‹ Œuvres choisies de Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 6 sur 60 · REPONSES AUX OBJECTIONS CONTRE LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

REPONSES AUX OBJECTIONS CONTRE LA PROVIDENCE

Si les murmures de l'athéiste contre la Providence venaient oe quelques pauvres matelots exposés sur la mer à toutes les révolutions de l'atmosphère, ou de quelque paysan accablé des mépris de la société qu'il nourrit, je ne m'en étonnerais pas. Mais nos athées sont, pour l'ordinaire, bien à l'abri des injures des éléments, et surtout de celles de la fortune. La plupart même d'entre eux n'ont jamais voyagé. Quant aux maux de la société , ils ont bien tort de s'en plaindre; car ils jouissent de ses plus doux hommages , après en avoir rompu les liens par leurs opinions. Que n'ont-jls pas écrit sur l'amitié , sur l'amour, sur les devoirs envers la patrie , et sur les affections humaines, qu'ils ont rabaissées au niveau de celles des bêtes, tandis que quelques-uns d'entre eux pouvaient les rendre divines par la sublimité de leurs talents? Ne sont-ce pas eux qui sont en partie cause de nos malheurs , en flattant en mille manières les passions de nos tyrans modernes, pendant qu'une croix qui s'élève dans un désert console les misérables? On a bien de la peine même à retenir ces derniers dans un culte sensé; et c'est un phénomène moral qui m'a paru longtemps inexplicable , de voir, dans tous les siècles , l'athéisme naître chez les hommes qui ont le plus à se louer de la nature , et la superstition chez ceux qui ont le plus à s'en plaindre. C'est dans le luxe de la Grèce et dt- Rome, au sein des richesses del'Indostan, du faste de la Perse , des voluptés de la Chine , et de l'abondance des capitales de l'Europe , qu'ont paru les premiers hommes qui ont osé nier la Divinité. Au contraire, les Tartares sans asiles, les sauvages de l'Amérique toujours affamés, les nègres sans prévoyance et sans police , les habitants des rudes cli-

mats du nord , comme les Lapons , les Esquimaux , les Groënlandais , voient des dieux partout , jusque dans des cailloux.

J'ai cru longtemps que l'athéisme était chez les hommes voluptueux et riches un argument.de leur conscience. « Je « suis riche, et je suis un fripon, doivent-ils se dire ; il n'y « a donc point de Dieu. D'ailleurs , s'il y a un Dieu, il y a « des comptes à rendre. » Mais ces raisonnements , quoique naturels, ne sont pas généraux. Il y a des athées qui ont des fortunes légitimes, et qui en usent moralement hien, du moins à l'extérieur. D'ailleurs , par la raison contraire, le pauvre devrait dire : « Je suis laborieux , honnête homme , « et misérable; il n'y a donc point de Providence. » Mais c'est dans la nature même qu'il faut chercher la source de ces raisonnements dénaturés.

Par tous pays les pauvres se lèvent matin , travaillent à la terre, vivent sous le ciel et dans les champs. Ils sont pénétrés de cette puissance active de la nature qui remplit l'uuivers. Mais leur raison, affaissée par le malheur, et distraite par leurs besoins journaliers, n'en peut supporter l'éclat. Elle s'arrête , sans se généraliser, aux effets sensibles de cette cause invisible. Ils croient, par un sentiment naturel aux âmes faibles, que les objets de leur culte seront à leur disposition dès qu'ils seront à leur portée. De là vient que, par tout pays , lei dévotions du petit peuple sont à la campagne , et ont pour centre des objets naturels. Il y ramène toujours la religion du pays. Un ermitage sur une montagne , une chapelle à la source d'une fontaine , une bonne Notre-Dame-des-Bois nichée dans le tronc d'un chêne ou dans le feuillage d'une aubépine , l'attirent bien plus volontiers que les autels dorés des cathédrales. J'en excepte cependant celui que l'amour des richesses a tout à fait corrompu ; car à celui-là il faut des saints d'argent, même dans les campagnes. Les principaux actes de religion du peuple , en Turquie, en Perse, aux Indes et à la Chine , sont des pèlerinages dans les champs. Les riches, au contraire préve-

nus dans tous leurs besoins par les hommes , n'attendent plus rien de Dieu. Us passent leur vie dans leurs appartements, où ils ne voient que des ouvrages de l'industrie humaine , des lustres, des bougies, des glaces, des secrétaires, des chiffonnières, des livres, des beaux esprits. Ils viennent à perdre insensiblement de vue la nature , dont les productions d'ailleurs leur sont presque toujours présentées défigurées ou à contre-saison, et toujours comme des effets de l'art de leurs jardiniers ou de leurs artistes. Ils ne manquent pas aussi d'interpréter ses opérations sublimes par le mécanisme des arts qui leur sont le plus familiers. De là tant de systèmes qui font deviner les occupations de leurs auteurs. Epicure , épuisé par la volupté , tira son monde et ses atomes sans providence de son apathie ; le géomètre le forme avec son compas; le chimiste, avec des sels; le minéralogiste le fait sortir du feu ; et ceux qui ne s'appliquent à rien , et qui sont en bon nombre, le supposent, comme eux, dans le chaos, et allant au hasard. Ainsi la corruption du cœur est la première source de nos erreurs. Ensuite les sciences , employant dans la recherche des choses naturelles des définitions, des principes et des méthodes revêtus d'un grand appareil géométrique, semblent, par ce prétendu ordre, remettre dans Tordre ceux qui s'en écartent. Mais quand cet ordre existerait tel qu'elles nous le présentent, pourrait-il être utile aux hommes ? Suffirait-il à contenir et à consoler des malheureux ? Et quel intérêt prendront-ils à celui d'une société qui les écrase, quand ils n'ont plus rien à espérer de celui de la nature, qui les abandonne aux lois du mouvement ?

Pour moi , si j'ose le dire, j'attribue le déluge universel à l'effusion totale des glaces polaires , à laquelle on peut joindre celle des montagnes à glaces, telles que les Cordilières et le Taurus,qui en ont des chaînes de douze à quinze cents lieues de longueur, sur vingt ou trente de largeur . et sur douze à quinze cents toises d'élévation. On peut y ajouter encore les eaux dispersées dans l'atmosphère en nuages et en vapeurs in-

sensibles , qui ne laisseraient pas de former un volume d*eau très-considérable, si elles étaient rassemblées sur la terre.

Je suppose donc qu'à l'époque de ce terrible événement, le soleil, sorti de l'écliptique, s'avança du midi au nord, et parcourut un des méridiens qui pass"e par le milieu de l'océan Atlantique et delà mer du Sud. Il n'échauffa dans cette route qu'une zone d'eau, tant fluide que gelée, qui, dans la plus grande partie de sa circonférence, a quatre mille cinq cents lieues de largeur. Il fit sortir de longues bandes de brouillards et de brumes, qui accompagnent la fonte de toutes les glaces de la chaîne des Cordillères, des diverses branches des montagnes à glace du Mexique , du Taurus et de l'imaùs , qui courent , comme elles , nord et sud , des flancs de l'Atlas , des sommets de Ténériffe , du mont Jura , de l'Ida , du Liban , et de toutes les montagnes couvertes de neiges qui se trouvèrent exposées à son influence directe. Bientôt il embrassa de ses feux verticaux la constellation de l'Ourse et celle de la Croix du sud ; et aussitôt les vastes coupoles de glace des pôles fumèrent de toutes parts. Toutes ces vapeurs, réunies à celles qui s'élevaient de l'Océan, couvrirent la terre d'une pluie universelle. L'action de la chaleur du soleil fut encore redoublée par celle des vents brûlants des zones sablonneuses de l'Afrique et de l'Asie, qui, soufflant, comme tous les vents , vers les parties de la terre où l'air était le plus raréfié . se précipitèrent, comme des béliers de feu , vers les pôles du monde , où le soleil agissait alors avec toute son énergie.

Bientôt des torrents innombrables jaillirent du pôle du nord , qui était alors le plus chargé de glaces , puisque le déluge commença le 17 février, qui est le temps de l'année où l'hiver a exercé tout son empire sur notre hémisphère. Ces torrents sortirent à la fois de toutes les portes du nord , des détroits de la mer d'Anadir , du golfe profond de Kamtschatka, de la mer Baltique , du détroit de Waigats , des écluses inconnues duSpitzberg et du Groenland, de la baie d'Hudson , et de celle de Baffin , qui est encore plus reculée. Leurs eaux mugissantes se précipitèrent en partie par le canal de

l'océan Atlantique , bouleversèrent le fond de son bassin , pénétrèrent au delà de la bgne; et leurs remoux collatéraux revenant sur leurs pas , repoussés et augmentés par les courants du pôle austral , qui s'écoulaient dans le même temps , étalèrent sur nos rivages la plus effroyable des marées. lia roulèrent dans leurs flots une partie des dépouilles de l'océan situé entre l'ancien et le nouveau monde. Ils étendirent les larges coquillages qui pavent le fond des mers des îles des Antilles et du cap Vert sur les plaines de la Normandie, et ils portèrent même ceux qui s'attachent aux rochers du détroit de Magellan jusque dans les campagnes qu'arrose la Saône. Rencontrés par le courant général du pôle , ils formèrent, à leur confluent, d'horribles contre-marées qui conglomérèrent , dans leurs vastes entonnoirs , les sables , les cailloux et les corps marins en masses de grès tourbillonnées , en collines irrégulières , en rochers pyramidaux, qui hérissent, en plusieurs endroits, le sol de la France et de l'Allemagne. Ces deux courants généraux des pôles , venant à se rencontrer entre les tropiques , soulevèrent du fond des mers de grands baDcs de madrépores, et les jetèrent tout entiers sur les rivages des îles voisines , où ils subsistent encore.

Ailleurs leurs eaux , ralenties à l'extrémité de leurs cours, s'épandirent au sein des terres en vastes nappes , et déposèrent à plusieurs reprises, en couches horizontales, et les débris et les gluten d'une infinité de poissons , d'oursins , de fucus, de coquillages, de coralloïdes , et ils en formèrent les lits de sable , les pâtes de marbre , de marne, de plâtre et de pierre calcaire qui font aujourd'hui le sol d'une grande partie de l'Europe. Chaque couche de nos fossiles fut le résultat d'une marée universelle. Pendant que les effusions des glaces polaires couvraient les extrémités occidentales de notre continent des dépouilles de la mer, elles étalaient sur ses extrémités orientales celles de la terre même, et déposaient sur le sol de la Chine des lits de terre végétale de trois à quatre cents pieds de profondeur. Ce fut alors que tous les plans

de la nature furent renversés. Des îles entières de glaces flottantes , chargées d'ours blancs , vinrent s'échouer parmi les palmiers de la zone torride; et les éléphants de l'Afrique furent roulés jusque dans les sapins de la Sibérie , où l'on retrouve encore leurs grands ossements. Les vastes plaines de la terre, inondées par les eaux, n'offrirent plus de carrière aux agiles coursiers , et celles de la mer en fureur cessèrent d'être navigables aux vaisseaux. En vain l'homme crut trouver une retraite dans les hautes montagnes : mille torrents s'écoulaient de leurs flancs, et mêlaient le bruit confus de leurs eaux aux gémissements des vents et aux roulements des tonnerres. Les noirs orages se rassemblaient autour de leurs sommets , et répandaient une nuit affreuse au milieu du jour. En vain il chercha dans les cieux le lieu où devait reparaître l'aurore ; il n'aperçut autour de l'horizon que de longues files de nuages redoublés ; de pâles éclairs sillonnaient leurs sombres et innombrables bataillons ; et Tastredu jour, voilé par leurs ténébreuses clartés , jetait à peine assez de lumière pour laisser entrevoir dans le firmament son disque sanglant, parcourant de nouvelles constellations. iVu désordre des cieux , l'homme désespéra du salut delà terre. Ne pouvant trouver en lui-même la dernière consolationdela vertu, celle de périr sans être coupable, il chercha au moins à finir ses derniers moments dans le sein de l'amour ou de l'amitié. Mais dans ce siècle criminel , où tous les sentiments naturels étaient éteints , l'ami repoussa sou ami , la mère son enfant , l'époux son épouse. Tout fut englouti dans les eaux , cités, palais , majestueuses pyramides, arcs de triomphe chargés des trophées des rois ; et vous aussi, qui auriez dû survivre à la ruine même du monde , paisibles grottes, tranquilles bocages , humbles cabanes , asiles de l'innocence ! Il ne resta sur la terre aucune trace de la gloire ou du bonheur des mortels, dans ces jours de vengeance où la nature détruisait ses propres monuments.

De pareils bouleversements , dont il reste encore une infi-

îiité de traces sur la surface et dans le sein de la terre , n'on pu, en aucune manière, être produits par la simple action d'une pluie universelle.

Je sais que le texte de l'Écriture est formel à cet égard; mais les circonstances qu'elle y joint semblent admettre les moyens qui , suivant mon hypothèse , opérèrent cette terrible révolution.

Il est dit, dans la Genèse , « qu'il plut sur toute la terre « pendant quarante jours et quarante nuits. » Cette pluie, comme nous l'avons dit , fut le résultat des vapeurs qui s'élevaient de la fonte des glaces tant terrestres que maritimes, et de la zone d'eau que le soleil parcourait alors au méridien. Quant au terme de quarante jours , ce temps nous paraît suffisant à l'action verticale du soleil sur les glaces polaires pour les mettre au niveau des mers, puisqu'il ne faut guère que trois semaines du voisinage du soleil au tropique du Cancer pour fondre une bonne partie de celles de notre pôle. 11 ne faut même alors que quelques bouffées de vent de sud ou de sud-ouest pendant quelques jours , pour dégager de glaces la côte méridionale de la Nouvelle-Zemble . et déboucher le détroit de AVaigats , ainsi que l'ont observe Martens , Barents, et d'autres navigateurs du nord.

La Genèse dit , de plus , que « les sources du grand abî- « me des eaux furent rompues, et que les cataractes du ciel « furent ouvertes. » L'expression de «sources du grand abîme» ne peut s'appliquer , à mon avis , qu'à une effusion des glaces polaires , qui sont les véritables sources de la mer, comme les effusions des glaces des montagnes sont les sources de tous les grands fleuves. L'expression de « cataractes du ciel » désigne aussi, ce me semble, la résolution universelle des eaux répandues dans l'atmosphère , qui y sont soutenues par le froid , dont les foyers se détruisaient alors aux pôles.

La Genèse dit ensuite « qu'après qu'il eut plu pendant « quarante jours , Dieu fit souffler un vent qui fit dispa- « raître les eaux qui couvraient la terre. » Ce vent, sans doute, reporta vers les pôles les évaporations de l'Océan,

32 ÉTUDli QUATRIÈME.

qui s'y fixèrent de nouveau en glaces. La Genèse ajoute ensuite des circonstances qui semblent rapporter tous les effets de ce vent aux pôles du inonde ; car elle dit : « Les sour- « ces de l'abîme furent fermées, aussi bien que les cata- « ractes du ciel , et les pluies du ciel furent arrêtées. Les « eaux, étant agitées de côté et d'autre, se retirèrent et « commencèrent à diminuer, après cent cinquante jours « .» L'agitation de ces eaux « de côté et d'autre » convient parfaitement au mouvement des mers , de la ligne aux pôles, qui devait se faire alors sans aucun obstacle , puisque le globe n'était plus qu'un globe aquatique, et que l'on peut supposer que son balancement annuel dans l'écliptique , dont les glaces polaires sont en même temps les ressorts et les contre-poids , était dégénéré alors en une titubation journalière , suite de son premier mouvement. Ces eaux se retirèrent donc de l'Océan , lorsqu'elles vinrent à se convertir de nouveau en glaces sur les pôles ; et il est remarquable que l'espace de « cent cinquante jours » qu'elles mirent à s'y fixer est précisément le temps que chacun des pôles emploie chaque année à se charger de ses congélations ordinaires.

On trouve encore, à la suite du même récit, des expressions analogues aux mêmes causes. « Dieu dit ensuite à Noé : « Tant que la terre durera , la semence et la moisson , le « froid et le chaud, l'été et l'hiver , la nuit et le jour, ne « cesseront point de s'entre-suivre 2. » Il ne doit y avoir rien de superflu dans les paroles de l'auteur de la nature, ainsi que dans ses ouvrages. Le déluge, comme nous l'avons dit , commença le dix-septième jour du second mois de l'année , qui était, chez les Hébreux comme chez nous , le mois de février. Les hommes avaient donc alors ensemencé les terres , et ils ne les moissonnèrent point. Le froid ne succéda point, cette année-là, au chaud , ni l'été à l'hiver , parce qu'il n'y eut ni hiver ni froid , par la fusion générale des glaces polaires , qui en sont les foyers naturels ; et la nuit , pro-

' Genèse, chap. vil! , * 2 et ».

5 ld . * 22. •

prement dite , ne suivit point le jour, parce qu'il n'y eut point alors de nuit aux pôles , où il y en a alternativement une de six mois , parce que le soleil , parcourant un méridien , éclairait toute la terre , comme il arrive lorsqu'il est à l'équateur.

J'ajouterai à l'autorité de la Genèse un passage très-curieux du livre de Job1, qui décrit le déluge et les pôles du monde avec les principaux caractères que je viens d'en présenter.

« Où étiez- vous quand je posais les fondements de la terre? Dites-le- « moi , si vous avez de l'intelligence. Savez-vous qui est-ce qui en a dé- « terminé les mesures, ou qui en a réglé les niveaux? Sur quoi ses bases « sont-elles affermies, ou qui en a posé la pierre angulaire, lorsque les « astres du malin me louaient tous ensemble, et que tous les enfants de « Dieu étaient transportés de joie? Qui a donné des portes à la mer pour ii la renfermer, lorsqu'elle se débordait sur la terre, en sortant comme « du sein de sa mère ; lorsque je lui donnai des nuages pour vêtement, « et que je l'enveloppai d'obscurité, comme on enveloppe un enfant de « bandelettes? Je l'ai resserrée dans des bornes qui me sont connues; je « lui ai donné une digue et des écluses, et je lui ai dit : Tu viendras « jusque-là, tu ne passeras pas plus loin ; ici se brisera l'orgueil de tes k flots. Est-ce vous qui , en ouvrant vos yeux à la lumière, avez or- « donné au point du jour de luire , et qui avez montré à l'aurore le lieu « où elle devait naître ? Est-ce vous qui, tenant dans vos mains les extré- « mités de la terre , l'avez ébranlée, et qui en avez secoué les impies? « De petits monuments innombrables de cette ruine en resteront em- « preints à sa surface dans l'argile, et subsisteront comme son vêtement. « La lumière des impies leur sera ôfée, et leur bras élevé sera brisé. « Avez-vous pénétré au fond de la mer, et vous ètes-vous promené sur « les sources qui renouvellent î'abime? Vous a-t-on ouvert ces portes « de la mort, et en avez-vous vu les dégorgeoirs ténébreux? Avez-vous « observé où se termine la latitude de la.terre? Si toutes ces eboses vous «sont connues, déclarez-le-moi. Diles-moi où habile la lumière, et « quel est le lieu des ténèbres, alinque vous les conduisiez chacune à leur « destination , quand vous saurez les routes de leurs demeures. Saviez- « vous, lorsque ces choses existaient déjà, que vous deviez naître vous- « même , et aviez-vous connu alors le nombre rapide de vos jours? étes- « vous entré enfin dans les trésors de la neige , et avez-vous vu ces af- « freux réservoirs de grêle que j'ai préparés pour le temps de l'ennemi, « et pour le jour de la guerre et du combat ? »

J'ai cru que le lecteur ne trouverait pas mauvais que je m'écartasse un peu de mon sujet , pour lui | résenter la concordance de mon hypothèse avec les traditions de l'Écriture sainte , et surtout avec celles , quoiqu'un peu obscures , du

« Chap. xxxvui.

jvre peut-être le plus ancien qu'il y ait au monde. De savants théologiens croient que Job a écrit avant Moïse. Personne n'a peint la nature avec plus de sublimité.

Si la terre se refroidit, le soleil, d'où on la fait sortir, doit se refroidir à proportion; et l'affaiblissement mutuel de la chaleur, dans ces deux globes, doit se manifester de siècle en siècle , au moins à la surface de la terre , dans les évapora tions des mers , dans la diminution des pluies , et surtout dans la destruction successive d'un grand nombre de plantes , qu'un simple affaiblissement de quelques degrés de chaleur fait périr aujourd'hui , lorsqu'on les change de climat. Cependant , il n'y a pas une seule plante de perdue de celles qui étaient connues de Circé , la plus ancienne des botanistes , dont Homère nous a , en quelque sorte , conservé l'herbier. Les plantes chantées par Orphée existent encore avec leurs vertus. Il n'y en a pas même une seule qui ait perdu quelque chose de son attitude. La jalouse Clytie se tourne toujours vers le soleil ; et le beau-tils de Liriope , Narcisse , s'admire encore sur le bord des fontaines.

Tels sont les témoignages du règne végétal sur la constance de la température du globe; examinons ceux du genre humain. Il y a des habitants de la Suisse qui se sont aperçus, disent-ils, d'un accroissement progressif de glaces dans leurs montagnes. Je pourrais leur opposer d'autres observateurs modernes qui, pour faire leur cour à des princes du nord , prétendent avec aussi peu de fondement que le froid y a diminué, parce que ces princes y ont fait abattre des forets; mais je m'en tiendrai au témoignage des anciens, qui , sur ce point, ne \oulaient flatter personne. Si le refroidissement de la terre est sensible dans la vie d'uu homme , il doit l'être bien davantage dans la vie du genre humain : or, toutesles températures décrites par les historiens les plus anciens , comme celle de l'Allemagne par Tacite, des Gaules par César, delà Grèce par Plutarque , delaThrace parXénophon, sont précisément les mêmes aujourd'hui que de leur temps. Le livre de l'Arabe Job, que l'on croit être plus ancien que Moïse, le-

quel contient des connaissances de la nature beaucoup plus profondes qu'on ne le pense, et dont les plus communes nous étaient inconnues il y a deux siècles , parle fréquemment de la chute des neiges dans son pays, qui était vers le 30e degré de latitude nord. Le mont Liban porte dans la plus haute antiquité le nom arabe de Liban, qui signifie blanc , à cause des neiges dont son sommet est couvert en tout temps. Homère rapporte qu'il neigeait à Ithaque quand Ulysse y arriva, ce qui l'obligea d'emprunter un manteau du bon Eumée. S» depuis trois mille ans et davantage, le froid eût été, chaque année , en croissant dans tous ces climats il devrait y être aujourd'hui aussi long et aussi rude que dans le Groenland. Mais le Liban et les autres provinces de l'Asie ont conservé la même température. La petite île d'Ithaque se couvre encore en hiver de frimas ; et elle porte, comme du temps de Télémaque, des lauriers et des oliviers.

RÉPONSE AUX OBJECTIONS CONTRE LA PROVIDENCE, TIRÉES DES DÉSORDRES DU RÈGNE VÉGÉTAL.

La terre est, dit-on, un jardinier fort mal ordonné. Des hommes d'esprit , qui n'ont point voyagé , se sont plu à nous la peindre sortant des mains de la nature, comme si les géants y eussenteombattu. Ils nous ont représenté ses fleuves vaguant çà et là , ses marais fangeux , les arbres de ses forêts renversés, ses campagnes couvertes de rochers, de ronces et d'épines, tous ses chemins rendus impraticables, toutes ses cultures devenues l'effort du génie. J'avoue que ces tableaux , quoique pittoresques , m'ont quelquefois attristé , parce qu'ils me donnaient de la méfiance de l'auteur de la nature. On avait beau supposer d'ailleurs que l'homme était comblé de ses bienfaits, il avait oublié un de nos premiers besoins, en négligeant de prendre soin de notre habitation.

Mail., en y réfléchissant, il m'a paru que non-seulement la

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nature avait fait un jardin magnifique du monde emier, mai? encore qu'elle en avait , pour ainsi dire , placé plusieurs les uns sur les autres, pour embellir le même sol de ses plus charmantes harmonies.

Dans nos climats tempérés, on voit se développer, dès lespremiers jours d'avril, au milieu des sombres forêts, les réseaux de la pervenche, et ceux de Yanemona nemorosa, qui recouvrent d'un long tapis vert et lustré les mousses et les feuilles desséchées par l'année précédente. Cependant, à l'orée des bois, on voit déjà fleurir les primevères , les violettes et les marguerites , qui bientôt disparaissent en partie , pour faire place, en mai, à l'hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent le miel , au muguet parfumé , si aimé des amants, au genêt doré , au bassinet doré et vernissé , et aux trèfles rouges et blancs , si bien alliés aux graminées. Bientôt les orties blanches et jaunes, les fleurs du fraisier, celles du sceau de Salomon , sont remplacées par les coquelicots et les bluets , qui éclosent dans des oppositions ravissantes ; les églantiers épanouissent leurs guirlandes fraîches et variées , les fraises se colorent, les chèvrefeuilles parfument les airs ; on voit ensuite les vipérines d'un bleu pourpré , les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses battues des vents, les ansérines , les champignons et les asclépias, qui restent bien avant dans l'hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.

Toute6 ces fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon , dont la couleur est uniforme , sert de fond à ce riche tableau. Quand ces plantes ont fleuri et donné leurs graines , la plupart s'enfoncent et se cachent , pour renaître avec d'autres printemps. Il y en a qui durent toute l'année, comme la pâquerette et le pissenlit ; d'autres s'épanouissent pendant cinq jours, après lesquels elles disparaissent entière ment : ce sont les éphémères de la végétation.

Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque espèce présente, dans le cours de l'année,

?es progrès de la prairie. D'abord les buissons donnent leurs fleurs; les chèvrefeuilles déroulent leur tendre verdure; l'aubépine parfumée se couronne de nombreux bouquets, les rondes laissent pendre leurs grappes d'un bleu mourant; les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts de neige au miLieu du printemps ; les néfliers entr'ouvrent leurs larges Heurs aux extrémités d'un rameau cotonneux; les ormes donnent leurs fruits ; les hêtres développent leurs superbes feuillages ; et enfin le chêne majestueux se couvre le dernier de ses feuilles épaisses, qui doivent résister à l'hiver.

Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par l'éclat de leurs couleurs , de même les rameaux fleuris des arbrisseaux se détachent du feuillage des grands arbres. L'hiver présente de nouveaux accords ; car alors les fruits noirs du troène, la mûre d'un bleu sombre, le fruit <Je corail de l'églantier, la baie du myrtille, brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur nourriture, et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des graminées, et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs ; et celles des forêts , où les chênes antiques agitent leurs sommets vénérables ; le bouleau , ses feuilles pendantes ; et les sombres sapins , leurs longues flèches toujours vertes ? Du sein de ces forêts s'échappent de doux murmures, et s'exhalent mille parfums qui influent sur les qualités de l'air. Le matin, au lever de l'aurore, tout est chargé de gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des ruisseaux ; tout se meut au gré des vents ; de longs rayons de soleil dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des êtres d'un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs , volent sans bruit sur les fleurs; ici l'abeille et le bourdon murmurent ; là des oiseaux font leurs nids; les airs retentissent de mille chansons d'amour. Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de basse aux ravissants concerts du rossignol , et aux accords vifs et gais de la fauvette. La prairie a aussi ses

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oiseaux : les cailles, qui couvent sous les herbes; les alouettes, qui s'élèvent vers le ciel, au-dessus de leurs nids. On entend de tous côtés les accents maternels ; on respire l'amour dans les vallons, dans les bois, dans les prés. Oh! qu'il est doux alors de quitter les cités , qui ne retentissent que du bruit des marteaux des ouvriers et de celui des lourdes charrettes, ou des carrosses qui menacent l'homme de pied , pour errer dans les bois, sur les collines, au fond des vallons, sur des pelouses plus douces que les tapis de la Savonnerie , et qu'embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de nouveaux parfums!

Mais si nous considérons la nature dans les autres climats , nous verrous que les inondations des fleuves, telles que celles de l'Amazone, de l'Orénoque , et de quantité d'autres , sont, périodiques : elles fument les terres qu'elles submergent. On sait d'ailleurs que les bords de ces fleuves étaient peuplés de nations avant les établissements des Européens : elles tiraient beaucoup d'utilité de leurs débordements, soit par l'abondance des pêches, soit par les engrais de leurs champs. Loin de les considérer comme des convulsions de la nature, elles les regardaient comme des bénédictions du ciel, ainsi que les Égyptiens considéraient les inondations du Nil. Était-ce donc un spectacle si déplaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues allées d'eau qu'elles pouvaient parcourir sans peine, en tous sens, dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus grande facilité? Quelques peuplades même, comme celles de l'Orénoque , déterminées par ces avantages, avaient pris l'usage étrange d'habiter le sommet des arbres, et de chercher sous leur feuillage, comme les oiseaux, des logements . des vivres et des forteresses. Quoi qu'il en soit, la plupart d'entre elles n'habitaient que les bords des fleuves, et les préféraient aux vastes déserts qui les environnaient, et qui n'étaient point exposés aux inondations.

Nous ne voyous l'ordre que là où nous voyons notre blé. L'habitude où nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières , de sabler nos grands chemins , d'aligner

les allées de nos jardins , de tracer leurs bassins au cordeau, d'équarrir nos parterres, et même nos arbres, nous accoutumé à considérer tout ce qui s'écarte de notre équerre comme livre à la confusion.

Je n'ai pas eu le bonheur, comme les premiers marins qui découvrirent des îles inhabitées, de voir des terres sortir, pour ainsi dire, de ses mains; mais j'en ai vu des portions assez peu altérées , pour être persuadé que rien alors ne devait égaler leurs beautés virginales. Elles ont influé sur les premières relations qui en ont été faites, et elles y ont répandu une fraîcheur, un coloris, et je ne sais quelle grâce naïve qui les distinguera toujours avantageusement , malgré leur simplicité, des descriptions savantes qu'on en a faites dans les derniers temps. C'est à l'influence de ces premiers aspects que j'attribue les grands talents des premiers écrivains qui ont parlé de la nature, et l'enthousiasme sublime dont Homère et Orphée ont rempli leurs poésies. Parmi les modernes, l'historien de l'amiral Anson, Cook, Banks, Solander, et quelques autres , nous ont décrit plusieurs de ces sites naturels dans les îles de ïinian, de Masso, de Juan- Fernandez et de Taïti, qui ont ravi tous les gens de goût, quoique ces îles eussent été dégradées en partie par les Indiens et par les Espagnols.

Je n'ai vu que des pays fréquentés par les Européens , et désolés par la guerre ou par l'esclavage; mais je me rappellerai toujours avec plaisir deux de ces sites, l'un en delà du tropique du Capricorne, l'autre au deçà du 60e degré nord. Malgré mon insuffisance , je vais essayer d'en tracer une esquisse, afin de donner au moins une idée de la manière dont la nature dispose ses plans dans des climats aussi opposés.

Le premier était une partie alors inhabitée de l'Ile-de- France, de quatorze lieues d'étendue, qui m'en parut Ja plus belle portion, quoique les noirs marrons, qui s'y réfugient , y eussent coupé , sur les rivages de la mer, des lataniers avec lesquels ils fabriquent des ajoupa, et dans les

montagnes, des palmistes dont ils mangent les sommités , et des lianes dont ils font des filets pour la pêche. Ils dégradent aussi les bords des ruisseaux en y fouillant les oignons des nymphaea , dont ils vivent , et ceux même de la mer, dont ils mangent sans exception toutes les espèces de coquillages, qu'ils laissent çà et là sur les rivages par grands amas brûlés. Malgré ces désordres , cette portion de l'île avait conservé des traits de son antique beauté. Elle est exposée au vent perpétuel du sud-est, qui empêche les forêts qui la couvrent de s'étendre jusqu'au bord de la mer; majs une large lisière de gazon d'un beau vert gris , qui l'environne , en facilite la communication tout autour, et s'harmonie, d'un côté, avec la verdure des bois , et de l'autre avec l'azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux aspects , l'un terrestre , et l'autre maritime. Celui de la terre présente des collines qui fuient les unes derrière les autres en amphithéâtre , et dont les contours , couverts d'arbres en pyramides , se profilent avec majesté sur la voûte des deux. Au-dessus de ces forêts s'élève comme une seconde forêt de palmistes, qui balancent audessus des vallées solitaires leurs longues colonnes couronnées d'un panache de palmes et surmontées d'une lance. Les montagnes de l'intérieur présentent au loin des plateaux de rochers garnis de grands arbres , et de lianes pendantes qui flottent comme des draperies au gré des vents. Elles sont surmontées de hauts pitons , autour desquels se rassemblent sans cesse des nuées pluvieuses; et lorsque les rayons du soleil les éclairent , on voit les couleurs de l'arc-en-ciel se peindre sur leurs escarpements , et les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns, en nappes brillantes de cristal ou en longs filets d'argent. Aucun obstacle n'empêche de parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases ; car les ruisseaux qui descendent des montagnes présentent , le long de leurs rives, des lisières de sable, ou de larges plateaux dô roches qu'ils ont dépouillés de leurs terres. De plus, ils frayent un libre passage depuis leurs sources jusqu'à leurs embouchures, en détruisant les arbres qui croîtraient dans

leurs lits , et ei\ fertilisant ceux qui naissent sur leurs bords; et ils ménagent au-dessus d'eux, dans tout leur cours, de grandes voûtes de verdure qui fuient en perspective, et qu'on aperçoit des bords de la mer. Des lianes s'entrelacent dans les cintres de ces voûtes , assurent leurs arcades contre les vents, et les décorent de la manière la plus agréable, en opposant à leurs feuillages d'autres feuillages, et à leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté , la nature , qui bâte partout la destruction de tous les êtres inutiles, couvre son tronc de capillaires du plus beau vert et d'agarics ondes de jaune, d'aurore et de pourpre , qui se nourrissent de ses débris. Du côté de la mér, le gazon qui terminel'ile est parsemé çà et là de bosquets de lataniers dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples, rayonnent en l'air comme des soleils de verdure. Ces lataniers s'avancent jusque dans la mer sur les caps de l'île, avec les oiseaux de terre qui les babitent ; tandis que de petites baies, où nagentune multitude d'oiseaux de marine , et qui sont , pour ainsi dire, pavées de madrépores couleur de fleur de pêcher, de roches noires couvertes de nérites couleur de rose, et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans l'île, et réfléchissent, comme des miroirs, tous les objets de la terre et des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l'eau et les poissons nager dans les arbres, et vous diriez du mariage de la Terre et de l'Océan, qui entrelacent et confondent leurs domaines. Dans la plupart même des îles inhabitées situées entre les tropiques , on a trouvé , lorsqu'on en a fait la découverte , les bancs de sabte qui les environnent remplis de tortues qui y venaient faire leur ponte , et de flamants couleur de rose qui ressemblent , sur leurs nids, à des brandons de feu. Elles étaient encore bordées de mangliers couverts d'huîtres , qui opposaient leurs feuillages flottants à la violence des flots , et de cocotiers chargés de fruits, qui, s'avançant jusque dans la mer, le long des récifs, présentaient aux navigateurs l'aspect d'une ville avec ses remparts et ses avenues , et leur annonçaient de loin les

asiles qui leur étaient préparés par le dieu des mers. Ces divers genres de beauté ont dû être communs à l'Ile-de-France comme à beaucoup d'autres îles, et ils auront sans doute été détruits par les besoins des premiers marins qui y ont abordé. Tel est le tableau bien imparfait d'un pays dont les anciens pbilosophes jugeaient le climat inbabitable, et dont les philosophes modernes regardent le sol comme une écume de l'Océan ou des volcans.

Le second lieu agreste que j'ai vu était dans la Finlande russe, lorsque j'étais employé, en 1764, à la visite de ses places avec les généraux du corps du génie , dans lequel je servais. Nous voyagions entre la Suède et la Russie, dans des pays si peu fréquentés , que les sapins avaient poussé dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. Il était impossible d'y passer en voiture , et il fallut y envoyer des paysans pour les couper, afin que nos équipages pussent nous suivre. Cependant nous pouvions pénétrer partout à pied , et souvent à cheval , quoiqu'il nous fallût visiter les détours, les sommets et les plus petits recoins d'un grand nombre de rochers , pour en examiner les défenses naturelles , et que la Finlande en soit si couverte, queles anciens géographes lui ont donné le surnom de Lapidosa. Non-seulement ces rochers y sont répandus en grands blocs à la surface de la ferre, mais les vallées et les collines tout entières y sont , en beaucoup d'endroits, formées d'une seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s'exfolie , et dont les débris fertilisent les plantes , en même temps que ses grandes masses les abritent contre les vents du nord, et réfléchissent sur elles les rayons du soleil par leurs courbures , et par les particules de mica dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues lisières de prairies qui facilitent partout la communication. Aux endroits où elles étaient de roc tout pur. comme à leur naissance, elles étaient couvertes d'une plante appelée kloukva , qui se plaît sur les rochers. Elle sort de leurs fentes , et ne s'élève guère à plus d'un pied et demi de hauteur ; mais elle trace de tous côtés , et s'étend fort loin.

Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis, et «»s rameaux sont parsemés de fruits rouges . bous à manger, semblables à des fraises. Des sapius, des bouleaux et des sorbiers végétaient à merveille sur les flancs de ces collines, quoique souvent ils y trouvassent à peine assez de terre pour y enfoncer leurs racines. Les sommets de la'plupart de ces collines de roc étaient arrondis en forme de calottes, et rendus tout luisants par des eaux qui suintaient à travers de longues fêlures qui les sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues , et si glissantes , qu'à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées, tout autour, d'une large ceinture de mousses d'un vert d'émeraude , d'où sortaient çà et là une multitude infinie de champignons de toutes les formes et de toutes les couleurs. Il y en avait de faits comme de gros étuis, couleur d'écarlate , piquetés de points blancs ; d'autres, de couleur d'orauge, formés en parasols; d'autres, jaunes comme du safran , et allongés comme des œufs. Il y en avait du plus beau blanc , et si bien tournés en rond , qu'on les eût pris pour des dames d'ivoire. Ces mousses et ces champignons se répandaient le long des filets d'eau qui coulaient des sommets de ces collines de roc, s'étendaient en longs ravons jusqu'à travers les bois dont leurs flancs étaient couverts , et venaient border leurs lisières ense confondant avec une multitude de fraisiers et de framboisiers. La nature, pour dédommager ce pays de la rareté des fleurs apparentes qu'il produit en petit nombre, en a donné les parfums à plusieurs plantes, telles qu'au calamus aromaticus, au bouleau, qui exhale au printemps une forte odeur de rose , et au sapin , dont les pommes sont odorantes. Elle a répandu de même les couleurs les plus agréables et les plus brillantes des fleurs sur les végétations les plus communes, telles que surlescôues dumélèze, qui sont d'un beau violet , sur les baies écarlates du sorbier , sur les mousses, les champignons, et même sur les choux-raves. Voici ce que dit, à l'occasion de ces derniers végétaux, l'exact Corneille le Bruyn, dans son Voyage a Archangel : « Pendant « le séjour que nous fîmes (chez les Samoïèdes) , ou nous ap-

« porta plusieurs sortes de navets de différentes couleurs, « d'une beauté surprenante. Il y en avait de violets, comme « les prunes parmi nous ; de gris , de blancs et de jaunâtres , « tous tracés d'un rouge semblable au vermillon ou à la plus « belle laque, et aussi agréables à là vue qu'un œillet. J'en « peignis quelques-uns à l'eau sur du papier , et en envoyai en « Hollande dans une boîte remplie de sable sec , à un de mes « amis, amateur de ces sortes de curiosités. Je portai ceux « que j'avais peints à Arcbangel, où l'on ne pouvait croire « qu'ils fussent d'après nature, jusqu'à ce que j'eusse pro- « duit les navets mêmes : marque qu'on n'y fait guère d'atten- « tion à ce que la nature y peut former de rare et de curieux. » Je pense que ces navets sont des choux-raves , dont les raves croissent au-dessus delà terre. Du moins je le présume par le dessin [ même qu'en donne Corneille le Bruyn , et parce que j'en ai vu de pareils en Finlande : ils ont un goût supérieur à celui de nos choux, et semblable à celui des culs d'artichaut. J'ai rapporté ces témoignages d'un peintre, et d'un peintre hollandais , sur la beauté de ces couleurs , pour détruire le préjugé où l'on est que ce n'est qu'aux Indes que le soleil colore magnifiquement les végétaux. Mais rien n'égale , à mon avis , le beau vert des plantes du nord , au printemps. J'y ai souvent admiré celui des bouleaux, des gazons et des mousses , dont quelques-unes sont glacées de violet et de pourpre. Les sombres sapins même se festonnent alors du vert le plus tendre : et lorsqu'ils viennent à jeter, de l'extrémité de leurs rameaux , des touffes jaunes d'étamines , ils paraissent comme de vastes pyramides toutes chargées de lampions. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans leurs forêts. Quelquefois nous y rencontrions des bouleaux renversés et tout vermoulus ; mais en mettant les pieds sur leur écorce, elle nous supportait comme un cuir épais. Le bois de ces bouleaux pourrit fort vite , et leur écorce , qu'aucune humidité ne peut corrompre, est entraînée, à la fonte des neiges , dans les lacs , sur lesquels elle surnage tout d'une pièce. Quant aux sapins, lorsqu'ils tombent, l'humidité et

les mousses les détruisent eu fort peu de temps. Ce pays est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres, et offrent un nouveau genre de beauté en réfléchissant dans leurs eaux tranquilles les orifices des vallées, les collines moussues , et les sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages.

11 serait difficile de rendre le bon accueil que nous recevions dans les habitations solitaires de ces lieux. Leurs maîtres s'efforçaient , par toutes sortes de moyens , de nous y retenir plusieurs jours. Ils envoyaient, à dix et quinze lieues de là , inviter leurs amis et leurs parents pour nous tenir compagnie. Les jours et les nuits se passaient en danses et en festins. Dans les villes , les principaux habitants nous traitaient tour à tour. C'est au milieu de ces fêtes hospitalières que nous avons parcouru les villes de la pauvre Finlande, Wibourg, Wilmanstrand,Frédériksham,iNislot, etc. Le château de cette dernière est situé sur un rocher, au dégorgement du lac Kiemen , qui l'environne de deux cataractes. De ses plates-formes , on aperçoit la vaste étendue de ce lac. Nous dînâmes dans une de ses quatre tours, dans une petite chambre éclairée par des fenêtres qui ressemblaient à des meurtrières. C'était la même chambre où vécut longtemps l'infortuné Ivan, qui descendit du trône de Russie à l'âge de deux ans et demi. Mais ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur l'influence que les idées morales peuvent répandre sur les paysages.

Les plantes ne sont donc pas jetées au hasard sur la terre; et , quoiqu'on n'ait encore rien dit sur leur ordonnance eu général dans les divers climats , cette simple esquisse suffit pour faire voir qu'il y a de l'ordre dans leur ensemble. Si nous examinons de même, superficiellement, leur développement, leur attitude et leur grandeur, nous verrons qu'il y a autant d'harmonie dans l'agrégation de leurs parties que dans celle de leurs espèces. Elles ne peuvent en aucune manière être considérées comme des productions mécaniques du chaud et du froid , de la sécheresse et de l'humidité. Les systèmes de

*o ÉTUDE CINQUIEME.

nos sciences nous ont ramenés précisément aux opinions qui jetèrent les peuples barbares dans l'idolâtrie, comme si la fin de nos lumières devait être le commencement et le retour de nos ténèbres. Voici ce que leur reproche l'auteur du livre de la Sagesse : » Aut ignem, autspiritum, aut citatum aerem, « aut gyrum stellarum , aut ninnam aquam , aut solem et lu- «nam, rectores orbis terrarum deos putaverunt J. Ils se « sont imaginé que le feu, ou le vent, ou l'air le plus sub- « til, ou l'influence des étoiles, ou la mer, ou le soleil et la « lune, régissaient la terre , et en étaient les dieux. »

Les plantes, dit-on, sont des corps mécaniques. Essayez de faire un corps aussi mince, aussi tendre , aussi fragile que celui d'une feuille, qui résiste des années entières aux vents, aux pluies, à la gelée, et au soleil le plus ardent. Un esprit de vie , indépendant de toutes les latitudes , régit les plantes , les conserve et les reproduit. Elles réparent leurs blessures , et elles recouvrent leurs plaies de nouvelles écorces. Les pyramides de l'Egypte s'en vont en poudre, et les graminées du temps des Pharaons subsistent encore. Que de tombeaux grecs et romains , dont les pierres étaient ancrées de fer, ont dis=« paru! Il n'est resté, autour de leurs ruines , que les cyprès qui les ombrageaient. C'est le soleil , dit-on , qui donne l'existence aux végétaux, et qui l'entretient. Mais ce grand agent de la nature, tout puissant qu'il est, n'est pas même la cause unique et déterminante de leur développement. Si la chaleur invite la plupart de ceux de nos climats à ouvrir leurs fleurs , elle en oblige d'autres à les fermer : tels sont, dans ceux-ci, la belle-de-nuit du Pérou , et l'arbre triste des Moluques , qui ne fleurissent que la nuit. Son éloignement même de notre hémisphère n'y détruit point la puissance de la nature. C'est alors que végètent la plupart des mousses qui tapissent les rochers d'un vert d'émeraude, et que les troncs des arbres se couvrent , dans les lieux humides , de plantes imperceptibles à la vue , appelées mnium et lichen , qui les font paraîtra

1 Sapieniiœ, cap. xm, * 2

au milieu des glaces comme des colonnes de bronze vert. Ces végétations, nu plus fort de l'hiver,. détruisent tous nos raisonnements sur les effets universels de la chaleur, puisque des plantes d'une organisation si délicate semblent avoir besoin, pour se développer, de la plus douce température. La chute même des feuilles , que nous regardons comme un effet de l'absence du soleil , n'est point occasionnée par le froid. Si les palmiers les conservent toute l'année dans le midi , les sapins les gardent, au nord , en tout temps. A la vérité, les bouleaux, les mélèzes, et plusieurs autres espèces d'arbres, les perdent, dans le nord, à l'entrée de l'hiver; mais ce dépouillement arrive aussi à d'autres arbres dans le midi. Ce sont, dit-on, les résines qui conservent , dans le nord, celles des sapins; mais le mélèze, qui est résineux, y laisse tomber les siennes; et le tilaria, le lierre, l'alaterne, et plusieurs autres espèces qui ne le sont point , les gardent chez nous toute l'année. Sans recourir à ces causes mécaniques, dont les effets se contredisent toujours dès qu'on veut les généraliser, pourquoi ne pas reconnaître , dans ces variétés de la végétation , la constance d'une Providence ? Elle a mis , au midi, des arbres toujours verts, et leur a donné un large feuillage pour abriter les animaux de la chaleur. Elle y est encore venue au secours des animaux eu les couvrant de robes à poil ras , afin de les vêtir à la légère ; et elle a tapissé la terre qu'ils habitent de fougères et de lianes vertes , afin de les tenir fraîchement. Elle n'a pas oublié les besoins des animaux du nord : elle a donné à ceux-ci pour toits les sapins toujours verts, dont les pyramides hautes et touffues écartent les neiges de leurs pieds , et dont les branches sont si garnies de longues mousses grises , qu'à peine on en aperçoit le tronc; pour litières , les mousses mêmes de la terre, qui y ont en plusieurs endroits plus d'un pied d'épaisseur, et les feuilles molles et sèches de beaucoup d'arbres, qui tombent précisément à l'entrée de la mauvaise saison; enfin, pour provisions , les fruits de ces mêmes arbres , qui sont alors en pleine maturité. Elle y ajoute çà et là les grappes

rouges des sorbiers , qui , brillant au loin sur la blancheur des neiges, invitent les oiseaux à recourir à ces asiles; en sorte que les perdrix, les coqs de bruyère, les oiseaux de neige , les lièvres , les écureuils , trouvent souvent , à l'abri du même sapin , de quoi se loger, se nourrir et se tenir fort chaudement.

Mais un des plus grands bienfaits de la Providence envers les animaux du nord est de les avoir revêtus de robes fourrées , de poils longs et épais , qui croissent précisément en hiver et qui tombent en été. Les naturalistes, qui regardent les poils des animaux comme des espèces de végétations, ne manquent pas d'expliquer leurs accroissements par la chaleur. Ils confirment leur système par l'exemple de la barbe et des cheveux de l'homme, qui croissent rapidement en été. Mais je leur demande pourquoi , dans les pays froids , les chevaux , qui y sont ras en été , se couvrent en hiver d'un poil long et frisé comme la laine des moutons. A cela ils répondent que c'est la chaleur intérieure de leur corps , augmentée par l'action extérieure du froid, qui produit cette merveille. Fort bien- Je pourrais leur objecter que le froid ne produit pas cet effet sur la barbe et sur les cheveux de l'homme, puisqu'il retarde leur accroissement; que de plus , sur les animaux revêtus en hiver par la Providence , les poils sont beaucoup plus longs et plus épais aux endroits de leur corps qui ont le moins de chaleur naturelle , tels qu'à la queue , qui est très-touffue dans les chevaux , les martres, les renards et les loups, et que ces poils sont courts et rares aux endroits où elle est la plus grande» comme au ventre. Leur dos, leurs oreilles, et souvent même leurs pattes , sont les parties de leur corps les plus couvertes de poil. Mais je me contente de leur proposer cette dernière objection : la chaleur extérieure et intérieure d'un lion d'Afrique doit être au moins aussi ardente que celle d'un loup de Sibérie : pourquoi le premier est-il à poil ras, tandis que le second est velu jusqu'aux yeux?

Le froid , que nous regardons comme un des plus grands

obstacles de la végétation, est aussi nécessaire à certaines plantes que la chaleur l'est à d'autres.

Si celles du midi ne sauraient croître au nord , celles du nord ne réussissent pas mieux au midi. Les Hollandais on,, fait de vaines tentatives pour élever des sapins au cap de Bonne-Espérance, alin d'avoir des mâtures de vaisseaux , qui se vendent très-cher aux Indes. Plusieurs habitants ont fait à l'Ile-de-France des essais inutiles pour y faire croître la lavande, la marguerite des prés, la violette, et d'autres herbes de nos climats tempérés. Alexandre , qui transplantait les nations à son gré , ne put jamais venir à bout de faire venir le lierre de la Grèce dans le territoire de Babylone « , quoiqu'il eût grande envie déjouer aux Indes le personnage de Bacchus avec tout son costume. Je crois cependant qu'on pourrait venir à bout de ces transmigrations végétales, en employant , au midi , des glacières pour les plantes du nord 7 comme on emploie , dans ie nord , des poêles pour les plantes du midi. Je ne pense pas qu'il y ait un seul endroit sur le globe où, avec un peu d'industrie , on ne puisse se procurer de la glace comme on s'y procure du sel. Je n'ai trouvé nulle part de température aussi chaude que celle de l'île de Malte, quoique j'aie passé deux fois la ligne, et que j'aie vécu à l'Ile-de-France, où le soleil monte deux fois par an au zénith. Le sol de Malte est formé de collines de pierres blanches qui réfléchissent les rayons du soleil avec tant de force, que la vue en est sensiblement affectée; et quand le vent d'Afrique, appelé siroco , qui part des sables du Zara pour aller fondre les glaces du nord , vient à passer sur cette île , l'air y est aussi chaud que l'haleine d'un four. Je me rappelle que, dans ces jours-là, il y avait un Neptune de bronze sur le bord de la mer, dont le métal devenait si brûlant, qu'à peine on y pouvait tenir la main. Cependant on apportait dans l'île de la neige du mont Etna , qui est à soixante lieues de là; on la conservait pendant des mois entiers dans des souterrains , sur de la paille , et elle ne valait que deux liards la livre; encore y était-elle af- 1 Voyez Plutarque et i'liue.

fermée. Puisqu'on peut avoir de la neige à Malte dans la canicule, je crois qu'on peut s'en procurer dans tous les pays du monde. D'ailleurs la nature, comme nous l'avons vu, a multiplié les montagnes à glaces dans le voisinage des pays chauds. On pourra peut-être me reprocher d'indiquer ici des moyens d'accroître le luxe : mais puisque le peuple ne vit plus que du luxe des riches , celui-ci peut tourner au moins au profit des sciences naturelles.

Il s'en faut beaucoup que le froid soit l'ennemi de toutes les plantes , puisque ce n'est que dans le nord que l'on trouve les forêts les plus élevées et les plus étendues qu'il y ait sur la terre. Ce n'est qu'au pied des neiges éternelles du mont Liban que le cèdre , le roi des végétaux , s'élève dans toute sa majesté. Le sapin, qui est après lui l'arbre le plus grand de nos forêts , ne vient à une hauteur prodigieuse que dans les montagnes à glaces, et dans les cjimats froids de la Norvège et de la Russie. Pline dit que la plus grande pièce de bois qu'on eût vue à Rome jusqu'à son temps était une poutre de sapin de cent vingt pieds de long et de deux pieds d'équarrissage aux deux bouts , que Tibère avait fait venir des froides montagnes de la Valteline, du côté du Piémont, et que Néron employa à son amphithéâtre. « Jugez, dit-il, « quelle devait être la longueur de l'arbre entier, par ce « qu'on en avait coupé. » Cependant, comme je crois que Pline parle de pieds romains, qui sont de la même grandeur que ceux du Rhin , il faut diminuer cette dimension d'un douzième à peu près. Il cite encore le mât de sapin du vaisseau qui apporta d'Egypte l'obélisque que Caliguia fit mettre au Vatican : ce mât avait quatre brasses de tour. Je ne sais d'où on l'avait tiré. Pour moi , j'ai vu en Russie des sapins auprès desquels ceux de nos climats tempérés ne sont que des avortons. J'en ai vu, entre autres , deux tronçons , entre Pétersbourg et Moscou , qui surpassaient en grosseur les plus gros mâts de nos vaisseaux de guerre , quoique ceux-ci soient faits de plusieurs pièces. Ils étaient coupés du même arbre , et servaient de montant à la porte de la basse-cour d'un paysan.

REPONSES AUX OBJECTIONS. c\

Les bateaux qui apportent du lac Ladoga des provisions h Pétersbourg ue sont guère moius grands que ceux qui remontent de Rouen à Paris. Ils sont construits de planches de sapin de deux à trois pouces d'épaisseur, quelquefois de deux pieds de large, et qui ont de longueur toute celle du bateau. Les charpentiers russes des cantons où on les bâtit ne font d'un arbre qu'une seule planche, le bois y étant si commun , qu'ils ne se donnent pas la peine de le scier. Avant que j'eusse voyagé dans les pays du nord , je me figurais , d'après les lois de notre physique , que la terre devait y être dépouillée de végétaux par la rigueur du froid. Je fus fort étonné d'y voir les plus grands arbres que j'eusse vus de ma vie, et placés si près les uns des autres, qu'un écureuil pourrait parcourir une bonne partie de la Russie sans mettre pied à terre , en sautant de branche en branche. Cette forêt de sapins couvre la Finlande, l'Ingrie, l'Estonie, toutl'espace compris entre Pétersbourg et Moscou, et de là s'étend sur une grande partie de la Pologne, où les chênes commencent à paraître, comme je l'ai observé moi-même en traversant ces pays. Mais ce que j'en ai vu n'en est que la moindre partie , puisqu'on sait qu'elle s'étend depuis la Norvège jusqu'au Kamtschatka , quelques déserts sablonneux exceptés; et depuis Breslau jusqu'aux bords de la mer Glaciale.

Je terminerai cet article par réfuter une erreur dont j'ai parlé dans l'Étude précédente, qui est que le froid a diminué dans le nord , parce qu'on y a abattu des forêts. Comme elle a été mise en avant par quelques-uns de nos écrivains les plus célèbres, et répétée ensuite , comme c'est l'usage, par la foule des autres , il est important de la détruire, parce qu'elle est très-nuisible à l'économie rurale. Je l'ai adoptée longtemps , sur la foi historique ; et ce ne sont point des livres qui m'en ont fait revenir, ce sont des paysans.

Un jour d'été, sur les deux heures après midi , étant sur le point de traverser la forêt d'Ivry, je vis des bergers , avec leurs troupeaux , qui s'en tenaient à quelque distance , en se reposant à l'ombre de quelques arbres épars dans la campagne.

Je leur demandai pourquoi ils n'entraient pas dans la forêt, pour se mettre, eux et leurs troupeaux, à couvert de la chaleur. Ils me répondirent qu'il y faisait trop chaud , et qu'ils n'y menaient leurs moutons que le matin et le soir. Cependant, comme je désirais parcourir en plein jour les bois où Henri IV avait chassé , et arriver de bonne heure à A net , pour y voir la maison de plaisance de Henri II et le tombeau de Diane de Poitiers , sa maîtresse , j'engageai l'enfant d'un de ces bergers à me servir de guide , ce qui lui fut fort aisé , car le chemin qui mène à Anet traverse la forêt en ligne droite; et il est si peu fréquenté de ce côté-là, que je le trouvai couvert, en beaucoup d'endroits, de gazon et de fraisiers. J'éprouvai , pendant tout le temps que j'y marchai, une chaleur étouffante , et beaucoup plus forte que celle qui régnait dans la campagne. Je ne commençai même à respirer que quand j'en fus tout à fait sorti , et que je fus éloigné des bords de la forêt de plus de trois portées de fusil. Au reste , ces bergers , cette solitude , ce silence des bois , me parurent plus augustes , mêlés au souvenir de Henri IV, que les attributs de chasse en bronze , et les chiffres de Henri II entrelacés avec les croissants de Diane, qui surmontent de toutes parts les dômes du château d'Anet. Ce château royal , chargé de trophées antiques d'amour, me donna d'abord un sentiment profond de plaisir et de mélancolie ; ensuite il m'en inspira de tristesse quand je me rappelai que cet amour ne fut pas légitime ; mais il me remplit à la fin de vénération et de respect quand j'appris que, par une de ces révolutions si ordinaires aux monuments des hommes , il était habité par le vertueux duc de Penthièvre.

J'ai depuis réfléchi sur ce que m'avaient dit ces bergers sur la chaleur des bois , et sur celle que j'y avais éprouvée moi-même ; et j'ai remarqué , en effet , qu'au printemps toutes les plantes sont plus précoces dans leur voisinage, et qu'on trouve des violettes en fleurs sur leurs lisières , bienavant qu'on en cueille dans les plaines et sur les colbnes découvertes. Les forêts mettent donc les terres à l'abri du froid

dans le nord ; mais ce qu'il y a d'admirable , c'est qu'elles les mettent à l'abri de la chaleur dans les pays chauds. Ces deux effets opposés viennent uniquement des formes et des dispositions différentes de leurs feuilles. Dans le nord , celles des sapins, des mélèzes, des pins, des cèdres, des genévriers, sont petites, lustrées et vernissées ; leur finesse , leur vernis r et la multitude de leurs plans, réfléchissent la chaleur autour d'elles en mille manières : elles produisent à peu près les mêmes effets que les poils des animaux du nord , dont la fourrure est d'autant plus chaude que leurs poils sont fins et lustrés. D'ailleurs, les feuilles de plusieurs espèces, comme celles des sapins et des bouleaux, sont suspendues perpendiculairement à leurs rameaux par de longues queues mobiles r en sorte qu'au moindre vent elles réfléchissent autour d'elles les rayons du soleil , comme des miroirs. Au midi , au contraire, les palmiers, les talipots, les cocotiers, les bananiers -r portent de grandes feuilles qui, du côté de la terre, sont plutôt mates que lustrées , et qui , en s' étendant horizontalement, forment au-dessous d'elles de grandes ombres où il n'y a aucune réflexion de chaleur. Je conviens cependant que le défrichement des forêts dissipe les fraîcheurs occasionnées par l'humidité; mais il augmente les froids secs et âpres du nord , comme on l'a éprouvé dans les hautes montagnes de la Norvège , qui étaient autrefois cultivées , et qui sont aujourd'hui inhabitables , parce qu'on les a totalement dépouillées de leurs bois. Ces mêmes défrichements augmentent aussi la chaleur dans les pays chauds , comme je l'ai observé à l'Ilede-France, sur plusieurs côtes qui sont devenues si arides depuis qu'on n'y a laissé aucun arbre, qu'elles sont aujourd'hui sans culture. L'herbe même qui y pousse pendant la saison des pluies est en peu de temps rôtie par le soleil. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il est résulté, de la sécheresse de ces côtes, le dessèchement de quantité de ruisseaux; caries arbres plantés sur les hauteurs y attirent l'humidité de l'air, et l'y fixent, comme nous le verrons dans l'étude des plantes. De plus, en détruisant les arbres qui sont sur les hauteurs ,

on ote aux vallons leurs engrais naturels , et aux campagnes les palissades qui les abritent des grands vents. Ces vents désolent tellement les cultures en quelques endroits , qu'on n'y peut rien faire croître. J'attribue à ce dernier inconvénient ia stérilité des landes de Bretagne. En vain on a essayé de leur rendre leur ancienne fécondité : on n'en viendra point à bout , si on ne commence par leur rendre leurs abris et leur ^mpérature, en y ressemant des forêts. Mais il faut que les paysans qui les cultivent soient heureux. La prospérité d'une terre dépend, avant toute chose, de celle de ses habitants.

KEPONSES ATJX OBJECTIONS CONTEE LA PROVIDENCE . TIRÉES DES DÉSORDRES DU RÈGNE ANIMAL.

Nous continuerons de parler de la fécondité des terres du nord, pour détruire le préjugé qui n'attribue le principe de la vie, dans les plantes et dans les animaux, qu'à la chaleur du midi. Je pourrais m'étendre sur les chasses nombreuses d'élans, de rennes, d'oiseaux aquatiques, de francolins, de lièvres, d'ours blancs, de loups, de renards, de martres, d'hermines, de castors, etc. , que les habitants des terres septentrionales font tous les ans , et dont les seules pelleteries, qu'ils n'emploient pas à leur usage, leur produisent une branche considérable de commerce par toute l'Europe. Mais je m'arrêterai seulement à leurs pêches , parce que ces présents des eaux sont offerts à toutes les nations , et ne sont nulle part aussi abondants que dans le nord.

On tire des rivières et des lacs du nord une multitude prodigieuse de poissons. Jean Schiffer, historien exact de Laponie , dit " qu'on prend chaque année , à Tornéo , jusqu'à treize cents barques de saumons ; que les brochets y sont si grands , qu'il y en a de la longueur d'un homme, et qu'on en

* Histoire de Laponie, par Jean Schœffer.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS. bh

sale chaque aimée de quoi nourrir quatre royaumes du nord. Mais ces pêches abondantes n'approchent pas encore de celles de ces mers '. C'est dans leur sein qu'on prend ces monstrueuses haleines qui ont pour l'ordinaire soixante pieds de longueur, vingt pieds de largeur au corps et à la queue, dix-huit pieds de hauteur, et qui donnent jusqu'à cent trente barriques d'huile. Leur lard a deux pieds d'épaisseur, et on est obligé de se servir de couteaux de six pieds de long pour le découper. Il sort tous les ans, des mers du nord, une multitude innombrable de poissons qui enrichissent tous les pêcheurs de l'Europe ; tels sont les morues , les anchois , les esturgeons , les dorches , les maquereaux , les sardines , les harengs , les chiens de mer, les bélugas , les phoques , les marsouins, les chevaux marins, les souffleurs, les licornes de mer, les poissons à scie , etc.. Ils y sont tous d'une taille plus considérable que dans les latitudes tempérées, et divisés en un plus grand nombre d'espèces. On en compte jusqu'à douze dans celle des baleines; et les plies ou flétans y pèsent jusqu'à quatre cents livres. Je ne m'arrêterai qu'à ceux des poissons qui nous sont les plus connus , tels que les harengs. C'est un fait certain qu'il en sort, tous les ans, une quantité plus que suffisante pour nourrir tous les habitants de l'Europe.

Nous avons des mémoires qui prouvent que la pêche s'en faisait dès l'an 1 1G8 , dans le détroit du Sund, entre les îles de Schonen et de Séeland. Philippe de Mézières, gouverneur de Charles VI, rapporte, dans le Songe du vieux Pèlerin, qu'en 1389, aux mois de septembre et d'octobre, il y avait une quantité si prodigieuse de harengs dans ce détroit, que , « dans l'espace de plusieurs lieues, on pouvoit, dit-il, les « tailler à l'espée; et c'est commune renommée qu'ils sont « quarante mille bateaux qui ne font aultre chose, en deux « mois , que pescher le hareng , et en chacun bateau il y a au « moins six personnes et jusqu'à dix; et, de plus il y a - cinq cents grosses et moyennes nefs qui ne font que recueil»

1 "Voyez Frédéric Martens, rie Hambourg.

<•• Jir et saler les harengs en caque. » Il fait monter le nombre des pêcheurs à trois cent mille hommes de la Prusse et de l'Allemagne. En 1610, les Hollandais, qui pèchent ce poisson encore plus au nord , où il est meilleur, y employaient trois mille bateaux , cinquante mille pêcheurs, sans compter neuf mille autres vaisseaux qui l'encaquent et l'apportent en Hollande, et cent cinquante mille hommes, soit sur terre, soit sur mer, occupés aie transporter, à l'apprêter et à le vendre. Ils en tiraient alors de revenu deux millions six cent cinquante-neuf mille livres sterling, .l'ai vu moi-même à Ams terdam , en 1762, la joie du peuple, qui met des banderoles et des pavillons aux boutiques où Ton vend ce poisson à sou arrivée : il y en a dans toutes les rues. J'y ai oui dire que la compagnie formée pour la pêche du hareng était plus riche et faisait vivre plus de monde que la compagnie des Indes. Les Danois , les Norvégiens, les Suédois , les Hambourgeois , les Anglais , les Irlandais, et quelques négociants de nos ports , comme de celui de Dieppe, envoient des vaisseaux à cette pêche, mais en trop petit nombre pour une manne aussi aisée à recueillir.

En 1782, à l'embouchure delà Gothela , petite rivière qui baigne les murs de Gothembourg , on en a salé cent trente-neuf mille tonneaux , enfumé trois mille sept cents , et extrait deux mille huit cent quarante-cinq tonneaux d'huile de ceux qui ne pouvaient être conservés La Gazette de France, qui rapporte cette pêche, remarque que, jusqu'en 1752, ces poissons avaient été soixante-douze ans sans y paraître. J'attribue leur éloignement de cette côte à quelque combat naval qui les en aura éloignés par le bruit de l'artillerie , comme il arrive aux tortues de l'île de l'Ascension d'abandonner la rade pendant plusieurs semaines , lorsque les vaisseaux qui y passent tirent du canon. C'est peut-être aussi quelque incendie de forêts qui aura détruit le végétai qui les attirait sur la côte. Le bon évêque de Berghen , Pontoppidan , le Fénelon de la Norvège , qui mettait dans ses sermons populaires des traits d'histoire naturelle tout ei>-

tiers, comme d'excellents morceaux de théologie, rapporte » q re , lorsque les harengs côtoient les rivages de la Norvège , « es haleines, qui les poursuivent en grand nombre, et qui 'i lancent en l'air leurs jets d'eau , font paraître la mer au « loin comme si elle était couverte de cheminées fumantes. « Les harengs poursuivis se jettent le long du rivage dans « les enfoncements et dans les criques , où l'eau , auparavant « tranquille, forme des lames et des vagues considérables par- « tout où ils se sauvent. Ils s'y retirent en si grand nombre , « qu'on peut les prendre à pleine corbeille, et que même les <• paysans les attrapent à la main. » Cependant , ce que tous ces pêcheurs réunis en pèchent n'est qu'une très-petite partie de leur colonne qui côtoie l'Allemagne , la France , l'Espagne, et s'avance jusqu'au détroit de Gibraltar, dévorée, chemin faisant, par une multitude innombrable d'autres poissons et d'oiseaux de mer qui la suivent nuit et jour, jusqu'à ce qu'elle se perde sur les rivages de l'Afrique, ou qu'elle retourne, selon d'autres, dans les climats du nord. La sagesse avec laquelle elle a ordonné leurs proportions n'est pas moins digne d'admiration. Si on vient à examiner les animaux , on n'en trouvera aucun de défectueux dans ses membres, si l'on a égard à ses mœurs et aux lieux où il est destiné à vivre. Le long et gros bec du toucan , et sa langue faite en pluim. , étaient nécessaires à un oiseau qui cherche les insectes éparpillés dans les sables humides des rivages de l'Amérique. Il lui fallait à la fois une longue pioche pour y fouiller, une large cuiller pour les ramasser, et une langue frangée de nerfs délicats pour y sentir sa nourriture. Il fallait de longues jambes et de longs cous aux hérons , aux grues, aux flamants et aux autres oiseaux qui marchent dans les marais , et qui cherchent de la proie au fond de leurs eaux : chaque animal a les pieds et la gueule, ou le bec, formés d'une manière admirable pour le sol qu'il doit parcourir, et pour ies aliments dont il doit vivre. C'est de leurs configurations que les naturalistes tirent les caractères qui

1 Pontoppidan, Histoire naturelle de la Norvège.

'iistinguent les bêtes de proie de celles qui sont frugivores. Ces organes n'ont jamais manqué aux besoins des animaux , et ils sont eux-mêmes indélébiles comme leurs instincts. J'ai vu , dans des campagnes , des canards élevés loin des eaux depuis plusieurs générations , qui avaient conservé à leurs pieds les larges membranes de leur espèce, et qui, aux approches des pluies, battaient des ailes, jetaient des cris, appelaient les nuées, et semblaient se plaindre au ciel de l'injustice de l'homme qui les privait de leur élément. Aucun animal n'a manqué d'un membre nécessaire, ou n'en a reçu d'inutiles. Des philosophes ont regardé les ergots appendices des pieds du porc comme superflus, parce qu'ils ne portent point à terre : mais cet animal, destiné à vivre dans les lieux marécageux, où il aime à se vautrer, et à faire avec son boutoir des fouilles profondes , s'y fût souvent enfoncé par sa gloutonnerie , si la nature n'eût disposé au-dessus de ses pieds deux ergots en saillie , qui lui donnent les moyens de s'en retirer. Le bœuf, qui fréquente les bords marécageux des fleuves, en a da peu près semblables. L'hippopotame , qui vit dans les eaux et sur les rivages du Nil , a le pied fourchu , et au-dessus du paturon deux petites cornes qui plient contre terre quand il marche, de sorte qu'il laisse sur le sable une empreinte qu'on dirait être celle de quatre griffes. On peut voir la description de cet amphibie à la fin des Voyages de Dampier. Comment des hommes éclairés ont-ils pu méconnaître l'usage de ces membres accessoires, dont les paysans de quelques-unes de nos provinces imitent la forme dans les échasses , qu'ils appellent , par cette ressemblance même , pieds de porc, et dont ils se servent pour traverser les endroits marécageux? ces mêmes paysans ont imité pareillement celle des ergots pointus et écartés du pied de la chèvre, qui lui servent à gravir les rochers , en se servant de ces pieux ferrés à deux pointes , qui retiennent dans la pente des montagnes les derrières de leurs lourdes charrettes. La nature, qui yarie ses moyens comme les obstacles , a donné les ergots appendices au pied du porc par les mêmes raisons qu'elle

RÉPONSES AUX OBJECTIONS. ï$

a revêtu le rhinocéros d'une peau plissée de plusieurs plis ; au milieu de la zonetorride. On croirait ce lourd animal couvert d'un triple manteau ; mais, destiné à vivre dans les lierais fangeux de l'Inde , où il fouille avec la corne de sou museau les longues racines des bambous, il y eût enfoncé par son poids énorme , s'il n'avait l'étrange faculté d'étpncire en se gonflant les plis multipliés de sa peau , et de se rendre plus léger en occupant un plus grand volume. Ce qui nous paraît, au premier coup d'œil , une défectuosité dans les animaux, est, à coup sûr, une compensation merveilleuse de la Providence ; et ce serait souvent une exception à ses lois générales , si elle en avait d'autres que l'utilité et le bonheur des êtres. C'est ainsi qu'elle a donné à l'éléphant une trompe qui lui sert , comme une main, à grimper sur les plus rudes montagnes, où il se plaît à vivre, et à cueillir l'herbe des champs et les feuillages des arbres, auxquels la grosseur de son cou ne lui permettait pas d'atteindre.

Elle a varié à l'infini, parmi les animaux, les moyens de se défendre comme ceux de subsister. On ne peut pas supposer que ceux qui marchent lentement ou qui jettent des cris souffrent habituellement ; car comment des races de malades auraient-elles pu se perpétuer, et devenir même une des plus répandues du globe? Le slugard, ou paresseux, se trouve en Afrique , en Asie et en Amérique. Sa lenteur n'est pas plus une paralysie que la lenteur de la tortue et du limaçon ; les cris qu'il jette quand on l'approche ne sont point des cris de douleur. Mais , parmi les animaux , les uns étant destinés à parcourir la terre, d'autres à vivre à poste fixe , leurs défenses sont variées comme leurs mœurs. Les uns échappent à leurs ennemis par la fuite , d'autres les repoussent par des sifflements, des figures hideuses , des odeurs infectes , ou des voix lamentables, lly en a qui disparaissent à leur vue, comme le limaçon , qui est de la couleur des murailles ou de l'écorce des arbres ou il se réfugie; d'autres, par une magie admirable, prennent, à leur volonté, la couleur des objets qui les environnent, comme le caméléon. Oh! que l'imagination

des hommes est stérile auprès de l'intelligence de la nature! ils n'ont rien produit , dans quelque genre que ce soit, qu'ils n'en aient trouvé le modèle dans ses ouvrages. L-e génie même, dont ils font tant de bruit, ce génie créateur que nos beaux esprits croient apporter en venant au monde, et perfectionner dans les cercles ou dans les livres , n'est autre chose que l'art de l'observer. On ne peut pas même sortir des routes de la nature pour s'égarer. On n'est sage que de sa sagesse , on n'est fou qu'en en dérangeant les plans. Le burin de Callot, si fertile en monstres, n'a composé tant de démons affreux que des membres mal assortis de différents animaux , de becs de chats-huants , de gueules de crocodiles , de carcasses de chevaux, d'ailes de chauves-souris , de griffes et d'ergots qu'il a joints à la figure humaine, pour rendre ses contrastes plus odieux. Les femmes même, qui, par de plus doux caprices, s'exercent à broder sur leurs étoffes des fleurs de fantaisie, sont obligées d'en prendre les modèles dans nos jardins. Examinez sur leurs robes les folâtres jeux de leur imagination : vous y verrez des œillets sur les feuillages d'un myrte , des roses sur des roseaux, des grenades sur la tige d'une herbe. La nature seule ne produit que des accords raisonnables , et n'assortit dans les animaux et dans les fleurs que des parties convenables aux lieux, à l'air, aux éléments et aux usages auxquels elle les destine. Jamais on n'a vu sortir aucune race de monstres de ses sublimes pensées.

J'ai entendu plusieurs fois annoncer dans nos foires des monstres vivants ; mais jamais je n'ai pu parvenir à en voir un seul, quelque peine que je me sois donnée. Un jour on afficha, à la foire de Saint-Ovide, une vache à trois yeux, el une brebis à six pattes. Je fus curieux de voir ces animaux , et d'examiner l'usage qu'ils faisaient d'organes et de membres qui me paraissaient leur être superflus. Comment, me disaisje.la nature a-t-el le pu poser le corps d'une brebis sur six pattes , lorsque quatre étaient suffisantes pour la porter ? Cependant je vins à me rappeler que la mouche, qui est bien plus légère qu'une brebis . en avait six , et j'avoue que cette

réflexion m'embarrassa. Mais ayant observé, un jour, une mouche qui s'était reposée sur mon papier, je remarquai qu'elle était fort occupée à se brosser alternativement la tête et les ailes avec les deux pattes de devant et avec celles de derrière. Je vis alors évidemment qu'elle avait besoin de six pattes , afin d'être soutenue par quatre lorsqu'elle en emploie deux à se brosser, surtout sur un plan perpendiculaire. L'ayant prise et considérée au microscope , je vis avec admiration que ces deux pattes du milieu n'avaient point de brosses , et que les quatre autres en avaient. Je remarquai encore que son corps était couvert de grains de poussière, qui s'y attachent dans l'atmosphère où elle vole , et que ses brosses étaient doubles, garnies de poils fins , entre lesquels elle faisait sortir et rentrer, à volonté , deux griffes semblables à celles d'un chat , mais incomparablement plus aiguës. Ces griffes servent aux mouches à s'accrocher sur les corps les plus polis, comme sur le verre des vitres, où on les voit monter et descendre sans glisser. J'étais très-curieux de voir comment la nature avait attaché deux nouvelles pattes au corps d'une brebis, et comment elle avait formé, pour les faire mouvoir, de nouvelles veines , de nouveaux nerfs et de nouveaux muscles avec leurs insertions. Le troisième œil de la vache m'embarrassait encore davantage. Je fus donc , comme les autres badauds , porter mon argent pour satisfaire ma curiosité. J'en vis sortir en foule de la loge de ces animaux, très-émerveillés de les avoir vus. Enfin je parvins, comme eux , au bonheur de les contempler. Les deux pattes superflues de la brebis n'étaient que des peaux desséchées , découpées comme des courroies , et pendantes à sa poitrine sans toucher à terre, et sans pouvoir lui être d'aucun usage. Le troisième œil prétendu de la vache était une espèce de plaie ovale au milieu du front , sans orbite , sans prunelle , sans paupière, et sans aucune membrane qui présentât quelque partie organisée d'un œil. Je me retirai , sans examiner si ces accidents étaient naturels ou artificiels ; car, en vérité, la chose n'en valait pas la peine.

t>l ETUDE SEPTIÈME.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS COMTRL LA PBOY1DENCE, TIRÉES DES MAUX DU GENRE HUMAIN.

Tous les hommes sont solidaires- les uns pour les autres ; et , indépendamment de la taille et de la configuration uniforme du genre humain, je ne voudrais pas d'autres preuves qu'ils viennent d'une seule origine. C'est de la mare d'un pauvre homme , dont on a détourné le ruisseau, que sortira l'épidémie qui emportera la famille du château voisin. L'Egypte se venge , par la peste qui sort de ses canaux , de l'oppression des Turcs qui empêchent ses habitants de les entretenir. L'Amérique, tombée sous les coups des Européens, exhale de son sein mille maladies funestes à l'Europe. Elle entraîne avec elle l'Espagnol mourant sur ses ruines. Ainsi le Centaure laissa à Déjanire sa robe empoisonnée du sang de l'hydre , comme un présent qui devait être funeste à son vainqueur. Ainsi les maux dont on accable les hommes passent des étables aux palais, de la ligne aux pôles, des siècles passés aux futurs ; et leurs longs effets sont des voix formidables qui crient aux puissances : « Apprenez à être justes , et « à ne pas opprimer les malheureux. »

Non-seulement les éléments, mais ia raison elle-même se corrompt dans le sein des misérables. Que d'erreurs , de craintes , de superstitions, de querelles, sont sorties des plus bas étages de la société , et ont troublé le bonheur des trônes ! Plus les hommes sont opprimés , plus leurs oppresseurs sont malheureux, et plus la nation qu'ils composent est faible; car la force que les tyrans emploient pour se conserver au dedans n'est jamais exercée qu'aux dépens de celle qu'ils pourraient employer à se maintenir au dehors.

D'abord , du sein de la misère sortent les prostitutions , les vols , les assassinats, les incendies, les brigandages , les révoltes , et une multitude d'autres maux physiques qui, oar tout pays , sont les fléaux de la tyrannie. Mais ceux de l'opinion sont bien plus terribles. Un homme en veut subjuguer

un outre . inoins pour s'emparer de son bien que pour en être admiré et même adoré. Tel est le dernier terme que se propose l'ambition. Dans quelque état qu'il l'ait réduit, eut-il à sa discrétion sa fortune , ses travaux , sa femme , sa personne , il n'a rien s'il n'a sou hommage., Ce n'était pas assez a Aman d'avoir la vie et les biens des Juifs, il voulait voir Mardoehée à ses pieds. Les oppresseurs font ainsi les opprimés les arbitres de leur bonheur; et ceux-ci , pour l'ordinaire, leur rendent injustice pour injustice, les environnent de faux rapports , de terreurs religieuses , de médisances , de calomnies, qui font naître parmi eux les soupçons, les craintes , les jalousies, les haines , les procès , les duels , et enfin les guerres civiles , qui finissent par les détruire.

Examinons dans quelques gouvernements anciens et modernes cette réaction de maux; nous la verrons s'étendre a proportion du mal qu'on y a fait au genre humain. A cette balance redoutable , nous reconnaîtrons l'existence d'une justice suprême.

Sans avoir égard à leur division commune (3) en démocra ■ tie, en aristocratie et en monarchie , qui ne sont , au fond , que des formes politiques qui ne décident ni de leur bonheur ni de leur puissance , nous ne nous arrêterons qu'à leur constitution morale. Tout gouvernement, quel qu'il soit, est heureux au dedans et puissant au dehors, lorsqu'il donne à tous ses sujets le droit naturel de parvenir à la fortune et aux honneurs; et le contraire arrive lorsqu'il réserve à une classe particulière de citoyens les biens qui doivent être communs à tous. Il ne suffit pas de prescrire au peuple des limites, et de l'y contenir par des fantômes effrayants; il force bientôt ceux qui les font mouvoir de trembler plus que lui. Quand la politique humaine attache sa chaîne au pied d'un esclave, la justice divine en rive l'autre bout au cou au tyran.

Il y a eu peu de republiques plus également ordonnées que celle de Lacédémone. On y vit fleurir la vertu et le bonheur pendant cinq cents ans. .Malgré son peu d'étendue.

elle donna la loi à la Grèce et aux côtes septentrionales ds l'Asie; mais comme Lycurgue n'avait compris dans son plan ni les peuples qu'elle devait s'assujettir, ni même les Ilotes, qui labouraient la terre pour elle, ce fut par eux qu'entrèrent les troubles qui l'agitèrent , et qui finirent par la renverser.

Dans la république romaine, il y eut encore plus d'égalité, et partant plus de bonheur et de puissance. A la vérité elle était divisée en patriciens et en plébéiens; mais comme ceux-ci parvenaient à toutes les dignités militaires, que d'ailleurs ils obtinrent le tribunat , dont le pouvoir égala et surpassa même celui des consuls , la plus grande harmonie régna entre les deux ordres. On ne peut voir sans attendrissement la déférence et le respect que les plébéiens portaient aux patriciens , dans les beaux jours de la république. Ils choisissaient parmi eux leurs patrons, ils les accompagnaient en foule lorsqu'ils allaient au sénat ; quand ils étaient pauvres , ils se cotisaient entre eux pour doter leurs filles. Les patriciens, d'un autre côté, s'intéressaient à toutes les affaires des plébéiens; ils plaidaient leurs causes dans le sénat ; ils leur faisaient porter leurs noms , les adoptaient dans leurs familles, et leur donnaient leurs filles en mariage quand ils se distinguaient par leurs vertus. Ces alliances avec des familles du peuple ne furent pas dédaignées même des empereurs. Auguste donna en mariage Julie , sa fille unique , au plébéien Agrippa. La vertu régna dans Rome, et jamais on ne lui éleva de plus dignes autels sur la terre. On en peut juger par les récompenses qu'on y accordait aux bonnes actions. Un homme criminel était condamné à mourir de faim en prison , sa fille vint l'y trouver, et l'y nourrit de son lait. Le sénat, instruit de cet acte de l'amour filial, ordonna que le père fût rendu à la fille , et qu'à la place de la prison on élevât un temple à la Piété.

Lorsqu'on menait un coupable au supplice , il était absous si une vestale venait à passer. La peine due au crime disparaissait en présence d'une personne vertueuse. Si dans une

bataille un Romain en sauvait un autre des mains de l'ennemi, on lui donnait la couronne civique. Cette couronne n'était que de feuilles de chêne, et elle était même la seule des couronnes militaires qui n'eût pas d'or ; mais elle donnait le droit de s'asseoir aux spectacles dans le banc le plus voisin de celui des sénateurs , qui se levaient tous , par honneur, à l'arrivée de celui qui la portait. C'était , dit Pline, la plus illustre des couronnes ; et elle donnait plus de privilèges que les couronnes murale, obsidionale et navale, parce qu'il y a plus de gloire à sauver un seul citoyen qu'à prendre des villes et qu'à gagner des batailles. Elle était la même, par cette raison, soit qu'on eût sauvé le général de l'armée ou un simple soldat; mais on ne l'eût pas obtenue pour avoir délivré un roi allié des Romains qui serait venu à leur secours. Rome , dans la distribution de ses récompenses, ne distinguait que le citoyen. Avec ces sentiments patriotiques, elle conquit la terre; mais elle ne fut juste que pour son peuple , et ce fut par ses injustices envers les autres hommes qu'elle devint faible et malheureuse. Ses conquêtes la remplirent d'esclaves , qui , sous Spartacus , la mirent à deux doigts de sa perte , et qui décidèrent enfin sa ruine par les armes de la corruption , plus dangereuses que celles de la guerre. Ce furent les vices et les (latteries des Grecs et des Asiatiques, esclaves à Rome, qui y formèrent les Catilina , les César, les Néron; et tandis que leur voix corrompait les maîtres du monde , celle des Goths , des Cimbres, des Teutons , des Gaulois , des Allobroges, des Vandales, compagnons de leur sort, appelait du nord et de l'orient ceux de leurs compatriotes qui la renversèrent.

Les gouvernements modernes nous [résentent les mêmes réactions d'équité et de bonheur , d'injustice et d'infortune. En Hollande , où le peuple peut parvenir atout , l'abondance est dans l'État, l'ordre dans les villes, la fidélité dans les mariages , la tranquillité dans tous les esprits ; les querelles et les procès y sont rares , parce que tout le monde y est content. Il y a peu de nations en Europe dont le territoire soit

aussi petit, et il n'y eu a point qui ait éteudu sa puissance aussi loin : ses richesses sont immenses ; elle a soutenu seule la guerre contre l'Espagne dans sa splendeur, et ensuite contre la France et l'Angleterre réunies : son commerce s'étend par toute la terre; elle possède de puissantes colonies en Amérique , de riches comptoirs en Afrique , des royaumes formidables en Asie. Mais si l'on remonte à la source des maux et des guerres qu'elle a soufferts depuis deux siècles , on verra qu'ils ne viennent que des injustices de quelques-uns de ses établissements dans ce pays-là. Son bonheur et sa puissance ne sont point dus à sa forme républicaine, mais à cette communauté de biens qu'elle présente indistinctement à tous >es sujets, et qui produit les mêmes effets dans les gouvernements despotiques dont on nous fait de si terribles tableaux.

Parmi les Turcs, comme parmi les Hollandais, il n'y a ni querelles , ni médisances , ni vols , ni prostitutions dans les villes. On ne trouverait peut-être pas même dans tout leur empire une seule femme turque faisant le métier de courtisane. 11 n'y a dans les esprits ni inquiétude , ni jalousie. Chacun d'eux voit sans envie, dans ses chefs , un bonheur où il peut atteindre, et est prêt à périr pour sa religion et pour son gouvernement. Leur force n'est pas moindre au dehors que leur union est grande au dedans. Avec quelque /îépris que nos historiens parlent de leur ignorance et de leur stupidité, ils ont envahi les plus belles portions de l'Asie , de l'Afrique, de l'Europe , et même l'empire des Grecs , si savants et si spirituels , parce que le sentiment de patriotisme qui les unit est supérieur à tout l'esprit et à toutes les tactiques du monde. Ils éprouvent cependant des. convulsions par les révoltes des peuples conquis; mais les plus dangereuses viennent de leurs plus faibles ennemis , de ces Grecs mêmes dont ils pillent impunément les biens, et dont ils enlèvent chaque année des tributs d'enfants pour le sérail. Ce sont ces enfants d'où sortent, par une providence réagissante, la plupart des janissaires, des agas, des hachas, des vizirs.

RÉPONSES AUX ORJECTIONS. c:

qui oppriment les Turc"s à leur tour, et qui se rendent r? d ou tables même à leurs sultans.

Cest cette même communauté d'espérances et de fortune^ présentée à toutes les conditions qui a donné tant d'éner gie à la Prusse , dont nos écrivains ont si fort vanté la police au dedans et les victoires au dehors , quoique le gouvernement en soit encore plus despotique que celui de la Turquie , puisque le prince y est à la fois maître absolu du temporel et du spirituel.

Au contraire , la république de Venise , si connue par ses courtisanes , par les inquiétudes et par les espionnages de son gouvernement , est d'une faiblesse extrême au dehors , quoiqu'elle soit plus ancienne, dans une situation plus heureuse et sous un plus beau ciel que celle de Hollande. Venise est une puissance maritime à peine connue aujourd'hui dans la Méditerranée , tandis que la Hollande vivifie toute la terre par sou commerce ; parce que la première a restreint les droits de l'humanité à une classe de nobles , et que la seconde les a étendus à tout son peuple.

C'est encore par une suite de ce partage injuste que Malte, avec le plus beau port de la Méditerranée, située entre l'Afrique et l'Europe , dans le voisinage de l'Asie, et remplie d'une jeune noblesse pleine de courage , ne sera jamais que la dernière puissance de l'Europe, parce que son peuple y est nul.

Nous observerons ici que l'hérédité de la noblesse dans un Etat ôte à la fois l'émulation aux nobles et aux roturiers. Elle l'ôte aux premiers , qui n'en ont pas besoin , parce que , par leur seule naissance, ils parviennent atout ; et aux seconds, parce que, ne pouvant prétendre à rien , elle leur devient inutile. C'est là le vice politique qui a ruiné la puissance du Portugal et celle de l'Espagne ; et non pas l'esprit monastique , comme tant d'écrivains l'ont avancé. Les moines étaient toutpuissants du temps de Ferdinand et d'Isabelle. Ce fut un moine qui décida à la cour le départ de Christophe Colomb pour la découverte d'un nouveau monde, dont la conquête quadru-

pia en Espagne ie nombre des gentilshommes. Il ne passait pas en Amérique un soldat espagnol qui ne s'y donnât pour noble , et qui , retournant en Espagne avec un peu d'argent , ne s'y établît sur ce pied-là. La même chose arriva parmi les Portugais qui firent des conquêtes en Asie. L'ordre militaire, chez ces deux nations , fit alors des prodiges, parce que la carrière de l'ambition était ouverte au peuple dans les armes. Mais depuis qu'elle lui est fermée par le nombre prodigieux de gentilshommes dont ces deux États sont remplis , il s'est jeté du côté de l'ordre monastique, et lui a donné la puissance tribunitive.

Quelque admirable que paraisse aux spéculations de nos politiques le triple nœud qui forme le gouvernement de l'Angleterre , c'est aux agitations de ses trois puissances qu'on doit attribuer les querelles perpétuelles qui en troublent Je bonheur, et la vénalité qui l'a enfin corrompue. Le peuple , à la vérité, forme une chambre dans son parlement; mais le droit d'y entrer comme député , n'étant réservé qu'aux seuls possesseurs de terres, doit eu bannir bien des têtes sages , et y en admettre beaucoup qui ne le sont guère. Alcibiade et Catilina y auraient joué de grands rôles : mais Socra te ,1e juste Aristide, Épaminondas, qui donna l'empire de la Grèce à Thèbes ; Attilius Régulus , qui fut choisi dictateur à la charrue; Ménénius Agrippa , qui pacifia les différends du sénat et du peuple, n'auraient pu y avoir de séance , attendu qu'ils n'avaient pas en fonds de terre cent livres sterling de revenu. L'Angleterre se détruirait par sa propre constitution , si elle n'ouvrait à tous ses citoyens une carrière commune dans sa marine. Tous les ordres de l'État concourent à ce point de réunion, et lui donnent une telle pondération , qu'il fixe leur équilibre politique. Qui détruirait la marine en Angleterre en détruirait le gouvernement. Ce concours unanime de toute la nation vers un seul art lui a acquis ie plus grand degré de perfection où il soit jamais parvenu chez aucun peuple , et en fait l'unique instrument de sa puissance.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS. i>9

Si nous parcourons les autres États qui portent le nom un républiques , nous y verrons les maux au dedans , et la faiblesse au dehors , croître à proportion de l'inégalité de leurs citoyens. La Pologne a réservé aux seuls nobles toute l'autorité, et a laissé son peuple dans le plus odieux esclavage; en sorte que la guerre , qui établit entre les citoyens d'une même nation une communauté de dangers , n'établit entre ceux-ci aucune communauté de récompenses. Son histoire ne présente qu'une longue suite de querelles de palatinat à palatinat,devilleà ville, de famille à famille, qui l'ont rendue fort malheureuse dans tous les temps. Le plus grand nombre des nobles même y est si misérable , qu'il est obligé , pour vivre , de servir les grands dans les plus vils emplois , comme autrefois les nôtres parmi nous dans le gouvernement féodal , et comme encore aujourd'hui ceux du Japon ; car partout où les paysans sont esclaves, les gentilshommes sont domestiques . Enfin il est arrivé de nos jours, à la Pologne, le malheur qu'elle aurait éprouvé il y a longtemps, si les royaumes qui l'environnent n'avaient pas eu alors les mêmes défauts dans leur constitution : elle a été envahie par ses voisins, malgré ses longues discussions politiques, comme l'empire des Grecs le fut par les Turcs, lorsque quelques prêtres, s'y étant emparés de tout , ne les occupaient plus que de subtilités théologiques.

Au Japon, les maux des nobles y sont proportionnés à leur tyrannie. Ils formèrent d'abord un gouvernement féodal si aisé à renverser , comme tous ceux de cette nature, que le premier d'entre eux qui s'en voulut faire le souverain en vint à bout par une seule bataille. Il leur ôta le pouvoir de décider leurs querelles par des guerres civiles; mais il leur laissa tous leurs autres privilèges , celui de maltraiter les paysan» qui y sont serfs , le droit de vie et de mort sur tous ceux qui sont à leurs gages, et même sur leurs femmes. Le peuple, qui, dans l'extrême misère, n'a guère, pour subsister, d'autre moyen que d'effrayer ou de corrompre ses tyrans, produit au Japon une multitude incroyable de bonzes de toutes les

sectes , qui y ont élevé des temples sur toutes les montagnes ; de comédiens et de farceurs , qui ont des théâtres à tous les carrefours îles villes; et de courtisanes, qui y sont en si grand uombre , qu'on en trouve sur toutes tes routes et à toutes les auberges où l'on arrive. Mais ce même peuple met à si haut prix la considération que les nobles exigent de lui , que , pour peu qu'ils se regardent entre eux de travers, il faut qu'ils se battent; et si l'insulte est un peu grave, il faut que l'offensé el l'agresseur s'ouvrent le ventre, sous peine d'intamie. C'est à cette haine pour ses tyrans qu'il faut attribuer le singulier attachement qu'il témoigna pour la religion chrétienne , qu'il croyait devoir effacer, par sa morale, des différences si odieuses entre les hommes ; et c'est aux préjugés populaires qu'il faut rapporter, dans les nobles japonais, le mépris qu'ils marquent en mille occasions pour une vie rendue si versatile par l'opinion d'autrui.

Une sage égalité , proportionnée aux lumières et aux talents de tous ses sujets , a rendu longtemps la Chine la portion la plus heureuse delà terre; mais le goût des voluptés y ayant à la fin corrompu les mœurs, l'argent qui les procure est devenu le premier mobile du gouvernement. La vénalité y a divisé la nation en deux grandes classes, de riches et de pauvres. Lc-s anciens degrés qui élevaient les hommes à tous les emplois subsistent encore , mais il n'y a que les riches qui y montent. Ce vaste et populeux empire, n'ayant plus de patriotisme que dans quelques vaines cérémonies , a été plusieurs fois envahi par les ïartares , qui y ont été appelés par les malheurs des peuples.

On regarde, en général , les nègres comme l'espèce d'hommes la plus infortunée qu'il y ait au monde. En effet , il semble que quelque destinée les condamne à l'esclavage. On croit reconnaître en eux l'effet de cette ancienne malédiction • : <•- Que Chanaan soit maudit! qu'il soit, à l'égard de ses frères, « l'esclave des esclaves ! » Ils la confirment eux-mêmes par

1 Genèse, chap. IX, v 25.

leurs traditions. Selon le Hollandais Bosman », « les nègres « de la Guinée disent que Dieu, ayant créé des noirs et des « blancs, leur proposa deux dons, savoir, ou de posséder « l'or, ou de savoir lire et écrire; et comme Dieu donna le « choix aux noirs, ils choisirent l'or, et laissèrent aux blancs la « connaissance des lettres :ceque Dieu leur accorda. Mais qu'é- « tant irrité de cette convoitise qu'ils avaient pour l'or, ilré- « solut en même temps que les blancs domineraient éternel- « lement sur eux , et qu'ils seraient obligés de leur servir « d'esclaves (4). » Ce n'est pas que je veuille appuyer par des autorités sacrées , ni par celles que ces infortunes fournissent eux-mêmes , la tyrannie que nous exerçons à leur égard. Si la malédiction d'un père a pu avoir tant d'influence sur sa postérité, la bénédiction de Dieu, qui, par notre religion, s'étend sur eux comme sur nous, les rétablit dans toute la liberté de la loi naturelle. Le texte de l'Évangile, qui nous ordonne de regarder tous les hommes comme nos frères, parle pour eux comme pour nos compatriotes. Si c'en était ici le lieu, je ferais voir comme la Providence sait observer en leur faveur les lois de la justice universelle, en rendant leurs tyrans, dans nos colonies, cent fois plus misérables qu'eux. D'ailleurs, combien de guerres les traites de l'Afrique n'ont-elles pas fait naître parmi les puissances maritimes de l'Europe ! combien de maladies et d'abâtardissements de races les nègres n'ont-ils pas occasionnés parmi nous! Mais je ne m'arrêterai qu'à leur condition dans leur pays , et à celle de leurs compatriotes , qui abusent sur eux de leur pouvoir. Je ne sache pas qu'il y ait jamais eu chez eux une seule république, si ce n'est quelque petite aristocratie le long de la côte occidentale d'Afrique , telle que celle deFantim. Ils ont une multitude de petits rois qui Jes vendent quand bon leur semble. Mais, d'un autre côté , le sort de ces rois est rendu si déplorable par les prêtres, les fétiches, les gris-gris , les révolutions subites, l'indigence même d'aliments , qu'il y a fort peu de nos matelots qui voulussent changer d'état avec eux. D'ailleurs les nègres

1 Bosman , Voyage de Guinée, lettre V

échappent à la plupart de leurs maux par leur insouciance et la mobilité de leur imagination. Ils dansent au milieu de la famine comme au sein de l'abondance, dans les fers comme en liberté. Si une patte de poulet leur fait peur , un petit morceau de papier blanc les rassure. Chaque jour ils font et défont leurs dieux à leur fantaisie.

Ce n'est point dans la stupide Afrique , mais aux Indes , dont l'antique sagesse est si renommée , que les maux du genre humain sont portés à leur comble. Les brames , autrefois appelés brachmanes, qui en sont les prêtres, y ont divisé la nation en plusieurs castes , dont ils ont voué quelquesunes à l'opprobre , comme celle des parias. On peut bien croire qu'ils ont rendu la leur sacrée. Personne n'est digne de les toucher , de manger avec eux , encore moins d'y contracter aucune alliance. Ils ont étayé cette grandeur imaginaire de superstitions incroyables. C'est de leur main que sort ce nombre infini de dieux de formes monstrueuses, qui ont effrayé toutes les imaginations de l'Asie. Le peuple, par une réaction naturelle d'opinions, les rend à leur tour les plus misérables de tous les hommes. Il les oblige, afin de conserver leur réputation, de se laver de la tête aux pieds au moindre attouchement, de jeûner souvent et rigoureusement , de faire devant leurs idoles si redoutables des pénitences horribles : et comme il ne peut s'allier à leur sang , il force , par le pouvoir des préjugés sur les tyrans, leurs veuves de se brûler vives avec le corps de leurs maris. N'est-ce donc pas un sort bien affreux, pour des hommes qui passent pour sages et qui donnent la loi à leur nation , de voir périr par cet horrible genre de supplice leurs amies , leurs parentes , leurs filles , leurs sœurs et leurs mères ? Des voyageurs ont vanté leurs lumières; mais n'est-ce pas une odieuse alternative pour des hommes éclairés , ou d'effrayer perpétuellement des ignorants par des opinions qui , à la longue , subjuguent même ceux qui les prêchent, ou, s'ils sont assez heureux pour conserver leur raison , d'en faire un usage honteux et coupable, en l'employant à débiter des mensonges ? Comment

peuvent-ils s'estimer les uns les autres? Comment peuventils rentrer en eux-mêmes , et lever les yeux vers cette Divinité dont ils ont, dit-on, de si sublimes idées , et dont ils présentent au peuple de si effroyables images ? Quel que soit , pour leur ambition, le triste fruit de leur politique , elle a entraîné les malheurs de ce vaste empire , situé dans la plus belle région de la terre. Sa milice est formée de nobles appelés naïres, qui tiennent le second rang dans l'État. Les brames , pour se maintenir par la force autant que par la ruse , les ont associés à une partie de leurs privilèges. Voici ce que dit Gauthier Schouten de l'indifférence que porte le peuple aux naïres dans les malheurs qui leur arrivent. Après un rude combat où les Hollandais tuèrent beaucoup de ceux qui avaient embrassé le parti des Portugais , « il ne fut fait, « dit-il ' , aucun outrage ni insulte aux gens de métier, pay- « sans, pêcheurs ou autres habitants malabares, non pas « même dans la fureur du combat. Aussi ne s'en étaient-ils « point fuis. 11 y en avait beaucoup de postés en divers en- « droits, pour être spectateurs de l'action, et ils ne parurent « nullement s'intéresser à la perte des naïres. » J'ai vu la même apathie chez les peuples dont la noblesse forme une nation à part, entre autres en Pologne. Le peuple des Indes fait partager à ses naïres , comme à ses brames , les maux de l'opinion. Ceux-là ne peuvent contracter de mariages légitimes. Plusieurs d'entre eux , connus sous le nom d'amoques , sont obligés de se dévouer dans les combats , ou à la mort de leurs rois. Ilssont les victimes de leur honneur injuste, comme les brames le sont de leur religion inhumaine. Leur courage , qui n'est qu'un esprit de corps , loin d'être utile à leur pays, lui est souvent funeste. Dans tous les temps il a été désolé par leurs guerres intestines ; et il est si faible au dehors, que des poignées d'Européens s'y sont établis partout où ils ont voulu. A îa fin de l'avant-dernière guerre, en 1762, un Anglais proposa au parlement d'Angleterre d'en faire la conquête , et de payer les dettes de sa nation avec les richesses qu'il se proposait

* Foyage aux Indes orientales, tome I, page 307.

HKRN. DE S. PIERRE. — T. 11.

/i ÉTUDE SEPTIEME.

d'y enlever , si on voulait l'y transporter avec une armée de cinq mille Européens. Son projet n'étonna aucun de ceux de ses compatriotes , qui connaissaient la faiblesse de ce pays-là ; et il ne fut rejeté , dit-on, que parce qu'il était injuste.

En France , le peuple ne parvint à rien dans le gouvernement depuis Jules César, qui est le premier des écrivains qui ait fait cette observation, et qui n'est pas le dernier politique qui en ait profité pour s'en rendre aisément le maître , jusqu'au cardinal de Richelieu, qui abattit le pouvoir féodal. Dans ce long intervalle , notre histoire n'offre qu'une suite de dissensions , de guerres civiles , de mauvaises mœurs , d'assassinats , de lois gothiques , de coutumes barbares , et est très-peu intéressante à lire , quoi qu'en dise le président Hénault, qui la compare à l'histoire romaine. Ce n'est pas seulement parce que les fables des Romains sont plus ingénieuses que les nôtres; mais c'est que, dans notre histoire, on ne voit point l'histoire d'un peuple, mais seulement celle de quelques grandes maisons. Il faut cependant excepter les vies de quelques bons rois , telles que celles de saint Louis , de Charles V , de Henri IV, et de quelques gens de bien , qui intéressent , par cela même qu'ils se sont intéressés pour la nation. Partout ailleurs vous ne voyez pas que le gouvernement s'en occupât ; il ne songeait qu'aux intérêts des nobles. Elle fut tour à tour subjuguée par les Romains , les Francs , les Goths , les Alains et les Normands. La facilité avec laquelle elle se fit chrétienne prouve qu'elle chercha dans la religion une protection contre les maux de l'esclavage. C'est à ce sentiment de confiance que le clergé a dû le premier rang qu'il a obtenu dans l'État; mais bientôt le clergé dégénéra de son premier esprit; et, loin de songer à détruire la tyrannie , il se rangea du côté des tyrans ; il adopta toutes leurs coutumes , il se revêtit de leurs titres , s'appliqua leurs droits et leurs revenus , et se servit même de leurs armes pour défendre des intérêts si étrangers à sa morale. Beaucoup d'églises avaient des chevaliers etdes champions qui se battaient pour elles en duel.

Il ne faut pas attribuer à la religion les maux occasionnés

par l'avarice et par l'ambition de ses ministres. Elle nous apprend elle-même à connaître leurs défauts, et elle nous ordonne de nous en méfier. Les plus grands saints , entre autres saint Jérôme ', les leur ont reprochés avec plus de force que nel'ont fait les philosophes modernes. On a beaucoup écrit, dans ces derniers temps , contre la religion , pour affaiblir le pouvoir des prêtres ; mais partout où elle est tombée, leur puissance s'est augmentée. C'est la religion elle-même qui les contient. Voyez, dans l'Archipel et ailleurs , combien de superstitions frauduleuses et lucratives les papas et caloyers grecs ont substituées à l'esprit de l'Évangile ! Quelques reproches d'ailleurs qu'on puisse faire aux nôtres, ils peuvent répondre qu'ils ont été dans tous les temps les enfants de leurs siècles, comme leurs compatriotes. Les nobles , les magistrats, les militaires, les rois même des temps passés, ne valaient pas mieux. On les accuse de porter partout l'esprit d'intolérance , et de vouloir être les maîtres en prêchant l'humilité. Mais la plupart d'entre eux , repoussés par le monde , portent dans leurs corps cet esprit d'intolérance du monde dont ils ont été la victime; et leur ambition n'est bien souvent qu'une suite de cette ambition universelle que l'éducation nationale et les préjugés de la société inspirent à tous les membres de l'État. Sans vouloir faire leur apologie , et encore moins leur satire , ni celle d'aucun corps, dont je n'ai voulu découvrir les maux qu'afin de leur indiquer les remèdes qui me semblent être à leur portée, je me bornerai ici à quelques réflexions sur la religion, qui est, dès cette vie même , le fléau des méchants et la consolation des gens de bien.

Le monde regarde aujourd'hui la religion comme le partage du peuple , et comme un moyen politique imaginé pour le contenir. 11 lui met en opposition la philosophie de Socrate, d'Épictète , de Marc- Aurèle ; comme si la morale de ces sages était moins austère que celle de Jésus-Christ, et comme si les biens qu'il s'en promet étaient plus assurés que ceux de l'Évangile ! Quelle connaissance profonde du cœur de l'homme ,

• Voxjez ses lnttres.

quelle convenance admirable avec ses besoms , quels traits touchants de sensibilité sont renfermés dans ce livre divin ! Je laisse à partses mystères. Nous en avons pris, dit-on, une partie dans Platon. Mais Platon lui-même les avait tirés de l'Egypte, où il avait voyagé; et les Égyptiens les devaient commenous aux patriarches. Ces mystères , après tout, ne sont pas plus incompréhensibles que ceux de la nature , et que celui de notre propre existence. D'ailleurs, nous contribuons dans leur examen à uous égarer. Nous voulons remonter à leur source , et nous ne pouvons que sentir leurs effets. Toute cause surnaturelle est également impénétrable à l'homme. L'homme n'est luimême qu'un effet, qu'un résultat passager, qu'une combinaison d'un moment. Il ne peut juger des choses divines suivant leur nature, mais suivant la sienne, et par les seules convenances qu'elles ont avec ses besoins. Si nous nous servons de ces témoignages de notre faiblesse et de ces indications de notre cœur pour étudier la religion, nous verrons qu'il n'y en a point sur la terre qui convienne autant aux besoins du genre humain. Je ne parle pas de l'antiquité de ces traditions. Les poètes de la plupartdes nations , entre autres Ovide , ont chanté la création, le bonheur de l'âge d'or , l'indiscrète curiosité delà première femme, les malheurs sortis de la boîte de Pandore, et le déluge universel , comme s'ils avaient pris ces histoires dans la Genèse. On objecte à la nouveauté du monde l'ancienneté et la multiplicité de quelques laves dans les volcans; mais ces observations ont-elles été bien faites? Les volcans ont dû couler plus fréquemment dans les premiers temps, lorsque la terre était plus couverte de forêts , et que l'Océan , chargé de ses dépouilles végétales , fournissait plus abondamment à leurs foyers. D'ailleurs , comme je l'ai dit dans le cours de cet ouvrage , nous ne saurions distinguer ce qui est vieux et ce qui est moderne dans la fabrique du monde. La création a dû y manifester l'empreinte des siècles dès sa naissance. Si on le suppose éternel , et abandonné aux simples lois du mouvement, il y a longtemps qu'il ne devrait plus avoir la moindre colline à sa surface. L'action des pluies, des vents et de

la pesanteur aurait mis toutes les terres au niveau des mers. Ce n'est point dans les ouvrages de Dieu , mais dans ceux des hommes, que nous pouvons distinguer des époques. Tous nos monuments nous annoncent la nouveauté de la terre que nous habitons. Si elle était , je ne dis pas éternelle, mais seulement un peu ancienne, nous trouverions des ouvrages de l'industrie humaine bien plus vieux que de trois à quatre mille ans, comme tous ceux que nous connaissons. Nous avons des matières que le temps n'altère point sensiblement. J'ai vu , chezle savant comte de Caylus, des anneaux d'or constellés , ou talismans égyptiens, aussi entiers que s'ils sortaient des mains de l'ouvrier. Les sauvages, qui ne connaissent pas le fer, connaissent l'or, et le recherchent autant pour sa durée que pour son éclat. Au lieu donc de ne trouver que des antiquités de trois ou quatre mille ans, comme sont celles des nations les plus anciennes , nous en devrions voir de soixante, de cent, de deux cent mille ans. Lucrèce, qui attribuait la création du monde aux atomes par une physique inintelligible, avoue qu'il est tout nouveau.

Prœterea , si nulla fuit geDitalis origo Terrai et cœli , semperque œterna luere , Cur supra bellum Thebanum et fuuera Trojae Non alias alii quoque res cecinere poetae?

De Rerum Natura, lib. V, v. 325.

« Si le ciel et la terre n'ont eu aucune origine, et s'ils sont éternels , « pourquoi n'y a-t-il pas des poètes qui aient chanté d'autres guerres « avant la guerre de Thèbes et la ruine de Troie? »

La terre est remplie de nos traditions religieuses : elles servent de fondement à la religion des Turcs, des Persans et des Arabes ; elles s'étendent dans la plus grande partie de l'Afrique ; nous les retrouvons dans l'Inde , dont tous les peuples et tous les arts sont originairement sortis ; nous les y démêlons dans l'antique et ténébreuse religion des brames ■ , dans l'histoire de Brama ou d'Abraham , de sa femme Saraï ou Sara , dans les incarnations de AVistnou ou de Christnou ,

1 Voyez Abraham Roger, Mœurs des Bramines.

enfin elles sont eparses jusque chez les sauvages errants d T Amérique. Je ne parle pas des monuments de notre religion . aussi étendus que ses traditions, dont l'un, inexplicable par les lois de notre physique , prouve un déluge universel par les débris des corps marins qui sont répandus sur la surface du globe; l'autre, incompréhensible aux lois de notre politique, atteste la réprobation des Juifs, dispersés dans toutes les régions , haïs, méprisés, persécutés, sans gouvernement, sans territoire, et cependant toujours nombreux, toujours subsistants , et toujours fidèles à leur loi. En vain on a voulu trouver des ressemblances de leur sort avec celui de plusieurs autres peuples , comme les Arméniens , les Guèbres et les Banians. Mais ces peuples-là ne sortent guère de l'Asie; ils sont en petit nombre ; ils ne sont ni haïs , ni persécutés des autres nations ; ils ont une patrie ; enfin ils n'ont point conservé la religion de leurs ancêtres. Des écrivains illustres ont fait valoir ces preuves surnaturelles d'une justice divine. Je me bornerai à en rapporter d'autres plus touchantes par leur convenance avec la nature et avec nos besoins.

On a attaqué la morale de l'Évangile, parce que Jésus-Christ, dans la contrée des Géraséniens , fit passer une légion de démons dans un troupeau de deux mille porcs , qui furent se précipiter dans la mer. Pourquoi , dit-on , ruiner les maîtres de ces animaux? Jésus-Christ a fait en cela un acte de législateur : ceux qui élevaient ces porcs étaient Juifs ; ils péchaient donc contre leur loi, qui déclare ces animaux immondes. Autre objection contre Moïse. Pourquoi ces animaux sontils immondes? Parce qu'ils sont sujets à la lèpre dans le climat de la Judée. Nos esprits forts triomphent ici. La loi de Moïse, disent-ils, était donc relative au climat; ce n'était donc qu'une loi politique. Je répondrai à cela que si je trouvais dans l'Ancien ou le Nouveau Testament quelque usage qui ne fût pas relatif aux lois de la nature , je m'en étonnerais bien davantage. C'est le caractère d'une religion divinement inspirée , de convenir parfaitement au bonheur des hommes , et aux lois précédemment établies par l'auteur de la nature.

C'est par ce défaut de convenance qu'on peut distinguer toutes les fausses religions. Au reste , la loi de Moïse , par ses privations , ne devait être que la loi d'un peuple particulier; et la nôtre , par son universalité , devait s'étendre à tout le genre humain.

Le paganisme, le judaïsme, le mahométisme, ont tous défendu l'usage de quelque espèce d'animal ; en sorte que, si une de ces religions était universelle, elle entraînerait ou sa destruction totale, ou sa multiplication à l'infini; ce qui contrarie évidemment le plan de la création. Les Juifs et les Turcs proscrivent le porc ; les Indiens du Gange révèrent la vache et le paon. 11 n'y a point d'animal qui ne serve de fétiche à quelque nègre , ou de manitou à quelque sauvage. La religion chrétienne permet seule l'usage nécessaire de tous les animaux , et elle ne prescrit particulièrement l'abstinence de ceux de la terre que dans la saison où ils se multiplient, et où ceux de la mer abondent sur les rivages , au commencement du printemps. Toutes les religions ont rempli leurs temples de carnage, et ont immolé à Dieu la vie des bêtes. Les brames même , si pitoyables envers elles , offrent à leurs idoles le sang et la vie des hommes ; les Turcs immolent des chameaux et des moutons. Notre religion, plus pure, quand on n'aurait égard qu'à la matière de son sacrifice , présente en hommage à Dieu le pain et le vin , qui sont les plus doux présents qu'il ait faits à l'homme. Nous observerons même que la vigne , qui croît depuis la ligne jusqu'au delà du cinquante-deuxième degré de latitude nord , et depuis l'Angleterre jusqu'au Japon , est le plus répandu de tous les arbres fruitiers ; que le blé est presque la seule des plantes alimentaires qui vienne dans tous les climats , et que la liqueur de l'une et la farine de l'autre peuvent se conserver pendant des siècles, et se transporter par toute la terre. Toutes les religions ont accordé aux hommes la pluralité des femmes dans le ma- riage : la nôtre n'en a permis qu'une, bien avant que nos politiques eussent observé que les deux sexes naissaient en nombre égal. Toutes se sont glorifiées de leurs généalogies, et,

80 ETUDK SEPiJEML.

regardant avec mépris la plupart des nations , elles se sont permis , quand elles l'ont pu , de les réduire en esclavage : la nôtre seule a protégé la liberté de tous les hommes , et elle les a rappelés à une même fin, comme à une même origine. La religion des Indiens promet dans ce monde des plaisirs; celle des Juifs, des richesses; celle desTurcsj des victoires : la nôtre nous ordonne des vertus , et elle n'en promet la récompense que dans le ciel. Elle seule a connu que nos passions infinies étaient d'institution divine. Elle n'a pas borné, dans le cœur humain , l'amour à une femme et à des enfants , mais elle retend à tous les hommes ; elle n'y a pas circonscrit l'ambition à la gloire d'un parti ou d'une nation, mais elle l'a dirigée vers le ciel et à l'immortalité : elle a voulu que nos passions servissent d'ailes à nos vertus (5). Bien loin qu'elle nous lie sur la terre pour nous rendre malheureux, c'est elle qui v rompt les chaînes qui nous y tiennent captifs. Que de maux elle y a adoucis ! que de larmes elle y a essuyées ! que d'espérances elle a fait naître quand il n'y avait plus rien à espérer! que de repentirs ouverts au crime! que d'appuis donnés à l'innocence! Ah ! lorsque ces autels s'élevèrent au milieu de nos forêts ensanglantées par les couteaux des druides, que les opprimés vinrent en foule y chercher des asiles, que des ennemis irréconciliables sV emhrassèrent en pleurant .les tyrans émus sentirent, du haut des tours , les armes tomber de leurs mains. Ils n'avaient connu que l'empire de la terreur, et ils voyaient naître celui de la charité. Les amants y accoururent pour y jurer de s'aimer, et de s'aimer encore au delà du tomheau. Elle ne donnait pas un jour à la haine , et elle promettait l'éternité aux amours. Ah ! si cette religion ne fut faite que pour le bonheur des misérables , elle fut donc faite pour celui du genre humain !

Il n'y a que la religion qui donne à nos passions un grand caractère. Elle répand des charmes ineffables sur l'innocence, et donne une majesté divine à la douleur. Il y a quelques années que j'étais à Dieppe, vers l'équinoxe de septembre; et un coup de vent s'étant élevé, comme c'est l'ordinaire dans

ce temps-là , j'en fus voir l'effet sur le bord delà mer. Il pouvait être midi; plusieurs grands bateaux étaient sortis le matin du port, pour aller à la pêcbe. Pendant que je considérais \eurs manœuvres, j'aperçus une troupe de jeunes paysannes , jolies comme le sont la plupart des Cauchoises , qui sortaient de la ville avec leurs longues coiffures blanches , que le vent faisait voltiger autour de leur visage. Elles s'avancèrent en folâtrant jusqu'à l'extrémité de la jetée, que des ondées d'écume marine couvraient de temps en temps. Une d'entre elles se tenait à l'écart, triste et rêveuse. Elle regardait au loin les bateaux , dont quelques-uns s'apercevaient à peine au milieu d'un horizon fort noir. Ses compagnes d'abord se mirent à la railler, pour tâcher de la distraire. « Est- « ce que tu as là-bas ton bon ami? lui disaient-elles. » Mais , comme elles la voyaient toujours sérieuse, elles lui crièrent : « Allons, ne restons pas là! Pourquoi t'affliges-tu? Reviens, « reviens avec nous. » Et elles reprirent le chemin de la ville. Cette jeune fille les suivit lentement, sans leur répondre ; et quand elles furent à peu près hors de sa vue , derrière des monceaux de galets qui sont sur le chemin , elle s'approcha d'un grand calvaire qui est au milieu de la jetée, tira quelque argent de sa poche , le mit dans le tronc qui était au pied , puis elle s'agenouilla , et fit sa prière , les mains jointes et les yeux levés au ciel. Les vagues qui assourdissaient en brisant sur la côte , ie vent qui agitait les grosses lanternes du crucifix, le danger sur la mer, l'inquiétude sur la terre , la confiance dans le ciel , donnaient à l'amour de cette pauvre paysanne une étendue et une majesté que le palais des grands ne saurait donner à leurs passions.

Elle ne tarda pas à se tranquilliser, car tous les bateaux rentrèrent dans l'après-midi, sans avoir éprouvé aucun dommage.

Quoiqu'on ait dit de l'ambition de l'Église romaine, elle est venue souvent au secours des peuples malheureux. En voici un exemple pris au hasard, et que je soumets au jugement du lecteur. C'est au sujet du commerce des esclaves d'Afri-

82 ëtude septième.

que , embrassé sans scrupule par toutes les puissances chrétiennes et maritimes de l'Europe, et blâmé par la cour de Home. « Dans la seconde année de sa mission , Merolla sf « trouva seul à Sogno , par la mort du supérieur général, dont « le père Joseph Busseto alla remplir la place au couvent « d'Angola. Vers le même temps, les missionnaires capucins « reçurent une lettre du cardinal Cibo, au nom du sacré col- « lége. Elle contenait des plaintes amères sur la continuation « de la vente des esclaves , et des instances pour faire cesser « enfin cet odieux usage. Mais ils virent peu d'apparence de « pouvoir exécuter les ordres du saint-siége, parce que le com- « merce du pays consiste uniquement en ivoire et dans la « traite des esclaves '. » Tous les efforts des missionnaires n'aboutirent qu'à exclure les Anglais de ce commerce.

La terre serait un paradis , si la religion chrétienne y était observée. C'est elle qui a aboli l'esclavage dans la plus grande partie de l'Europe. Elle tira en France de grandes possessions des mains des iarles et des barons, et elle y détruisit une partie de leurs droits inhumains par les terreurs d'une autre vie. Mais le peuple opposa encore un autre boulevard à ses tyrans , ce fut le pouvoir des femmes.

Nos historiens remarquent bien l'influence que quelques femmes ont eue sous certains règnes , et jamais celle du sexe on général. Ils n'écrivent point l'histoire de la nation, mais celle des princes. Les femmes ne sont rien pour eux, si elles ne sont qualifiées. Ce fut cependant de cette faible portion de la société que la Providence fit sortir, de temps en temps , ses principaux défenseurs. Je ne parle pas de celles qui ont repoussé , même par les armes , les ennemis du dehors , telles qu'une Jeanne d'Arc, à qui Rome et la Grèce eussent élevé des autels ; je parle de celles qui ont défendu la nation des ennemis du dedans , encore plus redoutables que ceux du deinrs -, de celles qui sont fortes de leur faiblesse, et qui n'ont îien à craindre , parce qu'elles n'ont rien à espérer. Depuis

. » Extrait de V Histoire générale des Voyages, par l'abbé Prévost , liv XII, page 186; Merolla , année 1633.

le trône jusqu'à la houlette, il n'y a peut-être point de pays en Europe où les femmes soient aussi maltraitées par les lois qu'en France , et il n'y en a point où elles aient plus de pouvoir. Je crois que c'est le seul royaume de l'Europe où elles ne peuvent jamais régner. Dans mon pays, un père peut marier ses filles sans leur donner d'autre dot qu'un chapeau de roses ; à sa mort , elles n'ont toutes ensemble qu'une portion de cadet. Ce droit injuste est commun au paysan comme au gentilhomme. Dans le reste du royaume , si elles sont plus riches, elles ne sont pas plus heureuses. Elles sont vendues plutôt que données en mariage. Décent filles qui s'y marient, il n'y en a pas une qui y épouse son amant. Leur sort y était encore plus malheureux autrefois. César dit , dans ses Commentaires , que «. le mari avait puissance de vie et de « mort sur sa femme , ainsi que sur ses enfants ; que lors- « qu'un noble mourait, ses parents s'assemblaient : s'il y « avait quelque soupçon contre sa femme, on la mettait à la « torture comme une esclave; et si on la trouvait criminelle , « on la brûlait, après lui avoir fait souffrir de cruels sup- « plices1. Ce qu'il y a d'étrange , c'est que, dès ce temps-là, et même auparavant, elles jouissaient du plus grand pouvoir. Voici ce qu'en dit le bon Plutarque , dans le style du bon Amyot : « Avant que les Gaulois passassent les montagnes des « Alpes , qu'ils eussent occupé cette partie de l'Italie où ils « habitent maintenant , une grande et violente sédition s'es- « meut entre eux , qui passa jusques à une guerre civile : « mais leurs femmes , ainsi que les deux armées furent pres- « tes à s'entrechoquer, se jetterent au milieu des armes ; et . « prenant leurs différends en main , les accordèrent , et ju- « gèrent avec si grande équité et si au contentement de « toutes les deux parties, qu'il s'en engendra une amitié « et bienveillance très grande réciproquement entre eu> « tous, non-seulement de ville à ville, mais aussi de mai « son à maison : tellement que depuis ce temps -là ils ont

1 Guerres des Gaules, liv. Vf, page 168, traduction de d'Ablaacourt.

« toujours continué de consulter des affaires, tant de ia « guerre que de la paix , avec leurs femmes , et de pacifier les « querelles et différends qu'ils avoient avec leurs voisins « et alliés , par le moyen d'elles : et partant, en la composi- « tion qu'ils firent avec Annibal quand il passa par les « Gaules , entre autres articles , ils y -mirent que s'il adve- « noit que les Gaulois prétendissent que les Carthaginois leur « tinssent quelque tort, les capitaines et gouverneurs car- « thaginois qui estoient en Espagne en seroient les juges ; et « si, au contraire, les Carthaginois vouloient dire que les « Gaulois leur eussent fait quelque tort , les femmes des Gau- « lois en jugeroient ». » Ces deux autorités paraîtront difficiles à concilier, à qui ne fait pas attention à la réaction des choses humaines. Le pouvoir des femmes venait de leur oppression. Le peuple , aussi opprimé qu'elles , leur donna sa confiance , comme elles l'avaient donnée au peuple. C'étaient deux malheureux qui s'étaient rapprochés, et qui avaient mis leur misère en commun. Elles jugeaient d'autant mieux, qu'elles n'avaient rien à gagner ni à perdre. C'est aux femmes qu'j I faut attribuer l'esprit de galanterie, l'insouciance , la gaieté, et surtout le goût pour la raillerie , qui ont, de tout temps , caractérisé notre nation. Avec une simple chanson, elles oni fait trembler plus d'une fois nos tyrans. Leurs vaudevilles y ont mis bien des bannières en campagne , et encore plus en déroute. C'est par elles que le ridicule a acquis tant de force en France , qu'il y est devenu l'arme la plus terrible qu'on y puisse employer, quoique ce ne soit que l'arme des faibles; parce que les femmes s'en saisissent d'abord , et que , dans le préjugé national , leur estime étant le premier des biens , il s'ensuit que leur mépris est le plus grand malheur du monde.

Enfin , le ^.--dinal de Richelieu ayant rendu aux rois la puissance législative, il ôta bien par là aux nobles le pouvoir de se nuire par des guerres civiles ; mais il ne put

1 Plutarque, tome II, in-fol. ; les vertueux Faits des Femmes, pa^ea 3*3 et 234 .

abolir parmi eux la fureur des duels , parce que la racine de ce préjugé est dans le peuple , et que les édits ne peuvent rien sur ses opinions quand il est opprimé. L'édit du prince défend à un gentilhomme d'aller sur le pré, et l'opinion de son valet l'y contraint Les nobles se sont arrogé tout l'honneur national , mais le peuple leur en détermine l'objet , et leur en distribue la mesure. Louis XIV , cependant , rendit au peuple une partie de sa liberté naturelle par son despotisme même. Comme il ne vit guère que lui dans le monde, tout le monde lui parut à peu près égal. Il voulut qu'il fut permis à tous ses sujets de travailler pour sa gloire , et il les récompensa à proportion que leurs travaux y avaient du rapport. Le désir de plaire au prince rapprocha les conditions. On vit alors une foule d'hommes célèbres se distinguer dans toutes les classes. Mais les malheurs de ce grand roi , et peut-être sa politique , l'ayant forcé de recourir à la vénalité des charges , dont le fatal exemple lui avait été donné par ses prédécesseurs, et qui s'est étendue, après lui, jusqu'aux plus vils emplois , il acheva bien par là d'ôter à la noblesse son ancienne prépondérance ; mais il fit naître dans la nation une puissance bien plus dangereuse : ce fut celle de l'or. Celle-là y a subjugué toutes les autres , même celle des femmes (6).

D'abord la noblesse ayant conservé une partie de ses privilèges dans les campagnes, les bourgeois qui ont quelque fortune ne veulent point y habiter, pour n'être point exposés , d'une part , à ses incartades , et pour n'être pas confondus , de l'autre , avec les paysans , en payant la taille et en tirant à la milice. Ils aiment mieux demeurer dans les petites villes, où une multitude de charges et de rentes financières les font subsister dans l'oisiveté et dans l'ennui , que de vivifier des terres qui avilissent leurs cultivateurs. Il arrive de là que les petites propriétés rurales ont peu de valeur, et que , chaque année, elles s'agrègent aux grandes. Les riches , qui en font l'acquisition , parent aux inconvénients qui les accompagnent, ou par leur noblesse peisonnelle, ou en en ac-

quérant les privilèges pour de l'argent. Je sais bien qu'un parti fameux , il y a quelques années , a beaucoup vanté les grands propriétaires, parce que, disait-il, ils labourent à meilleur marché que les petits : mais, sans considérer s'ils en vendent le blé moins cher, et toutes les autres conséquences du produit KET, dont on a voulu faire l'unique objet de l'agriculture et même de la morale , on ne peut douter que , si un certain nombre de familles riches acquérait chaque année les terres qui sont à sa bienséance, cette marche économique deviendrait bientôt funeste à l'État. Je me suis étonné bien des fois qu'il n'y eût point en France de loi qui mît des bornes aux grandes propriétés. Les Romains avaient des censeurs qui fixèrent d'abord pour chaque particulier l'étendue de sa possession à sept arpents , comme suffisante pour la subsistance d'une famille. Ils entendaient par arpent ce qu'un joug de bœufs pouvait labourer dans un jour. Dans le luxe de Rome , on la régla à cinq cents ; mais cette loi , malgré son indulgence , fut bientôt enfreinte , et son infraction entraîna la perte de la république. « Les grands parcs « et les grands domaines , dit Pline « , ont ruiné notre Ita- « lie et les provinces que les Romains ont conquises ; car ce « qui causa les victoires que Néron (le consul ) obtint en Afri- « que, vint de ce que six hommes tenaient en propriété près « de la moitié de la Numidie, quand Néron les défit. » Plutarque disait que , de son temps, sous Trajan, on n'aurait pas levé trois mille soldats dans la Grèce , qui avait fourni autrefois des armées si nombreuses ; et qu'on y voyageait quelquefois tout un jour sans rencontrer d'autres personnes que quelques bergers le long des chemins. C'est que les terres de la Grèce étaient presque toutes tombées en partage à de grands propriétaires. Les conquérants ont toujours trouvé une faible résistance dans les pays divisés en grandes propriétés. Nous en avons des exemples dans tous les siècles, depuis l'invasion du Bas-Empire, faite par les Turcs, jusqu'à celle de la Pologne , arrivée de nos jours. Les grandes proprié-

s Histoire naturelle, liv. XVIII , chap. m et vi.

tés ôtent à la fois le patriotisme à ceux qui ont tout et à ceux qui n'ont rien. « Les gerbes, disait Xénophon, donnent à « ceux qui les font croître le courage de les défendre. Elles « sont dans les champs comme un prix au milieu d'un jeu « pour le vainqueur. »

Tel est le danger auquel des possessions trop inégales exposent un État au dehors; voyons le mal qu'elles font au dedans. J'ai ouï raconter à une personne très-digne de foi qu'un ancien contrôleur général s' étant retiré dans la province où il était né, y acheta une terre considérable. Il y avait aux environs une cinquantaine de liefs qui pouvaient rapporter depuis quinze cents livres jusqu'à deux mille livres de rente. Leurs possesseurs étaient de bons gentilshommes qui donnaient , de père en fils , à la patrie , de braves officiers et des mères de famille respectables. Le contrôleur général, désirant agrandir sa terre , les invita dans son château , les traita splendidement , leur fit goûter le luxe de Paris , et finit par leur offrir le double de la valeur de leurs fonds , s'ils voulaient s'en défaire. Tous acceptèrent son offre , croyant doubler leurs revenus , et dans l'espérance non moins trompeuse pour un gentilhomme campagnard de s'acquérir un protecteur puissant à la cour. Mais la difficulté de placer convenablement leur argent , le goût de la dépense inspiré par des sommes qu'ils n'avaient jamais vues rassemblées dans leurs coffres , enfin les voyages à Paris , réduisirent bientôt à rien le prix de leurs patrimoines. Toutes ces familles honorables disparurent d'abord du pays; et trente ans après, un de leurs descendants, qui comptait dans ses ancêtres une longue suite de capitaines de cavalerie et de chevaliers de Saint- Louis , parcourait à pied leurs anciens domaines, sollicitant, pour vivre, une place de garde de sel.

Voilà le mal que les grandes propriétés font aux citoyens : celui qu'elles font à la terre n'est pas moindre. J'étais , il y a quelques années , en Normandie , chez un gentilhomme aise qui fait valoir lui-même un grand pâturage situé à mi-côte, Gur un assez mauvais fonds. Il me promena tout autour de

son vaste enclos jusqu'à un espace considérable qui n'était couvert que de mousses, de prêles et de chardons : on n'f voyait pas un brin de bonne herbe. A la vérité , ce terrain était à la fois ferrugineux et marécageux. On l'avait coup» de plusieurs tranchées, pour en faire écouler les eaux ; mais c'était en vain , rien n'y pouvait croître. Immédiatement audessous , il y avait une suite de petites métairies dont le fonds était couvert de gazons frais , planté de pommiers chargés de fruits, et entouré de grand s aunes. Quelques vaches paissaient sous ces vergers , tandis que des paysannes filaient en chantant à la porte de leurs maisons. Ces voix champêtres , qui se répétaient de distance en distance sous ces bocages , donnaient à ce petit hameau un air vivant qui augmentait encore la nudité et la triste solitude de la lande où nous étions. Je demandai à son possesseur pourquoi des terrains si voisins étaient de rapports si différents. « Us sont de même nature , « me dit-il , et il y avait autrefois sur le lieu où nous sommes « de petites maisons semblables à celles que vous voyez là. « J'en ai fait l'acquisition, mais à ma perte. Leurs habitants « ayant du loisir et peu de terre à soigner, l'émoussaient , l'é- « chardonnaient , le fumaient ; l'herbe y venait. Voulaient - « ils y planter, ils y creusaient des trous , ils en ôtaient les « pierres, et ils les remplissaient de bonne terre qu'ils al- « laient chercher au fond des fossés et le long des chemins. « Leurs arbres prenaient racine et prospéraient ; mais tous « ces soins me coûteraient beaucoup de temps et de dépen- « ses ; je n'en tirerais jamais l'intérêt de mon argent. » Il faut remarquer que ce mauvais économe , mais bon gentilhomme dans toute la force du terme , faisait l'aumône à la plupart de ces anciens métayers, qui n'avaient plus de quoi vivre. Ainsi , voilà encore du terrain et des hommes rendus inutiles par les grandes propriétés. Ce n'est point dans les grands domaines , mais dans les bras des cultivateurs, que le Père des hommes verse les fruits de la terre.

Il me serait possible de démontrer que les grandes propriélés sont les causes principales delà multitude de pauvres qu'il

y a dans le royaume, par la raison même qui leur a mérité tant d'éloges de plusieurs de nos écrivains , qui est qu'elles épargnent aux hommes les travaux de l'agriculture. Il y a beaucoup d'endroits où l'on n'a aucun ouvrage à donner aux paysans pendant une grande partie de l'année : mais je ne m'arrêterai qu'à leur misère, qui semble croître avec la richesse de chaque canton.

Le pays de Caux est le pays le plus fertile que je connaisse au inonde. Ce qu'on appelle la grande agriculture y est porté à sa perfection. L'épaisseur de son humus, quia en quelques endroits cinq à six pieds de profondeur, les engrais que lui fournit le fond de marne sur lequel il est élevé , ceux qu'il tire des plantes marines de ses rivages , qu'on répand à sa surface , concourent à le couvrir de superbes végétaux. Les blés, les arbres, les bestiaux, les femmes et les hommes, y sont plus beaux et plus robustes que partout ailleurs : mais comme les lois y ont donné dans toutes les familles les deux tiers des biens de campagne aux aînés , ou y voit, d'un côté , la plus grande abondance , et de l'autre une indigence extrême. Te traversais un jour ce pays; j'admirais ses campagnes si bien labourées , et si vastes , que la vue n'en atteint pas le terme. Leurs longs sillons de blés , qui suivent les ondulations de la plaine , et qui ne se terminent qu'aux villages et aux châteaux entourés d'arbres de haute futaie, me les faisaient paraître semblables à une mer de verdure , d'où s'élevaient çà et là quelques îles à l'horizon. C'était au mois de mars , au petit point du jour. Il soufflait un vent de nordest très-froid. J'aperçus quelque chose de rouge qui courait au loin à travers les champs , et qui se dirigeait vers la grande route, environ un quart de lieue devant moi. Je hâtai mon pas, et j'arrivai assez à temps pour voir que c'étaient deux petites filles en corsets rouges et en sabots , qui traversaient avec bien de la peine le fossé du grand chemin. La plus grande , qui pouvait avoir six à sept ans , pleurait amèrement. Mon enfant, lui dis-je, pourquoi pleurez-vous, et où allezvous si matin? « Monsieur, me répondit-elle, ma mère est

< malade. Il n'y a point de bouillon dans notre paroisse ; nous « allons à ce clocher tout là-bas , chez un autre curé , pour lui « en demander. Je pleure , parce que ma petite sœur ne peut « plus marcher. » En disant ces mots , elle s'essuyait les yeux avec un morceau de serpillière qui- lui servait de jupon. Pendant qu'elle levait cette guenille jusqu'à son visage , j'aperçus quelle n'avait pas même de chemise. La misère de ces enfants si pauvres au milieu de ces campagnes si riches me pénétra de douleur; mais je ne pouvais leur donner qu'un bien faible secours. J'allais voir moi-même une autre espèce de misérables.

Le nombre en est si grand dans les meilleurs cantons de cette province , qu'il y égale le quart et même le tiers des habitants dans chaque paroisse. Il y augmente tous les ans. Je tiens ces observations de mon expérience , et du témoignage de plusieurs curés dignes de foi. Quelques seigneurs y font distribuer du pain, toutes les semaines, à la plupart de leurs paysans, pour les aider à vivre. Économistes, songez que la Normandie est la plus riche de nos provinces , et étendez vos calculs et vos proportions au reste du royaume ! Substituez la morale financière à celle de l'Évangile : pour moi , je ne veux pas d'autre preuve de la supériorité de la religion sur les raisonnements de la philosophie , et de la bonté du cœur national sur les grandes vues dé notre politique; c'est que, malgré la défectuosité de nos lois , et nos erreurs en tout genre , l'État se soutient encore, parce que la charité et l'humanité y viennent presque partout au secours du gouvernement.

La Picardie , la Bretagne et d'autres provinces , sont incomparablement plus à plaindre que la Normandie. S'il y a vingt et un millions d'hommes en France, comme on le prétend , il y a donc au moins sept millions de pauvres. Cette proportion ne diminue pas dans les villes , comme on peut le voir par le nombre des enfants trouvés à Paris , qui monte, année commune , à six ou sept mille , tandis que celui des autres enfants qui n'ont pas été abandonnés par leurs parents n'y va ©as à plus de quatorze ou quinze mille. On peut bien juger

REPONSES AUX OBJECTIONS. 9l

que dans ces derniers il y eu a encore beaucoup qui appartiennent à des familles indigentes. Les autres , à la vérité , sont en partie les fruits du libertinage; mais le désordre des mœurs prouve également la misère du peuple , et même plus fortement , puisqu'elle le contraint de renoncer à la fois et à la vertu et aux premiers sentiments de la nature.

L'esprit de finance a occasionné ces maux dans le peuple , en lui enlevant la plupart des moyens de subsister ; mais ce qu'il y a de pis , c'est qu'il a corrompu sa morale. Il n'estime et il ne loue plus que ceux qui font fortune. S'il porte encore quelque respect aux talents et aux vertus , c'est qu'il les regarde comme des moyens de s'enricbir. Ce qu'on appelle même la bonne compagnie ne pense guère autrement. Mais je voudrais bien savoir s'il y a quelque moyen honnête de faire fortune, pour un homme sans argent, dans un pays où tout est vénal. Il faut au moins intriguer, plaire à un parti , se faire des protecteurs et des preneurs; et pour cela il faut être de mauvaise foi , corrompre , flatter, tromper, épouser les passions d'autrui , bonnes ou mauvaises , se dévoyer enfin par quelque endroit. J'ai vu des gens parvenir dans toutes sortes d'états ; mais , j'ose le dire publiquement , quelques louanges qu'on ait données à leur mérite, et quoique plusieurs d'entre eux en eussent en effet, je n'ai vu les plus honnêtes s'élever et se maintenir qu'aux dépens de quelques vertus.

Je n'arrêterai pas ici mes réflexions sur le pouvoir et les richesses qu'ont acquis peu à peu plusieurs ordres religieux, mais sur leur nombre en général. II y a des politiques qui prétendent que la France serait trop peuplée s'il n'y avait pas de couvents. La Hollande et l'Angleterre, qui n'en ont point, sont-elles trop peuplées ? C'est connaître d'ailleurs bien peu les ressources de la nature. Plus la terre a d'habitants , plus elle rapporte. La France nourrirait peut-être quatre fois plus de peuple qu'elle n'en contient , si elle était , comme la Chine, divisée en un grand nombre de petites propriétés. Il ne faut pas juger de sa fertilité par ses grands domaines. Ces vastes terres désertes ne rapportent que de deux ans l'un , ou tout au plus

deux sur trois. Mais de combien de récoltes et d'hommes se couvrent les petites cultures! Voyez, aux environs de Paris, le pré de Saint-Gervais. Le fonds , en général , en est médiocre; et cependant il n'y a aucune espèce de végétal de nos climats que l'industrie de ses cultivateurs ne lui fasse produire. On y voit à la fois des pièces de blés , des prairies , des légumes , des carrés de fleurs , des arbres à fruits et de haute futaie. J'y ai vu , dans le même champ , des cerisiers au milieu des pommes de terre , des vignes qui grimpaient sur les cerisiers, et de grands noyers qui s'élevaient au-dessus des vignes ; quatre récoltes l'une sur l'autre , dans la terre , sur la terre et dans l'air. On n'y voit point de haies qui y partagent les possessions, non plus que si c'était au temps de l'âge d'or. Souvent un jeune paysan , avec un panier et une échelle , monté sur un arbre fruitier, vous présente l'image de Vertumne; tandis qu'une jeune fille , qui chante dans quelque détour de vallon , pour en être aperçue , vous rappelle celle de Pomone. Si des préjugés cruels ont frappé de stérilité et de solitude une grande partie de la France , et ne la réservent désormais qu'à un petit nombre de propriétaires , pourquoi , au lieu de fondateurs d'ordres, ne s'élève-t-il pas parmi nous des fondateurs de colonies , comme chez les Égyptiens et chez les Grecs ? La France n'aura-t-elle jamais ses Inachus et ses Danaùs? Pourquoi forçons-nous les peuples de l'Afrique de cultiver nos terres en Amérique, tandis que nos paysans manquent chez nous de travail ? Que n'y transportons-nous nos familles les plus misérables tout entières , enfants , vieillards , amants , cousines , les cloches même et les saints de chaque village, afin qu'elles retrouvent, dans ces terres lointaines, les amours et les illusions de la patrie? Ah ! si dans ces pays, où les cultures sont si faciles, on avait appelé la liberté et l'égalité , les cabanes du nouveau monde seraient aujourd'hui préférables aux palais de l'ancien. Ne reparaîtra-t-il jamais dans quelque coin de la terre une nouvelle Arcadie? Lorsque je me suis cru quelque crédit auprès des hommes puissants , j'ai tenté de l'employer à des projets de cette nature ; mais je n'en ai pas rencontré un seul

qui s'occupât fortement du bonheur des hommes. J'ai essayé d'en tracer au moins le plan, pour le laisser à d'autres; mais les nuages du malheur ont obscurci ma propre vie, et je n'ai pu être heureux , même en songe.

Des politiques ont regardé la guerre même comme nécessaire à un État, parce qu'elle y détruit, disent-ils, la surabondance des hommes. En général ils connaissent fort peu la nature. Indépendamment des ressources des petites propriétés, qui multiplient partout les fruits delà terre, on peut assurer qu'il n'y a aucun pays qui n'ait à sa portée des moyens d'émigration , surtout depuis la découverte du nouveau monde. De plus , il n'y a pas un seul État, même parmi les plus peuplés , qui n'ait quantité de terres incultes dans son territoire. La Chine et le Bengale sont, je pense, les pays du monde où il y a le plus d'habitants : cependant la Chine a quantité de déserts au milieu de ses provinces , parce que l'avarice porte leurs cultivateurs dans le voisinage des grands fleuves et dans les villes, pour s'y livrer au commerce. Plusieurs voyageurs éclairés en ont fait l'observation. Voici ce que dit des déserts du Bengale le bon Hollandais Gauthier Schouten : « Du côté du sud , le long des cotes de « la mer, à l'embouchure du Gange , il y a une assez grande « partie qui est inculte et déserte , par la paresse et l'oisiveté « des habitants , et aussi par la crainte qu'ils ont des courses « de ceuxd'Aracan, et des crocodiles et autres monstres qui « dévorent les hommes , et qui se tiennent dans les déserts , « le long des ruisseaux , des rivières , des marais , et dans » les cavernes «. » Bien faibles obstacles , sans doute, pour une nation dont les pères vendent quelquefois leurs enfants , faute de moyens pour les nourrir! Le médecin Bernier remarque aussi , dans son Voyage du Mogol, qu'il trouva quantité d'îles très-fertiles et désertes à l'embouchure du Gange.

On a essayé, depuis quelques années, d'encourager à la vertu , par des fêtes appelées rosières , les pauvres filles de

' fMiuthier Schouten. Voyage aux Indes orientales, tome 1, page 154.

ï)î ETUDE SEPTIÈME.

nos campagnes ; car pour celles qui sont riches , et pour les bourgeoises , le respect qu'elles doivent à leur fortune ne leur permet pas de se mettre sur la ligne des paysannes , au pied même des autels. Mais vous qui donnez des couronnes à 2a vertu , ne craignez-vous pas de la flétrir ? Savez-vous bien que , chez les peuples qui l'ont honorée véritablement , il n'y avait que le prince ou la patrie qui osât la couronner? Le proconsul Apronius refusa de donner la couronne civique à un soldat qui l'avait méritée; il regardait ce privilège comme n'appartenant qu'à l'empereur. Tibère la lui donna , et il se plaignit qu'Apronius ne l'eût pas fait, en qualité de proconsul *. Savez-vous bien comment les Romains honoraient la virginité? Ils faisaient porter devant les vestales les masses des préteurs. Nous avons vu ailleurs que leur seule présence délivrait le criminel qu'on menait au supplice, pourvu toutefois qu'elles affirmassent qu'elles ne s'étaient pas trouvées sur son chemin de propos délibéré. Elles avaient un banc particulier dans les fêtes publiques; et plusieurs impératrices demandèrent, comme le comble de l'honneur , le privilège d'y être assises. Et des bourgeois de Paris couronnent nos vestales champêtres ! Grand et généreux effort! ils donnent , à la campagne , des roses à la vertu indigente ; et ils couvrent , à la ville , le vice de diamants.

D'un autre côté, les punitions du crime ne me paraissent pas mieux ordonnées que les récompenses de la vertu. On n'entend crier dans nos carrefours que ces mots terribles :

ARRÊT QUI CONDAMNE , et jamais ARRÊT QUI RÉCOMPENSE.

On réprime le crime par des punitions infâmes. Une de leurs simples flétrissures empire un coupable au lieu de le corriger, et détermine souvent toute sa famille au vice. Où voulez-vous d'abord que se réfugie un homme fouetté , marqué et banni ? La nécessité en a fait un voleur , la rage en fera un assassin. Ses parents , déshonorés , abandonnent le pays , et deviennent vagabonds , ses sœurs se livrent à la prostitution. On regarde ces effets de la crainte que le bour-

1 Annales du Tacite, liv. III, année vi.

reau inspire au peuple , comme des préjugés qui lui sont salutaires. Mais ils produisent, à mon avis, un bien grand mal. Le peuple les étend aux actions les plus indifférentes , et en augmente le poids de sa misère . J'en ai vu un exemple sur un vaisseau où j'étais passager : c'était en revenant de l'Ile-de-France. Je remarquai qu'aucun des matelots ne voulait manger aveele cuisinier du vaisseau ; ils daignaient même à peine lui parler. J'en demandai la raison au capitaine; il me dit qu'étant au Pégu , il y avait environ six mois , il y avait laissé cet homme à terre, pour y garder un magasin que les gens du pays lui avaient prêté. Ces gens , à l'entrée de la nuit, en fermèrent la porte à la clef, et l'emportèrent chez eux. Le gardien qui était dedans , ne pouvant sortir pour satisfaire à ses besoins naturels , fut obligé de se soulager dans un coin. Par malheur, ce magasin était un temple. Le matin venu, les gens du pays lui en ouvrirent la porte ; mais, s'apercevant que ce lieu était souillé , ils se jetèrent à grandscris sur le malheureux gardien , le lièrent , et le mirent entre les mains des bourreaux, qui l' allaient pendre, si lui, capitaine du vaisseau , secondé d'un évêque portugais et du frère du roi , n'y fût accouru pour le tirer de leurs mains. Depuis ce moment , les matelots regardaient leur compatriote comme déshonoré , pour avoir , disaient-ils , passé par les mains du bourreau. Ce préjugé ne fut ni chez les Grecs ni chez les Romains ; il ne se trouve point chez les Turcs , les Russes et les Chinois. Il ne vient point du sentiment de l'honneur, ni même de la honte du crime; il ne tient qu'au genre du supplice. Une tête tranchée pour crime de trahison ou de perfidie, ou une tête cassée pour crime de désertion, ne déshonore point la famille d'un coupable. Le peuple, avili, ne méprise que ce qui lui est propre , et il est sans pitié dans ses jugements , parce qu'il est malhaureux.

Ainsi la misère du peuple est la principale source de nos maladies physiques et morales. Il y en a une autre qui n'est pas moins féconde en maux , c'est l'éducation des enfants. Cette partie de la politique a fixé, dans l'antiquité, l'attention

des plus grands législateurs. Les Perses, les Égyptiens et les Chinois, en firent la base de leurs gouvernements. Ce fut sur elle que Lycurgue posa les fondements de sa république. On peut même dire que là où il n'y a point d'éducation nationale, il n'y a point de législation durable. Chez nous , l'éducation n'a aucun rapport avec la constitution de l'État. Nos écrivains les plus célèbres, tels que Montaigne, Fénelon, J. -J. Rousseau , ont bien senti les défauts de notre police à cet égard ; mais , désespérant peut-être de les réformer , ils ont mieux aimé proposer des plans d'éducation particulière et domestique , que de réparer l'ancien , et de l'assortir à toutes les inconséquences de notre société. Pour moi, qui ne remonte à l'origine de nos maux qu'afln d'en disculper la nature, et que quelque heureux génie puisse y apporter un jour quelque remède, je me trouve encore engagé à examiner l'influence de l'éducation sur notre bonheur particulier, et sur celui de la patrie en général.

L'homme est le seul être sensible qui forme sa raison d'observations continuelles. Son éducation commence avec sa vie, et ne finit qu'à sa mort. Ses jours s'écouleraient dans une perpétuelle incertitude , si la nouveauté des objets, et la flexibilité de son cerveau dans l'enfance, ne donnaient aux impressions du premier âge un caractère ineffaçable : c'est alors que se forment les goûts et les observations qui dirigent toute notre vie. Nos premières affections sont encore les dernières. Elles nous accompagnent au milieu des événements dont nos jours sont mêlés ; elles reparaissent dans la vieillesse, et nous rappellent alors les époques de l'enfance avec encore plus de forces que celles de l'âge viril. Les premières habitudes influent même sur les animaux, jusqu'à détruire en eux l'instinct naturel. Lycurgue en montra un exemple frappant aux Lacédémoniens, dans deux chiens de chasse pris de la même litée, dans l'un desquels l'éducation avait tout à fait triomphé de la nature. Mais j'en connais de plus forts parmi les hommes , en ce que les premières habitudes y triomphent quelquefois de l'ambition. Il y a plusieurs de ces exemples

dans l'histoire ; cependant j'en choisirai un qui n'y est pas , et qui est en apparence peu important, mais qui m'intéresse, parce qu'il rappelle à mon souvenir des hommes qui m'ont été chers.

Lorsque j'étais au service de Russie , j'allais souvent dîner chez son excellence M. de Villehois, grand-maître de l'artillerie, et général du corps du génie, où je servais. J'avais remarqué qu'on lui présentait toujours sur une assiette je ne sais quoi de gris , et de semblahle , pour la forme , à de petits cailloux. Il mangeait de ce mets avec fort bon appétit, et il n'en offrait à personne , quoique sa table fût honorablement servie , et qu'il n'y eût pas un seul plat qui n'y fût présenté au moindre convive. Il s'aperçut un jour que je regardais son assiette favorite avec attention. Il me demanda, en riant , si j'en voulais goûter : j'acceptai son offre , et je trouvai quec' étaient de petits blocs de lait caillé, salés, et parsemés de grains d'anis , mais si durs et si coriaces , que j'avais toutes les peines du monde à y mordre, et qu'il me fut impossible d'en avaler. « Ce sont, me dit le grand maître , des fromages « de mon pays. C'est un goût de l'enfance. J'ai été élevé parmi « nos paysans à manger de ces gros laitages. Quand je voyage, « et que je suis loin des villes , aux approches d'un village « je fais aller devant moi mes gens et mon équipage ; et mon « plaisir alors est d'entrer tout seul, bien enveloppé dans « mon manteau, chez le premier paysan, et d'y manger une « terrine de lait caillé, avec du pain bis. A ma dernière tour- « née en Livonie, il m'arriva, à cette occasion, une aventure « qui m'amusa beaucoup. Pendant que je déjeunais ainsi, je « vis entrer dans la maison un homme qui chantait , et qui « portait un paquet sur son épaule. Il s'assit auprès de moi, et « dit à l'hôte de lui donner un déjeuner semblable au mien. Je « demandai à ce voyageur si gai d'où il venait , et où il allait. « Il me dit : Je suis matelot, je viens des grandes Indes. J'ai « débarqué à Riga , et je m'en retourne à Erlang , mon pays. « d'où il y a trois ans que je suis parti. J'y resterai jusqu'à • ce que j'aie mangé les cent écus que voilà, me dit-il en nie

« montrant un sac de cuir qu'il faisait sonner. Je le question- « nai sur les pays qu'il avait vus , et il me répondit avec beau- « coup de bon sens. Mais , lui dis-je , quand vous aurez mangé « vos cent écus , que ferez-vous ? Je m'en retournerai , répon- « dit-il , en Hollande , me rembarquer pour les grandes In- * des , afin d'en gagner d'autres , et revenir me divertir à « Erlang , mon pays , en Franconie. La bonne bumeur et « l'insouciance de cet homme me plurent tout à fait , conti- « nua le grand maître. En vérité , j'enviais son sort. »

La sage nature, en donnant tant de force aux habitudes du premier âge , a voulu faire dépendre notre bonheur de ceux à qui il importe le plus de le faire, c'est-à-dire de nos parents, puisque c'est des affections qu'ils nous inspirent alors que dépend celle que nous leur porterons un jour. Mais, parmi nous , dès qu'un enfant est né , on le livre à une nourrice mercenaire. Le premier lien qui devait l'attacher à ses parents est rompu avant d'être formé. Un jour viendra peut-être où il verra sortir leur pompe funèbre de la maison paternelle avec la même indifférence qu'ils en ont vu sortir son berceau. On l'y rappelle, à la vérité, dans l'âge où les grâces , l'innotence et le besoin d'aimer devraient l'y fixer pour toujours ; mais on ne lui en fait goûter les douceurs que pour lui en faire sentir aussitôt la privation. On l'envoie aux écoles, on l'éloigné dans des pensions. C'est là qu'il répandra des larmes que n'essuiera plus une main maternelle ; c'est là qu'il formera des amitiés étrangères , pleines de regrets ou de repentir , et qu'il éteindra les affections naturelles de frère , de sœur , de père , de mère, qui sont les plus fortes et les plus douces chaînes dont la nature nous attache à la patrie.

Après avoir fait cette première violence à son jeune cœur, m en fait éprouver d'autres à sa raison. On charge sa tendre Mémoire d'ablatifs, de conjonctifs, de conjugaisons; on sacrifie la Heur de la vie humaine à la métaphysique d'une langue morte. Quel est le Français qui pourrait supporter le tourtient d'apprendre ainsi la sienne? Et s'il s'en est trouvé qui *n aient eu la laborieuse patience , l'ont-ils mieux parlée que

leurs compatriotes? Qui écrit le mieux, d'une femme de la cour, ou d'un grammairien? Montaigne, si plein des beautés antiques de la langue latine, et qui a donné tant d'énergie à la nôtre , se félicite « de n'avoir jamais su ce que c'estoit que « des vocatifs. » Apprendre à parler par les règles de la grammaire, c'est apprendre à marcher par les lois de l'équilibre. C'est l'usage qui enseigne la grammaire d'une langue, et ce sont les passions qui en apprennent la rhétorique. Ce n'est que dans l'âge et dans les lieux où elles se développent , qu'on sent les beautés de Virgile et d'Horace, que nos plus fameux traducteurs de collège n'ont jamais soupçonnées. Je me rappelle qu'étant écolier, je fus longtemps étourdi , comme les autres enfants , par un chaos de termes barbares , et que quand je venais à entrevoir dans mes auteurs quelque trait d'esprit qui éclairait ma raison , ou quelque sentiment qui allait à mon cœur, j'en baisais mon livre de joie. Je m'étonnais de trouver le sens commun dans les anciens. Je pensais qu'il y avait autant de différence de leur raison à la mienne , qu'il y en avait dans la construction de nos deux langages. J'ai vu plusieurs de mes camarades si rebutés des auteurs latins par ces explications de collège, que, longtemps après en être sortis , ils ne pouvaient en entendre parler. Mais quand ils ont été formés par l'expérience du monde et des passions , ils en ont senti alors les beautés , et en ont fait leurs délices. C'est ainsi qu'on abrutit, parmi nous, les enfants; qu'on contraint leur âge, plein de feu et de mouvement, par une vie triste , sédentaire et spéculative , qui influe sur leur tempérament par une inimité de maladies. Mais tout ceci n'est encore que de l'ennui et des maux physiques. On leur inspire des vices , on leur donne de l'ambition sous le nom d'émulation.

Des deux passions qui meuvent le cœur humain, qui sont l'amour et l'ambition, l'ambition est la plus durable et la plus dangereuse. Elle meurt la dernière dans les vieillards , et on lui donne l'essor la première dans les enfants. Il vaudrait beaucoup mieux leur apprendre J> diriger leur amour

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vers quelque objet digne d'être aimé. La plupart d'entre eux sont destinés à éprouver un jour cette douce passion. La nature d'ailleurs en a fait le plus puissant lien des sociétés. Si leur âge, ou plutôt si nos mœurs financières s'y opposent, on devrait la détourner vers l'amitié, et former parmi eux, comme Platon dans sa république , ou Pélopidas àThèbes, des bataillons d'amis toujours prêts à se dévouer pour la patrie (7). Mais l'ambition ne s'élève qu'aux dépens d'autrui. Quelque beau nom qu'on lui donne, elle est l'ennemie de toute vertu. Elle est la source des vices les plus dangereux, de la jalousie , de la baine , de l'intolérance et de la cruauté ; car cbacun cherche à la satisfaire à sa manière. Elle est interdite à tous les hommes par la nature et par la religion, et à la plupart des sujets par le gouvernement. Dans nos collèges, on élève à l'empire un écolier qui sera destiné toute sa vie à vendre du poivre On y exerce, au moins pendant sept ans, les jeunes gens qui sont les espérances d'une nation à faire des vers, à être les premiers en amplification, les premiers en babil. Pour un qui réussit dans cette futile occupation , que de milliers y perdent leur santé et leur latin !

C'est l'émulation qui donne les talents , dit-on. Il serait aisé de prouver que les écrivains les plus célèbres dans tous les genres n'ont jamais été élevés dans les collèges, depuis Homère qui ne savait que sa langue , jusqu'à J.-J. Rousseau qui savait à peine le latin. Que d'écoliers ont brillé dans la routine des classes, et se sont éclipsés dans la vaste sphère des lettres! L'Italie est pleine de collèges et d'académies : s'y trouve-t-il aujourd'hui quelque homme bien fameux ? N'y voit-on pas , au contraire , les talents , distraits par les sociétés inégales , les jalousies , les brigues, les tracasseries , et par toutes les inquiétudes de l'ambition, s'y affaiblir et s'y corrompre? Je crois y entrevoir encore une autre raison de leur décadence : c'est qu'on n'y étudie que des méthodes , ce que les peintres appellent des manières. Cette étude, en nous fixant sur les pas d'un maître , nous éloigne de la nature , qui est la source de tous les talents. Considérez quels sont en France les arts

qui y cellent , vous verrez que ce sont ceux pour lesquels il n'y a ni école publique, ni prix, ni académie; tels que les marchandes de modes , les bijoutiers, les perruquiers, les cuisiniers , etc. Nous avons , à la vérité , des hommes célèbres dans les arts libéraux et dans les sciences ; mais ces hommes avaient acquis leurs talents avant d'entrer aux académies. D'ailleurs , peut-on dire qu'ils égalent ceux des siècles précédents, qui ont paru avant qu'elles existassent? Après tout, quand les talents se formeraient dans les collèges , ils n'en seraient pas moins nuisibles à la nation ; car il vaut mieux qu'elle ait des vertus que des talents , et des hommes heureux que des hommes célèbres. Un éclat trompeur couvre les vices de ceux qui réussissent dans nos écoles. Mais , dans la multitude qui ne réussit jamais , les jalousies secrètes, les médisances sourdes , les basses flatteries , et tous les vices d'une ambition négative, fermentent déjà, et sont tout prêts à se répandre avec elle dans le monde.

Pendant qu'on déprave le cœur des enfants, on altère leur raison. Ces deux désordres vont toujours de concert. D'abord , on les rend inconséquents. Le régent leur apprend que Jupiter, Minerve et Apollon sont des dieux ;le prêtre de la paroisse , que ce sont des démons. L'un, que Virgile, qui a si bien parlé de la Providence, est au moins dans les champs Élysées, et qu'il jouit dans ce monde de l'estime de tous les gens de bien ; l'autre , qu'il est païen , et qu'il est damné. L'Évangile leur tient encore un autre langage; il leur apprend à être les derniers, et le collège à être les premiers; la vertu à descendre , et les talents à monter. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces contradictions, surtout dans les provinces, sortent souvent de la même bouche , et que le même ecclésiastique fait te classe le matin et le catéchisme le soir. Je sais bien comment elles s'arrangent dans la tête du régent ; mais elles doivent bouleverser celle des disciples, qui ne sont pas payés pour les entendre , comme l'autre pour les débiter. C'est bien pis lorsqu'ils viennent à prendre des sujets de frayeur, là où ils n'en devaient trouver que de consolation ; lorsqu'on leur applique ,

dans l'âge de l'innocence , les malédictions prononcées par Jésus-Christ contre les pharisiens , les docteurs et les autres tyrans du peuple juif, ou qu'on effraye leurs tendres organes par quelques images monstrueuses, si communes dans nos églises. J'ai connu un jeune homme qui, dans son enfance , fut si effrayé du dragon de sainte Marguerite, dont son précepteur l'avait menacé dans l'église de son village , qu'il en tomba malade de peur, et qu'il croyait toujours le voir sur le chevet de son lit , prêt à le dévorer. Il fallut que son père , pour le rassurer, mît l'épée à la main , et feignît de l'avoir tué. On chassa à notre manière son erreur par une autre. Quand il fut grand , le premier usage qu'il fit de sa raison fut de penser que ceux qui étaient destinés à la former l'avaient égarée deux fois.

Après avoir élevé un enfant au-dessus de ses égaux par le titre d'empereur, et même au-dessus de tout le genre humain par celui d'enfant de l'Église, on l'avilit par des punitions cruelles et honteuses. « Entre autres choses, dit Mon- « taigne », cette police delà plupart de nos collèges m'a 'cou- « jours desplu. On eust failli à l'adventure moins domma- « geablemeut, s'inclinant vers l'indulgence. C'est une vraie « geôle de jeunesse captive. On la rend desbauchée , l'en pu- « nissant avant qu'elle le soit. Arrivez-y sur le point de leur « office, vous n'oyez que cris et d'enfants suppliciés, et de « maistres enivrés en leur colère. Quelle manière pour esveil- « 1er l'appétit envers leur leçon , à ces tendres âmes et crain- « tives, et de les y guider d'une trogne effroyable , les mains « armées de fouets ! Inique et pernicieuse forme ! Joint à ce « que Quintilian en a très bien remarqué, que cette impérieuse « autorité tire des suites périlleuses , et nommément à nostre « façon de chastiment. Combien leurs classes seroient plus « décemment jonchées de fleurs et de feuillées , que de tron- <•■ çons d'osier sanglants ! J'y ferois pourtraire la Joie , l'Alle- * gresse , et Flora, et les Grâces , comme fit en son eschole le a philosophe Speusippus. Où est leur proufit, que là aussi

1 Essais, liv. I, chap. xxv.

« fust leur esbat. » J'en ai vu, au collège, demi-pâmés de douleur, recevoir dans leurs petites mains jusqu'à douze férules. J'ai vu, par ce supplice, la peau se détacher du bout de leurs doigts , et laisser voir la chair toute vive . Que dire de ces punitions infâmes, qui influent à la fois sur les moeurs des écoliers et sur celles des régents , comme il y en a mille exemples? On ne peut entrer à ce sujet dans aucun détail, sans blesser la pudeur. Cependant des prêtres les emploient. On s'appuie sur un passage de Salomon, où il est dit : « N'épar- « gnez pas la verge à l'enfant. » Mais que sait-on si les Juifs mêmes usaient de ce châtiment à notre manière? Les Turcs, qui ont conservé une grande partie de leurs usages, regardent celui-ci comme abominable. Il ne s'est répandu en Europe que par la corruption des Grecs du Bas-Empire; et ce furent les moines qui l'y introduisirent. Si en effet les Juifs l'ont employé , que sait-on si leur férocité ne venait pas de cette partie de leur éducation ? D'ailleurs , il y a dans l'Ancien Testament quantité de conseils qui ne sont pas pour nous. On y trouve des passages difficiles à expliquer, des exemples dangereux et des lois impraticables. Par exemple , dans le Lévitique, il est défendu de manger de la chair de porc. C'est un crime digne de mort de travailler le jour du sabbat ; c'en est un autre de tuer un bœuf hors du camp, etc. Saint Paul , dans son Épitre aux Galates, dit positivement que la loi de Moïse est une loi de servitude : il la compare à l'esclave Agar, répudiée par Abraham. Quelque respect que nous devions aux écrits de Salomon et aux lois de Moïse , nous ne sommes point leurs disciples , mais nous le sommes de celui qui voulait qu'on laissât les enfants s'approcher de lui , qui les bénissait , et qui a dit que, pour entrer au ciel, il fallait leur devenir semblable.

Nos enfants, bouleversés par les vices de notre institution, deviennent inconséquents, fourbes, hypocrites, envieux, laids et méchants. A mesure qu'ils croissent en âge. ils croissent aussi en malignité et en contradiction. Il n'y a pas un seul écolier qui sache seulement ce que c'est que les

10i ÉTUDE SEPTIEME.

fois de sou pays ; mais il y en a quelques-uns qui ont entendu parler de celles des Douze Tables. Aucun d'eux ne sait comment se conduisent nos guerres ; mais il y en a qui vous raconteront quelques traits de celles des Grecs et des Romains. Il n'y en a pas un qui ne sache que les combats singuliers sont défendus , et beaucoup d'entre eux vont dans les salles d'armes, où l'on n'apprend qu'à se battre en duel. C'est, dit-on , pour apprendre à se tenir de bonne grâce et à marcher : comme si on marchait de tierce et de quarte , et que l'attitude d'un citoyen dût être celle d'un gladiateur! D'autres, destinés à des fonctions plus paisibles, vont dans des écoles s'exercer à disputer. La vérité, dit-on , naît du choc des opinions. C'est une phrase de bel esprit. Pour moi, je méconnaîtrais la vérité, si je la rencontrais dans une dispute ; je me croirais ébloui par ma passion , ou par celle d'autrui. C'est des disputes que sont nés les sophismes , les hérésies , les paradoxes , et les erreurs en tout genre. La vérité ne se montre point devant les tyrans ; et tout homme qui dispute cherche à le devenir. La lumière de la vérité ne ressemble point à la lueur funeste des tonnerres, qui naît du choc des éléments; mais à celle du soleil , qui n'est pure que quand le ciel est sans nuages.

Je ne suivrai point notre jeunesse dans le monde, où le plus grand mérite de l'antiquité ne peut lui servir à rien. Que fëra-t-elle de ces grands sentiments de républicain dans une monarchie, et de ceux de désintéressement dans un pays où tout est à vendre ? A quoi lui servirait même l'impassible philosophie de Diogène , dans des villes où l'on arrête les mendiants? Elle serait assez malheureuse, quand elle n'aurait conservé que cette crainte du blâme et cet amour de la louange, dont on a guidé ses études. Conduite sans cesse par l'opinion d'autrui , et n'ayant en elle aucun principe stable , la moindre femme la mènera avec plus d'empire qu'un régent. Mais, quoi qu'on en dise, on aura beau crier, les collèges seront toujours pleins. Je désirerais au moins qu'on délivrât les enfants de ces longues misères qui les dépravent dans l'âge le

REPONSES AUX OBJECTIONS. IQb

plus heureux et le plus aimable de la vie, et qui ont ensuite tant d'influence sur leur caractère. L'homme naît bon : c'est la société qui fait les méchants , et c'est notre éducation qui les prépare.

Comme mon témoignage ne suffit pas dans une assertion aussi grave, j'en citerai plusieurs qui ne sont pas suspects, et que je prends , au hasard , chez des écrivains ecclésiastiques, non pas d'après leurs opinions qui sont décidées parleur état, mais d'après leur propre expérience, qui dérange absolument, à cet égard , toute leur théorie. En voici un du père Claude, d'Abbeville , missionnaire capucin , au sujet des enfants des habitants de l'île de Maragnan , sur la côte du Brésil , où nous avions jeté les fondements d'une colonie qui a eu le sort de tant d'autres , que nous avons perdues par notre inconstance et par nos divisions , qui sont les suites ordinaires de notre éducation. « Davantage , je ne sais si c'est pour le grand amour « que les pères et mères portent à leurs enfants , que jamais « ils ne leur disent mot qui les puisse offenser ; ains les lais- « sent en liberté de faire ce que bon leur semble , et leui per- « mettent tout ce qui leur plaist, sans les reprendre aucunement: « aussi est-ce une chose admirable , et de quoi plusieurs se « sont étonnés (non sans sujet), que les enfants ordinairement « ne font rien qui puisse mécontenter leurs parents; au con- « traire , ils s'efforcent de faire tout ce qu'ils savent et con- « noissent devoir leur estre agréable ». » Il fait le portrait le plus avantageux de leurs qualités physiques et morales. Son témoignage est confirmé par Jean de Léry , à l'égard des Brésiliens , qui ont les mêmes mœurs, et qui sont dans le voisinage de cette île. En voici un autre d'Antoine Biet , supérieur des prêtres missionnaires qui passèrent, en l'an 1652, à Cayenne , autre colonie que nous avons perdue par les mêmes causes , et depuis mal rétablie. C'est au sujet des enfants des sauvages Galibis 2. « La mère a grand soin de nourrir son

* Histoire de la mission des pères capucins dans Vile de Maragnan , ehap. xLvii.

' f'tiyage delà terre équinoxiule , liv. 11F, page 390.

« enfant. Us ne savent ce que c'est, parmi eux , de donuea « leurs enfants à nourrir à une autre Elles sont folles dr « leurs enfants , tant elles les aiment. Elles les lavent tous les « jours dans une fontaine ou rivière. Elles ne les emmaillot- « tent point , mais elles les couchent dans un petit lit de co- « ton, qu'elles font exprès pour eux. Elles les laissent toujours « nus : c'est une merveille de voir comme ils profitent ; quel- « ques-uns, à neuf ou dix mois , marchent tout seuls. Quand « ils croissent , s'ils ne peuvent marcher , ils se traînent sur « leurs pieds et sur leurs mains. Ces gens aiment extrêmement « leurs enfants. Ils ne les frappent jamais et ne les corrigent « point , les laissant vivre dans une grande liberté, sans qu'ils « fassent rien qui fâche leurs parents. Ils s'étonnent quand ils « voient que quelqu'un des nôtres châtie ses enfants. » En voici un troisième d'un jésuite : c'est du père Charlevoix , homme rempli de toutes sortes de connaissances. Il est tiré de son Voyage a la Nouvelle-Orléans , autre colonie que nous avons laissée dépérir par nos divisions , suites de notre constitution morale et de notre éducation. Il parle en général des enfants des sauvages de l'Amérique septentrionale. « Quelquefois1 , « pour les corriger de leurs défauts, on emploie les prières » et les larmes, mais jamais les menaces... Une mère qui « voit sa fille se comporter mal se met à pleurer : celle-ci lui « en demande le sujet, et elle se contente de lui dire : Tu me « déshonores. Il est rare que cette manière de reprendre ne « soit pas efficace. Cependant , depuis qu'ils ont eu plus de « commerce avec les Français, quelques-uns commencent à « châtier leurs enfants; mais ce n'est guère que parmi ceux < qui sont chrétiens, ou qui sont fixés dans la colonie. Ordinai- « rement la plus grande punition que les sauvages emploient « pour corriger leurs enfants, c'est de leur jeter un peu d'eau au « visage... On a vu des filles s'étrangler, pour avoir reçu une ré- « primande assez légère de leurs mères, ou quelques gouttes « d'eau au visage; et les avertir en disant : Tu n'auras plus de fille.»

'Journal historique de V Amérique septentrionale. lettre xxx.Ul . août 1721.

Ce qu'il y a d'étrange , c'est de voir l'embarras où est l'auteur de concilier ses préjugés d'Européen avec ses observations de voyageur : ce qui produit des contradictions perpétuelles dans le cours de son ouvrage. Il semble , dit-il , qu'une enfance si mal disciplinée doive être suivie d'une jeunesse bien turbulente et bien corrompue. Il convient que la raison les guide de meilleure beure que les autres hommes ; mais il en attribue la cause à leur tempérament , qui est , dit-il , plus tranquille. Une se rappelle pas qu'il a fait lui-même des tableaux pathétiques des scènes que leurs passions présentent lorsqu'elles s'exaltent au milieu de la paix , dans les assemblées des nations, où leurs harangues l'emportent, par la justesse et la sublimité des images sur celles de nos orateurs ; et dans les fureurs de la guerre, où ils bravent, au milieu des bûchers , toute la rage de leurs ennemis. Il ne veut pas voir que c'est notre éducation européenne qui corrompt notre naturel , puisqu'il avoue ailleurs que ces mêmes sauvages , élevés à notre manière , deviennent plus méchants que les autres. Il y a des endroits où il fait de leur morale , de leurs excellentes qualités et de leur vie heureuse, l'éloge le plus touchant. Il semble envier leur sort. Le temps ne me permet pas de rapporter ces différents morceaux , qu'on peut lire dans l'ouvrage que j'ai cité , ni une multitude d'autres témoignages sur les différents peuples de l'Asie, où l'on voit la douceur de l'éducation influer sensiblement sur la beauté physique et morale des hommes, et être, dans chaque constitution politique, le plus puissant lien qui en réunisse les membres. Je terminerai ces autorités étrangères par un trait qu'on n'eût pas laissé passer impunément à J.-J. Rousseau , et qui est tiré mot à mot de l'ouvrage d'un dominicain. C'est de l'agréable Histoire des Antilles, parle père du Tertre, homme plein de goût, de sens et d'humanité. Voici ce qu'il dit des Caraïbes , dont l'éducation ressemble à celle des peuples dont j'ai parlé * : « A ce seul mot de sauvage , dit-il , la plupart du monde se

1 Histoire naturelle des Antilles, tome II , traité vu ,ch. 1 , § 1".

« flgure daus leurs esprits une sorte d'hommes barbares, « cruels, inhumains , sans raison , contrefaits , grands comme « des géants , velus comme des ours , enfin plutôt des mons- « très que des hommes raisonnables; quoique en vérité nos « sauvages ne soient sauvages que de nom , ainsi que les plan- « tes et les fruits que la nature produit sans aucune culture •<■ dans les forêts et les déserts , lesquels , quoique nous les « appelions sauvages , possèdent pourtant les vraies vertus « et les propriétés dans leur force et leur entière vigueur, « que bien souvent nous corrompons par nos artifices , et ■<■ altérons beaucoup lorsque nous les plantons dans nos jar- « dins... Il est à propos, ajoute-t-il ensuite, de faire voir « dans ce traité que les sauvages de ces îles sont les plus con- « tents , les plus heureux , les moins vicieux , les plus socia- « blés , les moins contrefaits et les moins tourmentés de « maladies, de toutes les nations du monde. »

Si l'on examinait parmi nous la vie d'un scélérat , on verrait que son enfance a été très-malheureuse. Partout où j'ai vu les enfants misérables , je les ai vus laids et méchants ; partout où je les ai vus heureux , je les ai vus beaux et bons. En Hollande et en Flandre, où ils sont élevés avec la plus grande douceur , leur beauté est singulièrement remarquable. C'est parmi eux que François Flamand, ce fameux sculpteur , a pris ses charmants modèles d'enfants ; et Rubens , la fraîcheur de coloris dont il a peint ceux de ses tableaux. Vous ne les entendez point , comme dans nos villes , jeter des cris perçants ; encore moins leurs mères et leurs bonnes les menacer de les fouetter , comme chez nous.

Ils ne sont point gais , mais ils sont contents ; il y a sur leur visage un air de paix et de béatitude qui enchante , et qui est plus intéressant que la joie bruyante des nôtres , lorsqu'ils ne sont pas sous les yeux de leurs précepteurs et de leurs pères. Ce calme se répand sur toutes leurs actions , et est la source du flegme heureux qui les caractérise dans la suite de leur vie. Je n'ai point vu de pays où les parents aient autant de tendresse pour leurs enfants. Ceux-ci, à leur tour, leur

REPONSES AUX OBJECTICLNS. 103

rendent , dans la vieillesse , l'indulgence qu'ils ont eue pour eux dans la faiblesse du premier âge. C'est par ces doux liens que ces peuples tiennent si fortement à leur patrie , qu'on en voit bien peu s'établir chez les étrangers. Chez nous , au contraire , les pères aiment mieux voir leurs enfants spirituels que bons , parce que , dans une constitution de société ambitieuse , l'esprit fait des chefs de sectes, et la bonté , des dupes. Ils ont des recueils d'épigrammes de leurs enfants ; mais l'esprit n'étant que la perception des rapports de la société , les enfants n'ont presque jamais que celui d'autrui. L'esprit même est souvent en eux la preuve d'une existence malheureuse, comme onle remarque dans les écoliers de nos villes , qui ont pour l'ordinaire plus d'esprit que les enfants des paysans ; et dans ceux qui ont quelque défaut naturel, comme les boiteux , les bossus, qui, sur ce point, sont encore plus prématurés que les autres ; mais , en général , ils sont tous très-précoces en sentiment, et c'est ce qui rend bien coupables ceux qui les avilissent dans un âge où ils sentent souvent plus délicatement que les hommes. J'en citerai quelques traits qui nous prouveront que , malgré les erreurs de nos constitutions politiques , il y a encore dans quelques familles de bonnes qualités naturelles , ou des vertus éclairées , qui laissent aux affections heureuses de l'enfance la liberté de se développer.

J'étais, en 1765. à Dresde, au spectacle de la cour; c'était au Père de famille. J'y vis arriver madame l'électrice avec <ïne de ses filles , qui pouvait avoir cinq ou six ans. Un officier des gardes saxonnes , avec lequel j'étais venu au spectacle , me dit : « Cette enfant vous intéressera autant que la « pièce. » En effet , dès qu'elle fut assise , elle posa ses deux mains sur les bords de sa loge, fixa les yeux sur le théâtre, et resta la bouche ouverte , tout attentive au jeu des acteurs. C'était une chose vraiment touchante de voir leurs différentes passions se peindre sur son visage comme dans un miroir : on y voyait paraître successivement l'inquiétude , la surprise , la mélancolie , la tristesse ; enfin l'intérêt crois-

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