‹ Œuvres choisies de Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 2 sur 60 · REPOSE J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

REPOSE J.-J. ROUSSEAU

Voulez-vous augmenter l'impression de ce tableau , sans toutefois en dénaturer le sujet? Éloignez le lieu, le temps et le monument. Que cette île soit celle de Lemnos , les arbres de ces bosquets des lauriers et des oliviers sauvages, et ce tombeau celui de Philoctète. Qu'on y voie la grotte où ce grand homme

vécut abandonné des Grecs qu'il avait servis , son pot de bois, les lambeaux dont il se couvrait, l'arc et les llècbes d'Hercule qui renversèrent tant de monstres dans ses mains , et dont il se blessa lui-même : vous éprouverez à la fois deux grands sentiments, l'un pbysique qui s'accroît à mesure qu'on s'approche des ouvrages de la nature , parce que leur beauté ne se développe que par l'examen ; l'autre moral qui augmente à mesure qu'on s'éloigne des monuments de la vertu , parce que faire du bien aux hommes, et n'être plus à leur portée, est une ressemblance avec la Divinité.

Hélas! les biens nous ont été donnés en commun, et nous n'avons partagé que les maux. Partout l'homme manque de terre, et le globe est couvert de déserts. L'homme seul est exposée la famine, et jusqu'aux insectes regorgent de biens. Presque partout il est esclave de son semblable, et les animaux les plus faibles se sont maintenus libres contre les plus forts. La nature , qui l'avait fait pour aimer , lui avait refusé des armes , et il s'en est forgé pour combattre ses semblables. Elle présente à tous ses enfants des asiles et des festins ; et les avenues de nos villes ne s'annoncent au loin que par des roues et par des gibets. L'histoire de la nature n'offre que des bienfaits , et celle de l'homme que brigandage et fureur. Ses héros sont ceux qui se sont rendus les plus redoutables. Partout il méprise la main qui file ses habits , et qui laboure pour lui le sein de la terre; partout il estime qui le trompe, et révère qui l'opprime. Toujours mécontent du présent, il est le seul être qui regrette le passé et qui redoute l'avenir. La nature n'avait donné qu'à lui d'entrevoir qu'il existât un Dieu, et des milliers de religions inhumaines sont nées d'un sentiment si simple et si consolant. Quelle est donc la puissance qui a mis obstacle à celle de la nature? Quelle illusion a égaré cette raison merveilleuse d'où sont sortis tant d'arts , excepté celui d'être heureux ?0 législateurs! ne vantez plus vos lois. Ou l'homme est né pour être misérable , ou la terre , arrosée partout de son sang et de ses larmes , vous accuse tous d'avoir méconnu celle de la uature.

Qui ne s'ordonne pas à sa patrie, sa patrie au genre humain, et le genre humain à Dieu, n'a pas plus connu les lois de la politique que celui qui , se faisant une physique pour lui seul, et séparant ses relations personnelles d'avec les éléments , la terre et le soleil , n'aurait connu les lois de la nature. C'est à la recherche de ses harmonies divines que j'ai consacré ma vie et cet ouvrage. Si, comme tant d'autres , je me suis égaré, au moins mes erreurs ne seront point fatales à ma religion. Elle seule m'a paru le lien naturel du genre humain , l'espoir de nos passions sublimes , et le complément de nos destins misérables. Heureux si j'ai pu quelquefois étayer de mon faible support son édifice merveilleux, ébranlé aujourd'hui de toutes parts! Mais ses fondements ne portent point sur la terre , et c'est au ciel que sont attachées ses colonnes augustes. Quelque hardies que soient mes spéculations , il n'y a rien pour les méchants. Mais peut-être plus d'un épicurien y reconnaîtra que la volupté suprême est dans la vertu; peut-être de bons citoyens y trouveront de nouveaux moyens d'être utiles. Au moins je serai récompensé de mes travaux, si un seul infortuné , troublé par le spectacle du monde, se rassure en voyant dans la nature un père , un ami et un rémunérateur.

Les riches et les puissants croient qu'on est misérable et hors du monde quand on ne vit pas comme eux ; mais ce sont eux qui, vivant loin de la nature, vivent hors du monde. Ils vous trouveraient, ô éternelle beauté, toujours ancienne et toujours uouvelle » ! ô vie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous cherchaient seulement au dedans d'euxmêmes! Si vous étiez un amas stérile d'or, ou un roi victorieux qui ne vivra pas demain, ou quelque femme attrayante et trompeuse, ils vous apercevraient, et vous attribueraient la puissance de leur donner quelque plaisir. Votre nature vaine occuperait leur vanité; vous seriez un objet proportionné à leurs pensées craintives et rampantes. Mais parce que vous êtes trop au dedans d'eux , où ils ne rentrent jamais , et trop magnifique au

1 Saint Augustin, Cité de Dieu.

Ib ETUDE PREMIÈRE.

dehors, où vous vous répandez dans l'infini , vous leur êtes un Dieu caché '. Ils vous ont perdu en se perdant. L'ordre et la heauté même que vous avez répandus sur toutes vos créatures , comme des degrés pour élever l'homme à vous . sont devenus des voiles qui vous dérohent à leurs yeux malades. Us n'en ont plus que pour voir des ombres. La lumière les éblouit. Ce qui n'est rien est tout pour eux; ce qui est tout ne leur semble rien. Cependant, qui ne vous voit pas n'a rien vu ; qui ne vous goûte point n'a jamais rien senti : il est comme s'il n'était pas . et sa vie entière n'est qu'un songe malheureux. Moi-même , ô mon Dieu, égaré par une éducation trompeuse , j'ai cherché un vain bonheur dans les systèmes des sciences, dans les armes , dans la faveur des grands, quelquefois dans de frivoles et dangereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je courais après le malheur, tandis que le bonheur était auprès de moi. Quand j'étais loin de ma patrie , je soupirais après des biens que je n'y avais pas ; et cependant vous me faisiez connaître les biens sans nombre que vous avez répandus sur toute la terre , qui est la patrie du genre humain. Je m'inquiétais de ne tenir ni à aucun grand , ni à aucun corps ; et j'ai été protégé par vous dans mille dangers où ils ne peuvent rien. Je m'attristais de vivre seul et sans considération; et vous m'avez appris que la solitude valait mieux que le séjour des cours, et que la liberté était préférable à la grandeur. Je m'affligeais de n'avoir pas trouvé d'épouse qui eut été la compagne de ma vie et l'objet de mon amour; et votre sagesse m'invitait à marcher vers elle, et me montrait dans chacun de ses ouvrages une Vénus immortelle. Je n'ai cessé d'être heureux que quand j'ai cessé de me fier à vous. O mon Dieu! donnez à ces travaux d'un homme, je ne dis pas la durée ou l'esprit de vie , mais la fraîcheur du moindre de vos ouvrages ! Que leurs grâces divines passent dans mes écrits , et ramènent mon siècle à vous , comme elles m'y ont ramené moi-même! Contre vous toute puissance est iai-

1 Fonelon , Existence de Dieu.

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