiosité sur celles qu'il a pensées. Je ne me hasarde point de déchiffrer ces énigmes de la Cour, et ne suis pas spéculatif jusque-là. Il me suffit de croire, sans deviner, qu'il falloit bien que ce fut un homme fort extraordinaire , puisque son seul nom , après sa mort, a été capable de continuer la guerre à deux puissans rois, et que le premier capitaine de l'Europe, le second fondateur de cet Etat, Henri le Grand, de glorieuse mémoire, n'a pris des villes, ni n'a gagné des batailles, que pour faire perdre le crédit à un homme qui n'étoit plus.
Je ne veux pas oublier un mot que vous ne serez pas fâché de sçavoir; il est détaché de l'éloge , et on l'attribue à madame la maréchale de Retz. Ils avaient si bonne mine ^ disoit-elle, ces princes Lorrains^ qu'auprès d'eux les autres princes paroissoient peuple. Cette façon de parler est un peu hardie , et un grammairien scrupuleux diroit , paroissoient bourgeois ; mais la Cour est au-dessus de l'école, et ne reconnoît point, non plus que l'Église, la jurisdiction de la grammaire.
QUE LES DONS DU CORPS ET DE L ESPRIT ISE SONT, NI DE LA PUISSA-NCE, NI DE LA JURISDICTION DE LA FORTUNE,
En continuant (le vous entretenir de mes vieilles nouveautés , en voici une qui ne sera peut-être pas indigne de votre curiosité; et je serai bien aise si elle en demeure satisfaite. Ce qui vous fut dit hier, après la lecture du second discours d'Aristippe , ne me semble pas mal plaisant : que le temps n'avoit pas rendu sage la fortune; que c'étoit une folle incorrigible, et que les dernières de ses folies étoient toujours les plus grandes et les plus considérables.
Pour confirmer ce qui vous fut dit, nous ne manquerions pas d'exemples si nous en cherchions. Toute la terre en est pleine, parce que cette folle se trouve partout, et qu'il n'y a point d'endroit où elle rie règne. Mais, sans descendre de la thèse à l'hypotliese, méprisons aujourd'hui, en ce petit coin du mond . celle qui règne de tous côtés. Vengeons-nous de la fortune, nous «autres malheureux, à tout le moins par ce petit
îïiot de vérité, et disons d'abord, pour fondement de ce que nous dirons ensuite, que quelque peu borné que soit son pouvoir, que quelque vaste que soit son empire, nous devons avoir cette consolation, qu'il y a beaucoup de choses qui lui sont impossibles, et beaucoup d'autres qui ne sont pas de sa jurisdiction.
La fortune peut tirer un faquin de la cuisine, ou de l'écurie, pour le loger dans le plus bel appartement du palais; elle peut mettre une couronne sur la tète d'un esclave ; elle peut faire triompher les méchans de l'innocence des gens de bien; elle peut quantité de semblables choses, €t tout cela se voit dans les histoires passées ; iTiais avec toute sa puissance, elle n'a pu, ni ne pourra jamais embellir un laid , et refaire un visage qui fait peur, apprivoiser un brutal et polir la rudesse de ses mœurs, donner de l'esprit à un sot , ni faire d'un poltron un vaillant homme.
Voilà des choses qui sont impossibles à la fortune; en voici qui sont hors de sa jurisdiction. Elle peut ôter le bien, les dignités et la vie; mais elle ne sçauroit ôter la réputation , l'honneur, ni la gloire. Elle ne sçauroit imposer silence à la voix publique, qui a toujours justifié les innocens opprimés, ni empêcher que la vertu qu'elle persécute ne soit estimée , et que ceux qu'elle aime ne soient haïs.
En dépit de la fortune, Pasquin se moque de l'indigne, et le poursuit par ses rimes, bonnes ou mauvaises. Elle a beau mettre des barrières, et poser des corps - de - garde devant la porte du palais qu'elle a bâti à l'esclave qu'elle a couronné, la Vérité force tout cela pour aller découvrir, dans le cabinet, ses inclinations serviles, elles venir exposer à la vue du monde. Quoiqu'il soit redoutable, il ne laisse pas d'être ridicule. On tremble devant lui, et on lui fera la moue quand il aura tourné le dos; on lui reprochera toujours la misère de sa première condition et les ordures de sa naissance ; on oppovsera toujours son ancien collier, à sa nouvelle couronne. La fortune ne sçauroit obtenir grâce pour lui, ni des orateurs, ni des poètes, ni du peuple, etc.
La comparaison des reines hypocondriaques , qui ont eu de l'amour pour un nain et pour un Maure , est assez heureusement conçue ; mais elle n'est pas telle que s'imagine M. Mainard, qui la préfère à toutes nos autres comparaisons. Quoi qu'il en soit, elle est mienne, et je ne la veux pas désavouer; mais elle n'est pas ma grande, ni mon unique inclination. Le philosophe Epictète,dans ses réponses à l'empereur Adrien, avoit dit auparavant, que la Fortune éloit une femme de bonne maison, qui se prostituoit à des valets.
( 437 ) Quelques-uns appellent cela des jeux de la Fortune. Epictète, plus sévère qu'eux, dit que ce sont des péchés et des débauches de la Fortune. Le bonhomme Heiiisius, pour le distinguer du jeune, parlant d'elle en quelques-unes de ses Oraisons, s'est servi du mot de nierctricula.
Après cela, qu'on trouve étrange que Cléopâtre soit appelée par un ancien poète,
.... Incesti meretrix regina Canopi.
La Fortune, que Heinsius traite de femme de mauvaise vie, est bien plus grande dame que Cléopâtre; elle est bien plus véritablement, la reine des rois que n'étoit cette superbe Egyptienne, qui prenoit une si insolente qualité, et la mettoit dans ses titres, dil consentement de Marc-Antoine. C'étoit, à mon avis, pour disputer de la grandeur avec le roi de Perse, qui se faisoit appeler le roi des rois , aussi-bien que le géant des géans, et le frère du soleil et de la lune.
Quand il vous plaira, je vous ferai voir cette vanité de Cléopâtre, dans une vieille inscription trouvée en Levant, et alléguée par Leunclaïus, sur l'histoire d'Auguste. Mais il faut sçavoir finir, et se garder d'être importun , à force d'être obéissant.