DISCOURS DEUXIEME
Aïs votre voisin le délicat voiidroit que celle doctrine eût été débitée avec plus de grâce, et que l'Évangile fut plus fleuri et plus attrayant. INous lui ferons raison là-dessus une autre fois, et peut-être con» enterons-nous sa délicatesse. Cepend<^nt,!me dit-il, je m'adresse à vous, qui ne nianquez pas de fleurs et d'atlraits, de couleurs et d'oniemens, et qui néanmoins n'estimez pas ces bagalelles plus qu'elles ne valent. Vous plaidâtes il y a quelques années , pour l'autorité, contre réloquence\ et si ma mémoire ne me trompe, il me semble que vous gagnâtes la cause de V autorité. J'ai vu un grand commentaire sur le Quirites de Jules César; ne verrai-je point une petite réflexion sur Y Ego sum de Jésus-Christ? Cet admirable Ego sum , que nous ouïmes
(9) chanter à la Passion il y a quinze jours, est rapporté clans l'évangile de saint Jean, et commence le premier acte de la tragédie de Notre-Seigneur. Ces trois syllabes, sorties de sa bouche, épouvantèrent ses ennemis, mirent en désordre des auditeurs qui étoient en armes, firent tomber à la renverse une compagnie de gens de pied : et je ne doute point que cette chute n'eût été mortelle à ceux qui tombèrent, si la même force qui les abbattit ne les eût aidés à se relever.
On parle des éclairs et des tonnerres d'un homme d'Athènes, qui mèloit le ciel avec la terre, sur la tribune aux harangues. Mais outre que c'étoient des orages en peinture, et qui ne faisoient tomber personne, considérez, s'il vous plaît, de quelle sorte il les excitoit. C'étoit en criant à pleine léte, en se tourmentant et en s'agitant comme une personne possédée, en faisant mille grimaces de son visage, et mille tours de souplesse de son corps. Il employoit pour cela les fréquentes exclamations , les enthimèmes en foule, les paroles qui faisoient le plus de bruit, les plus vives et les plus violentes figures. Et tout cela néanmoins n'étoit cause d'aucun mouvement forcé, en la posture des assistans, d'un seul faux pas au plus foible de la compagnie. Toute cette violence n'eût pas été capable de remuer une paille, ni de donner le branle aux feuilles d'un arbre.
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Comment est-ce donc que \'Ego sum de Jésus- Clirisl, sorti tie sa bouche sans effort, sans qn'il élève seulement le ton de sa voix, porte par terre des liommes fermes et vigoureux , met à ses pieds une troupe de soldats qui étoient venus se saisir de lui? Il n'est rien en apparence de si doux et de si tranquille que cet Ego sum. Deux paroles le comj)osent, paroles courtes, simples et vulgaires, qui n'ont rien d'éclatant et de figuré, rien qui étonne et qui menace les gens, rien qui présage et qui signifie le coup qu'elles vont frapj)er.
C'est-à-dire qu'il faut que ces deux paroles ne soient que la couverture et que l'enveloppe de quelque chose d'extraordinaire qui est caché dessous. Il faut sans doute que ce soit une étincelle tombée du plus haut des cieux , un rayon de véritable divinité qui se mêle dans ces deux paroles, qui leur communique une vertu étrangère, et qu'elles n'avoient pas naturellement. Ces paroles ne sont point foudroyantes de leur propre feu ; il faut nécessairement cpie celui qui les profère soit le maître des foiulres et de la tem« pète.
Il y a des âmes dont la dureté est invincible, et contre lesquelles rebrousseroient les plus pathétiques périodes de nos orateurs ; mais il n'y a point d'âmes, fussent-elles de fer ou de bronze, qui soient à l'épreuve des paroles de notre lé-
gislateur, qui puissent tenir bon contre les moindres syllabes de Jésus-Christ. Que votre voisin le délicat allègue tant qu'il voudra son Nestor, son Ménélas, son Ulysse, et les propose comme les trois fondateurs des trois styles différons. Qu'il conte merveilles à ceux qui l'écoutent, de l'éloquence attique , de l'asiatique , de la rhodienne. Sur ma parole, méprisez en ceci tout ce qu'il admire, et réservez toute votre admiration pour le laconisme de Jésus-Christ.
Le OMi' et le /zo/z de Jésus-Christ peuvent faire et défaire, peuvent bâtir et détruire avec une égale facilité; son silence même et son repos, ses foiblesses et ses infirmités sont choses fortes, agissantés, efficaces, sont capables d'opérer des miracles , parce qu'elles ne sont jamais abandonnées de la puissance nécessaire à l'opération des miracles, parce que la grandeur de ses actions ne dépend point de la grandeur de ses instrumens et de ses moyens. Son Ego sum , animé de cette secrète et souveraine puissance, eût pu mettre en fuite une légion aussi aisément qu'une escouade.
J'ai fait à peu près le discours que je vous avois convié de faire. Mais, après tant de paroles, oublierons-nous la conséquence qui en résulte?
conséquence qui se tire sans art et sans peine, qui sort d'elle-même de VEgo sum de Jésus- Christ. Dites-moi, je vous prie, si son abaissement sur la terre est si redoutable, combien sera terrible son élévation dans les nuées? Si son humilité captive accable les hommes, qui pourra soutenir sa maje^té triomphante? Si ayant à être jugé, sa première réponse fait tant d'éclat, de quel ton prononcera-t-il le dernier arrêt, quand il viendra hii-même pour être le juge?
J'ai assez de cette réponse pour répondre à toutes les demandes de votre voisin ; pour réfuter toutes les objections de mes sens et de ma raison. Sans rhétoricjue, sans dialectique , ces trois syllabes me suffisent pour me persuader la divinité de cet homme que j'adore. Et après l'effet étrange de ces trois syllabes, et tant d'autres étranges effets, si bien et si nettement vérifiés, quand il s'élèvera en mon àme quelque petit mouvement de rébellion contre la foi, à Tlieure même je m'adresserai au Dieu de la foi, et prendrai la liberté de lui tenir le langage que lui tenoient les anciens fidèles.
Si nous nous sommes égarés, mon Dieu, c'a été en vous suivant ; si nous n'avons pas écouté notre raison, vos miracles en sont cause; si nous avons adoré un liomine , vous vous êtes entendu avec cet homme pour nous /aire croire qu'il
étoit Dieu. Vous lui avez prêté votre puissance pour nous obliger à lui j^endre notre culte. JSous sommes excusables , mon Dieu, d'avoir reconnu celui qui ne sçauroit être que vous, si vous ne venez vous-même nous déclarer qu'il est un autre que vous.