Oeuvres choisies de Bernardin de Saint-Pierre
/ Ce petit ouvrage n'est qu'un délassement de mes Etudes de ia .'Sature, et l'application que j'ai faite de ses lois au bonheur de deux familles malheureuses. Il fut publié en 178G, et l'accuen qu'il reçut à sa naissance surpassa mon attente : on en fit des romances, des idylles, et plusieurs pièces de théâtre. Un grand nombre de mères firent porter à leurs enfants les noms de Paul et de Virginie; enfin, la réputation de cette pastorale s'étendit dans toute l'Europe, et elle fut successivement traduite en anglais, en italien , en allemand , en hollandais , en polonais , en russe et en espagnol. Sans doute j'ai obligation de ce succès unanime , chez des nations d'opinions si différentes, aux femmes, qui, par tout pays , ramènent de tous leurs moyens les hommes aux lois de la nature. Elles m'en ont donné une preuve évidente, en ce que la plupart de ces traductions ont été faites par des dames ou des demoiselles. J'ai été enchanté, je l'avoue, de voir mes enfants adoptifs revêtus de costumes étrangers par des mains maternelles ou virginales ; et sans doute ils lui sont redevables d'une réputation qui semble s'étendre , dès à présent , vers la postérité.
Plusieurs personnes m'ont questionné sur le sujet de cet ouvrage. « Ce vieillard , m'ont-eîles dit , vous a-t-il en effet raconté « cette histoire? avez-vous vu les lieux que vous avez décrits ?Vir- « ginie a-t-elle péri d'une manière aussi déplorable? comment une « fille peut-elle se résoudre à quitter la vie plutôt que ses ha- « bits ? »
Je leur ai répondu : L'homme ressemble à un enfant. Donnez une rose à un enfant : d'abord il en jouit , bientôt il veut la connaître. Il en examine les feuilles , puis il les détache l'une après l'autre; et quand il en connaît l'ensemble, il n'a plus de rose. Tclé-
lîEUIf. DE S. l'IEKKfc. — T. 1. 1
raaque, Clarisse, et tant d'autres sujets qui nous portent a la vertu , ou qui nous font verser des larmes sont-ils vrais?
Au fond , je suis persuadé que ces personnes m'ont fait ces questions plutôt par un sentiment d'humanité que de curiosité. Elles étaient fâchées que deux amants si tendres et si heureux eussent fait une fin si funeste.
Plût à Dieu qu'il m'eût été libre de tracer à la vertu une carrière parfaite de bonheur sur la terre ! Mais , je le répète , j'ai décrit des sites réels , des mœurs dont on trouverait peut-être encore aujourd'hui des modèles dans quelques parties solitaires de l'Ile-de- France , ou de l'Ile de Bourbon qui en est voisine , et une catastrophe bien certaine , dont je puis produire , même à Paris , des témoignages irrécusables.
Un jour, étant au Jardin du Roi , une dame , d'une figure trèsintéressante , accompagnée de son mari, ayant su de M. Jean Thouin , chef de ce jardin , que j'étais l'auteur de Paul et Virginie, m'aborda pour me dire : « Ah! monsieur, que vous m'avez « fait passer une nuit terrible ! Je n'ai cessé de gémir et de fondre « en larmes. La personne dont vous avez décrit la fin malheureuse « avec tant de vérité, dans le naufrage du Saint-Géran, était ma « parente. Je suis créole de Bourbon. » J'appris ensuite de M. Jean Thouin que cette dame était l'épouse de M. de Bonneuil, premier valet de chambre de Monsieur. Cette dame, depuis, a bien voulu me permettre de publier ici son témoignage sur la vérité de cette catastrophe, dont elle m'a rapporté des circonstances capables d'ajouter beaucoup à l'intérêt qu'inspirent la mort de cette su blime victime de la pudeur, et celle de son amant infortuné.
D'autres personnes ayant témoigné le désir que je fisse connaître avec quelques détails la vie de M. de la Bourdonnais, mes relations avec sa famille m'ont mis à même de les satisfaire.
« Sa principale vertu était l'humanité. Les monuments qu'U a établis à l'Ile-de-France sont garants de cette vérité... »
En effet , j'ai vu dans cette ile, où j'ai servi comme ingénieur du roi , non-seulement des batteries et des redoutes qu'il avait placées aux lieux les plus convenables , mais des magasins et des hôpitaux très-bien distribués. On lui doit surtout un aqueduc de plus de trois quarts de lieue , par lequel il a amené les eaux de la petite rivière jusqu'au Port-Louis , où , avant lui , il n'y en avait
pas de potable. Tout ce que j'ai vu dans cette île de plus utile et de mieux exécuté était son ouvrage.
Ses talents militaires n'étaient pas moindres que ses vertus et ses talents d'administrateur. Nommé gouverneur des îles de France et de Bourbon, il battit , avec neuf vaisseaux, l'escadre de l'amiral Peyton , qui croisait sur la côte de Coromandel avec des forces très-supérieures. Après cette victoire , il fut aussitôt assiéger Madras , n'ayant pour toute armée de débarquement que dixhuit cents hommes, tant blancs que noirs. Après avoir pris cette métropole du commerce des Anglais dans l'Inde, il retourna en France. Des divisions s'étaient élevées entre lui et M. Dupleix, gouverneur de Pondichéry. Aussitôt après son arrivée dans sa patrie , il fut accusé d'avoir tourné à son profit les richesses de sa conquête, et en conséquence il fut mis à la Bastille sans autre examen. On lui opposait , comme principal témoin de ce délit , un simple soldat. Cet homme assurait , sur la foi du serment , qu'après la prise de Madras , étant en faction sur un des bastions de cette place, il avait vu, la nuit , des chaloupes embarquer quantité de caisses et de ballots sur le vaisseau de M. de la Bourdonnais. Cette calomnie était appuyée, à Paris, du crédit d'une foule d'hom» mes jaloux , qui n'avaient jamais été aux Indes, mais qui , par tout pays, sont toujours prêts à détruire la gloire d'autrui. Le vainqueur infortuné de Madras assurait qu'il était impossible qu'on eut vu, du bastion indiqué parle soldat, cette embarcation , quand même elle aurait eu lieu. Mais il fallait le prouver ; et, suivant la t}Taunie exercée alors envers les prisonniers d'État, on lui avait ôté tout moyen de défense. Il s'en procura de toute espèce par des procédés fort simples , qui donneront une idée des ressources de son génie. Il fit d'abord une lame de canif avec un sou marqué , aiguisé sur le pavé , et en tailla des rameaux de buis , sans doute distribués aux prisonniers aux fêtes de Pâques. Il en fit un compas et une plume. Il suppléa au papier par des mouchoirs blancs , enduits de riz bouilli, puis séchés au soleil. Il fabriqua de l'encre avec de l'eau et de la paille brûlée. Il lui fallait surtout des couleurs pour tracer ie plan et la carte des environs de Madras : û composa du jaune avec du café , et du vert avec des liards chargés de vert-de-gris , et bouillis. Je tiens tous ces détails de sa tendre fille, qui conservo encore avec respect ces monuments du génie qui rendit lajibertâ
k EXTRAIT DU PREAMBULE
à son père. Ainsi muni de canif , de compas , de règle, de plume de papier, d'encre et de couleurs de son invention , il traça , de ressouvenir, le plan de sa conquête, écrivit son mémoire justificatif, et y démontra évidemment que l'accusateur qu'on lui opposait était un faux témoin , qui n'avait pu voir, du bastion où il avait été posté , ni le vaisseau commandant , ni même l'escadre. Il remit secrètement ces moyens de défense à l'homme de loi qui lui servait de conseil. Celui-ci les porta à ses juges. Ce fut un coup de lumière pour eux. On le fit donc sortir de la Bastille, après trois ans de prison, il languit encore trois ans après sa sortie , accablé de chagrin de voir toute sa fortune dissipée, et de n'avoir recueilli de tant de services importants que des calomnies et des persécutions. Il fut sans doute plus touché de l'ingratitude du gouvernement que de la jalousie triomphante de ses ennemis. Jamais ils ne purent abattre sa franchise et son courage, même dans sa prison. Parmi le grand nombre d'accusateurs qui y vinrent déposer contre lui , un directeur de la compagnie des Indes crut lui faire une objection sans réponse, en lui demandant comment il avait si bien fait ses affaires, et si mal celles de la compagnie. « C'est, lui répondit la « Bourdonnais, que j'ai toujours fait mes affaires d'après mes « lumières , et celles de la compagnie d'après ses instructions. »
Bernard-François Mahé de la Bourdonnais naquit à Saint-Malo en 1699, et est mort en 1754 , âgé d'environ cinquante-cinq ans. 0 vous qui vous occupez du bonheur des hommes , n'en attendez point de récompense pendant votre vie! la postérité seule peut vous rendre justice. C'est ce qui est enûu arrivé au vainqueur de Madras et au fondateur de la colonie de l'Ile-de-France. Joseph Dupleix , son rival de gloire et de fortune dans l'Inde , et le plus cruel de ses persécuteurs , mourut peu de temps après lui, ayant , par une juste réaction de la Providence , éprouvé une destinée semblable dans les dernières années de sa vie. Le gouvernement donna à la veuve de M. de la Bourdonnais une pension de 2,400 livres , et honora de ses regrets la mémoire de cet homme illustre ; enfin , sa respectable tille me mande aujourd'hui que les habitants del'Ile-de-Franee viennent, de leur propre mouvement, de Iui-fairc à elle-même une pension , en mémoire des services qu'ils ont reçus de son père.
Je crois qu'aucun de mes lecteurs ne trouvera mauvais que jt
me sois un peu écarté de mon sujet , pour rendre quelque hommage aux vertus d'un grand homme malheureux , à celles de sa digne tille et d'une colonie reconnaissante.
Je suis vieux. Ma navigation est déjà avancée : mais si la Providence, quia dirigé ma faible nacelle au milieu de tant d'orages , retarde encore de quelques années mon arrivée au port , je les emploierai à rassembler d'autres éludes. Les fleurs tardives de mon printemps promettent encore quelques fruits pour mon automne. Si les rayons d'une aurore orageuse ont fait éclore les premières , les feux d'un paisible couchant mûriront les derniers. J'ai décrit le bonheur passager de deux enfants élevés au sein de la nature , par des mères infortunées ; j'essayerai de peindre le bonheur durable d'un peuple ramené à ses lois éternelles par des révolutions.
Espérons de nos malheurs passés notre félicité à venir. Ce n'est que par des révolutions que l'intelligence divine elle-même développe ses ouvrages , et les conduit de perfections en perfections.
Chaque peuple a eu une enfance imbécile, une adolescence crédule, et une jeunesse sans frein. Lisez seulement les histoires de notre Europe : vous la voyez tour à tour couverte de Gaulois , de Grecs , de Romains , de Cimbres , de Golhs , de Visigolhs , de Vandales , d'Alains, de Francs, de Normands, etc., qui s'exterminent les uns après les autres, et la ravagent comme les flots d'une mer débordée. L'histoire de chacun de ces peuples ne présente qu'une suite non interrompue de guerres , comme si l'homme ne venait au monde que pour détruire son semblable. Ces temps anciens , si vantés pour leur innocence et leurs vertus héroïques, ne sont que des temps de crimes et d'erreurs, dont la plupart, pour notre bonheur, n'existent plus. L'absurde idolâtrie, la magie, les sorts, les oracles , le culte des démons , les sacrifices humains , l'anthropophagie, les guerres permanentes , les incendies, les famines, l'esclavage, la polygamie , l'inceste, la mutilation des hommes, les droits de naufrage , les droits d'aubaine , etc. , désolaient alors nos malheureuses contrées , et sont relégués aujourd'hui sur les cotes de l'Afrique inhospitalière , ou dans les sombres forêts de l'Amérique. 11 en est de même de plusieurs maladies du corps aussi communes que celles de l'âme , telles que les pestes innombrables , les lèpres , la ladrerie , les obsessions ou convulsions , etc. Que dire des mensonges religieux qui illustraient des forfaits, et consacraient
des origines absurdes et criminelles, encore révérées de nos jou«"s? Que de héros qu'on nous fait admirer dans nos écoles , qui n'étaient au fond que des scélérats ; le féroce Achille , Ulysse le perfide , Agamemnon le parricide, la famille entière d'Atrée , et tant d'autres aussi criminels, qui se prétendaient descendus des dieux et des déesses , le plus souvent changés en bétes ! Il semble que le monde moral ait roulé autrefois, comme le physique, sur d'autres pôles. Cependant les bienfaiteurs du genre humain s'élevèrent de siècle en siècle. Hercule , Esculape, Orphée , Linus , Confucius , Lockman , Lycurgue , Solon , Pythagore , Socrate , Platon , etc. , civilisent peu à peu ces hordes de barbares. Ils déposent parmi eux les éléments de la concorde, des lois, de l'industrie, de religions plus humaines. Us apparaissent dans les siècles passés au-dessus de leurs nations , comme des sources inépuisables de sagesse , de lumière et de vertus , qui ont circulé jusqu'à nous de générations en générations ; semblables à ces fleuves descendus des sommets aériens des montagnes lointaines , qui traversent , depuis des siècles, des rochers , des marais, des sables, pour venir féconder nos plaines et nos vallons.
Déjà sur ces mêmes terres où les druides brûlaient des hommes , les philosophes les appellent pour les éclairer du flambeau de la raison. Les muses du nord, de l'occident, et surtout les françaises , planent sur l'Europe, unissent leurs lyres, et, y joignant leurs voix mélodieuses, enchainent par leurs concerts les cœurs de ses habitants. Ce sont elles qui ont brisé en Amérique les fers des noirs enfants de l'Afrique , et défriché ses forêts par des mains libres. Elles en ont exporté une foule de jouissances , et elles y ont transporté , de l'Europe et de l'Asie , des cultures et des troupeaux utiles , de nouveaux végétaux , des habitants plus humains , et des législations évangéliques. 0 vertueux Penn , divin Fénelon , éloquent Jean-Jacques, vos noms seront un jour plus révérés que ceux des Lycurgue et des Platon ! La superstition n'élève plus chez nous , comme autrefois , de temples à Dieu par la crainte des démons ; ïa philosophie les a dissipés. Elle montre la terre couverte des bienfaits de la Divinité , et les cieux remplis de ses soleils. Que de découvertes utiles ! que d'inventions hardies ! que d'établissements humains , inconnus à l'antiquité ! Ce sont les vertus des grands hommes qui ont fait descendre du ciel sur la terre le flambeau de
DE Paul ET VIRGINIE. 7
la vérité : hélas ! souvent persécutées et fugitives , ces vertus n' :nt éclairé le monde qu'après de longues secousses et de nombreuses révolutions.
Mais les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer les nations. Elles ne pâlirent point, les nuits , à composer de longs traités de morale ; elles ne montèrent point dans des tribunes pour faire tonner les lois. Ce fut dans leurs bras qu'elles firent goûter aux hommes le bonheur d'être tour à tour, dans le cercle de la vie, enfants heureux , amants fidèles, époux constants, pères vertueux. Elles posèrent les premières bases des lois naturelles. La première fondatrice d'une société humaine fut une mère de famille. En vain un législateur, un livre à la main, déclara , de la part du ciel , que la nature était odieuse même à son auteur : elles se montrèrent avec leurs charmes , et le fanatique tomba à leurs pieds.
Ce fut autour d'elles que , dans l'origine , les hommes errants se rassemblèrent et se fixèrent. Les géographes et les historiens ne les ont point classées en castes et en tribus ; ils n'en ont point fait des portions de monarchies ou de républiques. Les hommes naissent asiatiques , européens , français , anglais ; ils sont cultivateurs , marchands, soldats ; mais par tout pays les femmes naissent , vivent et meurent femmes. Elles ont d'autres devoirs , d'autres occupations , d'autres destinées que les hommes. Elles sont disséminées parmi eux pour leur rappeler surtout qu'ils sont hommes , et maintenir, malgré les lois politiques , les lois fondamentales de la nature. Semblables à ces vents harmonies avec les rayons du soleil ou avec /eur absence , qui varient les températures des pays qu'ils fécondent en les réchauffant ou les rafraîchissant de leurs haleines , on ne peut les circonscrire dans aucune carte, ni en faire hommage à aucun souverain. Ces vents n'appartiennent qu'à l'atmosphère. Ainsi les femmes n'appartiennent qu'au genre humain. Elles le rap pellent sans cesse à l'humanité par leurs sentiments naturels , et même par leurs passions.
C'est par cette influence qu'elles conservent souvent un peuple depuis son origine jusqu'à ses derniers débris. Voyez ceux qui n'ont plus maintenant ni autel, ni trône, ni capitale, tels que les Guèbres, les Arméniens, les Juifs, les Maures d'Afrique; ils sont jetés , par les siècles et les événements , de contrées en contrées ; mais leurs
femmes lient encore entre eux les individus par les aimants multipliés de tilles , de sœurs , depouses , de mères. Elles les maintiennent par les mêmes lois qui les ont rassemblés. Leurs hordes errantes sont semblables aux antiques monuments de leurs empires , qui gisent renversés , malgré les ancres de fer qui en liaient les assises. En vain l'Océan en roule les granits dans ses flots; aucune pierre ne se délite, tant est fort le ciment naturel qui en congloméra les grains dans la carrière.
Non-seulement les femmes réunissent les hommes entre eux par les liens de la nature , mais encore par ceux de la société. Remplies pour eux des affections les plus tendres , elles les unissent à celles de la Divinité , qui en est la source. Elles sont les premiers et les derniers apôtres de tout culte religieux , qu'elles leur inspirent dès la plus tendre enfance. Elles embellissent tout le cours de leur vie. Us leur sont redevables de l'invention des arts de première nécessité , et de tous ceux d'agrément. Elles inventèrent le pain , les boissons agréables , les tissus des vêtements , les filatures , les toiles, etc. Elles amenèrent les premières à leurs pieds les animaux utiles et timides qu'ils effrayaient par leurs armes, et qu'elles subjuguèrent par des bienfaits. Elles imaginèrent, pour plaire aux hommes , les chansons gaies , les danses innocentes , et inspirèrent à leur tour la poésie , la peinture , la sculpture , l'architecture , à ceux d'entre eux qui désirèrent conserver d'elles de précieux ressouvenirs. Us sentirent alors se mêler à leurs passions ambitieuses l'héroïsme et la pitié. Us n'avaient imaginé , au milieu de leurs guerres cruelles et permanentes, que des dieux redoutables : un Jupiter foudroyant , un noir Pluton , un Neptune toujours en courroux, un Mars sanglant, un Mercure voleur, un Bacchus toujours ivre ; mais à la vue de leurs femmes chastes, douces, aimantes , laborieuses , ils conçurent dans les cieux des divinités bienfaisantes. Remplis de reconnaissance pour les compagnes de leur vie, ils leur élevèrent des monuments plus nombreux et plus durables que des temples. Us donnèrent d'abord , dans toutes les langues , des noms féminins à tout ce qu'ils trouvèrent de plus aimable et de plus doux sur la terre , à leurs diverses patries , à la plupart des rivières qui les arrosaient , aux fleurs les plus odorantes , aux fruits tes plus savoureux, aux oiseaux qui avaient le plus di mélodie.
Mais tout ce qui leur sembla mériter dans la nature des hommages plus étendus par une beauté ou par une utilité supérieure, reçut d'eux des noms de déesses , c'est-à-dire de femmes immortelles. Elles eurent leur séjour dans les cieux , et leur département sur la terre. Ainsi ils féminisèrent et déifièrent la lumière, les étoiles, la nuit , l'aurore. Ils attribuèrent les fontaines aux naïades , les ondes azurées de la mer aux néréides , les prairies à Paies , les forêts aux dryades. Ils distribuèrent de plus grands départements à des déesses d'un plus haut rang : l'air avec ses nuages majestueux à Junon , la mer paisible à Télhys , la terre et ses riches minéraux à Cybèle , les bétes fauves à Diane , et les moissons à Cérès. Ils caractérisèrent les puissances de l'àme , source de toutes leurs jouissances, comme celles de la nature. Ils firent des déesses des vertus qui les fortifiaient, des grâces qui les rendaient sensibles , des muses qui les inspiraient , et de la sagesse , mère de toute industrie. Enlin , ils donnèrent à la déesse qui réunissait tous les charmes de la femme le nom de Vénus , plus expressif sans doute que celui d'aucune divinité. Son père fut Saturne ou le Temps , son berceau l'Océan; pour compagnons de sa naissance elle eut les Jeux , les Ris, les Grâces; pour époux le dieu du feu, pour enfant l'Amour, et pour domaine toute la nature.
En effet , tout objet aimable a sa vénusté , c'est-à-dire une portion de cette beauté ineffable qui engendre les amours. La plus touchante en est sans doute la sensibilité , cette âme de l'àme qui en anime toutes les facultés. Ce fut par elle que Vénus subjugua le dieu indomptable de la guerre.
0 femmes, c'est par votre sensibilité que vous enchainez les ambitions des hommes ! Partout où vous avez joui de vos droits naturels, vous avez aboli les éducations barbares , l'esclavage , les tortures , les mutilations , les croix , les roues , les bûchers , les lapidations, le hacher par morceaux, et tous les supplices cruels de l'antiquité, qui étaient bien moins des punitions d'une justice équitable , que des vengeances d'une politique féroce. Partout vous avez été les premières à honorer de vos larmes les victimes de la tyrannie , et à faire connaître les remords aux tyrans. Votre pitié naturelle vous donne à la fois l'instinct de l'innocence et celui de la véritable grandeur. C'est vous qui conservez et embellissez de vos souvenirs les renommées des conquérants magnanimes , donl
les vertus généreuses protégèrent les faibles , et surtout votre sexe. Tels ont été les Cyrus , les Alexandre , les Charlemagne ; sans vous, ils ne nous seraient pas plus recouimandables que les Tamerlan, les Bajazet , les Attila.
Vous êtes les fleurs de la vie. C'est dans votre sein que la nature verse les générations et les premières affections qui les font éelorc. Vous civilisez le genre humain , et vous en rapprochez les peuples bien mieux par des mariages , que la diplomatie par des traités. Vous êtes les âmes de leur industrie et de leur navigation. C'est pour vous procurer de nouvelles jouissances que les puissances maritimes vont chercher aux Indes les plus douces et les plus riches productions de la terre et du soleil. Pline dit que déjà de son temps ce commerce se faisait principalement pour vous. Vous formez entre vous par toute la terre un vaste réseau , dont les fils se correspondent dans le passé , le présent et l'avenir, et se prêtent mutuellement des forces. Vous enchaînez de fleurs ce globe , dont les passions cruelles des hommes se disputent l'empire.
0 Françaises, c'est pour vous que l'Indienne donne aujourd'hui la transparence au coton et le plus vif éclat à la soie ! Ce fut pour vous que les filles d'Athènes imaginèrent ces robes commodes et charmantes , si favorables à la pudeur et à la beauté , que le sage Fénelon lui-même les trouvait bien préférables à tous les costumes gênants et orgueilleux de son siècle. La mode vous en a revêtues; et elles ont ajouté à vos grâces naturelles. Mères et nourrices de notre enfance , quel pouvoir vos charmes n'ajoutent-ils pas à vos vertus ! Vous êtes les reines de nos opinions et de notre ordre moral. Vous avez perfectionné nos goûts , nos modes , nas usages, on les simplifiant.
Vous êtes les juges nés de tout ce qui est décent , gracieux , bon, juste , héroïque. Vous répandez l'influence de vos jugements dans toute l'Europe , et vous en avez rendu Paris le foyer. C'est dans ses murs, à votre vue, ou par vos souvenirs, que nos soldats s'animent à la défense de la patrie : c'est dans ces mêmes murs que les guerriers étrangers , qui ont porté contre eux des armes malheureuses, viennent en foule , dans les trop courts intervalles de a paix , oublier à vos pieds tous leurs ressentiments.
Notre langue vous doit sa clarté , sa pureté , son élégance , sa douceur, tout ce qu'elle a d'aimable et de naïf. Vous avez inspiré
et formé nos plus grands poètes et nos plus fameux orateurs. Vous protégez clans vos cercles l'écrivain solitaire qui a eu le bonheur de vous plaire, et le malheur d'irriter les factions jalouses. A vos regards modestes, aux doux sons de votre voix, le sophiste audacieux se trouble , le fanatique sent qu'il est homme, et l'athée qu'il existe un Dieu. Vos larmes touchantes éteignent les torches de la superstition , et vos divins sourires dissipent les froids arguments du matérialisme.
Ainsi , sur les rivages de l'Islande , après de longs hivers , la reine des mers boréales , la montagne de l'Hécla , couronnée de volcans , vomit des tourbillons de feux et de fumées à travers des pyramides de glaces qui semblent menacer les cieux : mais lorsque le globe , au signe des Gémeaux , achève d'incliner le pôle nord vers le soleil , les vents du printemps qui naissent sous l'empire de l'astre du jour joignent leurs tièdes haleines à ses rayons ardents. Les flancs de la montagne alors se réchauffent , une chaleur souterraine s'étend sous la coupole de glace qui la surmonte, et lui refuse bientôt tout son appui. D'abord ses sommets orgueilleux se précipitent dans ses cratères brûlants, en éteignent les feux, pénètrent dans ses longs souterrains, et jaillissent autour de sa base en hautes gerbes d'eaux noires et bouillantes. Ses fondements caverneux s'affaiblissent sur leurs propres piles , glissent et s'écroulent en énormes rochers dans le sein des mers qu'ils menaçaient d'envahir. Les bruits affreux de leurs chutes , les sombres murmures de leurs torrents , les rugissements des phoques et des ours marins qui les habitaient , sont répétés au loin par les échos d'Horrillax et du Waigats. Les peuples riverains de l'Atlantique voient avec effroi ces glaciers terreux voguer, renversés, le long de leurs rivages. Entraînés par leurs propres courants , sous les formes fantastiques de temples , de châteaux , ils vont rafraîchir les mers torridiennes , et fonder, dans leurs flots attiédis, des écueils que l'hiver suivant ne reverra plus.
Cependant la montagne apparaît , à travers les brumes de ses neiges fondues et les dernières fumées de ses volcans , nue , hideuse , ses collines dégradées , et montrant à découvert ses antiques ossements. C'est alors que les zéphyrs, qui l'ont dépouillée du manteau des hivers , la revêtissent de la robe du printemps. Us accourent en foule des zones tempérées , portant sur leurs
12 EXTRAIT DU PRÉAMBULE, etc.
ailes les semences volatiles des végétaux. Ils tapissent de moussa», de graminées et de fleurs, ses flancs déchirés et ses plaies profondes. Les oiseaux de la terre et des eaux y déposent leurs nids. En peu d'années , de vastes bosquets de cèdres et de bouleaux sortent de ses cratères éteints. Une nouvelle adolescence la pénètre de toutes les influences du soleil , pendant un jour de plusieurs mois.
Sa beauté même s'accroit de celle des longues nuits du pôle. Quand l'hiver, à la faveur de leurs ténèbres , y relève son trône , étend sur lui son manteau d'hermine , et prépare à l'Oeéau de nouvelles révolutions , la lune circule tout autour, et lui renvoie une partie des rayons du soleil qui l'abandonne. L'aurore boréale le couronne de ses feux mobiles, et agite autour de lui ses drapeaux lumineux. A ce signal céleste , les rennes fuient vers de moins âpres contrées ; ils aperçoivent , à la lueur de ces clartés tremblantes , l'IIécla au milieu des mers hérissées de glaçons ; et ils viennent , eu bramant , chercher dans ses vallées profondes de nouveaux pâturages. Des légions de cygnes tracent autour de sa cime de longues spirales, et , joyeux de descendre sur cette terre hospitalière , fout entendre au haut des airs des accents inconnus à nos climats. Les filles d'Ossian, attentives, suspendent leurs chasses nocturnes pour répéter sur leurs harpes ces concerts mélodieux , et bientôt de nouveaux Pauls viennent chercher parmi elles de nouvelles Virginiea.
Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l'Europe. Nos poëtesont assez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers , à l'ombre des cocotiers , des bananiers et des citronniers en (leurs. Il ne manque à l'autre partie du monde que des Théocrites et des Virgiles, pour que nous en ayons des tableaux au moins aussi intéressants que ceux de notre pays. Je sais que des voyageurs pleins de goût nous ont donné des descri|>tions enchantées de plusieurs îles de la mer du Sud ; mais les mœurs de leurs habitants , et encore plus celles des Européens qui y abordent , eugàlentsouvent le paysage. J'ai désiré réunir, à la beauté delà nature entre les tropiques, la beauté morale d'une petite société. Je me suis proposé aussi d'y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre au très celle-ci, que notre bon I îcu r consiste à vi vre su i v ant la natu re et la vertu. Cependant il ne m'a point fallu imaginer de roman pour peindre des familles heureuses. Je puis assurer que celles dont je vais parler ont vraiment existé , et que leur histoire est vraie dans ses principaux événements. Ils m'ont été certifiés par plusieurs habitants que j'ai connus à l'Ile-de-France. Je n'y ai ajouté que quelques circonstances indifférentes , mais qui, m'étant personnelles, ontencore en cela même de la réalité. Lorsque j'eus formé, il y a quelques années, une esquisse fort imparfaite de cette espèce de pastorale, je priai une belle dame qui fréquentait le grand monde , et des hommes graves qui en vivaient loin , d'en entendre la lecture , afin de pressentir l'effet qu'elle produirait sur des lecteurs de caractères si différents : j'eus la satisfaction de leur voir verser à tous des larmes. Ce fut le seul jugement que j'en pus tirer, et c'était aussi tout ce que j'en voulais savoir. Mais comme souvent un grand vice marche à la suite d'un petit talent, ce succès m'inspira la vanité de donner à mon ouvrage le titrede Tableau de la Nature. Heureusement je me rappelai combien la nature même du climat où je suis né m'était étrangère; corn-
bien , dans des pays où je n'ai vu ses productions qu'en voyageur elle est riche, variée, aimable, magnifique , mystérieuse , et combien je suis dénué de sagacité , de goût et d'expressions , pour la connaître et la peindre. Je rentrai alors en moi-même. J'ai donc compris ce faible essai sous le nom et à la suite de mes Études sur la Nature , que le public a accueillies avec tant de bonté ; afin que ce titre , lui rappelant mon incapacité, le fît toujours souvenir de sor indulgence.
Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de l'Ile-de-France, on voit , dans un terrain jadis cultivé , les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d'un bassin, formé par de grands rochers, qui n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le Morne de la Découverte , d'où l'on signale les vaisseaux qui abordent dans l'île, et, au bas de cette montagne, la ville nommée le Port-Louis; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite l'église de cenom, qui s'élève avec ses avenues de bambous au milieu d'une grande plaine ; et, plus loin, une forêt qui s'étend jusqu'aux extrémités de l'île. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le cap Malheureux; et au delà la pleine mer, où paraissent à fleur d'eau quelques îlots inhabités, entre autres le Coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots.
A l'entrée de ce bassin , d'où l'on découvre tant d'objets , les échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines , et le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récifs ; mais , au pied même des cabanes , on n'entend plus aucun bruit , et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets d'arbres croissent à leurs bases , dans leurs fentes , et jusque sur leurs cimes, où s'arrêtent les nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de l'arc-en-ciel sur leurs flancs verts et bruns , et entretiennent
à leur pied les sources dont se forme la pelite rivière des Lataniers. Un grand silence règne dans leur enceinte, où tout est paisible, l'air, les eaux et la lumière. A peine l'écho y répète le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin , où le soleil ne luit qu'à midi ; mais dès l'aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics , s'élevant au-dessus des ombres delà montagne, paraissent d'or et de pourpre sur l'azur des cieux.
J'aimais à me rendre dans ce lieu , où l'on jouit à la fois d'une vue immense et d'une solitude profonde. Un jour que j'étais assis au pied de ces cabanes , et que j'en considérais les ruines , un homme déjà sur l'âge vint à passer aux environs. Il était, suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s'appuyait sur un bâton de bois d'ébène. Ses cheveux étaient tout blancs, et sa physionomie noble et simple. Je le saluai avecrespect. Il me rendit mon salut ; et , m' ayant considéré un moment, il s'approcha de moi, et vint se reposer sur le tertre où j'étais assis. Excité par cette marque de confiance , je lui adressai la parole : « Mon père , lui dis-je, pourriez- vous « m'apprendre à qui ont appartenu ces deux cabanes ? » Il me répondit : « Mon fils , ces masures et ce terrain inculte « étaient habités, il y a environ vingt ans , par deux familles « qui y avaient trouvé le bonheur. Leur histoire est touchante; « mais dans cette île, située sur la route des Indes, « quel Européen peut s'intéresser au sort de quelques parti- « culiers obscurs ? Qui voudrait même y vivre heureux , mais « pauvre et ignoré? Les hommes ne veulent connaître que « l'histoire des grands et des rois , qui ne sert à personne. — « Mon père, repris-je, il est aisé de juger, à votre air et à vo- « tre discours , que vous avez acquis une grande expérience. « Si vous en avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce « que vous savez des anciens habitants de ce désert , et croyez « que l'homme même le plus dépravé par les préjugés du
« monde aime à entendre parler du bonheur que donnent « la nature et la vertu. » Alors, comme quelqu'un qui cherche à se rappeler diverses circonstances , après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son front , voici ce que ce vieillard me raconta :
En 1726, un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour, après avoir sollicité en vain du service en France et des secours dans sa famille , se détermina à venir dans cette île , pour y chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu'il aimait beaucoup , et dont il était également aimé. Elle était d'une ancienne et riche maison de sa province; mais il l'avait épousée eu secret et sans dot, parce que les parents de sa femme s'étaient opposés à son mariage , attendu qu'il n'était pas gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette île, et il s'embarqua pour Madagascar, dans l'espérance d'y acheter quelques noirs, et de revenir promptement ici former une habitation. Il débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence à la mi-octobre ; et , peu de temps après son arrivée, il y mourut des fièvres pestilentielles qui y régnent pendant six mois de l'année , et qui empêcheront toujours les nations européennes d'y faire des établissements fixes. Les effets qu'il avait emportés avec lui furent dispersés après sa mort, comme il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme , restée à l'Ile-de-France , se trouva veuve , enceinte , et n'ayant pour tout bien au monde qu'une négresse, dans un pays où elle n'avait ni crédit, ni recommandation. Ne voulant rien solliciter auprès d'aucun homme , après la mort de celui qu'elle avait uniquement aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se procurer de quoi vivre.
Dans une île presque déserte , dont le terrain était à discrétion, elle ne choisit point les cantons les pi us fertiles, ni les plus favorables au commerce; mais cherchant quelque gorge de montagne, quelque asile caché, où elle pût vivre seule et inconnue, elle s'achemina de la ville vers ces ro-
PAUL ET VIRGINIE. Il
clics, pour s'y retirer comme dans un nid. C'est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants, de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts: comme ii des rochers étaient des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'âme. Mais la Providence , qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires , en réservait un à madame de la Tour que ne donnent ni les richesses ni la grandeur : c'était une amie.
Dans ce lieu, depuis un an, demeurait une femme vive, bonne et sensible; elle s'appelait Marguerite. Klle était née en Bretagne, d'une simple famille de paysans dont elle était chérie, et qui l'aurait rendue heureuse, si elle n'avait eu la faiblesse d'ajouter foi à l'amour d'un gentilhomme de son voisinage, qui lui avait promis de l'épouser. Mais celui-ci, ayant satisfait sa passion , s'éloigna d'elle , et refusa même de lui assurer une subsistance pour un enfant dont il l'avait laissée enceinte. Elle s'était déterminée alors à quitter pour toujours le village où elle était née , et à aller cacher sa faute aux colonies , loin de son pays , où elle avait perdu la seule dot d'une fille pauvre et honnête , la réputation. Un vieux noir, qu'elle avait acquis de quelques deniers empruntés , cultivait avec elle un petit coin de ce canton.
Madame de la Tour, suivie de sa négresse , trouva dans ce lieu Marguerite qui allaitait son enfant. Elle fut charmée de rencontrer une femme dans une position qu'elle jugea sem> blable à la sienne. Elle lui parla , en peu de mots, de sa condition passée et de ses besoins présents. [Marguerite, au récit de madame de la Tour, fut émue de pitié; et, voulant mériter sa confiance plutôt que son estime, elle lui avoua, sans lui rien déguiser, l'imprudence dont elle s'était rendue coupable. « Pour moi, dit-elle, j'ai mérité mon sort; mais vous. « madame..., vous, sage et malheureuse! » Etelle lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié. Madame de la Tour, touchée d'un accueil si tendre , lui dit . en la serrant dans ses bras : « Ah! Dieu veut finir mes peines, puisqu'il vous
l« PAUL ET VIRGINIE.
« inspire plus de bonté envers moi , qui vous suis étrangère , « que jamais je n'en ai trouvé dans mes parents. »
Je connaissais Marguerite, et, quoique je demeure à une lieue et demie d'ici, dans les bois, derrière la Montagne- Longue , je me regardais comme son voisin. Dans les villes d'Europe, une rue, un simple mur, empêchent les membres d'une même famille de se réunir pendant des années entières; mais, dans les colonies nouvelles, on considère comme ses voisins ceux dont on n'est séparé que par des bois et par des montagnes. Dans ce temps-là surtout , où cette île faisait peu de commerce aux Indes, le simple voisinage y était un titre d'amitié; et l'hospitalité envers les étrangers , un devoir et un plaisir. Lorsque j'appris que ma voisine avait une compagne , je fus la voir, pour tâcher d'être utile à l'une et à l'autre. Je trouvai dans madame de la Tour une personne d'une Ggure intéressante , pleine de noblesse et de mélancolie. Elle était alors sur le point d'accoucher. Je dis à ces deux dames qu'il convenait pour l'intérêt de leurs enfants, et surtout pour empêcher l'établissement de quelque autre habitant , de partager entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt arpents. Elles s'en rapportèrent à moi pour ce partage. J'en formai deux portions à peu près égales : l'une renfermait la partie supérieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher couvert de nuages , d'où sort la source de la rivière des I.,ataniers , jusqu'à cette ouverture escarpée que vous voyez au haut de la montagne, et qu'on appelle l'Embrasure , parce qu'elle ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol est si rempli de roches et de ravins , qu'à peine on y peut marcher ; cependant il produit de grands arbres , et il est rempli de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l'autre portion , je compris toute la partie inférieure qui s'étend le long de la rivière des Lataniers jusqu'à l'ouverture où nous sommes, d'où cette rivière commence à couler entre deux collines jusqu'à la mer. Vous y voyez quelques lisières de prairies , et un terrain assez uni , mcls qui n'est guère meilleur que l'autre , car dans la saison des pluies il est ma-
técageux, et dans les sécheresses il est dur comme du plomb ; quand on y veut alors ouvrir une tranchée , on est obligé de le couper avec des haches. Après avoir fait ces deux partages, j'engageai ces deux dames à les tirer au sort. La partie supérieure échut à madame de la Tour, et l'inférieure à Marguerite. L'une et l'autre furent contentes de leur lot ; mais elles me prièrent de ne pas séparer leur demeure, « afin, me dirent- « elles , que nous puissions toujours nous voir, nous parler « et nous entr' aider. » Il fallait cependant à chacune d'elles une retraite particulière. La case de Marguerite se trouvait au milieu du bassin, précisément sur les limites de son terrain. Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour, une autre case; en sorte que ces deux amies étaient à la fois dans le voisinage l'une de l'autre, et sur la propriété de leurs familles. Moi-même j'ai coupé des palissades dans la montagne ; j'ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer, pour construire ces deux cabanes , ou vous ne voyez plus maintenant ni porte ni couverture. Hélas ! il n'en reste encore que trop pour mon souvenir ! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments des empires , semble respecter dans ces déserts ceux de l'amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu'à la fin de ma vie.
A peine la seconde de ces cabanes était achevée, que madame de la Tour accoucha d'une fille. J'avais été le parrain de l'enfant de Marguerite, qui s'appelait Paul. Madame de la Tour me pria aussi de nommer sa fille, conjointement avec son amie. Celle-ci lui donna le nom de Virginie. « Elle sera u vertueuse , dit-elle , et elle sera heureuse. Je n'ai connu le « malheur qu'en m' écartant de la vertu. »
Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches , ces deux petites habitations commencèrent à être de quelque rapport, à l'aide des soins que j'y donnais de temps en temps, mais surtout par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite , appelé Domingue , était un noir iolof, encore robuste, quoique déjà sur l'âge. Il avait de l'expérience et un bon sens naturel. Il cultivait indifféremment, sur les deux
habitations , les terrains qui lui semblaient les plus fertiles , et il y mettait les semences qui leur convenaient le mieux. 11 mettait du petit mil et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans les bonnes terres , du riz dans les fonds marécageux; et, au pied des roches, des giraumonts, des courges et des concombres , qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des patates , qui y viennent trèssucrées; des cotonniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de café sur les collines, où le grain est petit , mais excellent; le long delà rivière et autour des cases, des bananiers qui donnent toute l'année de longs régimes de fruits , avec un bel ombrage ; et enfin quelques plantes de tabac, pour charmer ses soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il allait couper du bois à brûler dans la montagne, et casser des roches eàet là dans '.es habitations, pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces ouvrages avec intelligence et activité , parce qu'il les faisait avec zèle. Il était fort attaché à Marguerite , et il ne l'était guère moins à madame de la Tour, dont il avait épousé la négresse à la naissance de Virginie. Il aimait passionnément sa femme, qui s'appelait Marie. Elle était née à Madagascar, d'où elle avait apporté quelque industrie, surtout celle de faire des paniers et des étoffes appelées pagnes , avec des herbes qui croissent dans les bois. Elle était adroite , propre, et très-fidèle. Elle avait soin de préparera manger, d'élever quelques poules, et d'aller de temps en temps vendre au Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui était bien peu considérable. Si vous y joignez deux chèvres élevées près des enfants, et un gros chien qui veillait la nuit au dehors, vous aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces deux petites métairies.
Pour ces deux amies , elles filaient du matin au soir du coton. Ce travail suffisait à leur entretien et à celui de leurs familles; mais, d'ailleurs, elles étaient si dépourvues de commodités étrangères , qu'elles marchaient nu-pieds dans leur habitation , et ne portaient de souliers que pour allci
le dimanche, de grand matin, à la messe à l'église des Pamplemousses , que vous voyez là-bas. Il y a cependant bien plus loin qu'au Port-Louis ; mais elles se rendaient rarement à la ville , de peur d'y être méprisées, parce qu'elles étaient vêtues de grosse toile bleue du Bengale , comme des esclaves. Après tout , la considération publique vaut-elle le bonheur domestique? Si ces dames avaient un peu à souffrir au dehors , elles rentraient chez elles avec d'autant plus de plaisir. A peine Marie et Domingue les apercevaient de cette hauteur , sur le chemin des Pamplemousses , qu'ils accouraient jusqu'au bas de la montagne , pour les aider à la remonter. Elles lisaient dans les yeux de leurs esclaves la joie qu'ils avaient de les revoir. Elles trouvaient chez elles la propreté , la liberté , des biens qu'elles ne devaient qu'à leurs propres travaux, et des serviteurs pleins de zèle et d'affection. Elles-mêmes, unies par les mêmes besoins, ayantéprouvé des maux presque semblables , se donnant les doux noms d'amie , de compagne et de sœur , n'avaient qu'une volonté , qu'un intérêt, qu'une table. Tout entre elles était commun. Seulement , si d'anciens feux , plus vifs que ceux de l'amitié, se réveillaient dans leur âme, une religion pure, aidée par des mœurs chastes, les dirigeait vers une autre vie, comme la flamme, qui s'envole vers le ciel lorsqu'elle n'a plus d'aliment sur la terre.
Les devoirs de la nature ajoutaient encore au bonheur de leur société. Leur amitié mutuelle redoublait à la vue de leurs enfants , fruit d'un amour également infortuné. Elles prenaient plaisir à les mettre ensemble dans le même bain et à les coucher dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de lait. « Mon amie, disait madame de la Tour, cha- « cune de nous aura deux enfants, et chacun de nos enfants » aura deux mères. » Comme deux bourgeons qui restent sur deux arbres de la même espèce, dont la tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire desfruits plus doux, si chacun d'eux, détaché du tronc maternel , est greffé sur le tronc voisin-, ainsi ces deux petits enfants, privés de tous
leurs parents, se remplissaient de sentiments plus tendres que ceux de fils et de fille , de frère et de sœur , quand ils venaient à être changés de mamelles parles deux amies qui leur avaient donné le jour. Déjà leurs mères parlaient de leur mariage sur leurs berceaux ; et cette perspective de félicité conjugale , dont elles charmaient leurs propres peines , finissait bien souvent par les faire pleurer, l'une se rappelant que ses maux étaient venus d'avoir négligé l'hymen, et l'autre d'en avoir subi les lois; l'une, de s'être élevée au-dessus de sa condition , et l'autre d'en être descendue : mais elles se consolaient , en pensant qu'un jour leurs enfants , plus heureux, jouiraient à la fois, loin des cruels préjugés de l'Europe, des plaisirs de l'amour et du bonheur de l'égalité.
Rien , en effet , n'était comparable à l'attachement qu'ils se témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre , on lui montrait Virginie; à sa vue, il souriait et s'apaisait. Si Virginie souffrait , on en était averti par les cris de Paul ; mais cette aimable fille dissimulait aussitôt son mal, pour qu'il ne souffrît pas de sa douleur. Je n'arrivais point de fois ici que je ne les visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays , pouvant à peine marcher , se tenant ensemble par les mains et sous les bras , comme on représente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer : elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue , poitrine contre poitrine , les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l'un de l'autre.
Lorsqu'ils surent parler, les premiers noms qu'ils apprirent à se donner furent ceux de frère et de sœur. L'enfance, qui connaît des caresses- plus tendres, ne connaît point de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié, en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt tout ce qui regarde l'économie , la propreté , le soin de préparer un repas champêtre, fut du ressort de Virginie; et ses travaux étaient toujours suivis des louanges et des baisers l'.e son frère. Pour lui , sans cesse en action , il bêchait le jar-
din avec Domingue, ou, une petite hache à la main, il le suivait dans les bois ; et si , dans ses courses , une belle fleur , un bon fruit ou un nid d'oiseau se présentaient à lui, eussent-ils été au haut d'un arbre, il l'escaladait pour les apporter à sa sœur.
Quand on en rencontrait un quelque part ,■ on était sûr que l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne , j'aperçus , à l'extrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison , la tête couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l'abri d'une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m'étant avancé vers elle pour l'aidera marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras , enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda , enclos dans la même coquille.
Toute leur étude était de se complaire et de s'entr'aider. Au reste , ils étaient ignorants comme des créoles , et ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne s'inquiétaient pas de ce qui s'était passé dans les temps reculés , et loin d'eux ; leur curiosité ne s'étendait pas au delà de celte montagne. Ils croyaient que le monde finissait où finissait leur île : et ils n'imaginaient rien d'aimable où ils n'étaient pas. Leur alfection mutuelle et celle de leurs mères occupaient toute l'activité de leurs âmes. Jamais les sciences inutiles n'avaient fait couler leurs larmes ; jamais les leçons d'une triste morale ne les avaient remplis d'ennui. Ils ne savaient pas qu'il ne faut pas dérober, tout chez eux étant en commun ; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples ; ni menteur, n'ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avait jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats ; chez eux, l'amitié filiale était née de l'amitié maternelle. On ne leur avait appris de la religion que ce qui la fait aimer; et s'ils n'offraient pas à l'église delongues prières , partout où ils étaient, dans la maison, dans les champs, dans
les bois, ils levaient vers le ciel des maius innocentes, et un cœur plein de l'amour de leurs parents.
Ainsi se passa leur première enfance, comme une belle aube qui annonce un plus beau jour, Déjà ils partageaient avec leurs mères tous les soins du ménage. Dès que le chant du coq annonçait le retour de l'aurore, Virginie se levait, allait puiser de l'eau à la source voisine , et rentrait dans la maison pour préparer le déjeuner. Bientôt après , quand le soleil dorait les pitons de cette enceinte , Marguerite et son (ils se rendaient chez madame de la Tour : alors ils commençaient tous ensembleune prière, suivie du premier repas; souvent ils le prenaient devant la porte , assis sur l'herbe sous un berceau de bananiers , qui leur fournissait à la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels, et du linge de table dans leurs feuilles larges, longues et lustrées. Une nourriture saine et abondante développait rapidement les corps de ces deux jeunes gens , et une éducation douce peignait dans leur physionomie la pureté et le contentement de leur âme. Virginie n'avait que douze ans : déjà sa taille était plus qu'à demi formée; de grands cheveux blonds ombrageaient sa tête; ses yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus tendre éclat sur la fraîcheur de son visage ; ils souriaient toujours de concert quand elle parlait; mais quand elle gardait le silence , leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnaituneexpressiond'unesensibilité extrême, et mêmecelle d'une légère mélancolie. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui le caractère d'un homme au milieu des grâces de l'adolescence. Sa taille était plus élevée que celle de Virginie, son teint plus rembruni, sonnez plus aquilin; et ses yeux, qui étaient noirs, auraient eu un peu de fierté, si les longs cils qui ra) onnaient autour comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande douceur. Quoiqu'il fût toujours en mouvement , dès que sa sœur paraissait il devenait tranquille, et allait s'asseoir auprès d'elle ; souvent leur repas se passait sans qu'ils se dissent un mot. A leur silence, à la naïveté de leurs attitudes , à la beauté de leurs pieds nus , eu
eût cru voir un groupe antique de marbre blanc, représentant quelques-uns des enfants de Niobé. Mais à leurs regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus doux sourires , on les eût pris pour ces enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux , dont la nature est de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensées, et i'amitié par des paroles.
Cependant madame de la Tour, voyant sa fille se développer avec tant de charmes , sentait augmenter son inquiétude avec sa tendresse. Elle me disait quelquefois : « Si je venais « à mourir, que deviendrait Virginie sans fortune? »
Elle avait en France une tante, fille de qualité, riche, vieille et dévote , qui lui avait refusé si durement des secours lorsqu'elle se fut mariée à M. de la Tour , qu'elle s'était bien promisden'avoirjamaisrecoursàelle, à quelque extrémité qu'elle fût réduite. Mais, devenue mère, elle ne craignit plus la honte des refus. Elle manda à sa tante la mort inattendue de son mari , la naissance de sa fdle , et l'embarras où elle se trouvait, loin de son pays, dénuée de support et chargée d'un enfant. Elle n'en reçut point de réponse. Elle , qui était d'un caractère élevé, ne craignit plus de s'humilier et de s'exposer aux reproches de sa parente, qui ne lui avait jamais pardonné d'avoir épousé un homme sans naissance, quoique vertueux. Elle ui écrivait donc par toutes les occasions, afin d'exciter sa sensibilité en faveur de Virginie. Mais bien des années s'étaient écoulées sans recevoir d'elle aucune marque de souvenir.
Enfin, en 1738, trois ans après l'arrivée de M. de la Bourdonnais dans cette île , madame de la Tour apprit que ce gouverneur avait à lui remettre une lettre de la part de sa tante. Elle courut au Port-Louis , sans se soucier cette fois d'y paraître mal vêtue , la joie maternelle la mettant au-dessus du respect humain. M. de la Bourdonnais lui donna en effet une lettre de sa tante. Celle-ci mandait à sa nièce qu'elle avait mérité son sort pour avoir épousé un aventurier , un libertin ; que les passions portaient avec elles leur punition ; que la mort prématurée de son mari était un juste châtiment de Dieu;
qu'elle avait bien fait de passer aux Iles, plutôt que de déshonorer sa famille en France ; qu'elle était , après tout. , dans un 5)on pays, où tout le monde faisait fortune, excepté les paresseux. Après l'avoir ainsi blâmée, elle finissait par se louer ellemême. Pour éviter, disait-elle , les suites souvent funestes du mariage , elle avait toujours refusé de se marier. La vérité est qu'étant ambitieuse , elle n'avait voulu épouser qu'un homme de grande qualité; mais quoiqu'elle fût très-riche, et qu'à la cour on soit indifférent à tout , excepté à la fortune , il ne s'était trouvé personne qui eût voulu s'allier à une fille aussi laide et à un cœur aussi dur.
Elle ajoutait, par post-scriptum , que , toute réflexion faite, elle l'avait fortement recommandée à M. de la Bourdonnais. Elle l'avait en effet recommandée; mais, suivant un usage bien commun aujourd'hui , qui rend un protecteur plus à craindre qu'un ennemi déclaré, afin de justifier auprès du gouverneur sa dureté pour sa nièce , en feignant delà plaindre, elle l'avait calomniée.
Madame de la Tour, que tout homme indifférent n'eût pu voir sans intérêt et sans respect, fut reçue avec beaucoup de froideur par M. de la Bourdonnais , prévenu contre elle. Il ne répondit, à l'exposé qu'elle lui fit de sa situation et de celle de sa fille, que par de durs monosyllabes : « Je verrai;... nous
« verrons;.... avecle temps 11 y a bien des malheureux!...
« Pourquoi indisposer une tante respectable? C'est vous
« qui avez tort. »
Madame de la Tour retourna à l'habitation , le cœur navré de douleur et plein d'amertume. En arrivant elle .«'assit, jeta sur la table la lettre de sa tante, et dit à son amie : « Voilà le fruit de onze ans de patience! » Mais comme il n'y avait que madame de la Tour qui sût Ure dans la société , elle reprit la lettre , et en fit la lecture devant toute la famille rassemblée. A peine était-elle achevée , que Marguerite lui dit avec vivacité : « Qu'avons-nous besoin de tes parents? Dieu « nous a-t-il abandonnées? C'est lui seul qui est notre père.
IS'avons-nous pas vécu heureuses jusqu'à ce jour ? Pourquoi
l'AUL ET VIRGINIE 27
« doue te chagriner ?ïu n'as point de courage. » Et voyant madame de la Tour pleurer, elle se jeta à son cou, et, la serrant dans ses bras: « Chère amie ! s'écria-t-elle, chère amie! » Mais ses propres sanglots étouffèrent sa voix. A ce spectacle, Virginie, t'ondanten larmes, pressait alternativement les mains de sa mère et celles de Marguerite contre sa bouche et contre son cœur ; et Paul, les yeux enflammés de colère, criait, serrait les poings, frappait du pied, ne sachant à qui s'en prendre. A ce bruitDomingue et Marie accoururent, etl'on n'entendit plus dans la case que ces cris de douleur: « Ah! madame !.... ma « bonne maîtresse '....manière!... ne pleurez pas.» De si tendres marques d'amitié dissipèrent le chagrin de madame de la Tour. Elle prit Paul et Virginie dans ses bras , et leur dit d'un air content : « Mes enfants, vous êtes cause de ma peine, « mais vous faites toute ma joie. O mes chers enfants , le « malheur ne m'est venu que de loin ; le bonheur est autour « de moi. » Paul et Virginie ne la comprirentpas; mais quand ils la virent tranquille , ils sourirent , et se mirent à la caresser. Ainsi ils continuèrent tous d'être heureux , et ce ne fut qu'un orage au milieu de la belle saison.
Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un dimanche , au lever de l'aurore , leurs mères étant allées à la première messe à l'église des Pamplemousses , une négresse marronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle était décharnée comme un squelette , et n'avait pour vêtement qu'un lambeau de serpillière autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie qui préparait le déjeuner de la famille, et lui dit : « Ma jeune demoiselle, ayez « pitié d'une pauvre esclave fugitive : il y a un mois que j'erre « dans ces montagnes , demi-morte de faim , souvent pourt suivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon « maître, qui est un riche habitant de la Rivière-Noire : il m'a u traitée comme vous le voyez. » En même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes, par les coups de fouet qu'elle en avait reçus. Elle ajouta : « Je voulais aller mo i noyer; mais sachant que vous demeuriez ici, j'ai dit : Puis-
rt PAUL ET VIRGINIE.
« qu'il y a encore de bons blancs dans ce pays, il ne faui imn .. encore mourir. » Virginie, tout émue, lui répondit : « Ras- « surez-vous, infortunée créature. Mangez, mangez. » Et elle iui donna ledéjeunerdela maison, qu'elleavait apprêté. L'esclave , en peu de moments , le dévora tout entier. Virginie , la voyant rassasiée , lui dit : « Pauvre misérable ! j'ai envie d'aller « demander votre grâce à votre maître : eu vous voyant il sera « touché de pitié. Voulez- vous me conduire chez lui? — Ange « de Dieu, repartit la négresse, je vous suivrai partout où « vous voudrez. » Virginie appela son frère, et le pria de l'accompagner. L'esclave marronne les conduisit par des sentiers au milieu des bois, à travers de hautes montagnes qu'ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières qu'ils passèrent à gué. Enfin , vers le milieu du jour , ils arrivèrent au bas d'un morne , sur Jes bords de la Rivière- Noire. Ils aperçurent là une maison bien bâtie , des plantations considérables , et un grand nombre d'esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur maître se promenait au milieu d'eux, une pipe à la bouche, et un rotin à la main. C'était un grand homme sec, olivâtre , aux yeux enfoncés , et aux sourcils noirs et joints. Virginie , tout émue , tenant Paul par le bras , s'approcha de l'habitant , et le pria , pour l'amour de Dieu, de pardonner à son esclave, qui était à quelques pas delà derrière eux. D'abord l'habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus ; mais quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie , sa belle tête blonde sous une capote bleue, et qu'il eut entendu le doux son de sa voix, qui tremblait, ainsi que tout son corps , en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et, levant son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment , qu'il pardonnait à son esclave, non pas pour l'amour de Dieu, mais pour l'amour d'elle. Virginie aussitôt fit signe à l'esclave de s'avancer vers son maître ; puis elle s'enfuit , et Paul courut après elle.
Ils remontèrent ensemble le revers du morne par où ils étaient descendus ; et parvenus au sommet, ils s'assirent sous un arbre,accablésdelassitude,defaim et de soif. Ils avaient
fait à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit à Virginie : « Ma sœur , il est plus de midi; tu as faim et « soif, nous ne trouverons point ici à dîner; redescendons « le morne , et allons demander à manger au maître de « l'esclave. — Oh! non, mon ami, reprit Virginie, il m'a « fait trop de peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefois ■<■ maman : Le pain du méchant remplit la bouche de gra- « vier. — Comment ferons-nous donc ? dit Paul ; ces arbres « ne produisent que de mauvais fruits ; il n'y a pas seule- « ment ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir. — « Dieu aura pitié de nous, reprit Virginie; il exauce la voix « des petits oiseaux qui lui demandent de la nourriture. » A peine avait-elle dit ces mots , qu'ils entendirent le bruit d'une source qui tombait d'un rocher voisin. Ils y coururent; et après s'être désaltérés avec ses eaux plus claires que le cristal, ils cueillirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses bords. Comme ils regardaient de côté et d'autre s'ils ne trouveraient pas quelque nourriture plus solide, Virginie aperçut , parmi les arbres de la forêt , un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est un fort bon manger,mais, quoique sa tige ne fût pas plus grosse que la jambe , elle avait plus de soixante pieds de hauteur. A la vérité, le bois de cet arbre n'est formé que d'un paquet de lilaments ; mais son aubier est si dur qu'il fait rebrousser les meilleures haches, et Paul n'avait pas même un couteau. L'idée lui vint de mettre lefeu au pied de ce palmiste. Autre embarras : il n'avait point de briquet , et d'ailleurs, dans cette île si couverte de rochers, je ne crois pas qu'on puisse trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donne de l'industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes les plus misérables. Paul résolut d'allumer du feu à la manière des noirs. Avec l'angle d'une pierre il lit un petit trou sur une branche d'arbre bien sèche, qu'il assujettit sous ses pieds; puis , avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe à un autre morceau de branche également sèche , mais d'une espèce de bois différent. Il posa
ensuite ce morceau de bois pointu dans un petit trou de la branche qui était sous ses pieds; et le faisant rouler rapidement entre ses mains , comme on roule un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat , en peu de moments il vit sortir, du point de contact, de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes sèches et d'autres branches d'arbres, et mit le feu au pied du palmiste , qui , bientôt après , tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller le chou de l'enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue, et l'autre cuite sous la cendre ; et ils les trouvèrent également savoureuses. Ils firent ce repas frugal, remplis de joie par le souvenir de la bonne action qu'ils avaient faite le matin ; mais cette joie était troublée par l'inquiétude où ils se doutaient bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant Paul, qui sentait ses forces rétablies , l'assura qu'ils ne tarderaient pas à tranquilliser leurs parents.
Après dîner, ils se trouvèrent bien embarrassés ; car ils n'avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul , qui ne s'étonnait de rien , dit à Virginie : « Notre case est vers le « soleil du milieu du jour; il faut que nous passions, comme « ce matin , par-dessus cette montagne que tu vois là-bas avec « ses trois pitons. Allons , marchons , mon amie. » Cette montagne était celle des Trois-Mamelles ' , ainsi nommée parce que ses trois pitons en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la Rivière -Noire du côté du nord , et arrivèrent, après une heure de marche , sur les bords d'une large rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de l'île, toute
1 II y a beaucoup de montagnes dont les sommets sont arrondis en forme de mamelles, et qui en portent le nom dans toutes les langues. Ce sont en effet de véritables mamelles, car c'est d'elles que découlent beaucoup de rivières et de ruisseaux qui répandent l'abondance sur la terre. Elles sont les sources des principaux fleuves qui l'arrosent, et elles fournissent constamment à leurs eaux, en attirant sans cesse les nuages autour du piton de rocher qui les surmonte à leur centre comme un mamelou. Nous avons indiqué ces prévoyances admirables de la natu;y dans nos fitudes précédentes .
couverte de forêts , est si peu connue , mêir.ie aujourd'hui , que plusieurs de ses rivières et de ses montagnes n'y ont pas encore de nom. La rivière sur le bord de laquelle ils étaient coule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie ; elle n'osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos , et passa, ainsi chargé , sur les roches glissantes de la rivière , malgré le tumulte de ses eaux. « N'aie pas peur, lui disait-il ; je me « sens bien fort avec toi. Si l'habitant de la Rivière-Noire « t'avait refusé la grâce de son esclave , je me serais battu avec « lui. — Comment, dit Virginie , avec cet homme si grand « et si méchant ? A quoi t'ai-je exposé ? Mon Dieu , qu'il est « difficile de faire le bien! il n'y a que le mal de facile à faire. » Quand Paul fut sur le rivage , il voulut continuer sa route , chargé de sa sœur, et il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois-Mamelles, qu'il voyait devant lui à une demilieue de là ; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il fut obligé de la mettre à terre , et de se reposer auprès d'elle. Virginie lui dit alors : « Mon frère, le jour baisse ; tu as encore « des forces, et les miennes me manquent, laisse-moi ici, et « retourne seul à notre case , pour tranquilliser nos mères. >- — Oh ! non , dit Paul , je ne te quitterai pas. Si la nuit nous « surprend dans ces bois, j'allumerai du feu, j'abattiai un « palmiste; tu en mangeras le chou, et je ferai avec ses « feuilles un ajoupa pour te mettre à l'abri. » Cependant Virginie , s' étant un peu reposée , cueillit sur le tronc d'un vieux arbre, penché sur le bord de la rivière, de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son tronc. Elle en fit des espèces de brodequins, dont elle s'entoura les pieds , que les pierres des chemins avaient mis en sang; car, dans l'empressement d'être utile , elle avait oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou , et se mit en marche , en s'appuyant d'une main sur ce roseau , et de l'autre sur son frère.
Us cheminaient ainsi doucement à travers les bois ; mais la hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages- leur
firent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles . sur laquelle ils se dirigeaient , et même le soleil, qui était déjà près ae se coucher. Au bout de quelque temps ils quittèrent, sans s'en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu'alors , et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d'arbres, de lianes et de roches, qui n'avait plus d'issue. Paul fit asseoir Virginie , et se mit à courir çà et là , tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais; mais il se fatigua eu vain. Il monta au haut d'un grand arbre , pour découvrir au moins la montagne des Trois-Mamelles; mais il n'aperçut autour de lui que les cimes des arbres , dont quelques unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées; le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil ; un profond silence régnait dans ces solitudes, et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement des cerfs , qui venaient chercher leurs gîtes dans ces lieux écartés. Paul , dans l'espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre , cria alors de toute sa force : « Venez , venez « au secours de Virginie ! » Mais les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix ,• et répétèrent à plusieurs reprises : « Virginie!... Virginie! »
Paul descendit alors de l'arbre , accablé de fatigue et de chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu ; mais il n'y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branches de bois sec propres à allumer du feu. Il sentit alors, par son expérience, toute la faiblesse de ses ressources , et il se mit à pleurer. Virginie lui dit : « Ne pleure point, mon « ami , si tu ne veux m'accablerde chagrin. C'est moi qui suis « la cause de toutes tes peines , et de celles qu'éprouvent « maintenant nos mères. Il ne faut rien faire , pas même le « bien , sans consulter ses parents. Oh ! j'ai été bien impru- « dente! » Et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul : « Prions Dieu, mon frère, et il aura pitié de <« nous. » A peine avaient-ils achevé leur prière , qu'ils entendirent un chien aboyer. « C'est, dit Paul , le chien de quelque
« cnasseur qui vient le soir tuer des cerfs à l'affût. » Peu après , les aboiements du chien redoublèrent. « Il me semble , « dit Virginie, que c'est Fidèle, le chien de notre case. Oui , « je reconnais sa voix : serions-nous si près d'arriver, et au <> pied de notre montagne? « En effet, un moment après, Fidèle était à leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant, et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise , ils aperçurent Domingue qui accourait à eux. A l'arrivée de ce bon noir, qui pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer, sans pouvoir lui dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens : « O mes jeunes maîtres , leur dit- « il, que vos mères ont d'inquiétude! comme elles ont été « étonnées quand elles ne vous ont plus retrouvés au retour « de la messe, où je les accompagnais! Marie, qui travaillait « dans un coin de l'habitation, n'a su nous dire où vous étiez « allés. J'allais, je venais autour de l'habitation , ne sachant « moi-même de quel côté vous chercher. Enfin, j'ai pris vos « vieux habits à l'un et à l'autre ■ , je les ai fait flairer à Fi- « dèle ; et sur-le-champ , comme si ce pauvre animal m'eût « entendu , il s'est mis à quêter sur vos pas. Il m'a conduit, « toujours en remuant la queue, jusqu'à la Rivière-Noire. « C'est là où j'ai appris d'un habitant que vous lui aviez ra- « mené une négresse marronne , et qu'il vous avait accordé « sa grâce. Mais quelle grâce! il me l'a montrée attachée, avec « une chaîne au pied , à un billot de bois , et avec un collier « de fer à trois crochets autour du cou. De là, Fidèle, tou- « jours quêtant, m'a mené sur le morne de la Rivière-Noire, « où il s'est arrêté encore en aboyant de toute sa force. C'était « sur le bord d'une source, auprès d'un palmiste abattu, « et près d'un feu qui fumait encore : enfin il m'a conduit ici. « Nous sommes au pied de la montagne des Trois-Mamelles , « et il y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Al-
1 Ce trait de sagacité du noir Domingue et de son chien Fidèle ressem- Dle beaucoup à celui du sauvage Téwénissa el de son chien Oniah, rapporté par M. de Crèvecœur, dans son ouvrage plein d"humanite, intitule Lettres d'un cultivateur américain.
« Ions , mangez, et prenez des forces. » Il leur présenta aussitôt un gâteau , des fruits , et une grande calebasse remplie d'une liqueur composée d'eau, de vin , de jus de citron , de sucre et de muscade , que leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les rafraîchir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave, et des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois : « Oh ! qu'il est difficile de faire le bien ! » Pendant que Paul et elle se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu ; et ayant cherché dans les rochers un bois tortu qu'on Appelle bois de ronde , et qui brûle tout vert en jetant une grande Qamme , il en fit un flambeau qu'il alluma ; car il était déjà nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand il fallut se mettre en route : Paul et Virginie ne pouvaient plus marcher; leurs pieds étaient enflés et tout rouges. Domingue ne savait s'il devait aller bien loin de là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. « Où " est le temps , leur disait-il , où je vous portais tous deux à « la fois dans mes bras ? Mais maintenant vous êtes grands , <• et je suis vieux. » Comme il était dans cette perplexité , une troupe, de noirs marrons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe , s'approchant de Paul et de Virginie , leur dit : « Bons petits blancs, n'ayez pas peur; nous vous avons « vus passer ce matin avec une négresse de la Rivière-Noire ; « vous alliez demander sa grâce à son mauvais maître. En « reconnaissance , nous vous reporterons chez vous sur nos « épaules. » Alors il fit un signe, et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitôt un brancard avec des branches d'arbres et des lianes, y placèrent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules ; et Domingue marchant devant eux avec son flambeau , ils se mirent en route , aux cris de joie de toute la troupe , qui les comblait de bénédictions. Virginie , attendrie , disait à Paul : « O mon ami ! jamais Dieu ne laisse « un bienfait sans récompense. »
Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de leur montagne , dont les croupes étaient éclairées de plusieurs feux. A peine ils la montaient, qu'ils entendirent (îes voix
qui criaient : « Est-ce vous , mes enfants ? » Ils répondirent . avec les noirs : « Oui , c'est nous. » Et bientôt ils aperçurent leurs mères et Marie qui venaient au-devant d'eux avec des tisons flambants. « Malheureux enfants, dit madame de « la Tour, d'où venez-vous ? dans quelles angoisses vous nous « avez jetées ! — Nous venons, dit Virginie, de la Rivière- Noire, « demander la grâce d'une pauvre esclave marronne , à qui « j'ai donné , ce matin , le déjeuner de la maison , parce « qu'elle mourait de faim : et voilà que les noirs marrons « nous ont ramenés. » Madame de la Tour embrassa sa fille sans pouvoir parler; et Virginie, qui sentit son visage mouillé des larmes de sa mère , lui dit : « Vous me payez « de tout le mal que j'ai souffert ! » Marguerite , ravie de joie, serrait Paul dans ses bras , et lui disait : « Et toi aussi , mon « fils , tu as fait une bonne action. » Quand elles furent arrivées dans leurs cases avec leurs enfants , elles donnèrent bien à manger aux noirs marrons, qui s'en retournèrent dans leur? bois, en leur souhaitant toutes sortes de prospérités.
Chaque jour était pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l'envie ni l'ambition ne les tourmentaient. Elles ne désiraient point au dehors une vaine réputation que donne l'intrigue, et qu'ôte la calomnie. Il leur suffisait d'être à elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette île, où, comme dans toutes les colonies européennes , on n'est curieux que d'anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs noms étaient ignorés. Seulement, quand un passant demandait, sur le chemin des Pamplemousses , à quelques habitants de la plaine : « Qui est-ce qui demeure là-haut dans ces petites « cases ? » ceux-ci répondaient , sans les connaître : « Ce sont « de bonnes gens. » Ainsi des violettes , sous des buissons épineux, exhalent au loin leurs doux parfums , quoiqu'on ne les voie pas.
Elles avaient banni de leurs conversations la médisance , qui, sous une apparence de justice, dispose nécessairement le cœur à la haine ou à la fausseté ; car il est impossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants , et de
♦ivre avec les méchants si on ne leur cache sa haine sous île fausses apparences de hienveillance. Ainsi la médisance qous oblige d'être mal avec les autres ou avec nous-mêmes. Mais , sans juger des hommes en particulier , elles ne s'entretenaient que des moyens de faire du bien à tous en général; et, quoiqu'elles n'en eussent pas le pouvoir, elles en avaient une volonté perpétuelle, qui les remplissait d'une bienveillance toujours prête à s'étendre au dehors. En vivant donc dans la solitude , loin d'être sauvages , elles étaient devenues plus humaines. Si l'histoire scandaleuse de la société Me fournissait point de matière à leurs conversations , celle de la nature les remplissait de ravissement et de joie. Elles admiraient avec transport le pouvoir d'une Providence qui , par leurs mains , avait répandu au milieu de ces arides rochers l'abondance , les grâces , les plaisirs purs , simples , et toujours renaissants.
Paul , à l'âge de douze ans , plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze, avait embelli ce que le noir Domingue ne faisait que cultiver. Il allait avec lui dans les bois voisins déraciner de jeunes plants de citronniers, d'orangers, de tamarins, dont la tête ronde est d'un si beau vert, et de dattiers, dont le fruit est plein d'une crème sucrée qui a le parfum de la fleur d'orange. 11 plantait ces arbres déjà grands autour de cette enceinte. Il y avait semé des graines d'arbres qui , dès la seconde année, portent des fleurs ou des fruits, tels que l'agathis , où pendent tout autour , comme les cristaux d'un lustre, de longues grappes de fleurs blanches ; le lilas de Perse , qui élève droit en l'air ses girandoles gris de lin; le papayer, dont le tronc sans branches, forme en colonne hérissée de melons verts , porte un chapiteau de larges feuilles semblables à celles du figuier.
Il y avait planté encore des pépins et des noyaux de badamiers , de manguiers, d'avocats , de goyaviers , de jacqs et de jam-roses. La plupart de ces arbres donnaient déjà à leur jeune maître de l'ombrage et des fruits. Sa main laborieuse avait répandu la fécondité jusque dans les lieux les plus sté-
riles de cet enclos. Diverses espèces d'aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge , les cierges épineux , s'élevaient sur les têtes noires des rochers , et semhlaient vouloir atteindre aux longues lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates , qui pendaient çà et là le long des escarpements de la montagne.
Il avait disposé ces végétaux de manière qu'on pouvait jouir de leur vue d'un seul coup d'œil. 11 avait planté au milieu de ce bassin les herbes qui s'élèvent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens , et enfin les grands arbres qui en bordaient la circonférence; de sorte que ce vaste enclos paraissait, de son centre, comme un amphithéâtre de verdure , de fruits et de fleurs , renfermant des plantes potagères , des lisières de prairies , et des champs de riz et de blé. Mais en assujettissant ces végétaux à son plan, il ne s'était pas écarté de celui de la nature. Guidé par ses indications , il avait mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles , et sur le bord des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter. Ainsi chaque végétal croissait dans son site propre , et chaque site recevait de son végétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces roches formaient, au fond du vallon , ici des fontaines , là de larges miroirs , qui répétaient , au milieu de la verdure , les arbres en fleurs , les rochers, et l'azur des cieux.
Malgré la grande irrégularité de ce terrain , toutes ces plantations étaient pour la plupart aussi accessibles au toucher qu'à la vue. A la vérité, nous l'aidions tous de nos conseils et de nos secours, pour en venir à bout. Il avait pratiqué un sentier qui tournait autour de ce bassin, et dont plusieurs rameaux venaient se rendre de la circonférence au centre. I! avait tiré parti des lieux les plus raboteux , et accordé, par la plus heureuse harmonie, la facilité de la promenade avec l'aspérité du sol, et les arbres domestiques avec les sauvages. De cette énorme quantité de pierres roulantes qui embarrassent maintenant ces chemins, ainsi que la plupart du terrain de cette île, ii avait formé çà et la des pyramides, dans les
assises desquelles il avait mêlé de la terre et des racines <ia rosiers, de poincillades , et d'autres arbrisseaux qui se plaisent dans les roches. En peu de temps ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure , ou de l'éclat des plus belles fleurs. Les ravins, bordés de vieux arbres inclinés sur leurs bords , formaient des souterrains voûtés inaccessibles à la chaleur, où l'on allait prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisait dans un bosquet d'arbres sauvages, au centre duquel croissait, à l'abri des vents, un arbre domestique chargé de fruits. Là était une moisson, ici un verger. Par cette avenue, on apercevait les maisons; par cette autre, les sommets inaccessibles de la montagne. Sous un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes , on ne distinguait en plein midi aucun objet; sur la pointe de ce grand rocher voisin qui sort de la montagne , on découvrait tous ceux de cet enclos, avec la mer au loin, où apparaissait quelquefois un vaisseau qui venait de l'Europe, ou qui y retournait. C'était sur ce rocher que ces familles se rassemblaient le soir , et jouissaient en silence de la fraîcheur de l'air, du parfum des fleurs , du murmure des fontaines , et des dernières harmonies de la lumière et des ombres.
Rien n'était plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler , d'où Ton me voyait venir de bien loin , s'appelait la. découverte de l'amitié. Paul et Virginie , dans leurs jeux, y avaient planté un bambou , au haut duquel ils élevaient un petit mouchoir blanc , pour signaler mon arrivée dès qu'ils m'apercevaient , ainsi qu'on élève un pavillon sur la montagne voisine, à la vue d"un vaisseau en mer. L'idée me vint de graver une inscription sur la tige de ce roseau. Quelque plaisir que j'aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un monument de l'antiquité , j'en ai encore davantage à lire une inscription bien faite. Il me semble alors qu'une voix humaine sorte de la pierre , se fasse entendre à travers les siècles, et s'adressant à l'homme au milieu des déserts, lui dise qu'il n'est pas seul, et que d'autres hom-
l'AUL ET VIRGINIE. 39
mes, dans ces mêmes lieux, ont, senti, pensé et souffert comme lui. Que si cette inscription est de quelque nation ancienne qui ne subsiste plus , elle étend notre âme dans les champs del'inlini, et lui donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant qu'une pensée a survécu à la ruine même d'un empire.
J'écrivis donc, sur le petit mât de pavillon de Paul et Virginie , ces vers d'Horace :
.... Fratres Helenœ, lucida sidéra, Ventorumque regat pater, Obstrictis aliis , praeter Iapyga.
« Que les frères d'Hélène , astres charmants comme vous, et que le « père des vents vous dirigent, et ne fassent souffler que le zéphyr. »
Je gravai ce vers de Virgile sur l'écorce d'un tatamaque à l'ombre duquel Paul s'asseyait quelquefois pour regarder au loin la mer agitée :
Fortunatus et ille deos qui novit agrestes '
« Heureux, mon lils, de ne connaitre que les divinités champêtres! »
Et cet autre, au-dessus de la porte de la cabane de madame de la Tour , qui était leur lieu d'assemblée :
At secura quies , et nescia fallere vita. « Ici est une bonne conscience, et une vie qui ne sait pas tromper. »
Mais Virginie n'approuvait point mon latin ; elle disait que ce que j'avais mis au pied de sa girouette était trop long et trop savant. «J'eusse mieux aimé, ajoutait-elle : toujours agitée, « mais constante. — Cette devise , lui répondis-je , convien- « drait encore mieux à la vertu. » Ma réflexion la fit rougir.
Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférents. Un cercle d'orangers , de bananiers et de jam-roses plantés autour d'une pelouse au milieu de laquelle Virginie et Paul allaient quelquefois danser , se nommait la concorde. Un vieux irbre, à l'ombre duquel madame de la Tour et Marguerite
«0 l'ALL LT VIRGINIE.
s'étaient raconté leurs malheurs , s'appelait les pleurs essuyés. Elles faisaient porter les noms de Bretagne et, de Normandie à de petites portions de terre où elles avaient semé du blé, des fraises et des pois. Domingue et Marie , désirant, à l'imitation de leurs maîtresses , se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appelaient Angola et Foullepointe deux endroits où croissait l'herbe dont ils faisaient des paniers, et où ils avaient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs climats, ces familles expatriées entretenaient les douces illusions de leur pays , et en calmaient les regrets dans une terre étrangère. Hélas ! j'ai vu s'animer de mille appellations charmantes les arbres , les fontaines , les rochers de ce lieu maintenant si bouleversé , et qui, semblable à un champ de la Grèce , n'offre plus que des ruines et des noms touchants.
Mais de tout ce que renfermait cette enceinte , rien n'était plus agréable que ce qu'on appelait le repos de Virginie. Au pied du rocher la découverte de l'amitié est un enfoncement d'où sort une fontaine qui forme, dès sa source, une petite flaque d'eau , au milieu d'un pré d'une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au monde, je lui fis présent d'un coco des Indes, qu'on m'avait donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d'eau , afin que l'arbre qu'il produirait servît un jour d'époque à la naissance de son fils. Madame de la Tour, à son exemple, y en planta un autre, dans une semblable intention , dès qu'elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers , qui formaient toutes les archives de ces deux familles; l'un se nommait l'arbre de Paul , et l'autre l'arbre de Virginie. Ils crûrent tous deux , dans la même proportion que leurs jeunes maîtres, d'une hauteur un peu inégale, mais qui surpassait, au bout de douze ans , celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fondue. Excepté cette plantation, on avait laissé cet enfoncement du rocher tel que la nature l'avait orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en
étoiles vertes et noires de larges capillaires , et flottaient au gré des vents des touffes de scolopendre, suspendues comme de longs rubans d'un vert pourpré. Près de là croissaient des lisières de pervenche , dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments , dont les gousses, couleur de sang, sont plus éclatantes que le corail. Aux environs , l'herbe de baume, dont les feuilles sont en coeur, et les basilics à odeur de girofle, exhalaient les plus doux parfums. Du haut de l'escarpement de la montagne pendaient des lianes semblables à des draperies flottantes , qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer , attirés par ces retraites paisibles, y venaient passer la nuit. Au coucher du soleil, on y voyait voler, le long des rivages de la mer, le corbigeau et l'alouette marine; et au haut des airs , la noire frégate , avec l'oiseau blanc du tropique , qui abandonnaient , ainsi que l'astre du jour, les solitudes de l'océan indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de cette fontaine, décorée d'une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la famille, à l'ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menait paître ses chèvres. Pendant quelle préparait des fromages avec leur lait, elle se plaisait à leur voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche , et se tenir en l'air sur une de ses corniches comme sur un piédestal. Paul, voyant que ce lieu était aimé de Virginie, y apporta de la forêt voisine des nids de toute sorte d'oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent leurs petits , et vinrent s'établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz, de mais et de millet. Dès qu'elle paraissait , les merles siffleurs, les bengalis dont le ramage est si doux, les cardinaux dont le plumage est couleur de feu, quittaient leurs buissons, des perruches, vertes comme des émeraudes , descendaient des lataniers voisins ; des perdrix accouraient sous l'herbe : tous s'avançaient pêle-mêle jusqu'à ses pieds , comme des poules. Paul et elle s'amusaient avec transport de leurs jeux, de leurs appétits et de leurs amours.
Aimables enfants , vous passiez ainsi dans l'innocence vos premiers jours, en vous exerçant aux bienfaits! Combien de fois, dans ce lieu, vos mères, vous serrant dans leurs bras , bénissaient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices ! Combien de fois , à l'ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champêtres , qui n'avaient coûté la vie à aucun animal! Des calebasses pleines de lait, des œufs frais , des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates , de mangues , d'oranges , de grenades , de bananes , de dattes , d'ananas , offraient à la fois les mets les plus sains , les couleurs les plus gaies et les sucs les plus agréables.
La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces festins. Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque chose d'utile pour la société. Ici , les sentiers n'étaient pas commodes ; là , on était mal assis ; ces jeunes berceaux ne donnaient pas assez d'ombrage ; Virginie serait mieux là.
Dans la saison pluvieuse, ils passaient le jour tous ensemble dans la case, maîtres et serviteurs, occupés à faire des nattes d'berbes et des paniers de bambou. On voyait rangés dans le plus grand ordre, aux /«rois de la muraille, des râteaux, des haches, des bêches ; et, auprès de ces instruments de l'agriculture, les productions qui en étaient les fruits, des sacs de riz , des gerbes de blé , et des régimes de bananes. La délicatesse s'y joignait toujours à l'abondance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère , y préparait des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats.
La nuit venue , ils soupatent à la lueur d'une lampe; ensuite madame de la Tour ou Marguerite racontait quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l'Europe infestés de voleurs , ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d'une île déserte. A ces récits, les âmes sensibles de leurs enfants s enflammaient. Ils priaient
le ciel de leur faire la grâce d'exercer quelque jour l'hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant les deux familles se séparaient pour aller prendre du repos, dans l'impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s'endormaient au bruit de la pluie qui tombait par torrents sur la couverture de leurs cases, ou à celui des vents qui leur apportaient le murmure lointain des flots qui se brisaient sur le rivage. Elles bénissaient Dieu de leur sécurité personnelle, dont le sentiment redoublait par celui du danger éloigné.
De temps en temps, madame de la Tour lisait publiquement quelque histoire touchante de l'Ancien ou du Nouveau Testament. Ils raisonnaient peu sur ces livres sacrés; car leur théologie était toute en sentiment comme celle de la nature , et leur morale toute en action comme celle de l'Évangile. Ils n'avaient point de jours destinés aux plaisirs , et d'autres à la tristesse. Chaque jour était pour eux un jour de fête; et tout ce qui les environnait, un temple divin , où ils admiraient sans cesse une Intelligence infinie , toute-puissante , et amie des hommes. Ce sentiment de confiance dans le pouvoir suprême les remplissait de consolation pour le passé , de courage pour le présent, et d'espérance pour l'avenir. Voilà comme ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature , avaient développé en elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donne la nature , pour nous empêcher de tomber dans le malheur.
Mais comme il s'élève quelquefois dans l'âme la ' mieux réglée des nuages qui la troublent , quand quelque membre de leur société paraissait triste , tous les autres se réunissaient autour de lui, et l'enlevaient aux pensées amères , plus par des sentiments que par des réflexions. Chacun y employait son caractère particulier : Marguerite, unegaieté vive; madame de la Tour, une théologie douce; Virginie, des caresses tendres ; Paul , de la franchise , de la cordialité. Marie et Domingue même venaient à son secours. Ils s'affligeaient s'ils le voyaient affligé , et ils pleuraient s'ils le voyaient pleurer. Ainsi des plantes faibles s'entrelacent ensemble pour résister aux ouragans.
Dans la belle saison, ils allaient tous les dimanches à la messe à l'église des Pamplemousses, dont vous voyez le* clocher là-bas dans la plaine. Il y venait des habitants riches, en palanquin, qui s'empressèrent plusieurs fois de faire la connaissance de ces familles si unies, et de les inviter à des parties de plaisir. Mais elles repoussèrent toujours leurs offres avec honnêteté et respect, persuadées que les gens puissants ne recherchent les faibles que pour avoir des complaisants, et qu'on ne peut être complaisant qu'en flattant les passions d'autrui, bonnes et mauvaises. D'un autre côté, elles n'évitaient pas avec moins de soin l'accointance des petits habitants , pour l'ordinaire jaloux, médisants et grossiers. Elles passèrent d'abord auprès des uns pour timides , et auprès des autres pour flères ; mais leur conduite réservée était accompagnée démarques de politesse si obligeantes, surtout envers les misérables, qu'elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres.
Après la messe , on venait souvent les requérir de quelque bon office. C'était une personne affligée qui leur demandait des conseils, ou un enfant qui les priait de passer chez sa mère malade , dans un des quartiers voisins. Elles portaient toujours avec elles quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux habitants , et elles y joignaient la bonne grâce, qui donne tant de prix aux petits services. Elles réussissaient surtout à bannir les peines de l'esprit , si intolérables dans la solitude et dans un corps infirme. Madame de la Tour parlait avec tant de confiance delà Divinité, que le malade, en l'écoutant , la croyait présente. Virginie revenait bien souvent delà les yeux humides de larmes, mais le cœur rempli de joie; car elle avait eu l'occasion de faire du bien. C'était elle qui préparait d'avance les remèdes nécessaires aux malades , et qui les leur présentait avec une grâce ineffable. Après ces visites d'humanité, elles prolongeaient quelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne-Longue jusque chez moi , où je les attendais à dîner sur les bords de la petite rivière qui coule dans mon voisinage. Je me procurais , pour ces oeca-
Paul et Virginie. *&
sions , quelques bouteilles de vin vieux , afin d'augmenter la gaieté de nos repas indiens par ces douces et cordiales productions de l'Europe. D'autres fois, nous nous donnions rendez-vous sur les bords de la mer, à l'emboucbure de quelques autres petites rivières , qui ne sont guère ici que de grands ruisseaux. Nous y apportions, de l'habitation, des provisions végétales, que nous joignions à celles que la mer nous fournissait en abondance. INous péchions sur ces rivages des cabots , des polypes , des rougets , des langoustes , des chevrettes, des crabes, des oursins, des huîtres, et de3 coquillages de toute espèce. Les sites les plus terribles nous procuraient souvent les plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois, assis sur un rocher, à l'ombre d'un veloutier, nous voyions les flots du large venir se briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul , qui nageait d'ailleurs comme un poisson , s'avançait quelquefois sur les récifs, au-devant des lames; puis, à leur approche, il fuyait sur le rivage, devant leurs grandes volutes écumeuseset mugissantes, qui le poursuivaient bien avant sur la grève. Mais Virginie, à cette vue, jetait des cris perçants, et disait que ces jeux-là lui faisaient grand'peur.
Nos repas étaient suivis des chants et des danses de ces deux jeunes gens. Virginie chantait le bonheur de la vie champêtre et les malheurs des gens de mer, que l'avarice porte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la manière des noirs, elle exécutait avec Paul une pantomime. La pantomime est le premier langage de l'homme; elle est connue de toutes les nations. Elle est si naturelle et si expressive, que les enfants des blancs ne tardent pas à l'apprendre , dès qu'ils ont vu ceux des noirs s'y exercer. Virginie se rappelant, dans les lectures que lui faisait sa mère, les histoires qui l'avaient le plus touchée , en rendait les principaux événements avec beaucoup de naïveté. Tantôt, au son du tamtam de Domingue, elle se présentait sur la pelouse, portant une cruche sur sa tête ; elle s'avançait avec timidité à la source d'une fontaine voisine, pour y puiser de l'eau. Domingue
4t> PAUL ET VIRGINIE.
et Marie, représentant les bergers de Madian, lui en déf£L daient l'approche, et feignaient de la repousser. Paul accourait à son secours , battait les bergers , remplissait la cruche de Virginie , et, en la lui posant sur la tête, il lui mettait ea même temps une couronne de fleurs rouges de pervenche , qui relevait la blancheur de son teint. Alors , me prêtant à leurs jeux, je me chargeais du personnage de Raguel, et j'accordais à Paul ma fille Séphora en mariage.
Une autre fois , elle représentait l'infortunée Ruth , qui retourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve étrangère après une longue absence. Domingue et Marie contrefaisaient les moissonneurs. Virginie feignait de glaner çà et là , sur leurs pas , quelques épis de blé. Paul , imitant la gravité d'un patriarche , l'interrogeait ; elle répondait en tremblant à ses questions. Bientôt ému de pitié , il accordait l'hospitalité à l'innocence , et un asile à l'infortune ; il remplissait le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions , et l'amenait devant nous comme devant les anciens de la ville , en déclarant qu'il la prenait en mariage malgré son indigence. Madame de la Tour, à cette scène, venant à se rappeler l'abandon où l'avaient laissée ses propres parents , son veuvage , la bonne réception que lui avait faite Marguerite , suivie maintenant de l'espoir d'un mariage heureux entre leurs enfants, ne pouvait s'empêcher de pleurer; et ce souvenir confus de maux et de biens nous faisait verser à tous des larmes de douleur et de joie.
Ces drames étaient rendus avec tant de vérité , qu'on se croyait transporté dans les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de décorations , d'illuminations et d'orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu de la scène était, pour l'ordinaire, au carrefour d'une forêt, dont les percés formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage. Nous étions , à leur centre , abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil était descendu à l'horizon , ses rayons , brisés par les troncs des arbres , divergeaient dans les ombres de la forêt en longues
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gcriwn lumineuses qui produisaient le plus majestueux effet. Quelquefois son disque tout entier paraissait à l'extrémité d'une avenue , et la rendait tout étinceiante de lumière. Le feuillage des arbres , éclairé en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l'émeraude. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient chaugés en colonnes debronze antique; et les oiseaux, déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore , saluaient tous à la fois l'astre du jour par mille et mille chansons.
La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes champêtres ; mais la pureté de l'air et la douceur du climat nous permettaient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bois , sans craindre d'ailleurs les voleurs, ni de près ni de loin. Chacun , le lendemain, retournait dans sa case , et la retrouvait dans l'état où il l'avait laissée. Il y avait alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette île sans commerce , que les portes de beaucoup de maisons ne fermaient point à la clef, et qu'une serrure était un objet de curiosité pour plusieurs créoles.
Mais il y avait dans l'année des jours qui étaient, pour Paul et Virginie, des jours de plus grandes réjouissances, c'étaient les fêtes de leurs mères. Virginie ne manquait pas, la veille , de pétrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu'elle envoyait à de pauvres familles de blancs nées dans l'île, qui n'avaient jamais mangé de pain d'Europe, et qui, sans aucun secours de noirs, réduites à vivre de manioc au milieu des bois, n'avaient, pour supporter la pauvreté, ni la stupidité qui accompagne l'esclavage, ni le courage qui vient de l'éducation. Ces gâteaux étaient les seuls présents que Virginie pût faire de l'aisance de l'habitation; mais elle y joignait une bonne grâce qui leur donnait un grand prix. D'abord c'était Paul qui était chargé de les porter luimême à ces familles; et elles s'engageaient, en les recevant, lie venir le lendemain passer la journée chez madame de la ïour et Marguerite. On voyait alors arriver une mère de fa-
»n PAUL ET VIRGINIE.
mille avec deux ou trois misérables ûlles jaunes, maigres , Ot si timides, qu'elles n'osaient lever les yeux. Virginie les mettait bientôt à leur aise; elle leur servait des rafraîchissements , dont elle relevait la bonté par quelque circonstance particulière qui en augmentait, selon -elle , l'agrément : cette liqueur avait été préparée par Marguerite ; cette autre par sa mère ; son frère avait cueilli lui-même ce fruit en haut d'un arbre. Elle engageait Paul à les faire danser. Elle ne les quittait point qu'elle ne les vît contentes et satisfaites. Elle voulait qu'elles fussent joyeuses de la joie de sa famille. « On ne « fait son bonheur, disait-elle, qu'en s'occupant de celui des « autres. » Quand elles s'en retournaient, elle les engageait d'emporter ce qui paraissait leur avoir fait plaisir, couvrant la nécessité d'agréer ses présents du prétexte de leur nouveauté ou de leur singularité. Si elle remarquait trop de délabrement dans leurs habits, elle choisissait, avec l'agrément de sa mère , quelques-uns des siens , et elle chargeait Paul d'aller secrètement les déposer à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisait le bien à l'exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice et montrant le bienfait.
Vous autres Européens, dont l'esprit se remplit dès l'enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumières et de plaisirs. Votre âme, circonscrite dans une petite sphère de connaissances humaines , atteint bientôt le tt rme de ses jouissances artificielles ; mais la nature et le cœur sont inépuisables. Paul et Virginie n'avaient ni horloge, ni almanachs, ni livres de chronologie, d'histoire et de philosophie. Les périodes de leur vie se réglaient sur celles de la nature. Ils connaissaient les heures du jour par l'ombre des arbres; les saisons, par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits; et les années, par le nombre de leurs récoltes. Cas douces images répandaient les plus grands charmes dans leurs conversations. « Il est temps de dîner, disait Vir- * ginie à la famille, les ombres des bananiers sont à leurs a pieds ; » ou bien : « La nuit s'approche, les tamarins fer-
«■ ment leurs feuilles. — Quand viendrez-vous nous voir? « lui disaient quelques amies du voisinage. — Aux cannes « de sucre, répondait Virginie. — Votre visite nous sera en- « core plus douce et plus agréable, » reprenaient ces jeunes filles. Quand on l'interrogeait sur son âge et sur celui de Paul : « Mon frère , disait-elle , est de l'âge du grand co- « cotier de la fontaine , et moi de celui du petit. Les man- « guiers ont donné douze fois leurs fruits , et les orangers « vingt-quatre fois leurs fleurs , depuis que je suis au monde. » Leur vie semblait attachée à celle des arbres , comme celle des faunes et des dryades. Ils ne connaissaient d'autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères , d'autre chronologie que celle de leurs vergers , et d'autre philosophie que de faire du bien à tout le monde , et de se résigner à la volonté de Dieu.
Après tout , qu'avaient besoin ces jeunes gens d'être riches et savants à notre manière ? leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité. Il n'y avait point de jour qu'ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumières ; oui , des lumières : et quand il s'y serait mêlé quelques erreurs, l'homme pur n'en a point de dangereuses à craindre. Ainsi croissaient ces deux enfants de la nature. Aucun souci n'avait ridé leur front ; aucune intempérance n'avait corrompu leur sang ; aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur : l'amour, l'innocence , la piété , développaient chaque jour la beauté de leur âme eu grâces ineffables , dans leurs traits , leurs attitudes et leurs mouvements. Au matin de la vie , ils en avaient toute la fraîcheur : tels dans le jardin d'Éden parurent nos premiers parents, lorsque, sortant des mains de Dieu, ils sévirent, s'approchèrent , et conversèrent d'abord comme frère et comme sœur : Virginie , douce , modeste , confiante comme Eve; et Paul , semblable à Adam , ayant la taille d'un homme avec la simplicité d'un enfant.
Quelquefois , seul avec elle ( il me l'a mille fois raconté ) , il lui disait, au retour de ses travaux . « Lorsque je suis ta»
« tigué , ta vue me délasse. Quand du haut de la montagne « je t'aperçois au fond de ce vallon , tu me parais au milieu « de nos vergers comme un boutou de rose. Si tu marches « vers la maison de nos mères , la perdrix qui court vers ses « petits a un corsage moins beau et une démarche moins légère. « Quoique je te perde de vue à travers le s arbres, je n'ai pas « besoin de te voir pour te retrouver ; quelque chose de toi « que je ne puis dire reste pour moi dans l'air où tu passes, « sur l'herbe où tu t'assieds. Lorsque je t'approche, tu ravis « tous mes sens. L'azur du ciel est moins beau que le bleu « de tes yeux , le chant des bengalis moins doux que le son « de ta voix. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout « mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous « passâmes à travers les cailloux roulants de la rivière des « Trois-M a nielles. En arrivant sur ses bords , j'étais déjà bien « fatigué; mais quand je t'eus prise sur mon dos , il me « semblait que j'avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi « par quel charme tu as pu m'enchanter. Est-ce par ton « esprit? mais nos mères en ont plus que nous deux. Est-ce « par tes caresses ? mais elles m'embrassent plus souvent que « toi. Je crois que c'est par ta bonté. Je n'oublierai jamais « que tu as marché nu-pieds jusqu'à la Rivière-Noire , pour * demander la grâce d'une pauvre esclave fugitive. Tiens , « ma bien-aimée , prends cette branche fleurie de citronnier « que j'ai cueillie dans la forêt; tu la mettras la nuit près de « ton lit. Mange ce rayon de miel; je l'ai pris pour toi au haut « d'un rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon sein , et « je serai délassé. »
Virginie lui répondait : « 0 mon frère , les rayons du soleil « au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de o joie que ta présence ! J'aime bien ma mère , j'aime bien la « tienne; mais quand elles t'appellent mon fils , je les aime « encore davantage. Les caresses qu'elles te font me sont plus « sensibles que celles que j'en reçois. Tu me demandes pour- « quoi tu m'aimes : mais tout ce qui a été élevé ensemble « s'aime. Vois nos oiseaux : élevés dans les mêmes nids, i'.s
fc s'aiment comme nous ; ils sont toujours ensemble comma « nous. Écoute comme ils s'appellent et se répondent d'un « arbre à l'autre. De même, quand l'écho me fait entendre « les airs que tu joues sur ta flûte , au haut de la montagne, « j'en répète les paroles au fond de ce vallon. Tu m'es cher, « surtout depuis lejouroù tu voulais tebattrepour moi contre «le maître de l'esclave. Depuis ce temps-là, je me suis dit « bien des fois : Ah ! mon frère a un bon cœur ; sans lui je « serais morte d'effroi. Je prie Dieu tous les jours pour ma « mère, pour la tienne, pour toi , pour nos pauvres serviteurs ; « mais quand je prononce ton nom , il me semble que ma dé- « votion augmente. Je demande si instamment à Dieu qu'il « ne t'arrive aucun mal ! Pourquoi vas-tu si loin et si haut * me chercher des fruits et des fleurs? n'en avons-nous pas « assez dans le jardin ? Comme te voilà fatigué ! tu es tout en « nage. » Et , avec son petit mouchoir blanc , elle lui essuyait le front et les joues , et elle lui donnait plusieurs baisers.
Cependant, depuis quelquetemps , Virginie se sentait agitée d'un mal' inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir; son teint jaunissait; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n'était plus sur son front , ni le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie sans joie , et triste sans chagrin. Elle fuyait ses jeux innocents, ses doux travaux , et la société de sa famille bien-aimée. Elle errait çà et là dans les lieux les plus solitaires de l'habitation , cherchant partout du repos, et ne le trouvant nulle part. Quelquefois , à la vue de Paul , elle allait vers lui en folâtrant: puis tout à coup, près de l'aborder, un embarras subit la saisissait, un rouge vif colorait ses joues pâles , et ses yeux n'osaient plus s'arrêter sur les siens. Paul lui disait : « La ver- « dure couvre ces rochers ; nos oiseaux chantent quand ils te « voient; tout est gai autour de toi : toi seule es triste. » Et il cherchait à la ranimer en l'embrassant ; mais elle dé. tournait la tête , et fuyait tremblante vers sa mère. J^'infortunée se sentait troublée par les caresses de son frère. Paul
ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si étranges. Un mal n'acâve guère seul.
Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C'était vers la lin de décembre, lorsque le soleil, au capricorne, échauffe pendant trois semaines l'Ile-de-France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne presque toute l'année , n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins , et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts ; l'herbe était brûlée , des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus les plaines , et paraissaient, au coucher du soleil , comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée. L'orbe de la lune, tout rouge, se levait dans un horizon embrumé , d'une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel , aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes gémissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur; mais partout le sol était brûlant, et l'air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes, qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.
Dans une de ces nuits ardentes , Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s'asseyait, elle se recouchait , et ne trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s'achemine, à la clarté de la lune , vers sa fontaine. Elle en aperçoit la source , qui , malgré la sécheresse , coulait encore en filets d'argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D'abord la fraîcheur ranime ses sens , et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que, dans son enfance, sa mère et Marguerite s'amusaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu ; que Paul ensuite , réservant ce bain pour elle
seule, en avait creusé le lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l'eau , sur ses bras nus et sur son sein , les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tête leurs rameaux verts et leurs jeunes cocos. Elle pense à l'amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l'eau des fontaines , plus forte que les palmiers unis , et elle soupire. Elle songe a la nuit, à la solitude, et un feu dévorant la saisit. Aussitôt elle sort , effrayée , de ces dangereux ombrages , et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone torride. Elle court auprès de sa mère chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois , voulant lui raconter ses peines , elle lui pressa les mains dans les siennes; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul , mais son coeur oppressé laissa sa langue sans expression ; et, posant sa tète sur le sein maternel , elle ne put que l'inonder de ses larmes.
Madame de la Tour pénétrait bien la cause du mal de sa fille , mais ellen'osait elle-même lui en parler. « Mon enfant , « iui msait-elle, adresse-toi à Dieu, qui dispose a son i;re ue r* « santé et de la vie. Il t'éprouve aujourd'hui, pour te récom- « penser demain. Songe que nous ne sommes sur la terre « que pour exercer la vertu.»
Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'océan des vapeurs qui couvrirent l'île comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d'eux , et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines etles vallons; des pluies épouvantables , semblables à des cataractes , tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaient le long des flancs de cette montagne; le fond de ce bassia était devenu une mer; le plateau où sont assises les cabanes , une petite île ; et l'entrée de ce vallon , une écluse par où sortaient pêle-mêle, avec les eaux mugissantes, les terres, les arbres etles rochers.
Toute la famille tremblante priait Dieu dans la case de madame de la Tour , dont le toit craquait horriblement par l'effort des vents. Quoique la porte et les contrevents en fussent bien fermés , tous les objets s'y distinguaient à travers les jointures de la charpente , tant les éclairs étaient vifs et fréquents. L'intrépide Paul, suivi de Domingue, allait d'une case à l'autre , malgré la fureur de la tempête , assurant ici une paroi avec un arc-boutant , et enfonçant là un pieu ; il ne rentrait que pour consoler la famille par l'espoir prochain du retour du beau temps. En effet, sur le soir la pluie cessa , le vent alizé du sud -est reprit son cours ordinaire, les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest , et le soleil couchant parut à l'horizon.
Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu de son repos. Paul s'approcha d'elle, d'un air timide , et lui présenta son bras pour l'aider à marcher. Elle l'accepta en souriant , et ils sortirent ensemble de la case. L'air était frais et sonore. Des fumées blanches s'élevaient sur les croupes de la montagne , sillonnée Ça et là de l'écume des torrents qui tarissaient de tous côtés. Pour le jardin , il était tout bouleversé par d'affreux ravins, la plupart des arbres fruitiers avaient leurs racines en haut , de grands amas de sablé couvraient les lisières des prairies, et avaient comblé le bain de Virginie. Cependant les deux cocotiers étaient debout , et bien verdoyants. Mais il n'y avait plus aux environs ni gazons , ni berceaux, ni oiseaux , excepté quelques bengalis qui , sur la pointe des rochers voisins, déploraient, par des chants plaintifs, la perte de leurs petits.
A la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : « Vous « aviez apporté ici des oiseaux , l'ouragan les a tués. Vous « aviez planté ce jardin, il est détruit. Tout périt sur la terre; « il n'y a que le ciel qui ne change point. » Paul lui répondit : « Que ne puis-je vous donner quelque chose du ciel ! « mais je ne possède rien, mêmesur la terre. » Virginie reprit en rougissant : « Vous avez à vous le portrait de saint Paul. « A peine eut-elle parlé , qu'il courut le chercher dans la cm
de sa mère. Ce portrait était une petite miniature , représentant l'ermite Paul. Marguerite y avait une grande dévotion. KMe l'avait porté longtemps suspendu à son cou , étant fille; ensuite, devenue mère, elle l'avait mis à celui de son enfant. Il était même arrivé qu'étant enceinte de lui, et délaissée de tout le monde , à force de contempler l'image de ce bienheureux solitaire , son fruit en avait contracté quelque ressemblance ; ce qui l'avait décidée à lui en faire porter le nom , et à lui donner pour patron un saint qui avait passé sa vie loin des hommes, qui l'avaient elle-même abusée, puis abandonnée. Virginie, en recevant ce petit portrait des mains de Paul, lui dit d'un ton ému : « Mon frère, il ne me sera jamais enlevé tant « que je vivrai, et je n'oublierai jamais que tu m'as donné la « seule chose que tu possèdes au monde. » A ce ton d'amitié, à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse , Paul voulut l'embrasser; mais, aussi légère qu'un oiseau, elle lui échappa , et le laissa hors de lui , ne concevant rien à une conduite si extraordinaire.
Cependant Marguerite disait à madame de la Tour : « Pour- « quoi ne marions-nous pas nos enfants? Ils ont l'un pour « l'autre une passion extrême, dont mon fils ne s'aperçoit « pas encore. Lorsque la nature lui aura parle , en vain nous « veillons sur eux; tout est à craindre. » Madame de la Tour lui répondit : « Ils sont trop jeunes et trop pauvres. Quel « chagrin pour nous, si Virginie mettait au monde des enfants « malheureux , qu'elle n'aurait peut-être pas la force d'élever! • Ton noir Domingue est bien cassé; Marie est infirme; moi- « même, chère amie, depuis quinze ans je me sens fort af- « faiblie. On vieillit promptement dans les pays chauds , et « encore plus vite dans le chagrin. Paul est notre unique es- « pérance. Attendons que l'âge ait formé son tempérament, et « qu'il puisse nous soutenir par son travail. A présent , tu le « sais, nous n'avons guère que le nécessaire de chaque jour. « Mais en faisant passer Paul dans l'Inde pour un peu de « temps, le commerce lui fournira de quoi acheter quelques « esclaves ; et, à son retour ici, nous le marierons à Virginie;
6n PAUL ET VIRGINIE.
« carje crois que personne ne peut rendre ma chère fille aussi « heureuse que ton Ois Paul. Nous en parlerons à notre voi- * sin. »
En effet , ces daines me consultèrent , et je fus de leur avis. « Les mers de l'Inde sont belles, leur dis-je. En prenant une « saison favorable pour passer d'ici aux Indes , cest un voyage « de six semaines au plus, et d'autant de temps pour en « revenir. Nous ferons dans notre quartier une pacotille à « Paulj car j'ai des voisins qui l'aiment beaucoup. Quand « nous ne lui donnerions que du coton brut , dont nous ne «faisons aucun usage, faute de moulins pour l'éplucher; « du bois d'ébène, si commun ici qu'il sert au chauffage, « et quelques résines qui se perdent dans nos bois ; tout « cela se vend assez bien aux Indes , et nous est fort inutile « ici. »
Je me chargeai de demander à M. de la Bourdonnais une permission d'embarquement pour ce voyage, et, avant tout, je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement lorsque ce jeune homme médit, avec un bon sens fort audessus de son âge : « Pourquoi voulez-vous que je quitte ma « famille, pour je ne sais quel projet de fortune? Y a-t-ilun « commerce au monde plus avantageux que la culture d'un « champ , qui rend quelquefois cinquante et cent pour un ? « Si nous voulons faire le commerce , ne pouvons-nous pas « le faire en portant notre superflu d'ici à la ville , sans que « j'aille courir aux Indes ? Nos mères me disent que Domingue « est vieux et cassé; mais moi je suis jeune, et je me renforce « chaque jour. Il n'a qu'à leur arriver pendant mon absence « quelque accident, surtout à Virginie, qui est déjà souffrante. « Oh non , non ! je ne saurais me résoudre à les quitter. »
La réponse me jeta dans un grand embarras; car madame de la Tour ne m'avait pas caché l'état de Virginie , et le désir qu'elle avait de gagner quelques années sur l'âge de ces jeunes gens , en les éloignant l'un de l'autre. C'étaient des motifs que je n'osais même faire soupçonner à Paul.
Sur ces entrefaites , un vaisseau arrivé de France apporta à
madame de la Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne seraient jamais sensibles, l'avait frappée. Elle sortait d'une grande maladie dégénérée en langueur, et que l'âge rendait incurable. Elle mandait à sa nièce de repasser en France ; ou , si sa santé ne lui permettait pas de faire un si long voyage , elle lui enjoignait d'y envoyer Virginie , à laquelle elle destinait une bonne éducation, un parti à la cour, et la donation de tous ses biens. Elle attachait , disait-elle , le retour de ses bontés à l'exécution de ses ordres.
A peine cette lettre fut lue dans la famille, qu'elle y répandit la consternation. Domingue et Marie se mirent à pleurer. Paul, immobile d'étonnement , paraissait prêt à se mettre en colère. Virginie, les yeux fixés sur sa mère, n'osait proférer un mot. « Pourriez-vous nous quitter maintenant? dit » Marguerite à madame de la Tour. — Non , mon amie ; non, « mes enfants, reprit madame de la Tour, je ne vous quit- « terai point. J'ai vécu avec vous, et c'est avec vous que je veux « mourir. Je n'ai connu le bonheur que dans votre amitié. « Si ma santé est dérangée , d'anciens chagrins en sont cause. « J'ai été blessée au cœur par la dureté de mes parents , et « par la perte de mon cher époux. Mais, depuis, j'ai goûté « plus de consolation et de félicité avec vous, sous ces paur vres cabanes, que jamais les richesses de ma famille ne « m'en ont fait même espérer dans ma patrie. »
A ce discours , des larmes de joie coulèrent de tous les yeux. Paul , serrant madame de la Tour dans ses bras , lui dit : « Je ne vous quitterai pas non plus. Je n'irai point aux « Indes. Nous travaillerons tous pour vous , chère maman ; « rien ne vous manquera jamais avec nous. » Mais , de toute la société, la personne qui témoigna le moins de joie, et qui y fut la plus sensible, fut Virginie. Elle parut le reste du jour d'une gaieté douce, et le retour de sa tranquillité mit le comble a la satisfaction générale.
Le lendemain, -au lever du soleil , comme ils venaient de faire tous ensemble, suivant leur coutume , la prière du matin
qui précédait le déjeuner, Domingue les avertit qu'un monsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s'avançait vers l'habitation. C'était M. de la Bourdonnais . Il entra dans la case, où toute la famille était à table. Virginie venait de servir, suivant l'usage du pays, du café, et du riz cuit à l'eau. Elle y avait joint des patates chaudes et des bananes fraîches. Il y avait pour toute vaisselle des moitiés de calebasses , et pouf linge des feuilles de bananier. Le gouverneur témoigna d'abord quelque étonnement de la pauvreté de cette demeure. Ensuite, s'adressant à madame de la Tour, il lui dit que les affaires générales l'empêchaient quelquefois de songer aux particulières ; mais qu'elle avait bien des droits sur lui. «Vous avez, ajouta-t-il, madame, une tante de qualité et « fort riche à Paris , qui vous réserve sa fortune , et vous « attend auprès d'elle. » Madame de la Tour répondit au gouverneur que sa santé altérée ne lui permettait pas d'entreprendre un si long voyage. « Au moins, reprit M. delà Bour- « donnais, pour mademoiselle votre fille, ii jeune et si « aimable, vous ne sauriez, sans injustice, la priver d'une si « grande succession. Je ne vous cache pas que votre tante a « employé l'autorité pour la faire venir auprès d'elle. Les bu- * reaux m'ont écrit à ce sujet d'user, s'il le fallait, de mon « pouvoir; mais, ne l'exerçant que pour rendre heureux les <■■■ habitants de cette colonie, j'attends de votre volonté seule « un sacrifice de quelques années , d'où dépend l'établisse- » ment de votre fille et le bien-être de toute votre vie. Pour- « quoi vient-on aux îles? n'est-ce pas pour y faire fortune? « n'est-il pas bien plus agréable de l'aller retrouver dans sa « patrie? »
En disant ces mots , il posa sur la table un gros sac de piastres que portait un de ses noirs. « Voilà , ajouta-t-il , ce <■. qui est destiné aux préparatifs de voyage de mademoiselle e votre fille , de la part de votre tante. » Ensuite il finit par reprocher avec bonté à madame de la Tour de ne s'être pas adressée à lui dans ses besoins , en la louant cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit la parole, et dit au gouver-
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neur : « Monsieur , ma mère s'est adressée à vous , et vous * l'avez mal reçue. — Avez- vous un autre enfant , madame ' « dit M. de la Bourdonnais à madame de la Tour. — Non , « monsieur, reprit-elle ; celui-ci est le fils de mon amie ; mais « lui et Virginie nous sont communs, et également chers. — « Jeune homme , dit le gouverneur à Paul , quand vous aurez « acquis l'expérience du monde , vous connaîtrez le mal- « heur des gens en place ; vous saurez combien il est facile <> de les prévenir , combien aisément ils donnent au vice in- « tngant ce qui appartient au mente qui se cache. »
M. de la Bourdonnais, invité par madame de la Tour, s'assit à table auprès d'elle. Il déjeuna , à la manière des créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l'eau. Il fut charme de l'ordre et de la propreté de la petite case, de l'union de ces deux familles charmantes , et du zèle même de leurs vieux domestiques. « Il n'y a , dit-il , ici que des meubles de « bois ; mais on y trouve des visages sereins et des cœurs « d'or. » Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je désire être votre ami, car vous êtes un honnête homme. » M. de la Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. Il embrassa Paul en lui serrant la main , et l'assura qu'il pouvait compter sur son amitié.
Après déjeuner , il prit madame de la Tour en particulier , et lui dit qu'il se présentait une occasion prochaine d'envoyer sa fille en France sur un vaisseau prêt à partir ; qu'il la recommanderait à une dame de ses parentes qui y était passagère ; qu'il fallait bien se garder d'abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années. « Votre « tante, ajouta-t-il en s'en allant , ne peut pas traîner plus de « deux ans : ses amis me l'ont mandé. Songez-y bien. La for- « tune ne vient pas tous les jours. Consultez- vous. Tous les « gens de bon sens seront de mon avis. » Elle lui répondit que , « ne désirant désormais d'autre bonheur dans le monde « que celui de sa fille, elle laisserait son départ pour la France « entièrement à sa disposition. »
Madame de la Tour n'était pas fâchée de trouver une occa-
sion de séparer pour quelque temps Virginie et Paul , en procurant un jour leur bonheur mutuel. Elle prit donc sa fille à part , et lui dit : « Mon enfant, nos domestiques sont vieux; « Paul est bien jeune ; Marguerite vient sur l'âge; je suis déjà « infirme : si j'allais mourir, que devieudriez-vous, sans « fortune , au milieu de ces déserts ? Vous resteriez donc seule, « n'ayant personne qui puisse vous être d'un grand secours, « et obligée, pour vivre, de travailler sans cesse a la terre « comme une mercenaire. Cette idée me pénètre de douleur. * Virginie lui répondit : « Dieu nous a condamnés au travail; a vous m'avez appris à travailler , et à le bénir chaque jour. « Jusqu'à présent il ne nous a pas abandonnés ; il ne nous « abandonnera point encore. Sa providence veille particulièk rement sur les malheureux. Vous me l'avez dit tant de « fois , ma mère ! Je ne saurais me résoudre à vous quitter. » Madame de la Tour , émue , reprit : « Je n'ai d'autre projet « que de te rendre heureuse, et de te marier un jour avec « Paul , qui n'est point ton frère. Songe maintenant que sa « fortune dépend de toi. »
Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l'ignore. Elle met sur ses yeux le voile qu'elle a sur son coeur; mais quand il est soulevé par une main amie , alors les peines secrètes de son amour s'échappent comme par une barrière ouverte , et les doux épanchements de la confiance succèdent aux réserves et aux mystères dont elle s'environnait. Virginie , sensible aux nouveaux témoignages de bonté de sa mère, lui raconta quels avaient été ses combats , qui n'avaient eu d'autre témoin que Dieu seul ; qu'elle voyait le secours de sa providence dans celui d'une mère tendre qui approuvait son inclination , et qui la dirigerait par ses conseils ; que maintenant , appuyée de son support , tout l'engageait à rester auprès d'elle , sans inquiétude pour le présent , et sans crainte pour l'avenir.
Madame de la Tour , voyant que sa confidence avait produit un effet contraire à celui qu'elle en attendait , lui dit : « Mon • pufant , je ne veux point te contraindre ; délibère à ton aise ,
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n mais cache ton amour à Paul. Quand le cœur d'une fille - est pris , son amant n'a plus rien à lui demander. »
Vers le soir , comme elle était seule avec Virginie , il entra chez elle un grand homme vêtu d'une soutane bleue. C'était un ecclésiastique missionnaire de l'île , et confesseur de madame de la Tour et de Virginie. Il était envoyé par le gouverneur. « Mes enfants , dit-il en entrant , Dieu soit loué ! vous « voilà riches. Vous pourrez écouter votre bon cœur , faire du « bien aux pauvres. Je sais ce que vous a dit M. de la Bour- « donnais , et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman , « votre santé vous oblige de rester ici; mais vous , jeune de- « moiselle, vous n'avez point d'excuse. Il faut obéir à la « Providence , à nos vieux parents , même injustes. C'est un « sacrifice , mais c'est Tordre de Dieu. Il s'est dévoué pour « nous : il faut, à son exemple , se dévouer pour le bien de >• sa famille. Votre voyage en France aura une fin heureuse. « Ne voulez -vous pas bien y aller, ma chère demoiselle ? »
Virginie , les yeux baissés , lui répondit en tremblant : « Si c'est l'ordre de Dieu , je ne m'oppose à rien. Que la volonté « de Dieu soit faite ! » dit-elle en pleurant.
Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa commission. Cependant madame de la Tour m'envoya prier par Domingue de passer chez elle , pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout d'avis qu'on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur qu'il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous. J'étends ces maximes à tout, sans exception. Mais que pouvaient mes conseils de modération contre les illusions d'une grande fortune , et mes raisons naturelles contre les préjugés du monde et une autorité sacrée pour madame de 1-a Tour ? Cette dame ne me consulta donc que par bienséance , et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les avantages qu'elle espérait pour son fils de la fortune de Virginie , s'était forte-
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ment opposée à son départ, ne fit plus d'objections. Pour Paul, qui ignorait le parti auquel on se déterminait , étonné des conversations secrètes de madame de la Tour et de sa tille , il s'abandonnait à une tristesse sombre. « On trame quel- « que chose contre moi, dit-il, puisqu'on se cache de « moi. »
Cependant le bruit s'étant répandu dans l'île que la fortune avait visité ces rochers , on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent , au milieu de ces pauvres cabanes , les plus riches étoffes de l'Inde : de superbes basins de Goudelour , des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan , des mousselines de Daca , unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour ; des baftasde Surate d'un si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des plus rares , à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes de soie de la Chine , des lampas découpés à jour , des damas d'un blanc satiné , d'autres d'un vert de prairie, d'autres d'un rouge à éblouir , des taffetas roses , des satins à pleine main , des pékins moelleux comme le drap , des nankins blancs et jaunes, et jusqu'à des pagnes de Madagascar.
Madame de la Tour voulut que sa fdle achetât tout ce qui lui ferait plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises , de peur que les marchands ne la trompassent. Virginie choisit tout ce qu'elle crut être agréable à sa mère, à Marguerite et à son fils. « Ceci , disait-elle , « était bon pour des meubles ; cela, pour l'usage de Marie et « de Domingue. » Enfin, le sac de piastres était employé , qu'elle n'avait pas encore songé à ses besoins. Il fallut lui faire son partage sur les présents qu'elle avait distribués à la société.
Paul , pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune qui lui présageaient le départ de Virginie , s'en vint quelques jours après chez moi. Il me dit , d'un air accablé : « Ma sœur « s'en va ; elle fait déjà les apprêts de son voyage. Passez chez « nous , je vous prie. Employez votre crédit sur l'esprit de sa « mère et de la mienne pour la retenir.» Je me rendis aux
PAUL ET VIRGINIE. r,s
rnstances de Paul, quoique bien persuadé que mes représentations seraient sans effet.
Si Virginie m'avait paru charmante en toile bleue du Bengale , avec un mouchoir rouge autour de sa tête , ce fut encore tout autre chose quand je la vis parée à la manière des clames de ce pays. Elle était vêtue de mousseline blanche doublée de taffetas rose. Sa taille légère et élevée se dessinait parfaitement sous son corset; et ses cheveux blonds, tressés à double tresse , accompagnaient admirablement sa tête virginale. Ses beaux yeux bleus étaient remplis de mélancolie; et son cœur , agité par une passion combattue , donnait à son teint une couleur animée , et à sa voix des sons pleins d'émotion. Le contraste même de sa parure élégante , qu'elle semblait porter malgré elle , rendait sa langueur encore plus touchante. Personne ne pouvait la voir ni l'entendre sans se sentir ému. La tristesse de Paul en augmenta. Marguerite, affligée de la situation de son fils , lui dit en particulier : « Pourquoi , mon fils , te nourrir de fausses espérances , qui « rendent les privations encore plus amères ? il est temps « que je te découvre le secret de ta vie et de la mienne. Made- « moiselle de la Tour appartient , par sa mère , à une parente « riche et de grande condition : pour toi , tu n'es que le fils « d'une pauvre paysanne, et, qui pis est, tu es bâtard. »
Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul. 11 ne l'avait jamais ouï prononcer , il en demanda la signification à sa mère , qui lui répondit : * Tu n'as point eu de père légitime. Lors- « que j'étais fille , l'amour me fit commettre une faiblesse « dont tu as été le fruit. Ma faute t'a privé de ta famille pa- « ternelle; et mon repentir, de ta famille maternelle. Infor- « tuné , tu n'as d'autres parents que moi seule dans le monde'! » Et elle se mit à répandre des larmes. Paul , la serrant dans ses bras, lui dit : « O ma mère! puisque je n'ai d'autres « parents que vous dans le monde , je vous en aimerai da- « vantage. Mais quel secret venez-vous de me révéler ! Je vois « maintenant la raison qui éloigne de moi mademoiselle de <• la Tour depuis deux mois , et qui la décide aujourd'hui à « partir. Ah ! sans doute elle me méprise ! »
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Cependant l'heure du souper étant venue , on se mit à table , où chacun des convives , agité de passions différentes , mangea peu et ne parla point. Virginie en sortit la première , et fut s'asseoir au lieu où nous sommes. Paul la suivitbientôt après , et vint se mettre auprès d'elle. L'un et l'autre gardèrent quelque temps un profond silence. 11 faisait une de ces nuits délicieuses, si communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament , entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l'île et sur leurs pitons , qui brillaient d'un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois , au fond des vallées . au haut des rochers , de petits cris , de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids , réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous , jusqu'aux insectes, bruissaient sous l'herbe. Les étoiles étincelaient au ciel, et se réfléchissaient au sein delà mer, qui répétait leurs images tremblantes. Virginie parcourait avec des regards distraits son vaste et sombre horizon , distingué du rivage de l'île par les feux rouges des pêcheurs. Elle aperçut , à l'entrée du port, une lumière et une ombre . c'était le fanal et le corps du vaisseau où elle devait s'embarquer pour l'Europe , et qui , prêt à mettre à la voile , attendait à l'ancre la fin du calme . A cette vue elle se troubla , et détourna la tête, pour que Paul ne la vît pas pleurer.
Madame de la Tour, Marguerite et moi nous étions assis à quelques pas de là sous des bananiers, et dans le silence de la nuit nous entendîmes distinctement leur conversation, que je n'ai pas oubliée.
Paul lui dit : « Mademoiselle , vous partez , dit-on , dans « trois jours. Vous ne craignez pas de vous exposer aux '. dangers de la mer.... de la mer, dont vous êtes si ef- « frayée? — Il faut, répondit Virginie, que j'obéisse âmes » parents , à mon devoir. — Vous nous quittez , reprit Paul , « pour une parente éloignée, que vous n'avez jamais vue! — -» Hélas! dit Virginie , je voulais rester ici toute ma vie; ma
FALX ET VIRGINIE. fli
» mère ne l'a pas voulu. Mou confesseur m'a dit que la vo- « lonté de Dieu était que je partisse ; que la vie était une « épreuve... Oh ! c'est une épreuve bien dure ! »
« Quoi ! repartit Paul , tant de raisons vous ont décidée , et « aucune ne vous a retenue ! Ah! il en est encore que vous « ne me dites pas. La richesse a de grands attraits. Vous « trouverez bientôt , dans un nouveau monde , à qui donner « le nom de frère , que vous ne me donnez plus. Vous le « choisirez, ce frère, parmi des gens dignes de vous par une « naissance et une fortune que je ne puis vous offrir. Mais , « pour être plus heureuse, où voulez-vous aller? Dans quelle « terre aborderez-vous qui vous soit plus chère que celle où « vous êtes née? Où formerez- vous une société plus aimable « que celle qui vous aime ? Comment vivrez-vous sans les « caresses de votre mère, auxquelles vous êtes si accoutumée? « Que deviendra-t-elle elle-même, déjà sur l'Age, lorsqu'elle « ne vous verra plus à ses côtés , à la table , dans la maison , « à la promenade , où elle s'appuyait sur vous ? Que deviendra « la mienne, qui vous chérit autant qu'elle? Que leur dirai-je « à l'une et à l'autre , quand je les verrai pleurer de votre « absence ? Cruelle ! je ue vous parle pas de moi : mais que « deviendrai-je mci-méme, quand le matin je ne vous verrai ■ plus avec nous , et que la nuit viendra sans nous réunir ; « quand j'apercevrai ces deux palmiers plantés à notre nais- « sance , et si longtemps témoins de notre amitié mutuelle ? « Ah ! puisqu'un nouveau sort te touche , que tu cherches « d'autres pays que ton pays natal , d'autres biens que ceux « de mes travaux , laisse-moi t'accompagner sur le vaisseau « où tu pars. Je te rassurerai dans les tempêtes , qui te don- « nent tant d'effroi sur la terre. Je reposerai ta tête sur mon « sein , je réchaufferai ton cœur contre mon cœur ; et en o France, où tu vas chercher de la fortune et de la grandeur, « je te servirai comme ton esclave. Heureux de ton seul « bonheur, dans ces hôtels où je te verrai servie et adorée , « je serai encore assez riche et assez noble pour te faire le « plus grand des sacrifices , en mourant à tes pieds. »
Les sanglots étouffèrent sa voix, et nous entendîmes aussitôt celle de Virginie qui lui disait ces mots, entrecoupés de
soupirs « C'est pour toi que je pars pour toi, que
« j'ai vu chaque jour courbé par le travail pour nourrir « deux familles infirmes. Si je me suis prêtée à l'occasion « de devenir riche , c'est pour te rendre mille fois le bien que * tu nous as fait. Est-il une fortune digne de ton amitié ? « Que me dis-tu de ta naissance ? Ah! s'il m'était encore pos- « sible de me donner un frère , en choisirais-je un autre que « toi? O Paul! ô Paul! tu m'es beaucoup plus cher qu'un « frère! Combien m'en a-t-il coûté pour te repousser loin de •< moi ! Je voulais que tu m'aidasses à me séparer de moi- « même , jusqu'à ce que le ciel pût bénir notre union. Mainte- « nant je reste , je pars, je vis , je meurs ; fais de moi ce « que tu veux. Fille sans vertu! j'ai pu résister à tes caresses, « et je ne puis soutenir ta douleur. »
A ces mots, Paul la saisit dans ses bras ; et, la tenant étroitement serrée , il s'écria d'une voix terrible : « Je pars avec « elle, rien ne pourra m'en détacher. » Nous courûmes tous à lui. Madame de la Tour lui dit : « Mon fils , si vous « nous quittez, qu'allons-nous devenir? »
Il répéta en tremblant ces mots : « Mon fils.... mon fils... « Vous, ma mère! lui dit-il, vous qui séparez le frère d'avec « la sœur! Tous deux nous avons sucé votre lait; tous deux, « élevés sur vos genoux , nous avons appris de vous à nous « aimer ; tous deux nous nous le sommes dit mille fois : et « maintenant vous l'éloignez de moi ! Vous l'envoyez en Eu- » rope , dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile , et « chez des parents cruels qui vous ont vous-même abandonr. née! Vous me direz : Vous n'avez plus de droits sur elle ; <■ elle n'est pas votre sœur. Elle est tout pour moi , ma ri- « chesse , ma famille , ma naissance , tout mon bien. Je n'en e connais plus d'autre. Nous n'avons eu qu'un toit , qu'un i berceau; nous n'aurons qu'un tombeau. Si elle part, il •> faut que je la suive. Le gouverneur m'en empêchera. M'em- » pêchera-t-il de me jeter à la mer ? Je la suivrai à la nage.
« La mer ne saurait m'être plus funeste que la terre. JNe « pouvant vivre ici près d'elle , au moins je mourrai sous « ses yeux , loin de vous. Mère barbare! femme sans pitié ! « puisse cet océan où vous l'exposez ne jamais vous la ren- « dre ! puissent ses flots vous rapporter mon corps ; et le rou- « lant avec le sien parmi les cailloux de ces rivages , vous <■ donner , par la perte de vos deux enfants , un sujet éternel « de douleur ! »
A ces mots , je le saisis dans mes bras ; car le désespoir lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient, la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en feu , ses genoux tremblaient, et je sentais dans sa poitrine brûlante son cœur battre à coups redoublés.
Virginie effrayée lui dit : « O mon ami ! j'atteste les plaisirs « de notre premier âge , tes maux , les miens , et tout ce qui « doit lier à jamais deux infortunés, si je reste, de ne vivre « que pour toi : si je pars , de revenir un jour pour être à toi. « Je vous prends à témoin , vous tous qui avez élevé mon « enfance, qui disposez de ma vie , et qui voyez mes larmes. « Je le jure par ce ciel qui m'entend, par cette mer que je « dois traverser, par l'air que je respire, et que je n'ai jamais « souillé du mensonge. »
Comme le soleil fond et précipite un rocher de glace du sommet des Apennins , ainsi tomba la colère impétueuse de ce jeune homme à la voix de l'objet aimé. Sa tête altière était baissée , et un torrent de pleurs coulait de ses yeux. Sa mère, mêlant ses larmes aux siennes , le tenait embrassé sans pouvoir parler; madame de la Tour, hors d'elle, me dit : « Je « n'y puis tenir, mon âme est déchirée. Ce malheureux « voyage n'aura pas lieu. Mon voisin , tâchez d'emmener a mon fils. Il y a huit jours que personne ici n'a dormi. »
Je dis à Paul : « Mon ami, votre sœur restera. Demain nous « en parlerons au gouverneur ; laissez reposer votre famille , * et venez passer cette nuit chez moi. Il est tard, il est mio nuit; la croix du sud est droite sur l'horizon. »
Il se laissa emmener sans rien dire . <*t r-près une nuit fort
agitée, il se leva au point du jour, et s'en retourna à son habitation.
Mais qu'est-il besoin de vous continuer plus longtemps le récit de cette histoire ? 11 n'y a jamais qu'un côté agréable à connaître dans la vie humaine. Semblable au globe sur lequel nous tournons , notre révolution rapide n'est que d'un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière, que l'autre ne soit livrée aux ténèbres.
« Mon père, lui dis-je Je vous en conjure , achevez de me « raconter ce que vous avez commencé d'une manière si « touchante- Les images du bonheur nous plaisent, mais « celles du malheur nous instruisent. Que devint, je vous « prie , l'infortuné Paul ?
Le premier objet que vit Paul , en retournant à l'habitation, fut la négresse Marie, qui, montée sur un rocher, regardait vers la pleine mer. Il lui cria, du plus loin qu'il l'aperçut : « Où est Virginie? » Marie tourna la tête vers son jeune maître, et se mita pleurer. Paul , hors de lui, revint sur ses pas , et courut au port. Il y apprit que Virginie s'était embarquée au point du jour, que son vaisseau avait mis à la voile aussitôt , et qu'on ne le voyait plus. Il revint à l'habitation, qu'il traversa sans parler à personne.
Quoique cette enceinte de rochers paraisse derrière nous presque perpendiculaire, ces plateaux verts, qui en divisent la hauteur, sont autant d'étages par lesquels on parvient , au moyen de quelques sentiers difficiles , jusqu'au pied de ce cône de rochers incliné et inaccessible qu'on appelle le Pouce. A la base de ce rocher est une esplanade couverte de grands arbres , mais si élevée et si escarpée , qu'elle est comme une grande forêt dans l'air, environnée de précipices effroyables. Les nuages que le sommet du Pouce attire sans cesse autour de lui y entretiennent plusieurs ruisseaux , qui tombent à une si grande profondeur au fond de la vallée située au revers de cette montagne, que de cette hauteur on n'entend point le bruit de leur chute. De ce lieu , on voit une grande partie de l'île avec ses mornes surmontés de leurs pitons , entre autres
Pieter-Booth et les Trois-Mamelles , avec leurs vallons remplis de forêts; puis la pleine mer, et File de Bourbon, qui est à quarante lieues de là vers l'occident. Ce fut de cette élévation que Paul aperçut le vaisseau qui emmenait Virginie. Il le vit à plus de dix lieues au large , comme un point noir au milieu de l'Océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le considérer : il était déjà disparu , qu'il croyait le voir encore; et quand il fut perdu dans la vapeur de l'horizon, il s'assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents qui y agitentsans cesse les sommets des palmistes etdes tatamaques. Leur murmure sourd et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues , et inspire une profonde mélancolie. Ce fut là que je trouvai Paul , la tête appuyée contre le rocher, et les yeux fixés vers la terre. Je marchais après lui depuis le lever du soleil : j'eus beaucoup de peine à le déterminer à descendre, et à revoir sa famille. Je le ramenai cependant à son habitation ; et son premier mouvement , en revoyant madame de la Tour, fut de se plaindre amèrement qu'elle l'avait trompé. Madame de la Tour nous dit que , le vent s' étant levé vers les trois heures du matin , le vaisseau étant au moment d'appareiller, le gouverneur, suivi d'une partie de son état-major, et du missionnaire, était venu chercher Virginie en palanquin; et que , malgré ses propres raisons, ses larmes et celles de Marguerite , tout le monde criant que c'était pour leur bien à tous , ils avaient emmené sa fille à demi mourante. • Au moins , répondit Paul, si je lui avais fait mes adieux, « je serais tranquille à présent. Je lui aurais dit : Virginie , si « pendant le temps que nous avons vécu ensemble il m'est « échappé quelque parole qui vous ait offensée , avant de me « quitter pour jamais, dites-moi que vous mêla pardonnez. ■« Je lui aurais dit : Puisque je ne suis plus destiné à vous « revoir, adieu , ma chère Virginie! adieu ! Vivez loin de moi, « contente et heureuse ! » Et comme il vit que sa mère et madame de la Tour pleuraient : « Cherchez maintenant, leur « dit-il , quelque autre que moi qui essuie vos larmes ! » Puis
il s'éloigna d'elles en gémissant , et se mit à errer çà et là dans l'habitation. Il en parcourait tous les endroits qui avaient été les plus chers à Virginie. Il disait à ses chèvres et à leurs petits chevreaux, qui le suivaient en bêlant : « Que me de- « mandez-vous? vous ne reverrez plus avec moi celle qui « vous donnait à manger dans sa main. » 11 fut au Repos de Virginie; et, à la vue des oiseaux qui voltigeaient autour, il s'écria : « Pauvres oiseaux, vous n'irez plus au-devant de « celle qui était votre bonne nourrice ! » En voyant Fidèle qui flairait çà et là et marchait devant lui en quêtant, il soupira , et lui dit : « Oh ! tu ne la retrouveras plus jamais. » Eniin, il fut s'asseoir sur le rocher où il lui avait parlé la veille; et, à l'aspect de la mer où il avait vu disparaître le vaisseau qui l'avait emmenée , il pleura abondamment.
Cependant nous le suivions pas à pas , craignant quelque suite funeste de l'agitation de son esprit. Sa mère et madame de la Tour le priaient, par les termes les plus tendres, de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin, celle-ci parvint à le calmer, en lui prodiguant les noms les plus propres à réveiller ses .espérances. Elle l'appelait son fils, son cher fils, son gendre, celui à qui elle destinait sa fille. Elle l'engagea à rentrer dans la maison , et à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à table avec nous, auprès de la place où se mettait la compagne de son enfance , et, comme si elle l'eût encore occupée, il lui adressait la parole , et lui présentait les mets qu'il savait lui être les plus agréables ; mais dès qu'il s'apercevait de son erreur, il se mettait à pleurer. Les jours suivants , iî recueillit tout ce qui avait été à son usage particulier, les derniers bouquets qu'elle avait portés , une tasse de coco où elle avait coutume de boire; et, comme si ces restes de son amie eussent été les choses du monde les plus précieuses , il les baisait et les mettait dans son sein. L'ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets touchés par l'objet que l'on aime. Enfin, voyant que ses regrets augmentaient ceux de sa mère et de madame
de la Tour, et que les besoins de la famille demandaient un travail continuel, il se mit, avec l'aide de Domingue, à réparer le jardin.
Bientôt ce jeune homme , indifférent comme un créole pour tout ce qui se passe dans le monde , me pria de lui apprendre à lire et à écrire , afin qu'il pût entretenir une correspondance avec Virginie. Il voulut ensuite s'instruire dans la géographie , pour se faire une idée du pays où elle débarquerait ; et dans l'histoire, pour connaître les mœurs de la société où elle allait vivre. Ainsi il s'était perfectionné dans l'agriculture, et dans l'art de disposer avec agrément le terrain le plus irrégulier, par le sentiment de l'amour. Sans doute c'est aux jouissances que se propose cette passion ardente et inquiète, que les hommes doivent la plupart des sciences et des arts; et c'est de ses privations qu'est née la philosophie, qui apprend à se consoler de tout. Ainsi la nature, ayant fait l'amour le lien de tous les êtres , l'a rendu le premier mobile de nos sociétés , et l'instigateur de nos lumières et de nos plaisirs.
Paul ne trouva pas beaucoup dégoût dans l'étude de la géographie, qui, au lieu de nous décrire la nature de chaque pays , ne nous en présente que les divisions politiques. L'histoire, et surtout l'histoire moderne, ne l'intéressa guère davantage. Il n'y voyait que des malheurs généraux et périodiques, dont il n'apercevait pas les causes; des guerres sans sujet et sans objet; des intrigues obscures; des nations sans caractère , et des princes sans humanité. Il préférait à cette lecture celle des romans , qui , s'occupant davantage des sentiments et des intérêts des hommes , lui offraient quelquefois des situations pareilles à la sienne. Aussi aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le Télémaque , par ses tableaux de la vie champêtre , et des passions naturelles au cœur humain. Il en lisait à sa mère et à madame de la Tour les endroits qui l'affectaient davantage : alors , ému par de touchants souvenirs , sa voLx s'étouffait , et les larmes coulaient de ses yeux. Il lui semblait trouver dans Virginie la dignité et la sagesse d'An-
tiope , avec les malheurs et la tendresse d'Eucharis. D'un autre côté, il fut tout bouleversé par la lecture de nos romans à la mode , pleins de mœurs et de maximes licencieuses ; et quand il sut que ces romans renfermaient une peinture véritable des sociétés de l'Europe , il craignit , non sans quelque apparence de raison , que Virginie ne vînt à s'y corrompre et à l'oublier.
En effet, plus d'un an et demi s'était écoulé sans que madame de la Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fille : seulement elle avait appris , par une voie étrangère , que celle-ci était arrivée heureusement en France. Enfin elle reçut, par un vaisseau qui allait aux Indes, un paquet, et une lettre écrite de la propre main de Virginie. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente fille , elle jugea qu'elle était fort malheureuse. Cette lettre peignait si bien sa situation et son caractère, que je l'ai retenue presque mot pour mot.
« TftÈS-CHÈBE ET BIEN-A1MÉE MAMAN,
« Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres de mon écriture ; et « comme je n'en ai pas eu de réponse, j'ai lieu de craindre <> qu'elles ne vous soient point parvenues. J'espère mieux de
* celle-ci , par les précautions que j'ai prises pour vous don « ner de mes nouvelles, et pour recevoir des vôtres.
« J'ai versé bien des larmes depuis notre séparation, moi u qui n'avais presque jamais pleuré que sur les maux d'au- « trui ! Ma grand'tante fut bien surprise à mon arrivée, lors- « que , m' ayant questionnée sur mes talents , je lui dis que je « ne savais ni lire ni écrire. Elle me demanda qu'est-ce que « j'avais donc appris depuis que j'étais au monde; et quand
* je lui eus répondu que c'était à avoir soin d'un ménage et » à faire votre volonté, elle me dit que j'avais reçu l'éduca- < lion d'une servante. Elle me mit, dès le lendemain , en penv sion dans une grande abbaye auprès de Paris , où j'ai des « maîtres de toute espèce : ils m'enseignent , entre autres > choses, l'histoire, la géographie, la grammaire, la mathéma- « tique , et à monter à cheval : mais j'ai de si faibles dispos»-
« tions pour toutes ces sciences, que je ne profiterai pas « beaucoup avec ces messieurs. Je sens que je suis une pauvre « créature, qui ai peu d'esprit, comme ils le font entendre. « Cependant les bontés de ma tante ne se refroidissent point. « Elle me donne des robes nouvelles à chaque saison. Elle « a mis près de moi deux femmes de chambre , qui sont aussi bien parées que de grandes dames. Elle m'a fait prendre le i. titre de comtesse ; mais elle m'a fait quitter mon nom de • la Toub, qui m'était aussi cher qu'à vous-même, par tout « ce que vous m'avez raconté des peines que mon père avait « souffertes pour vous épouser. Elle a remplacé votre nom « de femme par celui de votre famille , qui m'est encore cher « cependant , parce qu'il a été votre nom de fille. Me voyant « dans une situation aussi brillante, je l'ai suppliée de vous <• envoyer quelques secours. Comment vous rendre sa réponse ! « mais vous m'avez recommandé de vous dire toujours la vé- « rite. Elle m'a donc répondu que peu ne vous servirait à rien , « et que, dans la vie simple que vous menez, beaucoup vous « embarrasserait. J'ai cherché d'abord à vous donner de mes « nouvelles par une main étrangère , au défaut de la mienne. « Mais n'ayant à mon arrivée ici, personne en qui je pusse ■ prendre confiance, je me suis appliquée nuit et jour à ap- « prendre à lire et à écrire : Dieu m'a fait la grâce d'en ve- « nir à bout en peu de temps. J'ai chargé de l'envoi de mes « premières lettres les dames qui sont autour de moi ; j'ai « lieu de croire qu'elles les ont remises à ma grand'tante. « Cette fois j'ai eu recours à une pensionnaire de mes amies : « c'est sous son adresse ci-jointe que je vous prie de me faire « passer vos réponses. Ma grand'tante m'a interdit toute cor- « respondance au dehors, qui pourrait, selon elle, mettre « obstacle aux grandes vues qu'elle a sur moi. Il n'y a qu'elle « qui puisse me voir à la grille, ainsi qu'un vieux seigneur de « ses amis , qui a , dit-elle , beaucoup de goût pour ma per- » sonne. Pour dire la vérité, je n'en ai point du tout pour i lui , quand même j'en pourrais prendre pour quelqu'un, c Je vis au milieu de l'éclat de la fortune, et je ne puis dis-
UERN. DE S.-P1ERRE. — T. I. -
« poser d'un sou. On dit que si j'avais de l'argent, cela tire- « raità conséquence. Mes robes mêmes appartiennent à mes « femmes de chambre , qui se les disputent avant que je les •> aie quittées. Au sein des richesses , je suis bien plus pauvre « que je ne l'étais auprès de vous; car je n'ai rien à donner. « Lorsque j'ai vu que les grands talents que l'on m'enseignait « ne me procuraient pas la facilité défaire le plus petit bien , « j'ai eu recours à mon aiguille , dont heureusement vous m'a- •< vez appris à faire usage. Je vous envoie donc plusieurs paires « de bas de ma façon , pour vous et maman Marguerite ; un « bonnet pour Domingue, et un de mes mouchoirs rouges pour « Marie. Je joins à ce paquet des pépins et des noyaux des « fruits de mes collations , avec des graines de toutes sortes «d'arbres, que j'ai recueillies, à mes heures de récréation, •< dans le parc de l'abbaye. J'y ai ajouté aussi des semences de « violettes , de marguerites , de bassinets , de coquelicots , de « bluets, de scabieuses , que j'ai ramassées dans les champs. « Il y a dans les prairies de ce pays de plus belles fleurs que « dans les nôtres ; mais personne ne s'en soucie. Je suis sûre « que vous et maman Marguerite serez plus contentes de ce « sac de graines que du sac de piastres qui a été la cause de « notre séparation et de mes larmes. Ce sera une grande joie « pour moi , si vous avez un jour la satisfaction de voir des « pommiers croître auprès de nos bananiers , et des hêtres « mêler leur feuillage à celui de nos cocotiers. Vous vous « croirez dans la Normandie , que vous aimez tant.
« Vous m'avez enjoint de vous mander mes joies et mes « peines. Je n'ai plus de joie loin de vous : pour mes peines, » je les adoucis en pensant que je suis dans un poste où vous « m'avez mise par la volonté de Dieu. Mais le plus grand cha- « grin que j'y éprouve est que personne ne m'y parle ici de « vous , et que je n'en puis parler à personne. Mes femmes « de chambre , ou plutôt celles de ma grand'tante , car elles « sont plus à elle qu'à moi, me disent, lorsque je cherche à « amener la conversation sur des objets qui me sont si chers : « Mademoiselle , souvenez-vous que vous êtes Française , et
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«• que vous devez oublier le pays des sauvages. Ah ! je m'ou- « blierais plutôt moi-même que d'oublier le lieu où je suis « née et où vous vivez ! C'est ce pays-ci qui est pour moi un « pays de sauvages ; car j'y vis seule , n'ayant personne à « qui je puisse faire part de l'amour que vous portera jus- « qu'au tombeau ,
« Très-chère et bien aimée-maman ,
« Votre obéissante et tendre fille, « Virginie de la Tour.
« Je recommande à vos bontés Marie et Domingue , qui <* ont pris tant de soin de mon enfance : caressez pour moi « Fidèle, qui m'a retrouvée dans les bois. »
Paul fut bien étonné de ce que Virginie ne parlait pas du tout de lui, elle qui n'avait pas oublié dans ses ressouvenirs le chien de la maison ; mais il ne savait pas que , quelque longue que soit la lettre d'une femme, elle n'y met jamais sa pensée la plus chère qu'à la fin.
Dans un post-scriptum , Virginie recommandait particulièrement à Paul deux espèces de graines : celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnait quelques instructions sur les caractères de ces plantes , et sur les lieux les plus propres à les semer : « La violette , lui mandait-elle , produit une pe- « tite fleur d'un violet foncé , qui aime à se cacher sous « les buissons ; mais son charmant parfum l'y fait bientôt « découvrir. » Elle lui enjoignait de la semer sur le bord de la fontaine , au pied de son cocotier. « La scabieuse , ajou- « tait-elle , donne une jolie fleur d'un bleu -mourant , et à « fond noir piqueté de blanc. On la croirait en deuil . On « l'appelle aussi, pour cette raison, fleur de veuve. Elle se plaît « dans les lieux âpres et battus des vents. » Elle le priait do la semer sur le rocher où elle lui avait parlé la nuit , la dernière fois , et de donner à ce rocher, pour l'amour d'elle , le nom de rocher des adieux.
Elle avait renfermé ces semences dans une petite bourse
dont le tissu était fort simple, mais qui parut sans prix à Paul lorsqu'il y aperçut un P et un V entrelacés , et formes de cheveux qu'il reconnut, à leur beauté, pour être ceux de Virginie.
La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la famille. Sa mère lui répondit, au nom de la société , de rester ou de revenir a son gré, l'assurant qu'ils avaient tous perdu la meilleure partie de leur bonheur depuis son départ, et que, pour elle en particulier, elle en était inconsolable.
Paul lui écrivit une lettre fort longue , où il l'assurait qu'il allait rendre le jardin digne d'elle , et y mêler les plantes de l'Europe à celles de l'Afrique , ainsi qu'elle avait entrelacé leurs noms dans son ouvrage. Il lui envoyait des fruits des cocotiers de sa fontaine , parvenus à une maturité parfaite. Il n'y joignait, ajoutait-il, aucune autre semence de l'île, afin que le désir d'en revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. Il la suppliait de se rendre au plus tôt aux voeux ardents de leur famille et aux siens particuliers , puisqu'il ne pouvait désormais goûter aucune joie loin d'elle.
Paul sema avec le plus grand soin les graines européennes, et surtout celles de violettes et de scabieuses, dont les fleurs semblaient avoir quelque analogie avec le caractère et la situation de Virginie , qui les lui avait si particulièrement recommandées; mais , soit qu'elles eussent été éventées dans le trajet , soit plutôt que le climat de cette partie de l'Afrique ne leur soit pas favorable , il n'en germa qu'un petit nombre , qui ne put venir à sa perfection.
Cependant l'envie , qui va même au-devant du bonheur des hommes , surtout dans les colonies françaises , répandit dans l'île des bruits qui donnaient beaucoup d'inquiétude à Paul. Les gens du vaisseau qui avait apporté la lettre de Virginie assuraient qu'elle était sur le point de se marier : ils nommaient le seigneur de la cour qui devait l'épouser; quelquesuns même disaient que la chose était faite , et qu'ils en avaient été témoins. D'abord Paul méprisa des nouvelles apportées par un vaisseau de commerce , qui en répand souvent de faus-
ses sur les lieux de son passage. Mais comme plusieurs habitants de l'île, par une pitié perfide, s'empressaient de le plaindre de cet événement , il commença à y ajouter quelque croyance. D'ailleurs, dans quelques-uns des romans qu'il avait lus , il voyait la trahison traitée de plaisanterie ; et comme il savait que ces livres renfermaient des peintures assez fidèles des mœurs de l'Europe, il craignit que la fille de madame de la Tour ne vînt à s'y corrompre , et à oublier ses anciens engagements. Ses lumières le rendaient déjà malheureux. Ce qui acbeva d'augmenter ses craintes, c'est que plusieurs vaisseaux d'Europe arrivèrent ici depuis, dans l'espace de six mois, sans qu'aucun d'eux apportât des nouvelles de Virginie.
Cet infortuné jeune homme, livré à toutes les agitations de son cœur, venait me voir souvent, pour confirmer ou pour bannir ses inquiétudes par mon expérience du monde.
Je demeure, comme je vous l'ai dit, à une lieue et demie d'ici , sur les bords d une petite rivière qui coule le long delà Montagne-Longue. C'est là que je passe ma vie , seul , sans femme, sans enfants et sans esclaves.
Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie , l'état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des bommes cherche la solitude. Il est même trèsremarquable que tous les peuples malheureux par leurs opinions, leurs mœurs ou leurs gouvernements , ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les Égyptiens dans leur décadence, les Grecs du Bas-Empire ; et tels sont de nos jours les Indiens, les Cbinois , les Grecs modernes, les Italiens, et la plupart des peuples orientaux et méridionaux de l'Europe. La solitude ramène en partie l'homme au bonheur uaturel, en éloignant de lui le malbeur social. Au milieu de nos sociétés divisées par tant de préjugés, l'âme est dans une agitation continuelle; elle roule sanscesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires , dont les membres d'une société
ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangères qui la troublent; elle reprend le sentiment simple d'ellemême, de la nature et de son auteur. Ainsi l'eau bourbeuse d'un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours , dépose ses vases au fond de son lit , reprend sa première limpidité , et , redevenue transparente , réfléchit , avec ses propres rivages , la verdure de la terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l'âme. C'est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie : tels sont les brames de l'Inde. Enfin , je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même , qu'il me paraît impossible d'y goûter un plaisir durable de quelque sentiment que ce soit , ou de régler sa conduite sur quelque principe stable , si l'on ne se fait une solitude intérieure d'où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d'autrui n'entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l'homme doit vivre absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit donc ses travaux aux hommes ; il se doit aussi au reste de la nature. Mais , comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux éléments du globe où nous vivons , des pieds pour le sol, des poumons pour l'air, des yeux pour la lumière, sans que nous puissions intervertir l'usage de ces sens , il s'est réservé pour lui seul, qui est l'auteur de la vie, le cœur, qui en est le principal organe.
Je passe donc mes jours loin des hommes, que j'ai voulu servir , et qui m'ont persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de l'Europe et quelques cantons de l'Amérique et de l'Afrique, je me suis fixé dans cette île peu habitée, séduit par sa douce température et par ses solitudes. Une cabane que j'ai bâtie dans la forêt au pied d'un arbre , un petit champ défriché de mes mains , une rivière qui coule devant ma porte, suffisent à mes besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bons livres, qui m'apprennent à devenir
meilleur. Ils font encore servir à mon bonheur le monde même que j'ai quitté : ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitants si misérables ; et , par la comparaison que je fais de leur sort au mien, ils me font jouir d'un bonheur négatif. Comme un homme sauvé du naufrage sur un rocher, je contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde. Mon repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque infortuné , je tâche de venir à son secours par mes conseils , comme un passant , sur le bord d'un torrent, tend la main à un malheureux qui s'y noie. Mais je n'ai guère trouvé que l'innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à elle le reste des hommes ; chacun d'eux se fait d'elle une image qu'il revêt de ses propres passions. 11 poursuit toute sa vie ce vain fantôme qui l'égaré , et il se plaint ensuite au ciel de l'erreur qu'il s'est formée lui-même. Parmi un grand nombre d'infortunés que j'ai quelquefois essayé de ramener a la nature, je n'en ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils m'écoutaient d'abord avec attention , dans l'espérance que je les aiderais à acquérir de la gloire ou de la fortune ; mais , voyant que je ne voulais leur apprendre qu'à s'en passer, ils me trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur*, ils blâmaient ma vie solitaire ; ils prétendaient qu'eux seuls étaient utiles aux hommes ; et ils s'efforçaient de m'entraîner dans leur tourbillon. Mais si je me communique à tout le monde, je ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de leçon à moi-même. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j'ai donné tant de prix : les protections, la fortune, la réputation, les voluptés, et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d'hommes que j'ai vus se disputer avec fureur ces chimères , et qui ne sont plus , aux flots de ma rivière qui se brisent, en écumant. contre
les rochers de son lit , et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi , je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps vers l'océan de l'avenir, qui n'a plus de rivages; et, par le spectacle des harmonies actuelles de la nature , je m'élève vers son auteur , et j'espère dans un autre monde de plus heureux destins.
Quoiqu'on n'aperçoive pas de mon ermitage , situé au milieu d'une forêt, cette multitude d'objets que nous présente l'élévation du lieu où nous sommes , il s'y trouve des dispositions intéressantes , surtout pour un homme qui , comme moi , aime mieux rentrer en lui-même que s'étendre au dehors. La rivière qui coule devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois , en sorte qu'elle me présente un long canal ombragé d'arbres de toutes sortes de feuillages : il y a des tatamaques , des bois d'ébène , et de ceux qu'on appelle ici bois de pcmme , bois d'olive et bois de cannelle; des bosquets de palmistes élèvent çà et là leurs colonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontées à leurs sommets d'un bouquet de palmes, et paraissent au-dessus des autres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. Il s'y joint des lianes de divers feuillages, qui, s'élançant d'un arbre à l'autre, forment ici des arcades de fleurs, là de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres , et leurs parfums ont tant d'influence sur les vêtements mêmes , qu'on sent ici un homme qui a traversé une forêt quelques heures après qu'il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs fleurs , vous les diriez à demi couverts déneige. A la fin de l'été , plusieurs espèces d'oiseaux étrangers viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues, au delà des vastes mers , récolter les graines des végétaux de cette île , et opposer l'éclat de leurs couleurs à la verdure des arbres, rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres, diverses espèces de perruches , et les pigeons bleus appelés ici pigeons hollandais. Les singes , habitants domiciliés de ces forêts , se jouent dans leurs sombres rameaux , dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre, et leur face toute noire ; quelques-uns s'y sus-
pendent par la queue, et se balancent en l'air ; d'autres sautent de branche en branche , portant leurs petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n'y a effrayé ces paisibles enfants de la nature. On n'y entend que des cris de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répètent au loin les échos de ces forêts. La rivière qui coule en bouillonnant sur un Ut de roches, à travers les arbres , réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables de verdure et d'ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux habitants ; à mille pas de là, elle se précipite de différents étages de rocher , et forme , à sa chute , une nappe d'eau unie comme le cristal, qui se brise , en tombant, en bouillons d'écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses; et , dispersés par les vents dans la forêt , tantôt ils fuient au loin , tantôt ils se rapprochent tous à la fois , et assourdissent comme les sons des cloches d'une cathédrale. L'air , sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux , entretient sur les bords de cette rivière , malgré les ardeurs de l'été, une verdure et une fraîcheur qu'on trouve rarement dans cette île , sur le haut même des montagnes.
A quelque distance de là est un rocher assez éloigné de la cascade pour qu'on n'y soit pas étourdi du bruit de ses eaux , et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue , de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois, dans les grandes chaleurs, dîner à l'ombre de ce rocher, madame de la Tour , Marguerite , Virginie, Paul , et moi. Comme Virginie dirigeait toujours au bien d'autrui ses actions même les plus communes , elle ne mangeait pas un fruit à la campagne qu'elle n'en mît en terre les noyaux ou les pépins. « Il en viendra, « disait-elle, des arbres qui donneront leurs fruits à quelque « voyageur, ou au moins à un oiseau. » Un jour donc qu'elle avait mangé une papaye au pied de ce rocher , elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après il y crût plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un femelle, c'est-àdire qui porte des fruits. Cet arbre n'était pas si haut que le
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genou de Virginie à son départ; mais comme il croit vite , deux ans après il avait vingt pieds de hauteur , et son tronc était entouré, dans sa partie supérieure, de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul , s'étant rendu par hasard dans ce lieu , fut rempli de joie en voyant ce grand arhre sorti d'une petite graine qu'il avait vu planter par son amie; et, en même temps , il fut saisi d'une tristesse profonde par ce témoignagfl de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituelle» ment ne nous font pas apercevoir de la rapidité de notre vie; ils vieillissent avec nous d'une vieillesse insensible : mais c( sont ceux que nous revoyons tout à coup , après les avoi perdus quelques années de vue , qui nous avertissent de 11 vitesse avec laquelle s'écoule le fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris et aussi troublé à la vue de ce grand papayer chargéde fruits , qu'un voyageurl'est après une longue absence de son pays , de n'y plus retrouver ses contemporains , et d'y voir leurs enfants , qu'il avait laissés à la mamelle , devenus eux-mêmes pères de famille. Tantôt il voulait l'abattre , parce qu'il lui rendait trop sensible la longueur du temps qui s'était écoulé depuis le départ de Virginie ; tantôt , le considérant comme un monument de sa bienfaisance , il baisait son tronc , et lui adressait des paroles pleines d'amour et de regrets. O arbre dont la postérité existe encore dans nos bois , je vous ai vu moi-même avec plus d'intérêt et de vénération que les arcs de triomphe des Romains. Puisse la nature, qui détruit chaque jour les monuments de l'ambition des rois , multiplier Ùans nos forêts ceux de la bienfaisance d'une jeune et pauvre fdle !
C'était donc au pied de ce papayer que j'étais sûr de rencontrer Paul , quand il venait dans mon quartier. Un jour je l'y trouvai accablé de mélancolie, et j'eus avec lui une conversation que je vais vous rapporter, si je ne vous suis point trop ennuyeux par mes longues digressions , pardonnables à mon âge et à mes dernières amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue, afin que vous jugiez du bon sens nature
PAUL ET VIRGINIE. tu
de ce jeune homme; et il vous sera aisé de faire la différence des interlocuteurs par le sens de ses questions et de mes réponses. Il me dit :
« Je suis bien chagrin. Mademoiselle de la Tour est partie depuis deux ans et deux mois; et depuis huit mois et demi elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est riche ; je suis pauvre ; elle m'a oublié. J'ai envie de m'embarquer ; j'irai en France, j'y servirai le roi, j'y ferai fortune, et la grand' tante de mademoiselle de la Tour me donnera sa petite-uièce en mariage quand je serai devenu un grand seigneur.
LE VIEILLARD
« O mon ami , ne m'avez-vous pas dit que vous n'aviez pas de naissance?
PAUL
« Ma mère me l'a dit ; car , pour moi je ne sais ce que c'est que la naissance. Je ne me suis jamais aperçu que j'en eusse moins qu'un autre, ni que les autres en eussent plus que moi.
LE VIEILLARD
« Le défaut de naissance vous ferme en France le chemin aux grands emplois. Il y a plus , vous ne pouvez même être admis dans aucun corps distingué.
PAUL
« Vous m'avez dit plusieurs fois qu'une des causes de la grandeur de la France était que le moindre sujet pouvait y parvenir à tout; et vous m'avez cité beaucoup d'hommes célèbres qui , sortis de petits états, avaient fait honneur à leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage ?
LE VIEILLARD
« Mon Gis , jamais je ne l'abattrai. Je vous ai dit la vérité sur les temps passés ; mais les choses sont bien changées à présent ; tout est devenu vénal en France ; tout y est aujourd'hui le patrimoine d'un petit nombre de familles , ou le partage des corps. Le roi est un soleil que les grands et les corps environnent comme des nuages ; il est presque impossible qu'un de ses rayons tombe sur vous. Autrefois , dans une ad
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ministration moins compliquée, on a vu ces phénomènes. Alors les talents et le mérite se sont développés de toutes parts, comme des terres nouvelles qui, venant à être défrichées, produisent avec tout leur suc. Mais les grands rois, qui savent connaître les hommes et les choisir, sont rares. Le vulgaire des rois ne se laisse aller qu'aux impulsions des grands et des corps qui les environnent.
PAUL
a Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera.
LE VIEILLARD
« Pour être protégé des grands , il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs. Vous n'y réussirez jamais , car vous êtes sans naissance , et vous avez de la probité.
PAUL
« Mais je ferai des actions si courageuses , je serai si fidèle à ma parole , si exact dans mes devoirs , si zélé et si constant dans mon amitié, que je mériterai d'être adopté par quelqu'un d'eux , comme j'ai vu que cela se pratiquait dans les histoires anciennes que vous m'avez fait lire.
LE VIEILLARD
« 0 mon ami, chez les Grecs et chez les Romains, même dans leur décadence , les grands avaient du respect pour la vertu; mais nous avons eu une foule d'hommes célèbres eu tout genre sortis des classes du peuple, et je n'en sache pas un seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos rois , serait condamnée en France à être éternellement plébéienne. Comme je vous l'ai dit, ils la mettent quelquefois en honneur, lorsqu'ils l'aperçoivent; mais, aujourd'hui , les distinctions qui lui étaient réservées ne s'accordent plus que pour de l'argent.
PAUL
« Au défaut d'un grand , je chercherai à plaire à un corps, .l'épouserai entièrement son esprit et ses opinions; je m'en fevai aimer
LE VIEILLARD
« Vous ferez donc comme les autres hommes , vous renoncerez à votre conscience pour parvenir à la fortune?
PAUL
« Oh non ! je ne chercherai jamais que la vérité.
LE VIEILLARD
« Au lieu de vous faire aimer, vous pourriez bien vous faire haïr. D'ailleurs les corps, s'intéressent fort peu à la découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente aux ambitieux, pourvu qu'ils gouvernent.
PAUL
« Que je suis infortuné ! tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un travail obscur, loin de Virginie! » Et il soupira profondément.
LE VIEILLARD
« Que Dieu soit votre unique patron , et le genre humain votre corps. Soyez constamment attaché à l'un et à l'autre. Les familles , les corps , les peuples , les rois , ont leurs préjugés et leurs passions ; il faut souvent les servir par des vices : Dieu et le genre humain ne nous demandent que des vertus.
« Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes ? C'est un sentiment qui n'est pas naturel , puisque , si chacun l'avait, chacun serait eu état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l'état où la Providence vous a mis ; bénissez votre sort , qui vous permet d'avoir une conscience à vous, et qui ne vous oblige pas , comme les grands , de mettre votre bonheur dans l'opinion des petits; et, comme les petits, de ramper sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pays et dans une condition où , pour subsister, vous n'avez besoin ni de tromper, ni de flatter, ni de vous avilir, comme font la plupart de ceux qui cherchent la fortune en Europe; où votre état ne vous interdit aucune vertu ; où vous pouvez être impunément bon , vrai, sincère , instruit , patient , tempérant , chaste, indulgent, pieux, sans qu'aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n'est encore Qu'en fleur. Le ciel vous a
8ft PAUL ET VIRGINIE.
donné de la liberté , de la santé , une bonne conscience , et des amis : les rois, dont vous ambitionnez la faveur, ne sont pas si heureux.
PAUL
« Ah! il me maaque Virginie. Sans elle, je n'ai rien; avec elle, j'aurais tout. Elle seule est ma naissance, ma gloire et ma fortune. Mais puisque enfin sa parente veut lui donner pour mari un homme d'un grand nom, avec l'étude et des livres on devient savant et célèhre : je m'en vais étudier. J'acquerrai de la science, je servirai utilement ma patrie par mes lumières , sans nuire à personne , et sans en dépendre ; je deviendrai fameux , et ma gloire n'appartiendra qu'à moi.
LE VIE1LLÀBD.
« Mon fils, les talents sont encore plus rares que la naissance et que les richesses ; et sans doute ils sont de plus grands biens , puisque rien ne peut les ôter, et que partout ils nous concilient l'estime publique. Mais ils coûtent cher; on ne les acquiert que par des privations en tout genre , par une sensibilité exquise qui nous rend malheureux au dedans et au dehors, par les persécutions de nos contemporains. L'homme de robe n'envie point en France la gloire du militaire, ni le militaire celle de l'homme de mer ; mais tout le monde y traversera votre chemin, parce que tout le monde s'y pique d'avoir de l'esprit. Vous servirez les hommes , dites-vous : mais celui qui fait produire à un terrain une gerbe de blé de plus leur rend un plus grand service que celui qui leur donne un livre.
PAUL
« Oh ! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle îeur avait donné une bibliothèque. » Et , en même temps , il saisit cet arbre dans ses bras , et le baisa avec transport.
LE VIEILLARD
« Le meilleur des livres , qui ne prêche que l'égalité, l'amitié, l'humanité et la concorde , l'Évangile, a servi, pendant des siècles , de prétexte aux fureurs des Européens. Combien de tyrannies publiques et particulières s'exercent encore eu
son nom sur la terre ! Après cela , qui se flattera d'être utile aux hommes par un livre ? Rappelez-vous quel a été le sort de la plupart des philosophes qui leur ont prêché la sagesse. Homère, qui l'a revêtue de vers si beaux , demandait l'aumône pendant sa vie.Socrate, qui en donna aux Athéniens de si aimables leçons par ses discours et par ses mœurs , fut empoisonné juridiquement par eux. Son sublime disciple Platon fut livré à l'esclavage par l'ordre du prince même qui le protégeait ; et avant eux , Pythagore , qui étendait l'humanité jusqu'aux animaux, fut brûlé vif par les Crotoniates. Quedisje ? la plupart même de ces noms illustres sont venus à nous défigurés par quelque trait de satire qui les caractérisent , l'ingratitude humaine se plaisant à les reconnaître là ; et si , dans la foule , la gloire de quelques-uns est venue nette et pure jusqu'à nous , c'est que ceux qui les ont portés ont vécu loin de la société de leurs contemporains : semblables à ces statues qu'on tire entières des champs de la Grèce et de l'Italie , et qui , pour avoir été ensevelies dans le sein de la terre , ont échappé à la fureur des barbares.
« Vous voyez donc que , pour acquérir la gloire orageuse des lettres , il faut bien de la vertu , et être prêt à sacrifier sa propre vie. D'ailleurs croyez-vous que cette gloire intéresse en France les gens riches ? Ils se soucient bien des gens de lettres , auxquels la science ne rapporte ni dignités dans la patrie , ni gouvernements , ni entrées à la cour ! On persécute peu dans ce siècle indifférent à tout, hors à la fortune et aux voluptés ; mais les lumières et la vertu n'y mènent à rien de distingué, parce que tout est dans l'État le prix de l'argent. Autrefois , elles trouvaient des récompenses assurées dans les différentes places de l'Église, de la magistrature et de l'administration ; aujourd'hui , elles ne servent qu'à faire des livres. Mais ce fruit peu prisé des gens du monde , est toujours digne de son origine céleste. C'est à ces mêmes livres qu'il est réservé particulièrement de donner de l'éclat à la vertu obscure , de consoler les malheureux , d'éclairer les nations , et de dire la vérité même aux rois. C'est, sans contredit, la
fonction la plus auguste dont le ciel puisse honorer un niortei sur la terre. Quel est l'homme qui ne se console de l'injustice ou du mépris de ceux qui disposent de la fortune, lorsqu'il pense que son ouvrage ira , de siècle en siècle et de nations en nations, servir de barrière à l'erreur et aux tyrans; et que , du sein de l'obscurité où il a vécu , il jaillira une gloire qui effacera celle de la plupart des rois , dont les monuments périssent dans l'oubli , malgré les flatteurs qui les élèvent et qui les vantent ?
PAUL
• « Ah ! je ne voudrais cette gloire que pour la répandre sur Virginie, et la rendre chère à l'univers. Mais vous qui avez tant de connaissances , dites-moi si nous nous marierons. Je voudrais être savant, au moins pour connaître l'avenir.
LE VIEILLARD
« Qui voudrait vivre , mon fils , s'il connaissait l'avenir? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! La vue d'un malheur certain empoisonnerait tous les jours qui le précéderaient. Il ne faut pas même trop approfondir ce qui nous environne; et le ciel, qui nous donna la réflexion pour prévoir nos besoins , nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion.
PAUL
« Avec de l'argent, dites-vous, on acquiert en Europe des dignités et des honneurs. J'irai m'enrichir au Bengale, poui aller épouser Virginie à Paris. Je vais m'embarquer.
LE VIEILlABD.
« Quoi ! vous quitteriez sa mère et la vôtre ?
PAUL
« Vous m'avez vous-même donné le conseil de passer aux Indes.
LE VIEILLABD.
« Virginie était alors ici. Mais vous êtes maintenant l'unique soutien de votre mère et de la sienne.
PAUL
« Virginie leur fera du bien par sa riche parente.
LE VIEILLARD
« Les riches n'en font guère qu'à ceux qui leur font honneur dans le monde. Ils ont des parents hien plus à plaindre que madame de la Tour, qui , faute d'être secourus par eux, sacrifient leur liberté pour avoir du pain , et passent leur vie renfermés dans des couvents.
PAUL
« Quel pays que l'Europe ! Oh ! il faut que Virginie revienne ici. Qu'a-t-elle besoin d'avoir une parente riche ? Elle était si contente sous ces cabanes , si jolie et si bien parée avec un mouchoir rouge, ou des fleurs autour de sa tête! Reviens, Virginie! quitte tes hôtels et tes grandeurs. Revien? dans ces rochers , à l'ombre de ces bois et de nos cocotiers. Hélas ! tu es peut-être maintenant malheureuse !... » Et il se mettait à pleurer. « Mon père , ne me cachez rien : si vous ne pouvez me dire si j'épouserai Virginie, au moins apprenez-moi si elle m'aime encore , au milieu de ces grands seigneurs qui parlent au roi , et qui la vont voir.
LE VIEILLARD
« Oh! mon ami, je suis sûr qu'elle vous aime, par plu sieurs raisons, mais surtout parce qu'elle a de la vertu. » A ces mots , il me sauta au cou, transporté de joie.
PAUL
« Mais croyez-vous les femmes d'Europe fausses, comme on les représente dans les comédies et dans les livres que vous m'avez prêtés ?
LE VIEILLARD
«Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Partout la violence produit la ruse.
PAUL
« Comment peut-on être tyran des femmes?
LE VIEILLARD
« En les mariant sans les consulter : une jeune fille avec un vieillard , une femme sensible Avec un homme indifférent,
PAUL
« Pourquoi ne pas marier ensemble ceux qui se conviennent, les jeunes avec les jeunes , les amants avec les amantes ?
LE VIEILLARD
« C'est que la plupart des jeunes gens , en France , n'ont pas assez de fortune pour se marier, et qu'ils n'en acquièrent qu'en devenant vieux. Jeunes, ils Corrompent les femmes de leurs voisins ; vieux, ils ne peuvent fixer l'affection de leurs épouses. Ils ont trompé étant jeunes, on les trompe à leur tour étant vieux. C'est une des réactions de la justice universelle qui gouverne le monde : un excès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart des Européens passent leur vie dans ce double désordre ; et ce. désordre augmente dans une société à mesure que les richesses s'y accumulent sur un moindre nombre de têtes. L'État est semblable à un jardin, où les petits arbres ne peuvent venir s'il y en a de trop grands qui les ombragent ; mais il y a cette différence , que la beauté d'un jardin peut résulter d'un petit nombre de grands arbres , et que la prospérité d'un État dépend toujours de la multitude et de l'égalité des sujets , et non pas d'un petit nombre de riches.
PAUL
« Mais qu' est-il besoin d'être riche pour se marier?
LE VIEILLARD
« Afin de passer ses jours dans l'abondance , sans rien faire.
PAUL
« Et pourquoi ne pas travailler ? Je travaille bien , moi !
LE VIEILLARD
« C'est qu'en Europe le travail des mains déshonore : on l'appelle travail mécanique. Celui même de labourer la terre y est le plus méprisé de tous. Un artisan y est bien plus estimé qu'un paysan.
PAUL
« Quoi! l'art qui nourrit les hommes est méprisé en Europe? Je ne vous comprends pas.
LE VIEILLARD
« Oh ! il n'est pas possible à un homme élevé dans la na ture de comprendre les dépravations de la société. On se fait une idée précise de l'ordre, mais non pas du désordre. La beauté , la vertu , le bonheur, ont des proportions ; la laideur, le vice et le malheur n'en ont point.
PAUL
« Les gens riches sont donc bien heureux ! Ils ne trouvent d'obstacles à rien ; ils peuvent combler de plaisirs les objets qu'ils aiment.
LE VIEILLARD
« Ils sont la plupart usés sur tous les plaisirs , par cela même qu'ils ne leur coûtent aucunes peines. N'avez-vous pas éprouvé que le plaisir du repos s'achète par la fatigue; celui démanger, parla faim; celui de boire, par la soif? Eh bien! celui d'aimer et d'être aimé ne s'acquiert que par une multitude de privations et de sacrifices. Les richesses ôtent aux riches tous ces plaisirs-là , en prévenant leurs besoins. Joignez à l'ennui qui suit leur satiété , l'orgueil qui naît de leur opulence , et que la moindre privation blesse , lors même que les plus grandes jouissances ne les flattent plus. Le parfum de mille roses ne plaît qu'un instant ; mais la douleur que cause une seule de leurs épines dure longtemps après sa piqûre. Un mal au milieu des plaisirs est pour les riches une épine au milieu des fleurs. Pour les pauvres , au contraire , un plaisir au milieu des maux est une fleur au milieu des épines : ils en goûtent vivement la jouissance. Tout effet augmente par son contraste. La nature a tout balancé. Quel état, à tout prendre , croyez-vous préférable, de n'avoir presque rien à espérer et tout à craindre, ou presque rien à craindre et tout à espérer? Le premier état est celui des riches, et le second celui des pauvres. Mais ces extrêmes sont également difficiles à supporter aux hommes , dont le bonheur consiste dans la médiocrité et la vertu.
PAUL
- Qu'entendez-vous par la vertu ?
<(î PAUL ET VIRGINIE.
LE VIEILLARD
« Mon fils, vous qui soutenez vos parents par vos travaux, vous n'avez pas besoin qu'on vous la définisse. La vertu est un effort fait sur nous-mêmes pour le bien d'autrui , dans l'intention de plaire à Dieu seul.
PAUL
« Oh ! que Virginie est vertueuse I C'est par vertu qu'elle a voulu être riche , afin d'être bienfaisante. C'est par vertu qu'elle est partie de cette île; la vertu l'y ramènera.
L'idée de son retour prochain aMumant l'imagination de ce jeune homme, toutes ses inquiétudes s'évanouissaient. Virginie n'avait point écrit, parce qu'elle allait arriver. Il fallait si peu de temps pour venir d'Europe avec un bon vent ! Il faisait l'énumération des vaisseaux qui avaient fait ce trajet de quatre mille cinq cents lieues en moins de trois mois. Le vaisseau où elle s'était embarquée n'en mettrait pas plus de deux : les constructeurs étaient aujourd'hui si savants, et les marins si habiles! Il parlait des arrangements qu'il allait faire pour la recevoir, du nouveau logement qu'il allait bâtir, des plaisirs et des surprises qu'il lui ménagerait chaque jour, quand elle serait sa femme. Sa femme!... Cette idée le ravissait. Au moins , mon père , me disait-il , vous ne ferez plus rien que pour votre plaisir. Virginie étant riche, nous aurons beaucoup de noirs qui travailleront pour nous. Vous serez toujours avec nous , n'ayant d'autre souci que celui de vous amuser et de vous réjouir. Et il allait , hors de lui , porter à sa famille la joie dont il était enivré.
En peu de temps les grandes craintes succèdent aux grandes espérances. Les passions violentes jettent toujours l'âme dans les extrémités opposées. Souvent, dès le lendemain, Paul revenait me voir, accablé de tristesse. Il me disait : « Virginie ne m'écrit point. Si elle était partie d'Europe, elle « m'aurait mandé son départ. Ah! les bruits qui ont couru « d'elle ne sont que trop fondés ! Sa tante l'a mariée à un grand « seigneur. L'amour des richesses l'a perdue, comme tant « d'autres. Dans ces livres qui peignent si bien les femmes ,
■ la vertu n'est qu'un sujet de roman. Si Virginie avait eu de « la vertu , elle n'aurait pas quitté sa propre mère et moi. « Pendant que je passe ma vie à penser à elle, elle m'oublie. « Je m'afflige , et elle se divertit. Ah ! cette pensée me déses- « père. Tout travail me déplaît; toute société m'ennuie. Plût «à Dieu^que la guerre fût déclarée dans l'Inde! j'irais y « mourir. »
« Mon fils , lui répondis-je, le courage qui nous jette dans « la mort n'est que le courage d'un instant. Il est souvent « excité par les vains applaudissements des hommes. Il en est « un plus rare et plus nécessaire , qui nousfait supporter cha- « que jour, sans témoins et sans éloges, les traverses de ia « vie: c'est la patience. Elle s'appuie, non sur l'opinion d'à u- « trui ou sur l'impulsion de nos passions , mais sur la volonté « de Dieu. La patience est le courage de la vertu. »
« Ah! s'écria-t-il , je n'ai donc point de vertu! Tout m'ac- « cable et me désespère. — La vertu, repris-je, toujours « égale, constante, invariable, n'est pas le partage de l'homme. « Au milieu de tant de passions qui nous agitent, notre raison « se trouble et s'obscurcit ; mais il est des phares où nous « pouvons en rallumer le flambeau : ce sont les lettres.
a Les lettres , mon fils , sont un secours du ciel . Ce sont « des rayons de cette sagesse qui gouverne l'univers , que « l'homme, inspiré par un art céleste , a appris à fixer sur la « terre. Semblables aux rayons du soleil , elles éclairent , elles « réjouissent, elles échauffent; c'est un feu divin. Comme le « feu, elles approprient toute la nature à notre usage. Par « elles , nous réunissons autour de nous les choses , les lieux, « les hommes et les temps. Ce sont elles qui nous rappellent « aux règles de la vie humaine. Elles calment les passions ; « elles répriment les vices; elles excitent les vertus par les « exemples augustes des gens de bien qu'elles célèbrent , et « dont elles nous présentent les images toujours honorées. Ce « sont des filles du ciel qui descendent sur la terre pour char- « mer les maux du genre humain. Les grands écrivains qu'elles « inspirent ont toujours paru dans les temps les plus difficiles
«i à supporter à toute société , les temps de barbarie et cein
« de dépravation. Mon fils, les lettres ont consolé une infinité
« d'hommes plus malheureux que vous : Xénophon, exilé de sa
« patrie après y avoir ramené dix mille Grecs ; Scipion l'Afri-
« cain , lassé des calomnies des Romains ; Lucul.lus, de leurs
« brigues ; Catinat , de l'ingratitude de sa cour. Les Grecs , si
« ingénieux, avaient réparti à chacune des Muses qui président
« aux lettres une partie de notre entendement pour le gou-
« verner : nous devons donc leur donner nos passions à régir,
« afin qu'elles leur imposent un joug et un frein. Elles doivent
« remplir, par rapport aux puissances de notre âme, les
« mêmes fonctions que les Heures, qui attelaient et condui-
« saient les chevaux du Soleil.
« Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous « sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers « de l'infortune , qui nous tendent la main , et nous invitent « à nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous aban- « donne. Un bon livre >est un bon ami. »
« Ah! s'écriait Paul, je n'avais pas besoin de savoir lire « quand Virginie étaitici. Elle n'avait pas plus étudié que moi; « mais quand elle me regardait en m'appelant son ami , il « m'était impossible d'avoir du chagrin. »
« Sans doute, lui disais-je, il n'y a point d'ami aussi agréable « qu'une maîtresse qui nous aime. Il y a de plus dans la femme « une gaieté légère qui dissipe la tristesse de l'homme. Ses « grâces font évanouir les noirs fantômes de la réflexion. Sur « son visage sont les doux attraits et la confiance. Quelle joie « n'est rendue plus vive par sa joie ? Quel front ne se déride à <• son sourire? Quelle colère résiste à ses larmes? Virginie « reviendra avec plus de philosophie que vous n'en avez. Elle » sera bien surprise de ne pas retrouver le jardin tout à fait « rétabli , elle qui ne songe qu'à l'embellir, malgré les per- « sécutions de sa parente , loin de sa mère et de vous. »
L'idée du retour prochain de Virginie renouvelait le courage de Paul, et le ramenait à ses occupations champêtres :
heureux , au milieu de ses peines , de proposer à son travail une fin qui plaisait à sa passion !
Un matin , au point du jour ( c'était le 24 décembre 1 744 ), Paul , en se levant , aperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon était le signalement d'un vaisseau qu'on voyait en mer. Paul courut à la ville pour savoir s'il.n'apportait pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu'au retour du pilote du port , qui s'était embarqué pour aller le reconnaître, suivant l'usage. Cet hommene revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé était le Saint- Géran , du port de sept cents tonneaux, commandé par un capitaine appelé M. Aubin ; qu'il était à quatre lieues au large, et qu'il ne mouillerait au Port-Louis que le lendemain dans l'après-midi , si le vent était favorable. Il n'en faisait point du tout alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportait de France. Il y en avait une pour madame de la Tour , de l'écriture de Virginie. Paul s'en saisit aussitôt, la baisa avec transport , la mit dans son sein, et courut à l'habitation. Du plus loin qu'il aperçut la .famille , qui attendait son retour sur le rocher des Adieux, il éleva la lettre en l'air sans pouvoir parler; et aussitôt tout le monde se rassembla chez madame de la Tour pour en entendre la lecture. Virginie mandait à sa mère qu'elle avait éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de sa grand'tante , qui l'avait voulu marier malgré elle , ensuite déshéritée , et enfin renvoyée dans un temps qui ne lui permettait d'arriver à l'Ile-de-France que dans la saison des ouragans ; qu'elle avait essayé en vain de la fléchir en lui représentant ce qu'elle devait à sa mère et aux habitudes du premier âge ; qu'elle en avait été traitée de fille insensée, dont la tête était gâtée par les romans ; qu'elle n'était maintenant sensible qu'au bonheur de revoir et d'embrasser sa chère famille ; et qu'elle eût satisfait cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s'embarquer dans la chaloupe du pilote ; ir.2is qu'il s'était opposé à son dé- . part, à cause de l'éloignement de la terre, et d'une grosse mer qui régnait au large , malgré le calme des vents.
A peine cette lettre fut lue, que toute la famille, transpor* tée de joie, s'écria : « Virginie est arrivée! » Maîtres et serviteurs , tous s'embrassèrent. Madame de la Tour dit à Paul : « Mon fils , allez prévenir notre voisin de l'arrivée de Virgi- « nie. » Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde , et Paul et lui s'acheminèrent vers mon habitation.
Il pouvait être dix heures du soir. Je venais d'éteindre ma lampe et de me coucher, lorsque j'aperçus, à travers les palissades de ma cabane , une lumière dans le bois. Bientôt après j'entendis la voix de Paul qui m'appelait. Je me lève; et à peine j'étais habillé , que Paul , hors de lui et tout essoufflé, me saute au cou, eu me disant : « Allons, allons , « Virginie est arrivée ! Allons au port , le vaisseau y mouillera «au point du jour. » Sur-le-champ nous nous mettons- en route. Comme nous traversions les bois de la Montagne Longue, et que nous étions déjà sur le chemin qui mène des Pamplemousses au port , j'entendis quelqu'un marcher derrière nous. C'était un noir qui s'avançait à grands pas. Dès qu'il nous eut atteints, je lui demandai d'où il venait, et où il allait en si grande hâte. Il me répondit : « Je viens du quartier de l'île « appelé la Poudre-d'Or : on m'envoie au port, avertir legouver- « neur qu'un vaisseau de France est mouillé sous l'îled'Ambre. « Il tire du canon pour demander du secours ; car la mer est « bien mauvaise. » Cet homme ayant ainsi parlé, continua sa route sans s'arrêter davantage.
Je dis alors à Paul : « Allons vers le quartier de la Poudre- « d'Or, au-devant de Virginie ; il n'y a que trois lieues d'ici. » Nous nous mîmes donc en route vers le nord de l'île. Il faisait une chaleur étouffante. La lune était levée : on voyait autour d'elle trois grands cercles noirs. Le ciel était d'une obscurité affreuse. On distinguait, à la lueur fréquente des éclairs, de longues files denuages épais, sombres, peu élevés, qui s'entassaient vers le milieu de l'île , et venaient de la mer avec une grande vitesse , quoiqu'on ne sentît pas le moindre vent à terre. Chemin faisant , nous crûmes entendre rouler le tonnerre ; mais ayant prêté l'oreille attentivement , nous reconnûmes que c'étaient des coups de canon répétés par les échos.
Ces coups de canon lointains, joints à l'aspect d'un ciel orageux , me firent frémir. Je ne pouvais douter qu'ils ne fussent les signaux de détresse d'un vaisseau en perdition. Une demiheure après , nous n'entendîmes plus tirer du tout , et ce silence me parut encore plus effrayant que le bruit lugubre qui l'avait précédé.
Nous nous bâtions d'avancer sans dire un mot , et sans oser nous communiquer nos inquiétudes. Vers minuit, nous arrivâmes tout en nage sur le bord de la mer, au quartier de la Poudre-d'Or. Les flots s'y brisaient avec un bruit épouvantable; ils en couvraient les rochers et les grèves d'écumes d'un blanc éblouissant , et d'étincelles de feu. Malgré les ténèbres, nous distinguâmes , à ces lueurs phosphoriques , les pirogues des pêcheurs , qu'on avait tirées bien avant sur le sable.
A quelque distance de là , nous vîmes , à l'entrée du bois , un feu autour duquel plusieurs habitants s'étaient rassemblés. Nous fûmes nous y reposer, en attendant le jour. Pendant c/ue nous étions assis auprès de ce feu , un des habitants nous raconta que, dans l'après-midi, il avait vu un vaisseau en pleine mer, porté sur l'île par les courants ; que la nuit l'avait dérobé à sa vue ; que , deux heures après le coucher du soleil, il l'avait entendu tirer du canon pour appeler du secours; mais que la mer était si mauvaise, qu'on n'avait pu mettre aucun bateau dehors pour aller à lui ; que , bientôt après, il avait cru apercevoir ses fanaux allumés, et que, dans ce cas , il craignait que le vaisseau , venu si près du rivage, n'eût passé entre la terre et la petite île d'Ambre , prenant celle-ci pour le Coin-de-Mire , près duquel passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis : que si cela était ( ce qu'il ne pouvait toutefois affirmer ) , ce vaisseau était dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et nous dit qu'il avait traversé plusieurs fois le canal qui sépare l'île d'Ambre de la côte; qu'il l'avait sondé; que la tenure et le mouillage en étaient très-bons , et que le vaisseau y était en parfaite sûreté, comme dans le meilleur port. « J'y mettrais « toute ma fortune , ajouta-t-il , et j'y dormirais aussi tran-
98 tAUL ET VIRGINIE.
« quillement qu'à terre. » Un troisième habitant dit qu'il était impossible que ce vaisseau entrât dans ce canal , où à peine les chaloupes pouvaient naviguer. Il assura qu'il l'avait vu mouiller au delà de l'île d'Ambre; en sorte que, si le vent venait à s'élever au matin , il serait le maître de pousser au large, ou de gagner le port. D'autres habitants ouvrirent d'autres opinions. Pendant qu'ils contestaient entre eux , suivant la coutume des créoles oisifs , Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là jusqu'au petit point du jour ; mais il faisait trop peu de clarté au ciel pour qu'on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui d'ailleurs était couverte de brume : nous n'entrevîmes au large qu'un nuage sombre, qu'on nous dit être l'île d'Ambre , située à un quart de lieue de la côte. On n'apercevait, dans ce jour ténébreux, que la pointe du rivage où nous étions , et quelques pitons des montagnes de l'intérieur de l'île , qui apparaissent de temps en temps au milieu des nuages qui circulaient autour.
Vers les sept heures du matin , nous entendîmes dans les bois un bruit de tambour ; c'était le gouverneur, M. de la Bourdonnais, qui arrivait achevai, suivi d'un détachement de soldats armés de fusils, et d'un grand nombre d'habitants et de noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois. A peine leur décharge fut faite, que nous aperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d'un coup de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance de nous , et nous courûmes tous du côté où nous avions vu son signal. Nous aperçûmes alors , à travers le brouillard , le corps et les vergues d'un grand vaisseau. Nous en étions si près , que , malgré le bruit des flots , nous entendîmes le sifflet du maître qui commandait la manœuvre , et les cris des matelots , qui crièrent trois fois vive le eoi ! car c'est le cri des Français dans les dangers extrêmes , ainsi que dans les grandes joies ; comme si , dans les dangers , ils appelaient leur prince à leur secours , ou comme s'ils voulaient témoigner alors qu'ils sont prêts à périr pour lui.
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Depuisle momentoùfe Saint-Géran aperçut que nous étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois minutes en trois minutes. M. de la Bourdonnas fit allumer de grands feux de distance en distance sur la grève , et envoya chez tous les habitants du voisinage chercher des vivres , des planches, des câbles, et des tonneaux vides. On en vit arriver bientôt une foule, accompagnée de leurs noirs chargés de provisions et d'agrès qui venaient des habitations de la Poudre d'Or, du quartier de Flaque, et de la rivière du Rempart. Un des plus anciens des habitants s'approcha du gouverneur, et lui dit :« Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits « sourds dans la montagne. Dans les bois , les feuilles des ar- « bres remuent sans qu'il fasse de vent. Les oiseaux de marine « se réfugient à terre : certainement tous ces signes annon- « cent un ouragan. — Eh bien ! mes amis , répondit le gou- « verneur, nous y sommes préparés , et sûrement le vaisseau « l'est aussi. »
En effet , tout présageait l'arrivée prochaine d'un ouragan. Les nuages qu'on distinguait au zénith étaient à leur centre d'un noir affreux , et cuivrés sur leurs bords. L'air retentissait des cris des pailles-en-culs , des frégates , des coupeurs d'eau , et d'une multitude d'oiseaux de marine , qui , malgré l'obscurité de l'atmosphère , venaient de tous les points de l'horizon chercher des retraites dans l'île.
Vers les neuf heures du matin , on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables , comme si des torrents d'eau, mêlés à des tonnerres , eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria : « Voilà l'ouragan ! » et dans l'instant un tourbillon affreux de veut enleva la brume qui couvrait l'île d'Ambre et son canal. Le Saint-Géran parut alors à découvert , avec son pont chargé de monde , ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac , son pavillon en berne , quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière, il était mouillé entre l'île d'Ambre et la terre , en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l'Ile-de-France, et qu'il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait passé avant
lui. 11 présentait son avant aux flotsqui venaient de la pleine mer, et à chaque lame d'eau qui s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière , de sorte qu'on en voyait la carène en l'air; mais, dans ce mouvement, sa poupe, venante plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position , où le vent et la mer le jetaient à terre , il lui était également impossible de s'en aller par où il était venu, ou , eu coupant ses câbles , d'échouer sur le rivage, dont il était séparé par de hautsfonds semés de récifs. Chaque lame qui venait briser sur la côte s'avançait en mugissant jusqu'au fond des anses , et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les terres, puis, venante se retirer, elle découvrait une grande partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent , grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre cette île et l'île d'Ambre n'était qu'une vaste nappe d'écumes blanches , creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s'amassaient dans le fond des anses, à plus de six pieds de hauteur, et le vent qui en balayait la surface les portait par-dessus l'escarpement du rivage à plus d'une demi-lieue dans les terres. A leurs flocons blancs et innombrables, qui étaient chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les signes d'une longue tempête ; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme horrible , qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux , tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme degrands rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre, de la mer et des cieux.
Dans les balancements du vaisseau, ce qu'on craignait arriva. Les câbles de son avant rompirent; et comme il n'était plus retenu que par une seule ansière, il fut jeté sur les rochers, à une demi-encâblure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi nous. Paul allait s'élancer à la mer, lorsque
je le saisis par le bras. « Mon fils, lui dis-je, voulez-vous « périr? — Que j'aille à son secours, s'écria-t-il , ou que je « meure! » Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour pré venir sa perte, Domingue et moi nous lui attachâmes à la ceinture une longue corde , dont nous saisîmes l'une des extrémités. Paul s'avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l'espoir de l'aborder ; car la mer, dans ses mouvements irréguliers , laissait le vaisseau presque à sec, de manière qu'on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie , elle le couvrait d'énormes voûtes d'eau qui soulevaient tout l'avant de sa carène , et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul , les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. A peine ce jeune homme avait-il repris l'usage de ses sens , qu'il se relevait , et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entr'ouvrait par d'horribles secousses.
Tout l'équipage , désespérant alors de son salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues , des planches , des cages à poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne d'une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne , exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie , d'un port noble et assuré , elle nous faisait signe de la main , comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu, et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s'efforcer même de lui ôter ses habits; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la , sauvez-la ! ne la quittez pas ! » Mais , dans ce moment , une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambre et la côte,
et s avança en rugissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue, le matelot s'élança seul à la mer; et Virginie, voyant la mort inévitable , posa une main sur ses habits , l'autre sur son cœur, et , levant en haut des yeux sereins , parut un ange qui prend son vol vers les cieux.
0 jour affreux! hélas ! tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs qu'un mouvement d'humanité avait portés à s'avancer vers Virginie, ainsi que le matelot qui l'avait voulu sauver à la nage. Cet homme, échappé à une mort presque certaine , s'agenouilla sur le sable, en disant : « O mon Dieu! vous m'avez sauvé la vie; « mais je l'aurais donnée de bon cœur pour cette digne demoi- « selle qui n'a jamais voulu se déshabiller comme moi. » Domingue et moi, nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connaissance , rendant le sang par la bouche et par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre entre les mains des chirurgiens ; et nous cherchâmes , de notre côté , le long du rivage , si la mer n'y apporterait point le corps de Virginie ; mais le vent ayant tourné subitement , comme il arrive dans les ouragans, nous eûmes le chagrin de penser que nous vie pourrions pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu , accablés de consternation , tous l'esprit frappé d'une seule perte , dans un naufrage où un grand nombre de personnes avaient péri , la plupart doutant, d'après une fin aussi funeste d'une fille si vertueuse, qu'il existât une Providence ; car il y a des maux si terribles et si peu mérités, que l'espérance même du sage en est ébranlée.
Cependant on avait mis Paul , qui commençait à reprendre ses sens , dans une maison voisine , jusqu'à ce qu'il fût en état d'être transporté à son habitation. Pour moi , je m'en revins avec Domingue , afin de préparer la mère de Virginie et son amie à ce désastreux événement. Quand nous fûmes à l'entrée du vallon de la rivière des Lataniers , des noirs nous dirent que la mer jetait beaucoup de débris du vaisseau dans
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la baie vis-à-vis. Nous y descendîmes ; et un des premiers objets que j'aperçus sur le rivage fut le corps de Virginie; elle était à moitié couverte de sable , dans l'attitude où nous l'avions vue périr : ses traits n'étaient point sensiblement altérés; ses yeux étaient fermés, mais la sérénité était encore sur son front; seulement les pâles violettes delà mort se confondaient sur ses joues avec les roses de !a pudeur. Une de ses mains était sur ses habits; et l'autre, qu'elle appuyait sur son cœur, était fortement fermée etroidie. J'en dégageai avec peine une petite boite; mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis que c'était le portrait de Paul , qu'elle lui avait promis de ne jamais abandonner tant qu'elle vivrait ! A cette dernière marque delà constance et de l'amour de cette fille infortunée, je pleurai amèrement. Pour Domingue, il se frappait la poitrine, et perçait l'air de ses cris douloureux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs , où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares , qui prirent soin de le laver.
Pendant qu'elles s'occupaient de ce triste office , nous montâmes en tremblant à l'habitation ; nous y trouvâmes madame de la Tour et Marguerite en prières , en attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que madame de la Tour m'aperçut, elle s'écria : « Où est ma fille, ma chère fille, mon enfant?» Ne pouvant douter de son malheur à mon silence et à mes larmes , elle fut saisie tout à coup d'étouffements et d'angoisses douloureuses ; sa voix ne faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, elle s'écria: « Où est mon fils ? Je ne vois point mon fils ! « et elle s'évanouit. Nous courûmes à elle, et, l'ayant fait revenir, je l'assurai que Paul était vivant , et que le gouverneur en faisait prendre soin; elle ne reprit ses sens que pour s'occuper de son amie , qui tombait de temps en temps dans de longs évanouissements. Madame de la Tour passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances; et, par leurs longues périodes , j'ai jugé qu'aucune douleur n'était égale à la douleur maternelle. Quand elle recouvrait la connaissance , elle tournait des re-
gards fixes et mornes vers le ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les mains dans les nôtres , en vain nous l'appelions par les noms les plus tendres; elle paraissait insensible à ces témoignages de notre ancienne affection , et il ne sortait de sa poitrine oppressée que de sourds gémissements.
Dès le matin , on apporta Paul couché dans un palanquin ; il avait repris l'usage de ses sens , mais il ne pouvait proférer une parole. Son entrevue avec sa mère et madame de la Tour, que j'avais d'abord redoutée , produisit un meilleur effet que tous les soins que j'avais pris jusqu'alors. Un rayon de consolation parut sur le visage de ces deux malheureuses mères ; elles se mirent l'une et l'autre auprès de lui , le saisirent dans leurs bras , le baisèrent; et leurs larmes, qui avaient été suspendues jusqu'alors par l'excès de leur chagrin, commencèrent à couler. Paul y mêla bientôt les siennes. La nature s'étaut ainsi soulagée dans ces trois infortunés , un long assoupissement succéda à l'état convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léthargique, semblable, à la vérité , à celui de la mort.
M. de la Bourdonnais m'envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avait été apporté à la ville par son ordre , et que de là on allait le transférer à l'église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis , où je trouvai des habitants de tous les quartiers , rassemblés pour assister à ses funérailles , comme si l'île eût perdu en elle ce qu'elle avait de plus cher. Dans le port , les vaisseaux avaient leurs vergues croisées, leurs pavillons en berne, et tiraient du canon par longs intervalles. Des grenadiers ouvraient la marche du convoi ; ils portaient leurs fusils baissés ; leurs tambours , couverts de longs crêpes , ne faisaient entendre que des sons lugubres , et on voyait l'abattement peint dans les traits de ces guerriers , qui avaient tant de fois affronté la mort dans les combats sans changer dévisage. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l'île , vêtues de blanc , et tenant des palmes à la main , portaient le corps de leur vertueuse compa-
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gne , couvert de fleurs. Un chœur de petits enfants le suivait en chantant des hymnes ; après eux venait tout ce que l'île avait de plus distingué dans ses habitants et dans sou étatmajor, à la suite duquel marchait le gouverneur, suivi de la foule du peuple.
Voilà ce que l'administration avait ordonné , pour rendre (juelques honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé au pied de cette montagne , a la vue de ces mêmes cabanes dont elle avait fait si longtemps le bonheur, et que sa mort remplissait maintenant de désespoir, toute la pompe funèbre fut dérangée ; les hymnes et les chants cessèrent ; on n'entendit plus dans la plaine que des soupirs et des sanglots; on vit accourir alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines, pour faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs . des chapelets et des couronnes de fleurs , en l'invoquant comme une sainte. Les mères demandaient à Dieu une fille comme elle; les garçons, des amantes aussi constantes ; les pauvres , une amie aussi tendre ; les esclaves , une maîtresse aussi bonne.
Lorsqu'elle fut arrivée au lieu de sa sépulture, des négresses de Madagascar et des Cafres de Mozambique déposèrent autour d'elle des paniers de fruits, et suspendirent des pièces d'étoffes aux arbres voisins , suivant l'usage de leurs pays ; des Indiennes du Bengale et de la côte malabare apportèrent des cages pleines d'oiseaux , auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps : tant la perte d'un objet aimable intéresse toutes les nations! et tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse , puisqu'elle réunit toutes les religion autour de son tombeau!
Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter quelques filles de pauvres habitants qui voulaient s'y jeter à toute force, disant qu'elles n'avaient plus de consolation à espérer dans le monde , et qu'il ne leur restait qu'à mourir avec celle qui était leur unique bienfaitrice.
On l'enterra près de l'église des Pamplemousses, sur son côte jccidental, au pied d'une touffe de bambous , où , en va-
JOft PAUL ET VIRGINIE.
nant à la messe avec sa mère et Marguerite , elle aimait a se reposer , assise à côté de celui qu'elle appelait alors son frère. Au retour de cette pompe funèbre , M. de la Bourdonnays monta ici , suivi d'une partie de son nombreux cortège. Il offrit à madame de la Tour et à son amie tous les secours qui dépendaient de lui. Il s'exprima en peu de mots , mais avec indignation, contre sa tante dénaturée; et s'approchant de Paul, il lui dit tout ce qu'il crut propre à le consoler. « Je désirais, « lui dit-il , votre bonheur et celui de votre famille : Dieu « m'en est témoin. Mon ami , il faut aller en France ; je vous « y ferai avoir du service. Dans votre absence , j'aurai soin de « votre ineie comme de la mienne. » Et en même temps il lui présenta la main ; mais Paul retira la sienne , et détourna la tête pour ne le pas voir.
Pour moi , je restai dans l'habitation de mes amies infortunées, pour leur donner ainsi qu'à Paul tous les secours dont j'étais capable. Au bout de trois semaines , Paul fut en état démarcher; mais son chagrin paraissait augmenter à mesure que son corps reprenait des forces. Il était insensible à tout; ses regards étaient éteints , et il ne répondait rien à toutes les questions qu'on pouvait lui faire. Madame de la Tour, qui était mourante, lui disait souvent : « Mon fils , tant que je vous « verrai, je croirai voir ma chère Virginie. » A ce nom de Virginie, il tressaillait et s'éloignait d'elle, malgré les invitations de sa mère, qui le rappelait auprès de son amie. Il allait seul se retirer dans le jardin, et s'asseyait au pied du cocotier de Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du gouverneur, qui avait pris le plus grand soin de lui et de ces dames , nous dit que , pour le tirer de sa noire mélancolie, il fallait lui laisser faire tout ce qu'il lui plairait, sans le contrarier en rien; qu'il n'y avait que ce seul moyen de vaincre le silence auquel il s'obstinait.
Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu rétablies, le premier usage qu'il en fit fut de s'éloigner de l'habitation. Comme je ne le perdais pas de vue, je me mis en marche après lui, et je dis à Domingue
de prendre des vivres, et de nous accompagner. A mesure que ce jeune homme descendait cette montagne, sa joie et ses forces semblaient renaître. Il prit d'abord le chemin des Pamplemousses; et quand il fut auprès de l'église , dans l'allée des bambous , il s'en fut droit au lieu où il vit de la terre fraîchement remuée : là , il s'agenouilla , et, levant les yeux au ciel , il fit une longue prière. Sa démarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison , puisque cette marque de confiance envers l'Être suprême faisait voir que son âme commençait à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et moi, nous nous mîmes à genoux à son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva , et prit sa route vers le nord de l'île, sans faire beaucoup d'attention à nous. Comme je savais qu'il ignorait non-seulement où on avait déposé le corps de Virginie, mais même s'il avait été retiré de la mer, je lui demandai pourquoi il avait été prier Dieu au pied de ces bambous ; il me répondit : « Nous y avons été si sou- « vent! »
Il continua sa route jusqu'à l'entrée de la forêt, où la nuit nous surprit. Là, je l'engageai par mon exemple à prendre quelque nourriture; ensuite nous dormîmes sur l'herbe, au pied d'un arbre. Le lendemain , je crus qu'il se déterminerait à revenir sur ses pas. En effet , il regarda quelque temps dans la plaine l'église des Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous , et il fît quelques mouvements comme pour y retourner ; mais il s'enfonça brusquement dans la forêt , eu dirigeant toujours sa route vers le nord. Je pénétrai son intention , et je m'efforçai en vain de l'en distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier de la Poudre-d'Or. Il descendit précipitamment au bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avait péri le Saint-Géran. A la vue de l'île d'Ambre , et de son canal alors uni comme un miroir, il s'écria : « Virginie ! « ô ma chère Virginie ! » et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l'intérieur de la forêt, où nous le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès qu'il eut repris ses sens , il voulut retourner sur les bords de la
mer; mais l'ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs , il prit une autre direction. Enfin, pendant huit jours, il se rendit dans tous les lieux où il s'était trouvé avec la compagne de sou enfance. Il parcourut le sentier par où elle avait été demander la grâce de l'esclave de la Rivière-Noire ; il revit ensuite les bords de la rivière des Trois-Mamelles , où elle s'assit ne pouvant plus marcher, et la partie du bois où elle s'était égarée. Tous les lieux qui lui rappelaient les inquiétudes, les jeux , les repas , la bienfaisance de sa bien-aimée , la rivière de la Montagne-Longue , ma petite maison , la cascade voisine, le papayer qu'elle avait planté, les pelouses où elle aimait à courir, les carrefours de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à tour couler ses larmes ; et les mêmes échos qui avaient retenti tant de fois de leurs cris de joie communs , ne répétaient plus maintenant que ces mots douloureux : « Virginie! ô ma chère Virginie! »
Dans cette vie sauvage et vagabonde, ses yeux se cavèrent, son teint jaunit, et sa santé s'altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs, et que les passions s'accroissent dans la solitude, e résolus d'éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui rappelaient le souvenir de sa perte , et de le transférer dans quelque endroit de l'île où il y eût beaucoup de dissipation. Pour cet effet , je le conduisis sur les hauteurs habitées du quartier de Williams, où il n'avait jamais été. L'agriculture et le commerce répandaient dans cette partie de l'île beaucoup de mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers qui équarrissaient des bois, et d'autres qui les sciaient en planches; des voitures allaient et venaient le long de ses chemins; de grands troupeaux de bœufs et de chevaux y paissaient dans de vastes pâturages, et la campagne y était parsemée d'habitations. L'élévation du sol y permettait en plusieurs lieux la culture de diverses espèces de végétaux de l'Europe. On y voyait çà et là des moissons de blé dans la plaine , des tapis de fraisiers dans les éclaircies des bois , et
des haies de rosiers le long <iea routes. La fraîcheur de l'air, en donnant de la tension aux nerfs, y était même favorable a la santé des blancs. De ces hauteurs situées vers le milieu de l'île, et entourées de grands bois, on n'apercevait ni la mer, ni le Port-Louis, ni l'église des Pamplemousses, ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes qui présentent différentes branches du côté du Port- Louis n'offrent plus , du côté des plaines de Williams , qu'un long promontoire en ligne droite et perpendiculaire , d'où s'élèvent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.
Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais sans cesse en action , marchant avec lui au soleil et à la pluie, de jour et de nuit, l'égarant exprès dans les bois , les défrichés , les champs , afin de distraire sou esprit par la fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par l'ignorance du lieu où nous étions , et du chemin que nous avions perdu. Mais l'âmed'un amant retrouve partout les traces de l'objet aimé. La nuit et le jour, le calme des solitudes et le bruit des habitations , le temps même , qui emporte tant de souvenirs, rien ne peut l'en écarter. Comme l'aiguille touchée de l'aimant, elle a beau être agitée, dès qu'elle rentre dans sou repos, elle se tourne vers le pôle qui l'attire. Quand je demandais à Paul, égaré au milieu des plaines de Williams : « Où irons-nous maintenant? » il se tournait vers le nord, et médisait : « Voilà nos montagnes; retournons-y. »
Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le distraire étaient inutiles , et qu'il ne me restait d'autre ressource jue d'attaquer sa passion en elle-même, en y employam toutes les forces de ma faible raison. Je lui répondis donc : « Oui, voilà les montagnes où demeurait votre chère Virginie , « et voilà le portrait que vous lui aviez donné , et qu'en mou- « rant elle portait sur son cœur, dont les derniers mouvements « ont encore été pour vous. » Je présentai alors à Paul le petit portrait qu'il avait donné à Virginie au bord de la fontaine des cocotiers. A cette vue , une joie funeste parut dans ses regards
Il saisit avidement ce portrait de ses faibles mains , et le porta sur sa bouche. Alors sa poitrine s'oppressa, et, dans ses yeux a demi sanglants , des larmes s'arrêtèrent sans pouvoir couler.
Je lui dis : « Mon fils , écoutez-moi , qui suis votre ami, qui « ai été celui de Virginie, et qui , au milieu de vos espérances , j- ai souvent tâché de fortifier votre raison contre les accidents s imprévus de la vie. Que déplorez-»vous avec tant d'amertume? « Est-ce votre malheur ? est-ce celui de Virginie ?
« Votre malheur? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez « perdu la plus aimable des filles , qui aurait été la plus digne « des femmes. Elle avait sacrifié ses intérêts aux vôtres, et « vous avait préféré à la fortune , comme la seule récompense « digne de sa vertu. Mais que savez-vous si l'objet de qui vous « deviez attendre un bonheur si pur n'eût pas été pour vous « la source d'une infinité de peines? Elle était «ans bien , et « déshéritée ; vous n'aviez désormais à partager avec elle que « votre seul travail. Revenue plus délicate par son éducation , « et plus courageuse par son malheur même, vous l'auriez « vue chaque jour succomber, en s'efforçant de partager vos « fatigues. Quand elle vous aurait donné des enfants, ses « peines et les vôtres auraient augmenté , par la difficulté de « soutenir seule avec vous de vieux parents et une famille « naissante.
« Vous me direz : Le gouverneur nous aurait aidés. Que « savez-vous si, dans une colonie qui change si souvent * d'administrateurs, vous aurez souvent des la Bourdon- « nais ? s'il ne viendra pas ici des chefs sans mœurs et sanç « morale ? si , pour obtenir quelque misérable secours , votre < épouse n'eût pas été obligée de leur faire sa cour? Ou elle « eût été faible, et vous eussiez été à plaindre; ou elle eût été « sage, et vous fussiez resté pauvre : heureux si, à cause de sa •. beauté et de sa vertu , vous n'eussiez pas été persécuté par t ceux mêmes de qui vous espériez de la protection!
« Il me fût resté, me direz-vous , le bonheur, indépendant « de la fortune , de protéger l'objet aimé qui s'attache à nous « à proportion de sa faiblesse même ; de le consoler nar me ;
c |/ropres inquiétudes ; de le réjouir de ma tristesse , et d'ac- «r croître notre amour de nos peines mutuelles. Sans doute la « vertu et l'amour jouissent de ces plaisirs amers. Mais elle « n'est plus ; et il vous reste ce qu'après vous elle a le plus « aimé, sa mère et la vôtre, que votre douleur inconsolable « conduira au tombeau. Mettez votre bonheur à les aider, « comme elle l'y avait mis elle-même. Mon fils , la bienfai- « sance est le bonheur delà vertu; il n'yen a point de plus assuré a et de plus grand sur la terre. Les projets de plaisirs , de « repos , de délices , d'abondance , de gloire , ne sont point <• faits pour l'homme, faible, voyageur, et passager. Voyez « comme un pas vers la fortune nous a précipités tous d'abîme « en abîme. Vous vous y êtes opposé , il est vrai ; mais qui « n'eût pas cru que le voyage de Virginie devait se terminer « par son bonheur et par le vôtre? Les invitations d'une part rente riche et âgée , les conseils d'un sage gouverneur, les - applaudissements d'une colonie , les exhortations et l'au- •< torité d'un prêtre , ont décidé du malheur de Virginie. Ainsi « nous courons à notre perte , trompés par la prudence même « de ceux qui nous gouvernent. Il eût mieux valu sans doute « ne pas les croire , ni se fier à la voix et aux espérances d'un « monde trompeur; mais enfin , de tant d'hommes que nous a voyons si occupés dans ces plaines , de tant d'autres qui vont « chercher la fortune aux Indes , ou qui , sans sortir de chez « eux , jouissent en repos , en Europe, des travaux de ceux-ci, « il n'y en a aucun qui ne soit destiné à perdre un jour ce « qu'il chérit le plus , grandeurs, fortune , femme , enfants , « amis. La plupart auront à joindre à leur perte le souvenir « de leur propre imprudence. Pour vous , en rentrant en « vous-même, vous n'avez rien à vous reprocher, vous avez « été fidèle à votre foi. Vous avez eu, à la fleur de la jeunesse, « la prudence d'un sage, en ne vous écartant pas du sentiment « de la nature. Vos vues seules étaient légitimes , parce qu'elles « étaient pures, simples, désintéressées, et que vous aviez « sur Virginie des droits sacrés qu'aucune fortune ne pouvait « balancer. Vous l'avez perdue ; et ce n'est ni votre impru-
« dence, ni votreavarice, ni votre fausse sagesse, qui vous l'ont • fait perdre ; mais Dieu même, qui a emplové les passions « d'autrui pour vous ôter l'objet de votre amour; Dieu, de qui « vous tenez tout, qui voit tout ce qui vous convient, et dont « la sagesse ne vous laisse aucun lieu au repentir et au déses- « poir qui marchent à la suite des maux dont nous avons été « la cause.
« Voilà ce que vous pouvez vous dire dans votre infortune : « Je ne l'ai pas méritée. Est-ce donc le malheur de Virginie, « sa fin, son état présent, que vous déplorez? Elle a subi le « sort réservé à la naissance , à la beauté, et aux empires mê- « mes. La vie de l'homme, avec tous ses projets, s'élève « comme une petite tour dont la mort est le couronnement. En « naissant, elle était condamnée à mourir. Heureuse d'avoir « dénoué les liens de la vie avant sa mère , avant la vôtre , « avant vous , c'est-à-dire de n'être pas morte plusieurs fois « avant la dernière!
« La mort, mon fils, est un bien pour tous les hommes , « elle est la nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie. C'est « dans le sommeil de la mort que reposent pour jamais les « maladies, les douleurs, les chagrins, les craintes, quiagi- « tent sans cesse les malheureux vivants. Examinez les hom- « mes qui paraissent les plus heureux : vous verrez qu'ils ont « acheté leur prétendu bonheur bien chèrement ; la considé- « ration publique, par des maux domestiques; la fortune, « par la perte de la santé; le plaisir si rare d'être aime, par « des sacrifices continuels : et souvent, à la fin d'une vie « sacrifiée aux intérêts d'autrui , ils ne voient autour d'eux que « des amis faux et des parents ingrats. Mais Virginie a été « heureuse jusqu'au dernier moment. Elle l'a été avec nous « par les biens de la nature ; loin de nous , par ceux de la « vertu : et même, dans le moment terrible où nous l'avons « vue périr, elle était encore heureuse ; car, soit qu'elle jetât « les yeux sur une colonie entière, à qui elle causait une dé- « solation universelle, ou sur vous, qui couriez avec tant « d'intrépidité à son secours , elle a vu combien elle nous était
« chère à tous. Elle s'est fortifiée contre l'avenir, par lesou- « venir del'innoceneede sa vie ; et elle a reçu alors le prix que « le ciel réserve à la vertu , un courage supérieur au danger. - Elle a présenté à la mort un visage serein.
« Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les événements de « la vie à supporter, pour faire voir qu'elle seule peut en faire « usage , et y trouver du bonheur et de la gloire. Quand il lui « réserve une réputation illustre, il l'élève sur un grand « théâtre , et la met aux prises avec la mort : alors son cou- « rage sert d'exemple, et le souvenir de ses malheurs reçoit à « jamais un tribut de larmes de la postérité. Voilà le monu- « ment immortel qui lui est réservé sur une terre où tout « passe, et où la mémoire même de la plupart des rois est « bientôt ensevelie dans un éternel oubli.
« Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout « change sur la terre , et que rien ne s'y perd. Au?un art hu- « main ne pourrait anéantir la plus petite particule de ma- « tière ; et ce qui fut raisonnable , sensible, aimant, vertueux, « religieux, aurait péri, lorsque les éléments dont il était re- « vêtu sont indestructibles ! Ah ! si Virginie a été heureuse « avec nous, elle l'est maintenant bien davantage. Il y a un « Dieu, mon fils : toute la nature l'annonee; je n'ai pas be- « soin de vous le prouver. Il n'y a que la méchanceté des « hommes qui leur fasse nier une justice qu'ils craignent. » Son sentiment est dans votre cœur, ainsi que ses ouvrages » sont sous vos yeux. Croyez-vous donc qu'il laisse Virginie
* sans récompense ? Croyez-vous que cette même puissance, « qui avait revêtu cette âme si noble d'une forme si belle où
* vous sentiez un art divin , n'aurait pu la tirer des flots? que « celui qui a arrangé le bonheur actuel des hommes par des « lois que vous ne connaissez pas , ne puisse en préparer un « autre à Virginie par des lois qui vous sont également in-
* connues? Quand nous étions dans le néant, si nous eus- » sions été capables de penser, aurions-nous pu nous former « une idée de notre existence? Et maintenant que nous som- « mes dans cette existence ténébreuse et fugitive, pouvons-
« nous prévoir ce qu'il y a au delà de la mort, par où nous en «devons sortir? Dieu a-t-il besoin, comme l'homme, du « petit globe de notre terre, pour servir de théâtre à son in- « telligence et à sa bonté? et n' a-t-il pu propager la vie hu- * maine que dans les champs delà mort? Il n'y a pas dans « l'Océan une seule goutte d'eau qui ne soit pleine d'êtres vi- « vants qui ressortissent à nous ; et il n'existerait rien pour « nous parmi tant d'astres qui roulent sur nos têtes ! Quoi ! « il n'y aurait d'intelligence suprême et de bonté divine pré- « cisément que là où nous sommes ! et dans ces globes rayon- « nants et innombrables , dans ces champs infinis de lumière « qui les environnent, que ni les orages ni les nuits nobscur- « cissent jamais , il n'y aurait qu'un espace vain et un néant « éternel! Si nous, qui ne nous sommes rien donné, osions « assigner des bornes à la puissance de laquelle nous avons « tout reçu, nous pourrions croire que nous sommes ici sur « les limites de son empire , où la vie se débat avec la mort , et « l'innocence avec la tyrannie!
« Sans doute il est quelque part un lieu où la vertu re- « çoit sa récompense. Virginie maintenant est heureuse. Ah J « si du séjour des anges elle pouvait se communiquer à vous , « elle vous dirait, comme dans ses adieux : OPaul! la vie « n'est qu'une épreuve. J'ai été trouvée Adèle aux lois de la « nature , de l'amour et de la vertu. J'ai traversé les mers « pour obéir à mes parents ; j'ai renoncé aux richesses pour « conserver ma foi, et j'ai mieux aimé perdre la vie que de « violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma carrière suffisamment « remplie. J'ai échappé pour toujours à la pauvreté , à la ca- « lomnie, aux tempêtes, au spectacle des douleurs d'autrui. « Aucun des maux qui effrayent les hommes ne peut plus « désormais m' atteindre ; et vous me plaignez ! Je suis pure » et inaltérable comme une particule de lumière ; et vous me « rappelez dans la nuit de la vie! O Paul! ô mon amil'sou- « viens-toi de ces jours de bonheur où dès le matin nous « goûtions la volupté des cieux , se levant avec le soleil sur les « pitons de ces rochers , et se répandant avec ses rayons au
« sein de nos forêts. Nous éprouvions un ravissement dont « nous ne pouvions comprendre la cause. Dans nos souhaits « innocents, nous désirions être tout vue, pour jouir des ri- « ches couleurs de l'aurore; tout odorat, pour sentir les par- « fums de nos plantes; tout ouïe, pour entendre les concerts « de nos oiseaux; tout cœur, pour reconnaître ces bienfaits. « Maintenant , à la source de la beauté d'où découle tout ce « qui est agréable sur la terre , mon âme voit, goûte, entend , « touche immédiatement ce qu'elle ne pouvait sentir alors que « par de faibles organes. Ah! quelle langue pourrait décrire « ces rivages d'un orient éternel, que j'habite pour toujours? « Tout ce qu'une puissance infinie et une bonté céleste ont « pu créer pour consoler un être malheureux ; tout ce que « l'amitié d'une infinité d'êtres, réjouis de la même félicité, « peut mettre d'harmonie dans des transports communs , nous «■ l'éprouvons sans mélange. Soutiens donc l'épreuve qui t'est « donnée, afin d'accroître le bonheur de ta Virginie par des « amours qui n'auront plus de terme , par un hymen dont les « flambeaux ne pourront plus s'éteindre. Là , j'apaiserai tes « regrets ; là , j'essuierai tes larmes. O mon ami, mon jeune « époux, élève ton âme vers l'infini, pour supporter des pei- « nés d'un moment! »
Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pour Paul , me regardant fixement , il s'écria : « Elle n'est plus! elle n'est « plus ! » et une longue faiblesse succéda à ces douloureuses paroles. Ensuite, revenant à lui , il dit : « Puisque la mort est « un bien , et que Virginie est heureuse , je veux aussi mourir « pour me rejoindre à Virginie. » Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu'à nourrir son désespoir. J'étais comme un homme qui veut sauver son ami coulant à fond au milieu d'un fleuve, sans vouloir nager. La douleur l'avait submergé. Hélas ! les malheurs du premier âge préparent l'homme à entrer dans la vie ; et Paul n'en avait jamais éprouvé.
Je le ramenai à son habitation. J'y trouvai sa mère et madame de la Tour dans un état de langueur qui avait encore augmenté. Marguerite était la plus abattue Les caractères vifs,
sur lesquels glissent les peines légères, sont ceux qui résistent le moins aux grands chagrins.
Elle me dit : « 0 mon bon voisin ! il m'a semblé , cette nuit, « voir Virginie vêtue de blanc, au milieu de bocages et de jar- ■< dins délicieux. Elle m'a dit : Je jouis d'un bonheur digne « d'envie. Ensuite elle s'est approchée de Paul d'un air riant, « et l'a enlevé avec elle. Comme je m'efforçais de retenir mon * fds , j'ai senti que je quittais moi-même la terre , et que je le « suivais avec un plaisir inexprimable. Alors j'ai voulu dire « adieu à mon amie; aussitôt je l'ai vue qui nous suivait avec •- Marie et Domingue. Mais ce que je trouve encore de plus « étrange , c'est que madame de la Tour a fait , cette nuit « même, un songe accompagné des mêmes circonstances. »
Je lui répondis : <* Mon amie, je crois que rien n'arrive dans « le monde sans la permission de Dieu. Les songes annoncent a quelquefois la vérité. »
Madame de la Tour me flt le récit d'un songe tout à fait semblable , qu'elle avait eu cette même nuit. Je n'avais jamais remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la superstition; je fus donc frappé de la concordance de leur songe , et je ne doutai pas en moi-même qu'il ne vînt à se réaliser. Cette opinion, que la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil , est répandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands hommes de l'antiquité y ont ajouté foi, entre autres Alexandre, César, les Scipions, les deux Catons, et Brutus , qui n'étaient pas des esprits faibles. L'Ancien et le Nouveau Testament nous fournissent quantité d'exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi , je n'ai besoin à cet égard que de ma propre expérience; et j'ai éprouvé plus d'une fois que les songes sont des avertissements que nous donne quelque intelligence qui s'intéresse à nous. Que si l'on veut combattre ou défendre avec des raisonnements des choses qui surpassent la lumière de la raison humaine , c'est ce qui n'est pas possible. Cependant , si la raison de l'homme n'est qu'une image de celle de Dieu, puisque l'homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions jusqu'au bout du monde par
aes moyens secrets et cachés, pourquoi l'intelligence qui gouverne l'univers n'en emploierait-elle pas de semblables pour la même lin ? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient apporter de la joie et de l'espérance à un seul homme : pourquoi le souverain protecteur de l'innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrète , au secours d'une âme vertueuse qui ne met sa confiance qu'en lui seul? A-t-il besoin d'employer quelque signe extérieur pour exécuter sa volonté , lui qui agit sans cesse dans tous ses ouvrages par un travail intérieur ?
Pourquoi douter des songes ? La vie , remplie de tant de projets passagers et vains , est-elle autre chose qu'un songe?
Quoi qu'il en soit , celui de mes amies infortunées se réalisa bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de sa chère Virginie, dont il prononçait sans cesse le nom. Marguerite vit venir sa fin huit jours après celle de son Gis , avec une joie qu'il n'est donné qu'à la vertu d'éprouver. Elle fit les plus tendres adieux à madame de la Tour, « dans l'espérance, lui dit-elle, d'une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t elle; on doit la désirer. Si la vie est une punition , on doit en souhaiter la lin ; si c'est une épreuve, on doit la demander courte. »
Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n'étaient plus en état de servir, et qui ne survécurent pas longtemps à leurs maîtresses. Pour le pauvre Fidèle, il était mort de langueur a peu près dans le même temps que son maître.
J'amenai chez moi madame de la Tour, qui se soutenait au milieu de si grandes pertes avec une grandeur d'âme incroyable. Elle avait consolé Paul et Marguerite jusqu'au dernier instant , comme si elle n'avait eu que leur malheur à supporter. Quand elle ne les vit plus, elle m'en parlait, chaque jour, comme d'amis chéris qui étaient dans le voisinage. Cependant elle ne leur survécut que d'un mois. Quant à sa tante , loin de lui reprocher ses maux , elle priait Dieu de les
lui pardonner , et d'apaiser les troubles affreux d'esprit où nous apprîmes qu'elle était tombée immédiatement après qu'elle eut renvoyé Virginie avec tant d'inhumanité.
Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté. J'appris , par l'arrivée successive de plusieurs vaisseaux , qu'elle était agitée de vapeurs qui lui rendaient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se reprochait la fin prématurée de sa charmante petite-nièce , et la perte ds sa mère qui s'en était suivie. Tantôt elle s'applaudissait d'avoir repoussé loin d'elle deux malheureuses qui, disait-elle, avaient déshonoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois, se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli : « Que n'envoie-t-on , « s'écriait-elle, ces fainéants périr dans nos colonies? » Elle ajoutait que les idées d'humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples , n'étaient que des inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout à coup dans une extrémité opposée , elle s'abandonnait à des terreurs superstitieuses qui la remplissaient de frayeurs mortelles. Elle courait porter d'abondantes aumônes à de riches moines qui la dirigeaient, les suppliant d'apaiser la Divinité par le sacrifice de sa fortune : comme si des biens qu'elle avait refusés aux malheureux pouvaient plaire au père des hommes! Souvent son imagination lui représentait des campagnes de feu , des montagnes ardentes , où des spectres hideux erraient en l'appelant à grands cris. Elle se jetait aux pieds de ses directeurs, et elle imaginait contre elle-même des tortures et des supplices ; car le ciel , le juste ciel, envoie aux âmes cruelles des religions effroyables.
Ainsi elle passa plusieurs années, tour à tour athée et superstitieuse , ayant également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva lu fin d'une si déplorable existence, fut lp sujet même auquel elle avait sacrifié les sentiments de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passerait, après elle, à des parents qu'elle haïssait. Elle chercha donc à en aliéner la meilleure partie ; mais ceux-ci, profitant des
accès de vapeurs auxquels elle était sujette , la firent enfermer comme folle, et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mêmes achevèrent sa perte; et comme elles avaient endurci le cœur de celle qui les possédait, elles dénaturèrent de même le cœur de ceux qui les désiraient. Elle mourut donc; et , ce qui est le comble du malheur , avec assez d'usage de sa raison pour connaître qu'elle était dépouillée et méprisée par les mêmes personnes dont l'opinion l'avait dirigée toute sa vie.
On a mis auprès de Virginie , au pied des mêmes roseaux , son ami Paul , et autour d'eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. On n'a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé d'inscriptions à leurs vertus; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu'ils ont obligés. Leurs ombres n'ont pas besoin de l'éclat qu'ils ont fui pendant leur vie ; mais si elles s'intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute elles aiment à errer sous les toits de chaume qu'habite la vertu laborieuse ; à consoler la pauvreté mécontente de son sort; à nourrir dans les jeunes amants une flamme durable, le goût des biens naturels, l'amour du travail , et la crainte des richesses.
La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois , a donné à quelques parties de cette île des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l'île d'Ambre, au milieu des écueils , un lieu appelé la passe du saint-géban , du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant d'Europe. L'extrémité de cette longue pointe de terre que vous apercevez à trois lieues d'ici , à demi couverte des flots de la mer, que le Saint-Géran ne put doubler, la veille de l'ouragan , pour entrer dans le port , s'appelle le cap malheureux; et voici devant nous, au bout de ce vallon, la baie du tombeau, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable ; comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers devoirs à sa pudeur sur les mêmes rivages qu'elle avait honorés de son innocence.
Jeunes gens si tendrement unis! mères infortunées! chère
120 PAUL ET VIRGENIE.
famille ! ces bois qui vous donnaient leurs ombrages , ces fontaines qui coulaient pour vous , ces coteaux où vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul, depuis vous, n'a osé cultiver cette terre désolée , ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont devenues sauvages; vos vergers sont détruits ; vos oiseaux sont enfuis ; et on n'entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n'a plus d'amis, comme un père quia perdu ses enfants, comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.
En disant ces mots , ce bon vieillard s'éloigna en versant des larmes; et les miennes avaient coulé plus d'une fois pendant ce funeste récit.
FJN DE PAUL ET VIBGINUi.
Voici un petit conte indien qui renferme plus de vérités que bien des histoires. Je l'avais destiné à augmenter la relation d'un voyage à l'Ile-de-France, publié en 1773, et que je me propose de faire réimprimer avec des additions. Comme j'y parle des Indiens qui sont dans cette île, j'avais voulu y joindre un tableau des mœurs de ceux qui sont dans l'Inde, d'après des notes assez intéressantes que je m'étais procurées. J'en avais donc formé un épisode, que j'avais lié à une anecdote historique qui en fait le commencement. C'est à l'occasion d'une compagnie de savants anglais , envoyés, il y a une trentaine d'années, dans diverses parties du monde, pour y recueillir des lumières sur plusieurs objets des sciences; j'y parle d'un d'entre eux qui vint aux Indes pour concourir aux progrès de la vérité. Mais comme cet épisode formait un hors-d'ceuvre dans mon ouvrage, j'ai jugé à propos de le publier séparément.
Je proteste ici que je n'ai eu aucune intention de jeter quelque ridicule sur les académies, quoique j'aie beaucoup à m'en plaindre, non par rapport à ma personne , mais à cause des intérêts de la vérité, qu'elles persécutent souvent quand elle contrarie leurs systèmes. Je suis d'ailleurs trop redevable à plusieurs savants anglais qui , sans me connaître , et par le seul amour des sciences , ont honoré mes Études de la Nature de leurs plus glorieux suffrages, qu'ils n'ont pas craint de publier, comme on peut le voir, entre autres, dans un extrait de leurs journaux , rapporté par le Moniteur français le 9 février 1790. Le caractère que j'ai donné à un de leurs confrtaes est une preuve non équivoque de mon estime pour eux. Certainement j'ai dû regarder comme une démarche qui mérite toute la reconnaissance de leur nation , d'avoir cherché a importer des lumières des pays étrangers en Angleterre, ainsi que je considère cellt* d'en avoir exporté d'Angleterre dansdes pays sauvages, par les voyages de Cook et de Kanks , comme digne de toute celle du genre humain. La première a été imitée depuis par le Danemark , et la seconde par la France; mais toutes deux bien ma heureusement, puisque Je douze savants voyageurs danois il n'en est revenu qu'un seul dans
122 a VANT -PROPOS.
sa patrie, et que l'on n'a aucune nouvelle des deux vaisseaux de guerre français employés à cette mission d'humanité, et commandés par l'infortuné de la Pérouse. Ce n'est donc point la science en elle-même que je blâme: mais j'ai voulu faire voir que les corps savants, par leur ambition, leur jalousie et leurs préjugés, ne servent que trop souvent d'obstacles à ses progrès.
Je me suis proposé un but encore plus utile : c'est de remédier aux maux dont l'humanité est affligée aux Indes. Ma devise est de secourir les malheureux ; et j'étends ce sentiment à tous les hommes. Si la philosophie est venue autrefois des Indes en Europe, pourquoi ne retournerait-elle pas aujourd'hui de l'Europe civilisée aux Indes, devenues barbares à leur tour? Il vient de se former à Calcutta une société de savants anglais qui détruiront peut-être un jour les préjugés de l'Inde , et par ce bienfait compenseront les maux qu'y ont apportés les guerres et le commerce des Européens. Pour moi , qui n'influe sur rien, afin de donner plus de faveur et de grâces à mes arguments, j'ai tâché de les revêtir de celles d'un conte. C'est avec des contes qu'on rend partout les hommes attentifs à la vérité.
Noussommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même, Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau-d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
la Fontaine, liv. vin, fab. 4.
On a dit, avec plus d'espnt que de raison, que la fable était née dans les pays despotiques de l'Orient , et qu'on y avait voilé la vérité , afin qu'elle pût s'approcher des tyrans. Mais je demande si un sultan ne se trouverait pas plus offensé de se voir peint sous l'emblème d'un chat-huant ou d'un léopard, que d'après nature: et si des vérités de réflexion ne le blesseraient pas pour le moins autant que des vérités directes? Thomas Rhoé, ambassadeur d'Angleterre auprès de Sélim-Schah, empereur du Mogol, rapporte que ce prince très-despotique ayant fait ouvrir devant lui des coffres qui arrivaient d'Angleterre, afin d'y prendre quelques présents qui lui étaient destinés, lut fort surpris d'y trouver un tableau représentant un Satyre qu'une Vénus menait par le nez. « Il s'imagina, dit-il, que cette peinture « était faite en dérision des peuples de l'Asie; qu'ils y étaient figurés « par le Satyre noir et cornu , comme étant d'une même complexion ; « et que la Vénus qui menait le Satyre par le nez représentait le grand « empire que les femmes de ce pays-là ont sur les hommes. »
Thomas Rhoé , à qui ce tableau était adressé , eut bien de la pei:;a
a en détruire l'effet dans l'esprit du Mogol , en lui donnant une idée ue nos fables. 11 recommande à cette occasion bien expressément au\ directeurs de la compagnie des Indes, en Angleterre, de n'envoyer à l'avenir aucune peinture allégorique aux Indes, parce (pie les princes, dit-il, y sont très-soupçonneux. C'est en effet le caractère des despotes. Je crois donc que nulle part les fables n'ont été imaginées pour eux, si ce n'est pour les llatter.
En général, le goût pour les fables est répandu par toute la terre, mais bien plus dans les pays libres que dans les despotiques. Les peuples sauvages fondent leurs traditions sur des fables : il n'y a point de pays où elles aient été plus communes que dans la Grèce, où tous les objets de la nature , de la politique et de la religion n'étaient que des résultats de quelques métamorphoses. Il n'y avait guère de famille illustre qui n'eût quelque animal au nombre de ses ancêtres , et qui ne comptât , parmi ses cousins ou ses cousines, des taureaux, des cygnes, des rossignols, des tourterelles, des corneilles ou des pies. On peut observer que les Anglais, dans leur littérature, ont un goût tout particulier pour l'allégorie, quoique la vérité puisse se dire chez eux fort librement. Les Asiatiques ont été dans le même cas du temps d'Ésope et de Lokman ; mais on ne trouve plus aujourd'hui chez eux de fabulistes, quoique leur pays soit rempli de sultans.
Ce sont les peuples les plus rapprochés de la nature , et par conséquent les plus libres , qui ont le plus aimé à orner la vérité de fables : c'est par un effet de l'amour même de la vérité , qui est le sentiment •les lois de la nature. La vérité est la lumière de l'âme, comme la lumière physique est la vérité des corps. L'une et l'autre réunies donnent la science de ce qui est : celle-ci éclaire les objets, celle-là nous eu montre les convenances; et comme, dans le principe, toute lumière tire son origine du soleil , toute vérité tire la sienne de Dieu , dont cet astre est la plus sensible image. Peu d'hommes peuvent supporter la lumière pure du soleil. C'est à cause de la faiblesse de nos yeux que la nature nous a donné des paupières , pour les voiler au degré qui nous convient ; qu'elle a planté la terre de forêts , dont les feuillages verts nous offrent des ombrages doux et transparents; et qu'elle répand dans les cieux des vapeurs et des nuages, pour affaiblir les rayons trop vifs de l'astre du jour. Peu d'hommes aussi peuvent saisir les vérités purement métaphysiques. C'est à cause de la faiblesse de aotre intelligence que la nature nous a donné l'ignorance pour servir de paupière à notre âme : c'est par son moyen que l'âme s'ouvre par degrés à la vérité , qu'elle n'en admet que ce qu'elle en peut