‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 47 sur 48 · QUIL Y A DES GENS NATURELLEMENT SÇAVANS · texte numérisé non relu

QUIL Y A DES GENS NATURELLEMENT SÇAVANS

A M. DE LA THIBAUDIERE.

Wen déj3laise à l'Université, il y a une logique naturelle el des sages ignorans. Nous en sommes demeurés d'accord, et la dispute doit cesser où se trouve l'expérience. En tout pays il y a des docteurs en langue vulgaire. La raison peut faire toute seule de grandes choses, sans l'assistance de l'art et de la science. Vous sçavez le nom que les Grecs ont fait pour signifier ceux qui se sont enseignés eux-mêmes , et qui ont été tout ensemble leurs maîtres et leurs disciples.

Les Turcs sont plaisans, quand ils disent des Tartares, que les autres peuples lisent les livres , mais que les Tartares les ont mangés; qu'ils ont leur doctrine dans l'estomac et dans les entrailles , et que nous avons la nôtre sur le bord des lèvres.

L'ambassadeur Busbequius m'a appris ce que je vous dis, et, à dire vrai, Monsieur, c'est une excellente chose que d'être bien né. L'heureuse naissance fait presque tout, et je soutiens qu'un

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grand orateur est plus obligé à sa mère qu'à ses maîtres et à ses études , je dis de son éloquence et de la noblesse de son style. Il y a des terres extrêmement fertiles qui ne sont cultivées que par le Ciel; la main des liommes n'y touche jamais. Où se trouve cette abondance? Qn'a-t-on que faire de l'agriculture? Où l'on donne le bien pour rien, à quoi bon travailler pour l'acquérir? La libéralité de la nature enrichit bien plus que le ménage des hommes.

Je pourrois vous fournir plusieurs exemples de gens de ma connoissance , qui ne sçavent pas un mot de grec ni de latin; qui n'ont étudié ni en rhétorique, ni en logique, et qui font néanmoins des pièces où nous remarquons toutes les règles de l'oraison et du raisonnement. JNIais je me contenterai de vous en alléguer un seul , et encore ne veux-je pas vous le nommer, qui brille entre les autres, comme le soleil entre les astres; pour parler Horace. En voilà assez pour vous le faire connoître; j'en reçois très-souvent des choses qu'il n'a point imitées, qui sont purement siennes, et que vous jugerez, comme moi, dans la dernière perfection de bonté et d'ajustement, quand je vous les aurai communiquées.

Son sens naturel est si fin et si assuré, que quelqu'un lui ayant montré l'autre jour la traduction d'une oraison de Cicéron, il reconnut

que le Iradiicteur s'étoit mépris en un endroit qu'il trouva plus lâche que les autres. On lui allégua la supériorité que la langue latine avoit sur la nôtre, et qu'il étoit impossible d'y rendre élégance pour élégance ; mais cela ne le satisfit point. Il soutint que le passage de Cicéron devoit être conçu de telle manière, et qu'd étoit impossible, par ce qu'il voyoit devant et après, que ce grand personnage eût affoibli sa pensée de la sorte qu'elle lui paroissoit. Le livre fut apporté, et on demeura d'accord que M.*"* avoit raison. Ainsi , vous voyez qu'il y a une logique naturelle, et des docteurs sans avoir étudié.

Puisque nous sommes sur cette matière, je suis d'avis d'y faire entrer l'histoire de Saintonge, que vous me disiez dernièrement n'avoir pas bien expliquée à votre voisin ; car il me semble qu'elle y viendra assez bien. N'en doutez pas, sur ma parole, ni l'un, ni l'autre. Il n'est rien de plus assuré que ce qui se passa -ii Xaintes , entre le philosophe Pitard et le poète Théophile. J'en ai ouï faire le conte plus d'une fois à M. le duc de la Rochefoucauld, qui étoit présent à la conférence. Le philosophe, ennuyé des équivoques et des méprises du poète, et ne voulant plus entrer en raison avec lui: Monsieur Théophile, lui dit-il , il me semble que vous avez beaucoup d'esprit; mais il est dommage que vous ne sça-

chiez rien. Théophile ne fut point surpris , et lui répondit sur-le-champ : j'avoue ce que vous dites, Monsieur Pitard , et ne trouve point mauvaise voîre liberté ; permettez-moi de vous dire seulement, avec la même liberté, qu'il me semble qi e vous sçavez tout, mais qu'il est dommage que vous n'ayez point d'esprit.

La témérité de la riposte du poète fit que les rieurs furent de son côté. Pitard en rit comme les antres, et il n'y avoit autre chose à faire. S'il n'eût eu de l'esprit, il se fût mis en colère, et l'ignorance eût décontenancé la philosophie.

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