DISCOURS PREMIER
L)a.ns le cabinet, où nous ouïmes Socrate la première /ois, il y avoit un tableau de la Nativité de Notre-Seigneur, qui lui donna lieu de nous faire ce discours.
Il seroit difficile de regarder une si sainte peinture, sans être surpris de quelque pensée de piété. Mais faisons davantage en cette surprise; rendons-nous volontairement et de bonne foi à la pensée qui nous a surpris : suivons-la, quand elle nous meneroit plus loin que nous n'avions résolu d'aller aujourd'hui.
Une étable , une crèche, un bœuf et un âne. Quel palais, bon Dieu, et quel équipage! Cela ne s'appelle pas naître dans la pourpre, et. il n'y a rien ici qui sente la grandeur de l'empire de
Constantinople. Ces princes, qu'on nommoit Porphjrogénètes ^ celui qui fut roi avant que d'être homme, le ventre de la reine sa mère ayant été couronné par les suffrages des ordres de son royaume, les Ptolomées, les Alexandres et les Césars, faisoient bien plus de bruit en venant au monde. De l'autre côté , il y a eu des princes qui ont été exposés ; il y a eu des conquérans qui ont été nourris et élevés par des bét€S. Il y a une foroc retenue et dissimulée; la vertu est quelquefois en repos ; la grandeur est quelquefois à l'étroit; la pompe n'accompagne pas toujours la j[)uissancc.
Ne soyons point honteux de l'objet de notre adoration : nous adorons un enfant ; m^iis cet enfant est plus ancien que le temps. Tl se trouva à la naissance des choses : il eut part à la structure de l'univers; et rien ne fut fait sans lui, depuis le premier trait de l'ébaucliement d'un si grand dessein, jusqu'à la dernière pièce de sa fabrique.
Cet enfant fit taire les oracles avant qu'il commençât à parler. H ferma la bouche aux démons, étant encore entre les bras de sa mère. Son berceau a été fatal aux itemples et^ hux autels, a ébranlé les fondcmens de l'idolâtrie, a renversé le trône duptince d^ ce monde. Cet homme promis à la nature, demandé par les prophètes, attendu des nations, cet homme, enfin , descendu
(3) du ciel, a chassé, a exterminé les dieux de la terre.
Quelle entreprise à cet homme enfant, à cet homme nu , d'avoir attaqué un monde qui s'étoit fortifié plus de trois mille ans contre la puissance de la vérité ! Il est pourtant venu à bout de son entreprise, sans armes, sans machines, sans violence. Et qu'est-ce, à votre avis, d'avoir amolli d'abord et par sa seule présence un si opiniâtre endurcissement , d'avoir arraché des erreurs confirmées par la vieillesse ; qui avoient pris racine dans les esprits, qui s'étoient naturalisées avec eux? Qu'est-ce que d'avoir délivré ces pauvres esprits d'une infinité de monstres qui les ravageoient ? Monstres de différentes espèces et sous différentes formes; monstres agréables ou désagréables aux yeux, selon l'humeur de la superstition, qui les embellissoit ou les barbouilloit à sa fantaisie. Les uns se faisoient aimer, les autres se faisoient craindre; les uns demandoient des sacrifices cruels, et étoient altérés de sanff humain; les autres avoient des appétits moins sauvages et moins déréglés, et se contentoient du sang des bétes. *
L'homme que nous adorons a nétoyé la terre de cette multitude de monstres que les hommes adoroient. Mais il n'en est pas demeuré là.
Il ne s'est pas contenté de ruiner l'idolâtrie
et d'imposer silence aux démons, il a de plus confondu la sagesse humaine; il a ôté la parole aux philosophes. Leurs sectes ont fait place à son Éghse, et leurs dogmes à ses commandemens; toute l'éloquence d'Athènes lui a cédé. C'est lui qui a humilié l'orgueil du Portique; qui a décrédité le Lycée et les autres écoles de Grèce. Il a fait voir qu'il y avoit de l'imposture partout , qu'il y avoit des fables dans la philosophie, et que les philosophes n'étoient pas moins extravagans que les poètes ; mais que leur extravagance éioit plus grave et plus composée. Il a fait avouer aux spéculatifs, qu'ils avoient rêvé lorsqu'ils avoient voulu méditer. Il leur a montré que de cent cinquante et tant d'opinions, qui visoient au souverain bien , il n'y en avoit pas une qui eût touché au but : vous pouvez voir et compter ces opinions, dans les livres de la cité de Dieu de saint Augustin. Jésus-Christ a ainsi traité les sages du monde : de cette sorte il a pacifié leurs querelles et leurs guerres. En les réfutant tous, il les a tous accordés.
Avant lui on se doutoit bien de quelque chose. On donnoit de légères atteintes à la vérité ; on avoit quelques soupçons et quelques conjectures de ce qui est. Mais les plus intelligens étoient les plus retenus el les plus timides à se faire entendre; ils n'osoient se déclarer sur quoi que ce
( 5) soit; ils ne parloient qu'en tremblant et en hésitant, des affaires de l'autre vie; ils consultoient et délibéroient toujours, sans jamais se résoudre ni prendre parti.
Je ne m'en étonne pas néanmoins; car comment eussent-ils pu trouver la vérité qu'ils cherchoient, puisqu'elle n'étoit pas encore née? Il falloit que la vérité se fît chair, afin de se rendre sensible, afin de devenir familière aux hommes, afin de se faire voir et toucher.
Cette vérité n'est autre que Je'sus-Christ : et c'est ce Jésus-Christ qui a fait cesser les doutes et les irrésolutions de l'académie, qui a même assuré lo pyrrhonisme. Il est venu arrêter les pensées vagues de l'esprit humain, et fixer ses raisonnemensen l'air. Après plusieurs siècles d'agitation et de trouble, il est venu faire prendre terre à la philosophie, et donner des ancres et des ports à une mer qui n'avoit ni fond ni rive.
Par son moyen, nous sçavons ce qu'Aristote, ce que le maître d'Aristote, ce que les disciples d'Aristote ont ignoré. Ils avoient les yeux bons, mais ils cheminoient de nuit, et la subtilité de leur vue n'étoit point comparable à la pureté de notre lumière. Assidus, mais malheureux courtisans de la nature, ils ont vieilli dans la bassecour; et nous, favoris de Dieu, quoique indigues
(6) fiavoris, dès le premier jour nous avons été reçus dans le cabinet.
Ou le monde est éternel, ou il a eu commencement; ou Vâme de V homme meurt cu^ec le corps ^ ou ûy a une seconde vie pour elle y après celle-ci. Voilà toute la satisfaction que vous donneront les sçavans de Grèce et les habiles de Rome. Ne leur en demandez pas davantage. L'inconstance de leur esprit, l'incertitude de leurs opinions est une chose à faire pitié. Ils ne vous paieront que d'ambiguités et que d'équivoques; ils ne vous conseilleront que de suspendre votre jugement, que de retenir votre détermination , que de balancer entre cela est, et cela n'est pas.
Le seul Jésus-Christ a pouvoir de conclure et de prononcer, et sa seule doctrine nous peut mettre l'esprit en repos. Elle définit, elle décide, elle juge souverainement; elle tranche les difficultés; elle coupe les nœuds, et ne s'amuse pas à les démêler; elle nous assure en termes formels, que les choses visibles ont commencé , et que les sui)stances spirituelles ne finiront pomt.
Depuis la publication de cette doctrine, nous disons hautement et affirmativement que le monde ne s'est pas bâti soi-même, mais qu'il y a je ne srais quoi de plus vieux et de plus ancien qui a travaillé à ime si admirable architecture. Nous disons que le soleil n'est pas la source,
( 7 ) mais le réservoir de la lumière ; qu'il a été allumé avant que de luire; que les astres ont été faits par une main qui en pourroit faire de plus beaux.
Nous disons que Tâme de l'homme est un feu inextinguible et perpétuel; qu'elle est originaire du ciel; que c'est une partie de Dieu même, et par conséquent qu'il y a bien plus d'apparence qu'elle se ressente de la noblesse de sa race que de la contagion de sa demeure; qu'il est bien plus à croire qu'elle dure, pour se réunir à son principe , pour acquérir la perfection de son être , pour devenir raison toute pure , qu'il n'est à croire qu'elle finisse , pour tenir compagnie à la matière, pour s'éloigner de sa véritable fin, pour courir la fortune de ce qui est son contraire plutôt que son associé.
La même doctrine nous découvre les autres secrets du ciel, avec la même certitude ; mais ce sont les secrets importans et qui contribuent à notre salut, et non pas les secrets inutiles, et qui ne font que donner de l'exercice à notre curio- • site. Celte doctrine nous enseigne tout ce qu'il est nécessaire que nous apprenions.