GÉNÉRAL DES ARMÉES DU ROI EN ITALIE
ONSEIGKEUR ,
Quoique je sois le plus inutile serviteur que vous ayez , et que de vous le dire ce ne soit point une nouvelle qui mérite de passer les Alpes; néanmoins , puisque le zèle donne du courage à l'impuissance et de la valeur aux choses viles , je me hasarde encore de parler à vous, et de vous faire souvenir d'une vieille passion que je conserve toujours en mon âme , et qui vous a toujours pour objet.
Autant qu'il y a d'hommes dans le monde , autant à présent , ou peu s'en faut , il y a de spectateurs qui vous considèrent. Au moins , Monseigneur, êtes- vous regardé de tous les yeux du monde chrétien ; et si c'est apparemment en.
( 470 ) Italie , où le commun ennemi va faire ses grands et ses extrêmes efforts , vous ne douiez pas que vous n'ayez entre vos mains les espérances de plusieurs princes et le destin d'une infinité de peuples.
Je suis attentif, aussi-bien qu'eux , à la conclusion de cette fatale année , et nous tournons nos vœux et nos souhaits du même côté. Mais de vous souhaiter autre chose que des forces, qui soient proportionnées à la puissance qui vous attaque , ce seroit ignorer que la natine et Fart vous ont donné tout le reste , et qu'ayant heureusement ajouté l'exercice à l'intelligence, rien ne sçauroit manquer à la perfection de votre travail, si vous ne manquez d'instrumens pour y employer.
Ce sont. Monseigneur , des moyens humains qui sont entièrement nécessaires aux entreprises humaines, et desquels les seuls faiseurs de miracles se peuvent passer. Sans ces moyens , la valeur débile et impuissante commence seulement les sièges et menace les ennemis. Sans eux on peut faire des duels , mais non pas des guerres; et avec eux vous en pouvez achever une, dont le succès étonnera la postérité et assurera le repos de notre siècle.
Cela encore ne suffit pas , et j'oubliois un mot qu'il faut ajouter : outre que l'argent , les offi-
( 471 ) ciers, les soldats et les canons ont leur part en ces choses éclatantes et publiques, il est nécessaire, Monseigneur, que la fortune s'en mêle, qui estune puissante cause, mais une causeétrangère , absolument libre , tout-à-fait indépendante , et dont les effets sont tellement séparés de l'homme, que souvent il n'y contribue pas même sa présence et son témoignage. S'il n'y a pas moyen d'être aimé et favorisé d'elle, il laut pour le moins n'en être pas haï ni persécuté.
De toutes ces pièces jointes ensemble se forme la haute réputation et naissent les grands événemens. T^es actions qui font le plus de bruit dans l'histoire , ont eu besoin de toutes ces aides pour être conduites à leur fin ; et si le ciel et la terre ne les refusent à vos armes , vous aurez un jour rang parmi les pères de la patrie , les libérateurs des nations, les vengeurs des princesses opprimées e t des princes orphelins. Une vertu semblable à la leur , et secondée de la même sorte, produira de semblables actions. La France les appellera sa gloire, et l'ItaHe son salut. La renommée les chantera, et moi, Monseigneur , je les écrirai.
Trouvez bon cependant, s'il vous plaît, que je vous regarde aujourd'hui par un endroit moins exposé à la vue du monde , et que remettant à une autre fois ces actions pleines de lumière ,
( 47^ ) j'en considère une, plus obscure à la vérité, mais que vous venez de faire sans le secours de personne, et qui, étant le pur ouvrage de votre raison , ne sçauroit être attribuée à votre fortune. C'a été au contraire cette infidèle fortune, à laquelle il a fallu tenir tète , et qui , ayant choisi dedans et dehors le royaume les malheurs qui vous dévoient être les plus sensibles, vous a fourni matière d'affliction pour plusieurs années, mais n'a pu vous faire perdre une heure de ce que vous devez à votre charge.
L'armée n'en a pas marché plus lentement , ni plus en désordre ; les ordres de la guerre n'en ont été baillés ni moins bien , ni moins à temps. On n'a point remarqué d'intervalle , dont le parti contraire eût pu profiter, quand il eût été averti de tout. Un feu égal a toujours donné chaleur aux affaires, et les mêmes yeux au même instant se sont acquittés d'un devoir par leurs larmes , et des autres par leur vigilance.
De cette sorte, Monseigneur , les sages vaillans supportent les pertes, et le deuil qu'ils prennent est funeste quelquefois à l'ennemi. Ils piquent et animent leur propre douleur contre la résistance qui leur est faite , et ne permettent pas qu'une passion lâche et paresseuse , comme la tristesse, gagne quelque chose sur la vigueur et sur l'activité de leur âme.
Les maux domestiques peuvent être insupportables à celui qui est tout enfermé en soi-même , et qui ne connoît point d'autre monde que sa maison ; mais de-là il s'ensuit qu'ils doivent toucher moins vivement celui qui s'épand en beaucoup d'endroits, et qui donne au public ses premières et ses plus importantes pensées. Vous êtes, Monseigneur, en cet état-là. Il n'y a plus pour vous d'intérêt particulier, plus de considération de famille, plus d'infirmité dénature. L'amour de la patrie ne veut pas des hommes partagés ; elle demande les âmes tout entières , aujourd'hui principalement qu'une petite distraction pourroit reculer une grande affaire, et que les besoins de l'Etat sont sipressans, qu'on le dessert pour peu qu'on s'amuse en le servant.
Mais quand il y auroit du temps pour tout. ; quand il faudroit que cette affection principale laissât quelque place au-dessous d'elle aux affections inférieures, vous avez bien montré que vous sçaviez les empêcher de rompre leur rang, et de donner de la peine à la raison. Vous içavez les tenir , Monseigneur, où elles peuvent demeurer sans incommoder la souveraine partie de l'âme , cette partie d'où sortent les conseils et les entreprises ; qui délibère , qui ordonne et qui conduit.
Une si haute religion doit être pure de toutes
( 474 ) les vapeurs du bas monde, et jouir d'une J3erpétuelle sérénité. Le trouble et le désordre sont pour les moyennes élévations et pour les bommes ordinaires; mais quelle apparence de voir des brouillards et de la pkiie au-dessus des nues ? devoir des liéros cachés dans la foule du menu peuple , des héros infirmes et misérables , qui crient encore à présent et se tourmentent d.ins les tragédies d'Euripide et de Sophocle ; qui remplissent les théâtres de leurs longs et importuns gémissemens ; qui, ayant eu plus de fougue que de fermeté, sont tombés en des foiblesses qui ont déshonoré leur affliction ? Ils énervoient et efféminoient la douleur , au lieu de l'aguerrir , et d'en tirer du service, comme vous faites en cette occasion : Et par-là , jMonseigneur , vous faites bien voir la différence qu'il y a entre la vertu sauvage , et la vertu cultivée ; entre les forces aveugles de la nature , et l'adresse avisée de la bonne institution.
Il n'est pas certes peu utile, pour la campagne même et pour les armées , d'avoir fréquenté le lycée ou l'académie ; d'étudier quelquefois sa vie et de méditer ses ^vclions ; d'apprendre à tempérer le feu par le flegme , et l'impétuosité par la discipline. Il est nécessaire , si on veut aller plus loin que la vertu de son siècle, de travailler
(475) d'après les idées rares et parfaites, de se former sur les grands et anciens originaux.
C'est ce que vous pratiquez , Monseigneur , admirablement. La connoissance des choses passées, que vous vous êtes acquise, n'est pas une spéculation creuse qui vous a rempli l'esprit de vaines images. Vous n'avez pas fait de longues et de fréquentes courses dans l'antiquité , pour n'en rapporter que les noms des consuls et des empereurs, et la façon de leurs robes et de leurs couronnes. Votre dessein n'a pas été d'enrichir votre mémoire en ce pays-là ; vous y avez voulu mûrir votre coeur; et ce n'est pas pour alléguer seulement de beaux exemples , que vous vous souvenez de ce Romain, qui, étant entré au sénat le jour de la mort de son fils unique, dit : « qu'il » sçavoit bien que la plupart des affligés ne pou- » voient souffrir ni la lumière du jour, ni la pré- » sence des hommes ; qu'en cela il ne vouloit » point les accuser de foiblesse , mais que pour » lui , il cherchoit de fortes consolations entre » les bras et dans le sein de la république.»
Je n'ai garde , JMonseigneur , de vous proposer cette sorte de consolation , comme une chose qui vous soit nouvelle , et beaucoup moins de me mêler de faire moi-même le consolateur. Je ne présume pas assez d'un art mal appris , et sçais trop le respect que je dois à une sagesse confir-
(^476 ) mée; mais véritablement j'ai pensé qiie je pouvois vous remettre devant les yeux ce que vous avez lu autrefois de votre vertu en la personne d'un autre ; et j'ai pensé encore que vous ne pouviez trouver mauvais qu'on eût dit de vous par avance, en la langue de la majesté et de l'empire : Hune cusuiii neque ut plurique fortium virorwn^ ambitio.se ; neque per lamenta ac mœrorem , muliebfiter tulit ; sed in luctu bellwn inter remédia erat.
Voilà, Monseigneur, comme se purgeoient les Romains , quand ils avoient quelque déplaisir qui leur pesoit sur le coeur ; voilà leurs remèdes contre la tristesse, qui sont efficaces et puissans, qui étoient propres à leur ferme et robuste constitution. Les Grecs en ont cherché de plus délicats et de pkis subtils; et, sans parler de la musique et des vers , qu'ils ont souvent employés avec succès en pareilles maladies de l'âme, il y avoit parmi eux de pleines boutiques de persuasion; il y avoit à Athènes des magasins de philosophie et de rhétorique, c'est-à-dire de bon sens, rafiné et doré par le discours.
Les Barbares ont aussi voulu se consoler; mais étant plus faits de corps que d'esprit , leurs con-r solutions ont été plus matérielles et plus grossières. Après avoir hurlé long-temps, et s'élre arraciié les cheveux et déchiré le visage , se lassant
(477 ) enfin de l'affliction , ils se sont avisés de la noyer dans le vin , et de choisir la bonne chère pour le dernier charme de la mauvaise fortune. C'étoit en effet une espèce de charme et de sortilège, qui couvroit un mal par un autre , et ajoutoit la perte de la raison à celle du frère ou de l'ami.
Toutefois , vous m'avouerez , Monseigneur , qu'il y avoit encore plus d'innocence en ce remède barbare, qu'en celui que pratiqua l'ennemi et le victorieux des Barbares. Cet homme, qui vouloit traiter d'égal avec Dieu , et ne pouvoit reconnoître de supérieur en ce monde ni en l'autre, se figurant que le Ciel étoit auteur d'une perte qu'il avoit faite , se résolut d'en tirer raison. Il offensa pour cet effet toute la religion de son pays; il dit des injures à toutes les divinités de ce temps-là, et fit renverser leurs autels et leurs simulacres ; mais il s'en prit particulièrement à Esculape , comme à l'inventeur de la médecine;, et commanda qu'on mît le feu à son temple , parce qu'il avoit laissé mourir la personne qui lui étoit chère. Il s'imagina , ce prince superbe , que sa douleur trouveroit quelque satisfaction en une si extraordinaire vengeance , et qu'Alexandre se devoit consoler de cette façon.
Vous et les Romains l'entendez bien mieux ; et lui-même connut bientôt qu'il n'y avoit rien à gagner contre le Ciel ; car, après toutes ces extra-
(47») vagantes consolations, il revint à votre remède, Monseigneur , et s'en alla à la guerre contre lesCosseïens, qui fut appelée le sacrifice des funérailles d'Ephestion. jMais il n'essaya qu'à l'extrémité ce que vous avez éprouvé d'abord; et son chagrin ne se mit aux termes de la raison , qu'après avoir fait plusieurs folies.
Il faut donc dire, à sa honte et à votre gloire , que vous n'attendez pas , comme lui , le bienfait dutemps,etla fin ou la diminution d'un accès, dont le commencement se peut empêcher. Il faut dire que vous êtes sage du premier coup, et sans tant marchander à l'entour de la vertu; que jajnais homme n'a moins délibéré que vous à se bien résoudre , ni n'a sçu mieux user des maux qui arrivent en cette vie. Il faut à l'avenir vous alléguer aux héros qui voudront languir dans l'affliction, ou la porter hors des bornes de la bienséance , afin qu'ils vo\ ent que quelqu'un a pu agir en souffrant et a souffert avec dignité. Il faut conclure , par votre exemple , qu'd n'est rien de si souverain contre les passions molles et oisives , que l'exercice des vertus viriles et laborieuses ; et que les personnes bien occupées n'ont loisir , ni d'être malades, ni d'être tristes , ni de faire des plaintes , ni d'écouter des consolateurs.
Que la fortune, Monseigneur; se rende encore
( 479 ) plus ingénieuse et plus sçavante qu'elle n'est à faire du mal , afin de vous rendre malheureux, elle se retirera avec déshonneur de devant votre vertu , et ne forcera point les retranchemens où vous l'avez mise. Qu'elle vous apporte tous les jours une mauvaise nouvelle, elle vous trouvera toujours prêt à vous consoler dans une bonne action. Qu'elle heurte votre vaisseau par tous les endroits , et le couvre de toutes les vagues , elle ne vous empêchera pas de tenir pour cela le gouvernail droit.
Je parle hardiment d'une âme dont je connois, il y a long-temps, la solidité. L'obstination de cette violente fortune, qui ébranleroit la constance d'un vieux Romain , se brisera sans doute contre la vôtre. Mille malices de sa façon ne seront pas capables d'élever en votre esprit un mouvement d'impatience , ou un commencement de murmure. Qu'a-t-el!e gagné jusques à présent ? Elle ne sçaiu^oit vous reprocher , Monseigneur , le moindre péché d'omission , soit contre la patrie , soit contre la parenté. Et quelque dangereux choix qu'elle semble vous présenter , en vous montrant d'un coté , un père qui vous envoie des soupirs , et de l'autre, un roi qui vous fait des commandemens , je la défie de me dire ce que vous oubliez en cette rencontre , pour vous acquitter de l'une et de l'autre obligation ;
pour satisfaire à la première et à la seconde piété, que la nature exige de vous.
Vous serez donc tous deux, si elle ne cesse, un continuel spectacle à toute la terre ; et on ne vous regardera pas moins sur le théâtre , vous et la fortune , que vous et les Espagnols. Elle suivra sa coutume, Monseigneur, et vous la vôtre ; elle fera ses désordres ordinaires , et vous ferez votre devoir comme auparavant.
rilf Dr TO»IE SECOND ET DERNIER.
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