‹ Œuvres choisies de Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 5 sur 60 · BIENFAISANCE DE LA NATURE · texte numérisé non relu

BIENFAISANCE DE LA NATURE

les métairies de leurs vassaux, dans les rustiques domaines de leurs ancêtres , Tébénier , le sorbier du Canada , le pin de la Virginie , le magnolia , le laurier qui porte des tulipes , environnent leurs châteaux des ombrages du nouveau monde , et bientôt de ses solitudes. Ils ont fait venir de l'Arabie des jasmins , de la Chine des orangers, du Brésil des ananas, et une foule de plantes parfumées de toutes les parties de la zone torride. Ils n'ont plus besoin de ses soleils, ils disposent des latitudes. Ils peuvent donner, dans leurs serres, les chaleurs de la Syrie à des plantes étrangères , dans la saison même où leurs paysans éprouvent le froid des Alpes dans leurs cabanes. Rien ne leur échappe des productions de la nature : ce qu'ils ne peuvent avoir vivant, ils l'ont mort. Les insectes, les oiseaux, les coquilles, les minéraux et les terres même des pays les plus éloignés, remplissent leurs cabinets. La gravure et la peinture leur en présentent les paysages, et les font jouir des glaciers de la Suisse dans les chaleurs de la canicule, et du printemps des Canaries au milieu de l'hiver. Des marins intrépides leur apportent, des lieux où les arts n'ont osé pénétrer, des relations de voyages encore plus intéressantes que des tableaux, et redoublent le silence, la paix et la sécurité de leurs nuits, tantôt par le récit des horribles tempêtes du cap Horn , tantôt par celui des danses des heureux insulaires de la mer du Sud.

Non-seulement tout ce qui existe actuellement, mais les siècles passés , concourent à leur félicité. Ce n'est plus pour les temples de Vénus que Corinthe inventa ces belles colonnes qui s'élèvent comme des palmiers ; c'est pour soutenir les alcôves de leurs lits. Un art voluptueux y voile la lumière du jour à travers des taffetas de toutes couleurs ; et imitant , par de doux reflets , ou des clairs de lune, ou des levers du soleil , il y fait paraître les objets de leurs amours semblables à des Diane ou à des Aurore. L'art des Phidias y fait contraster avec leurs beautés les bustes vénérables des Socrate et des Platon. Des savants obscurs, par un travail que rien ne peut payer, leur ont fait connaître les génies sublimes qui ont illustré la terre dans les temps même voisins de l'ori-

gme du monde, Orphée , Zoroastre , Ésope , Lokman, David , Salomon, Confucius, et une multitude d'autres, inconnus à l'antiquité même. Ce n'est plus pour les Grecs , c'est pour eux qu'Homère chante encore les dieux et les héros , et que Virgile fait entendre les sons de la flûte latine qui ravirent la cour d'Auguste , et qui y rappelèrent l'amour de la patrie et de la nature. C'est pour eux qu'Horace, Pope, Addison , la Fontaine. Gessner, ont aplani les rudes sentiers de la sagesse, et les ont rendus plus accessibles que les sentiers riants et trompeurs de la folie. Une foule de poètes et d'historiens de toutes les nations, Sophocle, Euripide, Corneille , Racine , Shakspeare , le Tasse , Xénophon , Tacite , Plutarque , Suétone , en les introduisant jusque dans les cabinets de ces princes terribles qui brisèrent d'un sceptre de fer la tête des nations qu'ils étaient chargés de rendre heureuses , leur font bénir leurs tranquilles destinées, et en espérer encore de meilleures sous le règne d'un autre Antonin. Ces vastes génies de tous les temps et de tous les lieux, célébrant , sans s'être concertés, l'éclat immortel de la vertu, et la providence du ciel dans la punition du vice, ajoutent l'autorité de leur raison sublime à l'instinct universel du genre humain , et multiplient mille et mille fois , en leur faveur, les espérances d'une autre vie plus durable et plus fortunée.

Ne semble-t-il pas que des concerts de louanges devraient s'élever jour et nuit des voûtes de nos hôtels vers l'auteur de la nature ? Jamais les anciens rois de l'Asie ne rassemblèrent autant de jouissances dans Suse ou dans Ecbatane, que nos simples bourgeois dans Paris. Cependant, chaque jour ces monarques bénissaient le dieux ; ils n'entreprenaient rien sans les consulter ; ils ne se mettaient pas même a table sans leur offrir des libations. Plût à Dieu que nos épicuriens n'eussent que de l'indifférence pour la main qui les comble de biens! Mais c'est du sein de leurs voluptés que sortent aujourd'hui les murmures contre la Providence; o'est de leurs bibliothèaues . si remplies de lumières , que

RÉPONSES AUX OBJECTIONS. 2à

s'élèvent les nuages qui ont obscurci les espérances et les vertus de l'Europe.

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