BIENFAISANCE DE LA NATUBE
La plupart des hommes policés regardent la nature avec indifférence; ils sont au milieu de ses ouvrages, et ils n'admirent que la grandeur humaine. Qu'a donc de si intéressant l'histoire des hommes? Elle ne vante que de vains objets de gloire, des opinions incertaines, des victoires sanglantes, ou tout au plus des travaux inutiles. Si quelquefois elle parle de la nature, c'est pour en observer les fléaux , et pour mettre sur son compte des malheurs qui viennent presque toujours de notre imprudence. Quels soins , au contraire , cette mère commune ne prend-elle pas de notre bonheur ! Elle n'a répandu ses biens d'un pôle à l'autre qu'afin de nous engager à nous réunir pour nous les communiquer. Elle nous rappelle sans cesse , malgré les préjugés qui nous divisent , aux lois universelles de la justice et de l'humanité, en mettant bien souvent nos maux dans les mains des conquérants si vantés , et nos plaisirs dans celles des opprimés , à qui nous n'accordons pas même de la pitié. Quand les princes de l'Europe furent, l'Évangile à la main, ravager l'Asie , ils nous en rapportèrent, la peste, la lèpre et la petite vérole ; mais la nature montra à un derviche l'arbre du café dans les montagnes de l'Yémen , et elle fit naître à la fois nos fléaux de nos croisades , et nos délices de la tasse d'un moine mahométan. Les descendants de ces princes se sont emparés de l'Amérique, et ils nous oni transmis , par cette conquête , une succession inépuisable de guerres et de maladies vénériennes. Pendant qu'ils en exterminaient les habitants à coups de canon , un Caraïbe fait fu-
mer, en signe de paix , des matelots dans son calumet ; le parfum du tabac dissipe leurs ennuis; ils en répandent l'usage par toute la terre ; et tandis que les malheurs des deux mondes viennent de l'artillerie, que les rois appellent leur dernière raison , les consolations des peuples policés sortent de la pipe d'un sauvage.
A qui devons-nous l'usage du sucre, du chocolat, de tant de substances agréables et de tant de remèdes salutaires ? à des Indiens tout nus, à de pauvres paysans, à de misérables nègres. La bêche des esclaves a fait plus de bien que l'épéedes conquérants n'a fait de mal; cependant, dans quelles places publiques sont les statues de nos obscurs bienfaiteurs ? Nos histoires même n'ont pas daigné conserver leurs noms. Mais, sans chercher au loin des preuves des obligations que nous avons à la nature, n'est-ce pas à l'étude de ses lois que Paris doit ses lumières multipliées , qui s'y i assemblent de toutes les parties de la terre , s'y combinent de mille manières , et se réfléchissent sur l'Europe en sciences ingénieuses et en jouissances de toute espèce ? Où est le temps où nos aïeux sautaient de joie, quand ils avaient trouvé quelque prunier sauvage sur les rivts de la Loire, ou attrapé quelque chevreuil à la course dans les vastes prairies de la Normandie ? Nos terres, aujourd'hui si couvertes de moissons, de vergers et de troupeaux , ne leur fournissaient pas alors de quoi vivre ; ils erraient çà et là , vivant de chasses incertaines , et n'osant se fier à la nature. Ses moindres phénomènes leur faisaient peur; ils tremblaient à la vue d'une éclipse, d'un feu follet, d'une branche de gui de chêne. Ce n'est pas qu'ils crussent les choses de ce monde livrées au hasard : ils reconnaissaient partout des dieux intelligents ; mais , n'osant les croire bons sous des prêtres cruels, ces infortunés pensaient qu'ils ne se plaisaient que dans les larmes , et ils leur immolaient des hommes sur tel terrain peut-être qui sert aujourd'hui d'hospice aux malheureux (I).
Je suppose qu'un philosophe comme Newtonleur eût donné alors le spectacle de quelques-unes de nos sciences naturelles.