‹ Œuvres choisies de Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 14 sur 60 · BERN. DE S.-I'IERRE. — T. U · texte numérisé non relu

BERN. DE S.-I'IERRE. — T. U

La nature , pour distinguer les harmonies , les consonnances et les progressions des corps les unes des autres , les fait contraster. Cette loi est d'autant moins observée qu'elle est plus commune. Nous foulons aux pieds les plus grandes et les plus admirables vérités, sans y faire attention.

Tous les naturalistes regardent les couleurs des corps comme de simples accidents; et la plupart d'entre eux considèrent leurs formes mêmes comme l'effet de quelque attraction, incubation , cristallisation , etc. Tous les jours on fait des livres pour étendre , par des analogies, les effets mécaniques de ces lois aux diverses productions de la nature ; mais si elles ont en effet tant de puissance , pourquoi le soleil , cet agent universel, n'a-t-il pas rempli les cieux , les eaux , les terres, les forêts , les campagnes , et toutes les créatures , sur lesquelles il a tant d'influence, des effets uniformes et monotones de sa lumière ? Tous ces objets devraient nous paraître , comme elle, blancs ou jaunes , et ne se distinguer les uns des autres que par leurs ombres. Un paysage ne devrait nous présenter d'autres effets que ceux d'un camaïeu ou d'une estampe. Les latitudes , dit-on , en varient les couleurs ; mais si les latitudes ont ce pouvoir, pourquoi les productions du même climat et du même champ n'ont-elles pas toutes la même teinte ? Pourquoi les quadrupèdes qui naissent et vivent dans les prés ne font-ils pas des petits qui soient verts comme l'herbe qui les nourrit ?

La nature ne s'est pas contentée d'établir des harmonies particulières dans chaque espèce d'êtres pour les caractériser ; mais afin qu'elles ne se confondent pas entre elles , elle les fait contraster.

Elle a fait en général les herbes vertes , pour les détacher de la terre ; ensuite elle a donné la couleur de terre aux animaux qui rivent sur l'herbe , pour les distinguer à leur tour du fond qu'ils habitent. On peut remarquer ce contraste général dans les quadrupèdes herbivores, tels que les animaux domestiques, les bêtes fauves des forêts , et dans tous les oiseaux granivores qui vivent sur l'herbe ou dans les feuillages des arbres , comme

DILS CONTRASTES. 183

la poule, la perdrix, la caille, l'alouette, le moineau, etc., qui ont des couleurs terreuses parce qu'ils vivent sur la verdure. Mais ceux, au contraire , qui vivent sur des fonds rembrunis ont des couleurs brillantes, comme les mésanges bleuâtres et les piverts, qui grimpent sur l'écorce des arbres pour y cbercher des insectes , etc.

La nature oppose partout la couleur de l'animal à celle du fond où il vit. Cette loi admirable est universelle. J'en rapporterai ici quelques exemples, pour mettre le lecteur sur a voie de ces ravissantes harmonies , dont il trouvera des preuves dans tous tes climats. On voit sur les rivages des Indes un grand et bel oiseau blanc et couleur de feu , appelé flamant, non pas parce qu'il est de Flandre, mais du vieux mot franqaisjlamb&nt , parce qu'il paraît de loin comme une flamme. Il habite ordinairement les lagunes et les marais salants, dans les eaux desquels il fait son nid, en y élevant à un pied de profondeur un petit tertre de vase d'un pied et demi de hauteur. Il fait un trou au sommet de ce petit tertre; il y pond deux œufs, et il les couve debout, les pieds dans l'eau , à l'aide de ses longues jambes. Quand plusieurs de ces oiseaux sont sur leurs nids , au milieu d'une lagune . on les prendrait de loin pour les flammes d'un incendie , qui sortent du sein des eaux. D'autres oiseaux présentent des contrastes d'un autre genre sur les mêmes rivages. Le pélican , ou grand-gosier, est un oiseau blanc et brun, qui a un large sac au-dessous de son bec , qui est très-long. Il va tous les matins remplir son sac de poisson ; et quand sa pêche est faite, il se perche sur quelque pointe de rocher à fleur d'eau, où il se tient immobile jusqu'au soir, dit le père du Tertre • , « comme tout triste, la tête penchée par le poids de son long « bec, et les yeux fixés sur la mer agitée , sans branler non plus « que s'il était de marbre. » On distingue souvent , sur les grèves rembrunies de ces mers , des aigrettes blanches comme la neige , et, dans les plaines azurées du ciel , le paille-en-cul d'un blanc argenté , qui les traverse à perte de vue : il est quel-

■ Histoire des Antilles.

qucfois glacé de rose , avec les deux longues plumes de sa queu* couleur de feu , comme celui de la mer du Sud.

Souvent , plus le fond est triste , plus l'animal qui y vit est revêtu de couleurs brillantes. Nous n'avons peut-être point en Europe d'insectes qui en aient de plus riches que le scarabée stercoraire, et que la mouche qui porte le même nom. Celle-ci est plus éclatante que l'or et l'acier poli; l'autre, d'une forme hémisphérique, est d'unbeau bleu de pourpre; et afin que son contraste fût complet , il exhale une forte et agréable odeur de musc.

La nature semble quelquefois s'écarter de cette loi , mais c'est par d'autres raisons de convenance : car c'est là qu'elle ramène tous ses plans. Ainsi , après avoir fait contraster , avec les fonds où ils vivent , les animaux qui pouvaient échapper à tous les dangers par leur force et parleur légèreté , elle y a confondu ceux qui sont d'une lenteur ou d'une faiblesse qui les livrerait à la discrétion de leurs ennemis. Le limaçon, dont la marche est si lente , est de la couleur de l'écorce des arbres qu'il ronge , ou de la muraille où il se réfugie. Les poissons plats , qui nagent fort mal , comme les turbots , les carrelets , les plies , les limandes , les soles , etc. , qui sont à peu près taillés comme des planches , parce qu'ils étaient destinés à vivre sédentairement au-dessus des fonds de la mer, sont de la couleur des sables où ils cherchent leur vie , étant piquetés comme eux de gris , de jaune , de noir, de rouge et de brun. A la vérité, ils ne sont colorés ainsi que d'un côté ; mais ils ont tellement le sentiment de cette ressemblance , que. quand ils se trouvent enfermés dans les parcs établis sur les grèves , et qu'ils voient la marée près de se retirer, ils enfouissent leurs ailerons dans le sable en attendant la marée suivante et ne présentent à la vue de l'homme que leur côté trompeur Il est si ressemblant avec le fond où ils se cachent, qu'il serait impossible aux pêcheurs de les en distinguer, s'ils n'avaient des faucilles avec lesquelles ils tracent des rayures en tout sens sur la surface du terrain , pour en avoir au moins le tact , s'ils ne peuvent en avoir la vue. C'est ce que je leur ai vu faire

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