‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 7 sur 48 · DE SES PREMIERS COMMENGEMENS · texte numérisé non relu

DE SES PREMIERS COMMENGEMENS

DISCOURS I ROISIEME.

±jES dernières paroles de Socrate l'avoieiil comme ravi en extase; mais étant revenu de son transport, il ne demeura pas long-temps dans le calme. La première émotion ne fut qu'ini passage à la seconde; et reprenant la matière qu'il avoit laissée, il nous parla à peu près en cette sorte.

Il ne paroît rien ici de l'homme, rien qui porte sa marque , et qui soit de sa façon. Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel, dans la naissance et dans le j)rogrès de cette doctrine. Les ignorans l'ont j)ersuadée aux philosophes. De pauvres pécheurs ont été érigés en docteurs des rois et des nations ; en professeurs de la science

( '5) du ciel. Ils ont pris dans leurs filets les orateurs elles poètes, les jurisconsultes et les mathématiciens.

Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et par la mort; bien que ce soit deux choses stériles, et contraires au dessein de multiplier. Ce peuple choisi s'est accru par les pertes et par les défaites : Il a combattu , il a vaincu étant désarmé. Le monde en apparence avoit ruiné l'église : mais elle a accablé le monde sous ses ruines. La force des tyrans s'est rendue au courage des condamnés. La patience de nos pères a lassé toutes les mains, toutes les machines, toutes les inventions de la cruauté.

Chose étrange, et digne d'une longue considération ! reprochons-la plus d'une fois à la lâcheté de notre foi et à la tiédeur de notre zèle. En ce temps-là il y avoit de la presse à se faire déchirer , à se faire brûler pour Jésus-Christ. L'extrême douleur et la dernière infamie attiroient les hommes au christianisme : C'étoient les appâts et les promesses de cette nouvelle secte. Ceux qui la suivoient, et qui avoient faveur à la cour, avoient peur d'être oubliés dans la commune persécution : ils alloient s'accuser eux-mêmes, s'ils manquoient de délateurs. Le lieu où les feux étoient allumés et les bêtes déchaînées,

( 16) s'appeloit en la langue de la primitive église , la place où Von donne les couronnes.

Voila le style de ces grandes âmes, qui méprisoient la mort, comme si elles eussent eu des corps de louage, et une vie empruntée. Bien davantage, et toujours dans la rigueur de l'histoire, sans rien donner à la licence de la rhétorique, si c'eût été le sang d'autrui, et non pas le leur, ils n'en eussent pas fait si bon marché, car la charité les eût retenus, et Famour-propre les avoit abandonnés.

C'étoit donc dans les joies et dans les plaisirs, qu'ils disoient à Dieu cest assez ^ et qu'ils lui demandoient des trêves et du relâche, et non pas dans les supplices et dans les tourmens. O mon âme, que d'honneur et de gloire ! O mon imagination, que de délices et de douceurs, s'écrioientils au milieu des flammes ! En cet état-là, pour parler encore le langage de la primitive église , ils étoient pleins, ils étoient possédés de Jésus- Christ. Jésus-Christ avoit pris la place de leur esprit et de leur raison : Ils n'étoient plus animés que de Jésus-Christ : ils ne songeoient plus qu'à lui; ils ne se souvenoient plus que de lui; il leur tenoit lieu de toutes choses. Ce n'étoit plus amour ni constance; c'étoit une aliénation de sens, une maladie surnaturelle , une sainte, une divine fu-

reur.

Aussi les payens s'en étonnoient-ils, et en faisoient des proverbes. Vous le pouvez voir dans les propos d'Épictète, recueillis par Arrien. Ilsparloient des chrétiens, comme de personnes travaillées d'une mélancolie incurable ; personnes tentées par le désespoir, ennemies du jour et de la lumière. A leur dire , c'étoient des gens qui vouloient périr, qui s'ennuyoient en ce monde, fcQ sont les différens termes dont ils seservoient), qui se dévouoient, qui se précipitoient à la mort.

Nous sommes descendus de ces gens-là, quoique apparemment ils ne dussent point laisser de postérité; quoique ils fissent tout ce qu'il faut faire pour ne pas durer. De leurs cendres et de leurs mines s'est élevée la grandeur et la souveraineté de notre église. Le corps s'est trouvé entier dans la dissipation de ses membres.

Je ne m'étonne point que les Césars aient régné, et que le parti qui a été le victorieux ait été le maître. Mais si c'eût été le vaincu à qui l'avantage fût demeuré; si les déroutes eussent fortifié Pompée , et rétabli sa fortune; si les proscriptions eussent grossi le parti d'un mort, el lui eussent fait naître des partisans ; si un mort luimême, si une tétc coupée eût donné des loix à toute la terre; véritablement, il y auroitdequoi s'étonner d'un succès si éloigné du cours ordinaire des choses lunnRincs, Je trouverois étrange IL 2

( '8) qu'après la bataille de Pharsale, et plusieurs autres batailles , décisives de l'empire , les amis de Pompée eussent été empereurs de Rome , à l'exclusion des héritiers de César. J'aurois de la peine ?i croire, quand le plus véritable et le plus religieux historien de Rome me le diroit, que des gens eussent triomphé autant de fois qu'ils furent battus; qu'une cause si souvent perdue, eût toujours été suivie. Au moins me semble-t-il que ce n'est pas bien le droit chemin poiu' arriver à l'empire , et que d'ordinaire on se sert de tout autre moyen pour obtenir le triomphe. Ce n'est pas la coutume des choses du monde, que les bons succès ne servent de rien ; que la victoire soit décréditée, et que le gain aille au malheureux.

^ous voyons pourtant ici cet événement irrégulier, et directement opposé à la coutume des choses du monde. Le sang des martyrs a été fertile, et la persécution a peuplé le monde de chrétiens. Les premiei^s persécuteurs voulant éteindre la lumière qui naissoit, et étouffer l'église au berceau, ont été contraints d'avouer leur foiblcsse, après avoir épuisé leurs forces Les autres qui l'attaquèrent depuis, ne réussirent pas mieux en leur entreprise. Et bien qu'il y ait encore en la nature des clioses, des inscriptions qu'ils ont laissées, pour avoir purgé la terre de la nation des Chrc-

(' ï9 ) tiens ^ pour avoir aboli le nom chrétien en toutes les parties de V empire , l'expérience nous fait voir qu'ils ont triomphé à faux , et leurs marbres ont été menteurs. Ces superbes insoriptioiiS sont aujourd'hui les monumens de leur vanité, et non pas de leur victoire, L'ouvrage de Dieu n'a pu être défait par la main des hommes. Et disons hardiment à la gloire de notre Jésus-Christ, et à la honte de leur Dioclétien , les tyrans passent , mais la vérité demeure.

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