AVAN1VR0P0S
supporter, qu'elle s'entoure de fables qui sont comme autant de berceaux à l'ombre desquels elle la contemple; et lorsqu'elle veut s'élever jusqu'à la Divinité même, elle la voile d'allégories et de mystères pour en soutenir l'éclat.
Nous ne verrions pas la lumière du soleil , si elle ne s'arrêtait sur des corps , ou au moins sur des nuages. Elle nous échappe hors de notre atmosphère , et nous éblouit à sa source. Il en est de même de la vérité ; nous ne la saisirions pas, si elle ne se fixait sur des événements sensibles, ou au moins sur des métaphores et des comparaisons qui la réfléchissent ; il lui faut un corps qui la renvoie. Notre entendement n'a point de prise sur les vérités purement métaphysiques, il est ébloui par celles qui émanent de la Divinité, et il ne peut saisir celles qui ne se reposent pas sur ses ouvrages. C'est par cette dernière raison que le langage des peuples civilises ne peint rien , parce qu'il est plein d'idées vagues et d'abstractions , et que celui des peuples simples et naturels est très-expressif, parce qu'il est rempli de similitudes et d'images. Les premiers sont habitués à cacher leurs sentiments ; les seconds , à les étendre. Mais comme souvent les nuages , dispersés sous mille formes fantastiques, décomposent les rayons du soleil en teintes plus riches et plus variées que celles qui colorent les ouvrages réguliers de la nature; ainsi les fables réfléchissent la vérité avec plus d'étendue que les événements réels : elles la transportent dans tous les règnes ; elles l'approprient aux animaux, aux arbres, aux éléments, et en font jaillir mille reflets. Ainsi les rayons du soleil se jouent, sans s'éteindre , au fond des eaux, y rellètent les objets de la terre et des deux, et redoublent .eurs beautés par des consonnances.
L'ignorance est donc aussi nécessaire à la vérité que l'ombre l'est à la lumière, puisque c'est des premières que se forment les harmonies de notre intelligence , comme des secondes se composent celles •le notre vue.
Les moralistes, comme je l'ai déjà observé dans mes Études, ont presque toujours confondu l'ignorance avec l'erreur. L'ignorance, a la considérer seule et sans la vérité , avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre intelligence ; elle nous fait oublier les maux passés , nous dissimule les présents , et nous cache ceux de l'avenir ; enfin elle est un bien , puisque nous la tenons de la nature. L'erreur, au contraire, est l'ouvrage de l'homme; elle est toujours un mal ; c'est une fausse lumière qui luit pour nous égarer. Je ne puis mieux la comparer qu'à la lueur d'un incendie, qui dévore
les habitations qu'elle éclaire. Il est remarquable qu'il n'y a pas un seul mal moral ou physique qui n'ait pour principe une erreur. Les tyrannies, l'esclavage, les guerres, sont fondés sur des erreurs politiques et même sacrées; car les tyrans, qui les ont répandues pour établir leur puissance, les ont toujours dérivées de la Divinité ou de quelque vertu, aliude les faire respecter des hommes.
Il est cependant bien facile de distinguer l'erreur de la vérité. La vérité est une lumière naturelle qui luit d'elle-même par toute la terre, parce qu'elle vient de Dieu ; l'erreur est une lueur artificielle qui a besoin sans cesse d'être alimentée, et qui ne peut jamais être universelle, parce qu'elle n'est que l'ouvrage des hommes. La vérité est utile à tous les hommes ; l'erreur n'est profitable qu'à quelquesuns, et est nuisible à tous, parce que l'intérêt particulier est l'ennemi de l'intérêt général , quand il s'en sépare.
Il faut bien prendre garde de confondre la fable avec l'erreur. La fable estle voilede la vérité, et l'erreur en estle fantôme. Ce fut souvent pour la dissiper que la fable fut imaginée ; cependant , quelque innocente qu'elle soit dans son principe, elle devient dangereuse lorsqu'elle prend le caractère principal de l'erreur, c'est-à-dire lorsqu'elle tourne au profit particulier de quelques hommes. Par exemple , il importait peu qu'on eût fait jadis de la lune , sous le nom de Diane , unedéesse toujours vierge, qui présidait à la chasse. Cette allégorie signifiait que la lumière de la lune était favorable aux chasseurs pour tendre des pièges aux bêtes fauves, et que l'exercice de la chasse détruisait la passion de l'amour. Il u'y eut pas un grand mal quand on lui dédia le pin dans les forêts; cet arbre devint un rendez-vous de chasse. Il n'y eut pas encore un grand mal quand un chasseur, pour s'attirer la protection de Diane , y suspendit la tête d'un loup. Mais quand il y mit la peau tout entière, il se trouva des gens qui songèrent à en profiter ; ils bâtirent à la déesse une chapelle , où l'on offrit non-seulement la peau d'un loup, mais des moutons, afin de préserver des loups le reste du troupeau. Les offrandes s'y multiplièrent à l'occasion de la hure de quelque monstrueux sanglier qui avait bouleversé les vignes, et qui avait mis à ses trousses tous les chiens et toute la jeunesse du voisinage. Les chasseurs y attirèrent les pèlerins , et les pèlerins les marchands. Il se forma bientôt un bourg autour de la chapelle, qui , parmi tant de gens crédules, ne tarda pas d'avoir ses oracles. Comme on y prédisait des victoires , les rois y envoyèrent des présents ; alors la chapelle devint un temple, et le bourg une ville qui eut des pontifes, des magistrats, des
territoires. Bientôt on leva des impôts' sur les peuples pour lui bâtir des temples magnifiques, comme celui d'Éphèse : et comme la crainte a encore plus de pouvoir que la confiance sur l'esprit humain, pour rendre le culte de Diane redoutable , on lui sacrifia des liommes dans la Tauride. Ainsi concourut au malheur des peuples une allégorie imaginée pour leur bonheur, i»arce qu'elle tourna au profit d'une ville ou d'un temple.
La vérité même est funeste aux hommes quand elle devient le patrimoine d'une tribu. Il y a certainement bien loin de la tolérance de l'Évangile à l'intolérance de l'inquisition , et du précepte donné par Jésus à ses apôtres , de secouer de leurs pieds la poussière des maisons où l'on refusait de les recevoir, et de son indignation lorsqu'ils lui proposèrent d'y faire tomber le feu du ciel , à la destruction des anciens Indiens de l'Amérique et aux bûchers des auto-da-fé.
Il y a à la galerie des Tuileries, à droite en entrant dans le jardin , une colonne ionique , que le célèbre Blondel , professeur d'architecture , montrait comme un modèle à ses élèves : il leur faisait observer que toutes celles qui la suivaient allaient en diminuant de plus en plus en beauté. La première, disait-il, est l'ouvrage d'un laineux sculpteur, et les autres ont été faites successivement par des artistes qui se sont écartés de ses grâces et proportions , à mesure qu'ils s'en éloignaient. Celui qui a sculpté la seconde a assez bien imité la première ; mais celui qui a fait la troisième ne copiait plus que la seconde. Ainsi, de copie en copie, la dernière se trouve fort au-dessous de l'original. J'ai comparé bien des lois l'Évangile à cette belle colonne des Tuileries, et les ouvrages des commentateurs anciens à celles du reste de la galerie. Mais, si on mettait de suite les commentateurs modernes jusqu'à nos jours, quelles colonnes informes offriraient leurs volumes ! et qui , dans les tempêtes de la vie, oserait s'y appuyer ?
Puisque la vérité est un rayon de la lumière céleste, elle luira toujours pour tous les hommes, pourvu qu'on ne mette pas d'impôts sur leurs fenêtres ; mais , dans tous les genres , combien de corps fondés pour la propager, par cela même qu'elle tourne à leur profit, y substituent celle de leurs bougies ou de leurs lanternes ! Ils en viennent bientôt, quand ils sont puissants, à persécuter ceux qui la trouvent; et quand ils ne le sont pas, ils leur opposent une force d'inertie qui les empêche de la répandre : voilà pourquoi ceux qui l'aiment s'éloignent souvent des hommes et des villes. Telle est la vérité que j'ai voulu prouver dans ce petit ouvrage. Heureux si je puis contri-
buer, dans ma patrie, au bonheur d'un seul infortuné, en peignant aux Indes celui d'un paria dans sa chaumière !
Ce n'est qu'à vous, auguste assemblée des représentants de la France , qu'il appartient de faire du bien à tous les hommes , en détruisant les obstacles qui s'opposent à la vérité, puisqu'elle est la source de tous les biens , et qu'elle se répand par toute la terre. Rome et Athènes ne défendirent que leur liberté. Les peuples modernes n'ont combattu que pour étendre leur religion et leur commerce. Tous ont opprimé l'univers : vous seule avez défendu ses droits en sacrifiant vos privilèges. Un jour il s'intéressera à votre bonheur, comme vous vous êtes intéressée à ses destins. Puisse le monarque vertueux qui vous a convoquée, et a sanctionné vos laborieux travaux, en partager la gloire à jamais ! Son nom sera immortel comme vos lois. Les peuples anciens ont fixé leur principale époque à celle qui importait le plus à leurs plaisirs , à leur puissance ou à leur liberté; les Grecs, si amoureux des fêtes, à leurs olympiades; les Romains , si patriotes, à la fondation de Rome ; les peuples opprimés, à la naissance de leur religion : mais les peuples que vous rappelez au bonheur auquel la nature les destinait dateront les droits de l'homme, aussi anciens que le monde , du règne de Louis XVI.
11 y a environ trente ans qu'il se forma à Londres une compagnie de savants anglais, qui entreprit d'allerchercher,dans diverses parties du monde , des lumières sur toutes les sciences, afin d'éclairer les hommes et de les rendre plus heureux. Elle était défrayée par une compagnie de souscripteurs de la même nation , composée de négociants , de lords , d'évêques, d'universités, de la famille royale d'Angleterre, à laquelle se joignirent quelques souverains du nord de l'Europe. Ces savants étaient au nombre de vingt ; et la Société royale de Londres avait donné à chacun d'eux un volume contenant l'état des questions dont il devait apporter les solutions. Ces questions montaient au nombre de trois mille cinq cents. Quoiqu'elles fussent toutes différentes pour chacun de ces docteurs, et convenables au pays où ils devaient voyager, elles étaient toutes liées entre elles, en sorte que la lumière répandue sur l'une devait nécessairement s'étendre sur toutes les
autres. Le président delà Société royale, qui les avait rédigées, à l'aide de ses confrères, avait fort bien senti que l'éclaircissement d'une difficulté dépend souvent de la solution d'une autre, et celle-ci d'une précédente; ce qui mène, dans la recherche de la vérité, bien plus loin qu'on ne pense. Enfin, pour me servir des expressions mêmes employées par le président dans leurs instructions ,- c'était le plus superbe édifice encyclopédique qu'aucune nation eût encore élevé aux progrès des connaissances humaines ; ce qui prouve bien , ajoutait-il , la nécessité des corps académiques , pour mettre de l'ensemble dans les vérités dispersées par toute la terre.
Chacun de ces savants voyageurs avait, outre son volume de questions à éclaircir, la commission d'acheter, chemin faisant, les plus anciens exemplaires de la Bible et les manuscrits les plus rares en tout genre , ou au moins de ne rien épargner pour s'en procurer de bonnes copies. Pour cela , leurs souscripteurs leur avaient procuré à tous des lettres de recommandation pour les consuls, ministres et ambassadeurs de la Grande-Bretagne qu'ils devaient trouver sur leur route, et, ce qui vaut encore mieux, de bonnes lettres de change , endossées par les plus fameux banquiers de Londres.
Le plus savant de ces docteurs , qui savait l'hébreu , l'arabe et l'indou , fut envoyé par terre aux Indes orientales , le berceau de tous les arts et de toutes les sciences. 11 prit d'abord son chemin parla Hollande, et visita successivement la synagogue d'Amsterdam et le synode de Dordrecht; en France, laSorbonneet l'Académie des sciences de Paris; en Italie, quantité d'académies, de muséum et de bibliothèques, entre autres le muséum de Florence, la bibliothèque de Saint- Marc , à Venise ; et à Borne , celle du Vatican. Étant à Borne, il balança si , avant de se diriger vers l'orient , il irait en Espagne consulter la fameuse université de Salamanque ; mais, dans la crainte de l'inquisition, il aima mieux s'embarquer tout droit pour la Turquie. Il passa donc à Constantinople, où , pour son argent , un effendi le mit à même de feuilleter tous les livres deJn mosquée de Sainte-Sophie. De
LA CHAUMIÈRE INDIENNE. m
là il fut en Egypte , chez lesCophtes ; puis chez les Maronites du mont Lihan, les moines du mont Carmel ; de là à Sana , en Arabie; ensuite à Ispahau, à Kandahar, Dehli , Agra : enfin, après trois ans de course, il arriva sur les bords du Gange, à Bénarès , l'Athènes des Indes, où il conféra avec les brames. Sa collection d'anciennes éditions, de livres originaux, de manuscrits rares , de copies , d'extraits et d'annotations en tout genre, se trouva alors la plus considérable qu'aucun particulier eût jamais faite. Il suffit de dire qu'elle composait quatrevingt-dix ballots , pesant ensemble neuf mille cinq cent quarante livres , poids de troy \ Il était sur le point de s'embarquer pour Londres avec une si riche cargaison de lumières, plein de joie d'avoir surpassé les espérances de la Société royale, lorsqu'une réflexion toute simple vint l'accabler de chagrin.
Il pensa qu'après avoir conféré avec les rabbins juifs, les ministres protestants, les surintendants des églises luthériennes, les docteurs catholiques, les académiciens de Paris, de la Crusca, des Arcades, et de vinst-quatre autres des plus célèbres académies d'Italie , les papas grecs, les molhas turcs, les verbiests arméniens, les seidres et les casys persans, les cheiks arabes, les anciens parsis. les pandects indiens , loin d'avoir éclairci aucune des trois mille cinq cents questions de la Société royale , il n'avait contribué qu'a en multiplier les doutes ; et, comme elles étaient toutes liées les unes aux autres , il s'ensuivait , au contraire de ce qu'avait pensé son illustre président, que l'obscurité d'une solution obscurcissait l'évidence d'une autre, que les vérités les plus claires étaient devenues tout à fait problématiques , et qu'il était même impossible d'en démêler aucune dans ce vaste labyrinthe de réponses et d'autorités contradictoires.
Le docteur en jugeait par un simple aperçu. Parmi ces questions , il y en avait à résoudre deux cents sur la théolo-
• Le poids de troy, autrement 'dit livre de troy ou troyenne (en anglais pound-troy) est de douze onces, poids de marc.
gie dos Hébreux , quatre cent quatre-vingts sur celle des diverses communions de l'Église grecque et de l'Église romaine ; trois cent douze sur l'ancienne religion des brames; cinq cent huit sur la langue banscrit ou sacrée ; trois sur l'état actuel du peuple indien ; deux cent onze sur le commerce des Anglais aux Indes; sept cent vingt-neuf sur les anciens monuments des îles d'Éléphanta et de Salsette , dans le voisinage de l'île de Bombay; cinq sur l'antiquité du monde , six cent soixante-treize sur l'origine de l'ambre gris, et sur les propriétés de différentes espèces de bézoards ; une sur la cause non encore examinée du cours de l'océan indien, qui flue six mois vers l'orient et six mois vers l'occident ; et trois cent soixante-dix-huit sur les sources et les inondations périodiques du Gange. A cette occasion, le docteur était invité de recueillir, sur sa route , tout ce qu'il pourrait touchant les sources et les inondations du Nil , qui occupaient les savants de l'Europe depuis tant de siècles. Biais il jugea cette matière suffisamment débattue , et étrangère d'ailleurs à sa mission. Or, sur chacune des questions proposées par la Société royale, il apportait , l'une dans l'autre , cinq solutions différentes , qui, pour les trois mille cinq cents questions , donnaient dixsept mille cinq cents réponses ; et , en supposant que chacun de ses dix-neuf confrères en rapportât autant de son côté, il s'ensuivait que la Société royale aurait trois cent cinquante mille difficultés à résoudre avant de pouvoir établir aucune vérité sur une base solide. Ainsi, toute leur collection, loin de faire converger chaque proposition vers un centre commun, suivant les termes de leur instruction, les ferait au contraire diverger l'une de l'autre, sans qu'il fût possible de les rapprocher. Une autre réflexion faisait encore plus de peine au docteur : c'est que , quoiqu'il eût employé , dans ses laborieuses recherches, tout le sang-froid de son pays, et une politesse qui lui était particulière , il s'était fait des ennemis implacables de la plupart des docteurs avec lesquels il avait argumenté. Que deviendra donc, disait-il, le repos de mes compatriotes , quand je leur aurai rapporté dans mes
quatre-vingt-dix ballots , au lieu de la vérité, de nouveau* sujets de doutes et de disputes ?
Il était au moment de s'embarquer pour l'Angleterre, plein de perplexité et d'ennui , lorsque les brames de Bénarès lui apprirent que le brame supérieur de la fameuse pagode de Jagrenat , ou Jagernat , située sur la côte d'Orixa , au bord de la mer, près d'une des embouchures du Gange, était seul capable de résoudre toutes les questions de la Société royale de Londres. C'était en effet le plus fameux pandect, ou docteur dont on eût jamais ouï parler : on venait le consulter de tou tes les parties de l'Inde , et de plusieurs royaumes de l'Asie.
Aussitôt le docteur anglais partit pour Calcutta , et s'adressa au directeur de la compagnie anglaise des Indes , qui , pour l'honneur de sa nation et la gloire des sciences , lui donna , pour le porter à Jagrenat , un palanquin à tendelets de soie cramoisie , à glands d'or , avec deux relais de vigoureux coulis ou porteurs , de quatre hommes chacun ; deux portefaix ; un porteur d'eau , un porteur de gargoulette , pour, le rafraîchir ; un porteur de pipe , un porteur d'ombrelle pour le couvrir du soleil le jour ; un masalchi ou porte-flambeau, pour la nuit ; un fendeur de bois ; deux cuisiniers ; deux chameaux et leurs conducteurs , pour porter ses provisions et ses bagages; deux pions ou coureurs, pour l'annoncer; quatre cipayes ou reispoutes , montés sur des chevaux persans, pour l'escorter; et un porte-étendard, avec son étendard aux armes d'Angleterre. On eût pris le docteur , avec son bel équipage , pour un commis de la compagnie des Indes. Il y avait cependant cette différence que le docteur, au lieu d'aller chercher des présents , était chargé d'en faire. Comme on ne paraît point aux Indes les mains vides devant les personnes constituées en dignité , le directeur lui avait donné , aux frais de sa notion, un beau télescope et un beau tapis de Perse, pour ie chef des brames ; des chittes superbes pour sa femme ; et trois pièces de taftetasde la Chine, rouge , blanche et jaune , pour faire des écharpes à ses disciples. Les présents chargés sur les chameaux , le docteur se mit en route dans son palanquin , avec le livre de la Société royale.
Chemin faisant , il pensait à la question par laquelle ii débuterait avec le chef des brames de Jagrenat, s'il commencerait par une des trois cent soixante-dix-huit qui avaient rapport aux sources et aux inondations du Gange, ou parcelle qui regardait le cours alternatif et semi-annuel de la mer des Indes, qui pouvait servir à découvrir les sources et les mouvements périodiques de l'Océan -par tout le globe. Mais, quoique cette question intéressât la physique infiniment plus que toutes celles qui avaient été faites depuis tant de siècles sur les sources et les accroissements mêmes du Nil , elle n'avait pas encore attiré l'attention des savants de l'Europe. I! préférait donc d'interroger le brame sur l'universalité du déluge, qui a excité tant de disputes ; ou, en remontant plus haut, s'il est vrai que le soleil ait changé plusieurs fois son cours, se levant à l'occident et se couchant à l'orient , suivant la tradition des prêtres de l'Egypte, rapportée par Hérodote; et même sur l'époque de la création de la terre , à laquelle les Indiens donnent plusieurs millions d'années d'antiquité. Quelquefois il trouvait qu'il serait plus utile de le consulter sur la meilleure sorte de gouvernement à donner à une nation, et même sur les droits de l'homme , dont il n'y a de code nulle part; mais ces dernières questions n'étaient pas dans son livre.
Cependant, disait le docteur, avant tout il me semblerait à propos de demander au pandect indien par quel moyen on peut trouver la vérité ; car si c'est avec la raison , comme j'ai tâché de le faire jusqu'à présent, la raison varie chez tous les hommes : je dois lui demander aussi où il faut chercher la vérité ; car si c'est dans les livres, ils se contredisent tous : et enfin , s'il faut communiquer la vérité aux hommes ; car dès qu'on la leur fait connaître, on se brouille avec eux. Voila trois questions préalables auxquelles notre illustre président n'a pas pensé. Si le brame de Jagrenat peut mêles résoudre, j aurai la clef de toutes les sciences, et, ce qui vaut encore mieux, je vivrai en paix avec' tout le monde.
C'est ainsi que le docteur raisonnait avec lui-même. Après dix jours de marche, il arriva sur les bords du golfe du Ben-
j^ale ; il rencontra sur sa route quantité de gens qui revenaient de Jagrcnat, tous enchantés delà science du chef des pandects qu'ils venaient de consulter. Le onzième jour, au soleil levant, il aperçut la fameuse pagode de .Tagrenat, bâtie sur le bord de la mer, qu'elle semblait dominer avec ses grands murs rouges et ses galeries, ses dômes et ses tourelles de marbre blanc. Elle s'élevait au centre de neuf avenues d'arbres toujours verts , qui divergent vers autant de royaumes. Chacune de ces avenues est formée d'une espèce d'arbre différente , de palmiers arecs, de tecques, de cocotiers, de manguiers, de lataniers, d'arbres de camphre, de bambous, de badamiers , d'arbres de saudal, et se dirige vers Ceylan, Golconde , l'Arabie , la Perse, le Thibet , la Chine , le royaume d'Ava , celui de Siam , et les îles de la mer des Indes. Le docteur arriva à la pagode par l'avenue de bambous qui côtoie le Gange et les îles enchantées de son embouchure. Cette pagode, quoique bâtie dans une plaine, est si élevée, que, l'ayant aperçue le matin, il ne put s'y rendre que vers le soir. Il fut véritablement frappé d'admiration quand il considéra de près sa magnificence et sa grandeur. Ses portes de bronze étincelaient des rayons du soleil couchant , et les aigles planaient autour de son faite, qui se perdait dans les nues. Elle était entourée de grands bassins de marbre blanc , qui réfléchissaient au fond de leurs eaux transparentes ses dômes, ses galeries et ses portes : tout autour régnaient de vastes cours, et des jardins environnés de grands bâtiments où logeaient les brames qui la desservaient.
Les pions du docteur coururent l'annoncer, et aussitôt une troupe de jeunes bayadères sortit d'un des jardins, et vint au-devant de lui en chantant et en dansant au son des tambours de basque. Elles avaient pour colliers des cordons de Heurs de mougris, et pour ceintures des guirlandes de fleurs de frangipanier. Le docteur , entouré de leurs parfums , de leurs danses et de leur musique, s'avança jusqu'à la porte de la pagode, au fond de laquelle il aperçut, à la clarté de plusieurs lampes d'or et d'argent, la statue de Jagrenat, la
septième incarnation de Brama , en forme de pyramide , sans pieds et sans mains, qu'il avait perdus en voulant porter lie monde pour le sauver1. A ses pieds étaient prosternés, la face contre terre, des pénitents, dont les uns promettaient, à haute voix, de se faire accrocher , le jour de sa fête, à son char par les épaules ; et les autres , de se faire écrasersous ses roues. Quoique le spectacle de ces fanatiques , qui poussaient de profonds gémissements en prononçant leurs horribles vœux . inspirât une sorte de terreur , le docteur se préparait à entrer dans la pagode , lorsqu'un vieux brame, qui en gardait la porte, l'arrêta, et lui demanda quel était le sujet qui l'amenait. Lorsqu'il l'eut appris , il dit au docteur : « Qu'attendu sa « qualité de frangui ou d'impur , il ne pouvait se présenter « ni devant Jagrenat , ni devant son grand prêtre , qu'il n'eût « été lavé trois fois dans un des lavoirs du temple , et qu'il - n'eût rien sur luiquifût delà dépouille d'aucun animal, mais « surtout ni poil de vache , parce qu'elle est adorée des bra- « mes ; ni poil de porc , parce qu'il leur est en horreur. — « Comment ferai-je donc? lui répondit le docteur. J'apporte « en présent, au chef des brames , un tapis de Perse , de poil « de chèvre d'Angora, et des étoffes de la Chine, qui sont de « soie. — Toutes choses , repartit le brame , offertes au tem- « pie de Jagrenat, ou à son grand prêtre, sont purifiées par le « don même , mais il n'en peut être ainsi de vos habille- « ments. » Il fallut donc que le docteur ôtât son surtout de laine d'Angleterre , ses souliers de peau de chèvre, et son chapeau de castor. Ensuite, le vieux brame l'ayant lavé trois fois, le revêtit d'une toile de coton couleur de sandal , et le conduisit à l'entrée de l'appartement du chef des brames. Le docteur se préparait à y entrer, tenant sous son bras le livre des questions de la Société royale , lorsque son introducteur lui demanda de quelle matière ce livre était couvert. « Il est relié en veau , répondit le docteur. — Comment! dit le brame hors de lui , ne vous ai-je pas prévenu que la vache était adorée des brames ? et vous osez vous présenter devant 1 Voyez Kircher.
leur chef avec un livre couvert de la peau d'un veau ! » Le docteur aurait été obligé d'aller se purifier dans le Gange , s'il n'eût abrégé toute difficulté en présentant quelques pagodes ou pièces d'or à son introducteur. Tl laissa donc le livre des questions dans son palanquin; mais il s'en consolait en lui-même, en disant : « Au bout du compte, je n'ai que trois questions a faire à ce docteur indien. Je serai content s'il m'apprend par quel moyen on doit chercher la vérité, où on peut la trouver, et s'il faut la communiquer aux hommes. »
Le vieux brame introduisit donc le docteur anglais , revêtu de sa toile de coton , nu-tête et nu-pieds , chez le grand prêtre de Jagrenat , dans un vaste salon , soutenu par des colonnes de bois de sandal. Les murs en étaient verts, étant corroyés de stuc mêlé de bouse de vache, si brillant et si poli qu'on pouvait s'y mirer. Le plancher était couvert de nattes très-fines, de six pieds de long sur autant de large. Au fond du salon était une estrade, entourée d'une balustrade de bois d'ébène , et sur cette estrade on entrevoyait , à travers un treillis de cannes d'Inde vernies en rouge, le vénérable chef des pandects avec sa barbe blanche, et trois fiis de coton passés en bandoulière, suivant l'usage des brames. I! était assis sur un tapis jaune , les jambes croisées, dans un état d'immobilité si parfaite qu'il ne remuait pas même les yeux. Quelques-uns de ses disciples chassaient les mouches autour de lui, avec des éventails de queue de paon; d'autres brûlaient dans des cassolettes d'argent des parfums de bois d'aloès ; et d'autres jouaient du tympanon sur un mode très-doux. Le reste , en grand nombre, parmi lesquels étaient des faquirs , des joguis et des santons , était rangé sur plusieurs files , des deux côtés de la salle , dans un profond silence, les yeux fixés en terre, et les bras croisés sur la poitrine.
Le docteur voulut d'abord s'avancer jusqu'au chef des pandects , pour lui faire son compliment ; mais son introducteur lo retint à neuf nattes de là , en lui disant que les omrahs , ou grands seigneurs indiens, n'allaient pas plus loin; que I«*s
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rajahs, ou souverains de l'ïude, ne s'avançaient qu'à six nattes , les princes , fils du Mogol , à trois ; et qu'on n'accordait qu'au Mogol l'honneur d'approcher jusqu'au vénérable chef, pour lui baiser les pieds.
Cependant plusieurs brames apportèrent , jusqu'au pied de l'estrade , le télescope , les chittes , les pièces de soie et le tapis , que les gens du docteur avaient déposés à l'entrée de la salle; et le vieux brame y ayant jeté les yeux, sans donner aucune marque d'approbation, on lesemporta dans l'intérieur des appartements.
Le docteur anglais allait commencer un fort beau discours en langue indou, lorsque son introducteur le prévint qu'il devait attendre que le grand prêtre l'interrogeât. Il le fit donc asseoir sur ses talons , les jambes croisées comme un tailleur, suivant l'usage du pays. Le docteur murmurait en lui-même de tant de formalités ; mais que ne fait-on pas pour trouver la vérité, après être venu la chercher aux Indes?
Dès que le docteur se fut assis, la musique se tut; et après quelques moments d'un profond silence, le chef des pandects lui fit demander pourquoi il était venu à Jagrenat.
Quoique le grand prêtre de Jagrenat eût parlé en langage indou assez distinctement pour être, entendu d'une partie de l'assemblée , sa parole fut portée par un faquir qui la donna à un autre, et cet autre à un troisième, qui la rendit au docteur. Celui-ci répondit, dans la même langue, « qu'il était venu à Jagrenat consulter le chef des brames , sur sa grande réputation, pour savoir de lui par quel moyen on pourrait connaître la vérité. »
La réponse du docteur fut rapportée au chef des pandects par les mêmes interlocuteurs qui avaient été chargés de la demande. Il en fut ainsi du reste du colloque.
Le vieux chef des pandects, après s'être un peu recueilli, répondit : « La vérité ne se peut connaître que par le moyen des brames. » Alors toute l'assemblée s'incliua , en admirant la réponse de son chef.
« Où faut-il chercher la vérité? reprit assez vivement le docteur anglais. — Toute vérité, répondit le vieux docteur indien, est renfermée dans les quatre beths, écrits il y a cent vingt mille ans dans la langue hanscrit, dontjes seuls brames ont l'intelligence. »
A ces mots , tout le salon retentit d'applaudissements.
Le docteur, repreuant son sang-froid, dit au grand prêtre de Jagrenat : <• Puisque Dieu a renfermé la vérité dans des livres dont l'intelligence n'est réservée qu'aux brames , il s'ensuit donc que Dieuen a interdit la connaissance à la plupart des hommes, qui iguorent même s'il existe des brames : or , si cela était , Dieu ne serait pas juste. »
« Brama l'a voulu ainsi , reprit le grand prêtre. On ne peut rien opposer à la volonté de Brama. » Les applaudissements de l'assemblée redoublèrent. Dès qu'ils se furent apaisés, l'Anglais proposa sa troisième question : « Faut-il communiquer la vérité aux hommes? »
« Souvent, dit le vieux pandect, c'est prudence de la cacher à tout le monde; mais c'est un devoir de la dire aux brames. »
« Comment! s'écria le docteur anglais en colère, il faut dire la vérité aux brames , qui ne la disent à personne ! En vérité , les brames sont bien injustes. »
A ces mots, il se fit un tumulte épouvantable dans l'assemblée. Elle avait entendu sans murmure taxer Dieu d'injustice ; mais il n'en fut pas de même quand elle s'entendit appliquer ce reproche. Les pandects, les faquirs, les santons, Iesjoguis, les brames et leurs disciples, voulaient argumenter tous à la fois contre le docteur anglais ; mais le grand prêtre de Jagrenat fit cesser le bruit en frappant des mains , et disant d'une voix très- distincte : « Les brames ne disputent point comme les docteurs de l'Europe. » Alors s'étant levé, il se retira aux acclamations de toute rassemblée, qui murmurait hautement contre le docteur, et lui aurait peut-être fait un mauvais parti , sans la crainte des Anglais, dont le crédit est tout-puissant sur les bords du
Gange. Le docteur étant sorti du salon, son introducteur lui dit : « Notre très -vénérable père vous aurait fait présenter, suivant l'usage , le sorbet, le bétel et les parfums; mais vous l'avez fâcbé. — Ce serait à moi à me fâcher, reprit le docteur, d'avoir pris tant de peines inutiles. Mais de quoi donc votre chef a-t-il à se plaindre? — Comment, reprit l'introducteur, vous voulez disputer contre lui ! Ne savezvous pas qu'il est l'oracle des Indes , et que chacune de ses paroles est un rayon d'intelligence? — Je ne m'en serais jamais douté, » dit le docteur, en prenant son surtout, ses souliers et son chapeau. Le temps était à l'orage, et la nuit approchait; il demanda à la passer dans un des logements de la pagode ; mais on lui refusa d'y coucher , à cause qu'il était frangui. Comme la cérémonie l'avait fort altéré, il demanda à boire. On lui apporta de l'eau dans une gargoulette ; mais dès qu'il y eut bu , on la cassa , parce que comme frangui, il l'avait souillée en buvant à même. Alors le docteur, très-piqué, appela ses gens prosternés en adoration sur les degrés de la pagode; et étant remonté dans son palanquin , il se remit en route par l'allée des bambous , le long de la mer, à l'entrée de la nuit, et sous un ciel couvert de nuages. Chemin faisant , il se disait à lui-même : « Le proverbe indien est bien vrai : Tout Européen qui vient aux Indes gagne de la patience , s'il n'en a pas; et il la perd, s'il en a. Pour moi, j'ai perdu la mienne. Comment! je ne pourrai savoir par quel moyen on peut trouver la vérité, où il faut la chercher, et s'il faut la communiquer aux hommes! L'homme est donc condamné par toute la terre et aux erreurs et aux disputes : c'était bien la peine de venir aux Indes consulter les brames ! »
Pendant que le docteur raisonnait ainsi dans son palanquin, il survint un de ces ouragans qu'on appelle aux Indes un typhon. Le vent venait de la mer, et faisant refluer les eaux du Gange, les brisait en écume contre les îles de son embouchure. Il enlevait de leurs rivages des colonnes de sable, et de leurs forêts des nuées de feuilles , qu'il emportait
pêle-mêle à travers le fleuve et les campagnes , jusqu'au haut des airs. Quelquefois il s'engouffrait dans l'allée des bambous ; et quoique ces roseaux iDdiens fussent aussi élevés que les plus grands arbres, il les agitait comme l'herbe des prairies. On voyait, à travers les tourbillons de poussière et de feuilles, leur longue avenue tout ondoyante , dont une partie se renversait à droite et à gauche jusqu'à terre , tandis que l'autre se relevait en gémissant. Les gens du docteur, dans la crainte d'en être écrasés , ou d'être submergés par les eaux du Gange qui débordaient déjà leurs rivages, prirent leur chemin à travers les champs, en se dirigeant au hasard vers les hauteurs voisines. Cependant la nuit vint; et ils marchaient depuis trois heures dans l'obscurité la plus profonde , ne sachant où ils allaient , lorsqu'un éclair, fendant les nues et blanchissant tout l'horizon, leur fit voir bien loin sur leur droite la pagode de Jagrenat, les îles du Gange, la mer agitée ; et tout près , devant eux , un petit vallon et un bois entre deux collines. Ils coururent s'y réfugier, et déjà .le tonnerre faisait entendre ses lugubres roulements, lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée du vallon. Il était flanqué de rochers , et rempli de vieux arbres d'une grosseur prodigieuse. Quoique la tempête courbât leurs cimes avec d'horribles mugissements, leurs troncs monstrueux étaient inébranlables comme les rochers qui les environnaienl. Cette portion de forêt antique paraissait l'asile du repos, mais il était difficile d'y pénétrer. Des rotins , qui serpentaient à son orée , couvraient le pied de ces arbres ; et des lianes , qui s'enlaçaient d'un tronc à l'autre , ne présentaient de tous côtés qu'un rempart de feuillages où paraissaient quelques cavernes de verdure , mais qui n'avaient point d'issue. Cependant les reispoutes s'y étant ouvert un passage avec leurs sabres , tous les gens de la suite y entrèrent avec le palanquin. Ils s'y croyaient à l'abri de l'orage, lorsque la pluie qui tombait à verse forma autour d'eux mille torrents. Dans cette perplexité, ils aperçurent sous les arbres, dans le lieu le plus étroit du vallon, une lumière et une cabane. Le masal-
chi y courut pour allumer son flambeau ; mais il revint un peu après, hors d'haleine, criant : « N'approchez pas d'ici, il y a un paria! » Aussitôt la troupe effrayée cria : « Un paria! un paria ! » Le docteur, croyant que c'était quelque animal féroce, mit la main sur ses pistolets. « Qu'est-ce qu'un paria? demanda-t-il à son porte-flambeau. — C'est , lui répondit celui-ci , un homme qui n'a ni foi ni loi. — C'est, ajouta le chef des reispoutes, un Indien de caste si infâme, qu'il est permis de le tuer si on en est seulement touché. Si nous entrons chez lui, nous ne pouvons, de neuf lunes, mettre le pied dans aucune pagode; et pour nous purifier, il faudra nous baigner neuf fois dans le Gange , et nous faire laver autant de fois, de la tête aux pieds, d'urine de vache , par la main d'un brame. » Tous les Indiens s'écrièrent : « Nous n'entrerons point chez un paria. — Comment , dit le docteur à son porte-flambeau, avez-vous su que votre compatriote était paria , c'est-à-dire sans foi ni loi? — C'est, répondit le porteflambeau, que, lorsque j'ai ouvert sa cabane, j'ai vu qu'il était couché avec sou chien sur la même natte que sa femme , à laquelle il présentait à boire dans une corne de vache. » Tous les gens de la suite du docteur répétèrent : « Nous n'entrerons point chez un paria. — Restez ici si vous voulez , leur dit l'Anglais : pour moi , toutes les castes de l'Inde me sont égales , lorsqu'il s'agit de me mettre à l'abri de la pluie. » En disant ces mots , il sauta en bas de son palanquin ; et prenant sous son bras son livre de questions avec son sac de nuit, et à la main ses pistolets et sa pipe, il s'en vint tout seul à la porte de la cabane. A peine il y eut frappé , qu'un homme d'une physionomie fort douce vint lui en ouvrir la porte , et s'éloigna de lui aussitôt , eu lui disant : « Seigneur, ie ne suis qu'un pauvre paria, qui ne suis pas digne de vous recevoir : mais si vous jugez à propos de vous mettre à l'abri chez moi , vous m'honorerez beaucoup. — Mon frère, lui répondit l'Anglais , j'accepte de bon cœur votre hospitalité. » Cependant le paria sortit avec une torche à la main , une charge de bois sec sur son dos , et un panier plein de cocos
et de bananes sous son bras ; il s'approcha des gens de la suite du docteur, qui étaient à quelque distance de là fcous /un arbre , et leur dit : « Puisque vous ne voulez pas me faire l'honneur d'entrer chez moi, voilà des fruits enveloppés de leurs écorces que vous pouvez manger sans être souillés, et voilà du feu pour vous sécher et vous préserver des tigres. Que Dieu vous conserve! » Il rentra aussitôt dans sa cabane, et dit au docteur : « Seigneur, je vous le répète , je ne suis qu'un malheureux paria ; mais comme à votre teint blanc et à vos habits je vois que vous n'êtes pas Indieu , j'espère que vous n'aurez pas de répugnance pour les aliments que vous présentera votre pauvre serviteur. » En même temps il mit à terre , sur une natte , des mangues , des pommes de crème , des ignames , des patates cuites sous la cendre , des bananes grillées, et un pot de riz accommodé au sucre et au lait de coco ; après quoi il se retira sur sa natte , auprès de sa femme et de son enfant , endormi près d'elle dans un berceau. « Homme vertueux , lui dit l'Anglais , vous valez beaucoup mieux que moi , puisque vous faites du bien à ceux qui vous méprisent. Si vous ne m'honorez pas de votre présence sur cette même natte , je croirai que vous me prenez moi même pour un homme méchant , et je sors à Tintant de votre cabane , dussé-je être noyé par la pluie , ou dévoré par les tigres. »
Le paria vint s'asseoir sur la même natte que son hôte et ils se mirent tous deux à manger. Cependant le docteur jouissait du plaisir d'être en sûreté au milieu de la tempête. La cabane était inébranlable : outre qu'elle était dans le plus étroit du vallon, elle était bâtie sous un arbre dewar ou figuier des banians, dont les branches, qui poussent des paquets de racines à leurs extrémités , forment autant d'arcades qui appuient le tronc principal. Le feuillage de cet arbre était si épais , qu'il n'y passait pas une goutte de pluie ; et quoique l'ouragan fit entendre ses terribles rugissements entremêlés des éclats de la foudre, la fumée du foyer qui sortait par le milieu du toit, et la lumière de la lampe, n'étaient pas
même agitées. Le docteur admirait autour de lui le calme de l'Indien et de sa femme, encore plus profond que celui des éléments. Leur enfant , noir et poli comme l'ébène, dormait dans son berceau ; sa mère le berçait avec son pied , tandis qu'elle s'amusait à lui faire un collier avec des pois d'angole rouges et noirs. Le père jetait alternativement sur l'un et sur l'autre des regards pleins de tendresse. Enfin, jusqu'au chien prenait part au bonheur commun : couché avec un chat auprès du feu , il entr'ouvrait de temps en temps les yeux , et soupirait en regardant son maître.
Dès que l'Anglais eut cessé de manger, le paria lui présenta un charbon de feu pour allumer sa pipe ; et ayant pareillement allumé la sienne , il fit un signe à sa femme , qui apporta sur la natte deux tasses de coco et une grande calebasse pleine de punch qu'elle avait préparé, pendant le souper, avec de l'eau , de l'arrack, du jus de citron , et du jus de canne de sucre.
Pendant qu'ils fumaient et buvaient alternativement, le docteur dit à l'Indien : « Je vous crois un des hommes les plus heureux que j'aie jamais rencontrés, et par conséquent un des plus sages. Permettez-moi de vous faire quelques questions. Commentétes-vous si tranquille au milieu d'un si terrible orage ? Vous n'êtes cependant à couvert que par un arbre , et les arbres attirent la foudre. Jamais, répondit le paria, la foudre n'est tombée sur un figuier des banians. — Voilà qui est fort curieux, reprit le docteur; c'est sans doute parce que cetarbre a une électricité négative, comme le laurier. — Je ne vous comprends pas , repartit le paria ; mais ma femme croit que c'est parce que le dieu Brama se mit un jour à l'abri sous son feuillage : pour moi , je pense que Dieu , dans ces climats orageux , ayant donné au figuier des banians un feuillage fort épais , et des arcades pour y mettre les hommes à l'abri de l'orage, il ne permet pas qu'ils y soient atteints du tonnerre. — Votre réponse est bien religieuse, repartit le docteur. Ainsi c'est votre confiance en Dieu qui vous tranquillise. La conscience rassure mieux que la science. Dites-
moi, je vous prie, de quelle secte vous êtes; car vous n'êtes d'aucune de celles des Indes , puisque aucun Indien ne veut communiquer avec vous. Dans la liste des castes savantes que je devais consulter sur ma route , je n'y ai point trouvé celle des parias. Dans quel canton de l'Inde est votre pagode? — Partout, répondit le paria : ma pagode, c'est la nature; j'adore son auteur au lever du soleil , et je le bénis à son coucher. Instruit par le malheur, jamais je ne refuse mon secours à un plus malheureux que moi. Je tâche de rendre heureux ma femme , mon enfant , et même mon chat et mon chien. J'attends la mort à la fin de ma vie , comme un doux sommeil à la fin du jour. — Dans quel livre avez-vous puisé ces principes ? demanda le docteur. — Dans la nature , répondit l'Indien; je n'en connais pas d'autre. —Ah! c'est un grand livre, dit l'Anglais : mais qui vous a appris à y lire? — Le malheur, reprit le paria : étant d'une caste réputée infâme dans mon pays, ne pouvantêtre Indien, je me suis fait homme: repoussé par la société, je me suis réfugié dans la nature. — Mais dans votre solitude vous avez au moins quelques livres? reprit le docteur. — Pas un seul, dit le paria : je ne sais même ni lire ni écrire. — Vous vous êtes épargné bien des doutes , dit le docteur en se frottant le front. Pour moi , j'ai été envoyé d'Angleterre , ma patrie , pour chercher la vérité chez les savants de quantité de nations, afin d'éclairer les hommes et de les rendre plus heureux ; mais , après bien des recherches vaines et des disputes fort graves , j'a. conclu que la recherche de la vérité était une folie , parce que , quand on la trouverait , on ne saurait à qui la dire sans se faire beaucoup d'ennemis. Parlez-moi sincèrement, ne pensez-vous pas comme moi ? — Quoique je ne sois qu'un ignorant, répondit le paria, puisque vous me permettez de dire mon avis , je pense que tout homme est obligé de chercher la vérité pour son propre bonheur ; autrement , il sera avare , ambitieux , superstitieux , méchant, anthropophage même, suivant les préjugés ou les intérêts de ceux qui l'auront élevé. »
Le docteur, qui pensait toujours aux trois questions qu'il avait proposées au chef des pandects , fut ravi de la réponse du paria. « Puisque vous croyez , lui dit-il , que tout homme est obligé de chercher la vérité , dites-moi donc d'à • bord de quel moyen on doit se servir pour la trouver ; car nos sens nous trompent , et notre raison nous égare encore davantage. La raison diffère presque chez tous les hommes; elle n'est , je crois , au fond , que l'intérêt particulier de chacun d'eux : voilà pourquoi elle est si variable par toute la terre. Il n'y a pas deux religions , deux nations , deux tribus , deux familles , que dis-je ? il n'y a pas deux hommes qui pensent de la même manière. Avec quel sens donc doit-on chercher la vérité , si celui de l'intelligence n'y peut servir ? — Je crois , répondit le paria , que c'est avec un cœur simple. Les sens et l'esprit peuvent se tromper ; mais un cœur simple , encore qu'il puisse être trompé, ne trompe jamais. »
« Votre réponse est profonde , dit le docteur. Il faut d'abord chercher la vérité avec son cœur, et non avec son es prit. Les hommes sentent tous de la même manière , et iis raisonnent différemment, parce que les principes de la vérité sont dans la nature , et que les conséquences qu'ils en tirent sont dans leurs intérêts. C'est donc avec un cœur simple qu'on doit chercher la vérité ; car un cœur simple n'a jamais feint d'entendre ce qu'il n'entendait pas , et de croire ce qu'il ne croyait pas. Il n'aide point à se tromper, ni à tromper ensuite les autres : ainsi un cœur simple , loin d'être faible comme ceux de la plupart des hommes , séduits par leurs intérêts , est fort , et tel qu'il convient pour chercher la vérité et pour la garder. — Vous avez développé mon idée bien mieux que je n'aurais fait , reprit le paria. La vérité est comme la rosée du ciel : pour la conserver pure , il faut la recueillir dans un vase pur. »
« C'est fort bien dit, homme sincère, reprit l'Anglais; mais le plus difficile reste à trouver. Où faut-il chercher la vérité? Un cœur simple dépend de nous , mais la vérité dépend des autres hommes. Où la trouvera-t-on , si ceux qui nous
environnent sont séduits par leurs préjugés, ou corrompus par leurs intérêts, comme ils le sont pour la plupart? J'ai voyagé chez beaucoup de peuples ; j'ai fouillé leurs bibliothèques , j'ai consulté leurs docteurs , et je n'ai trouvé partout que contradictions , doutes et opinions mille fois plus variés que leurs langages. Si donc on ne trouve pas la vérité dans les plus célèbres dépôts des connaissances humaines , où faudra-t-il l'aller chercher? à quoi servira d'avoir un cœur simple , parmi des hommes qui ont l'esprit faux et le cœur corrompu ? — La vérité me serait suspecte , répondit le paria , si elle ne venait à moi que par le moyen des hommes : ce n'est point parmi eux qu'il faut la chercher, c'est dans la nature. La nature est la source de tout ce qui existe; son langage n'est point inintelligible et variable , comme celui des hommes et de leurs livres. Les hommes font des livres , mais la nature fait des choses. Fonder la vérité sur un livre, c'est comme si on la fondait sur un tableau , ou sur une statue , qui ne peut intéresser qu'un pays, et que le temps altère chaque jour. Tout livre est l'art d'un homme, mais la nature est l'art de Dieu. »
« Vous avez bien raison , reprit le docteur , la nature est la source des vérités naturelles ; mais où est, par exemple, la source des vérités historiques , si ce n'est dans les livres? comment donc s'assurer aujourd'hui de la vérité d'un fait arrivé il y a deux mille ans ? Ceux qui nous l'ont transmis étaient-ils sans préjugés, sans esprit de parti? avaient-ils un cœur simple? D'ailleurs, les livres mêmes qui nous le transmetten n'ont-ils pas besoin de copistes , d'imprimeurs, de commentateurs, de traducteurs ; et tous ces gens-là n'altèrent-ils pas plus ou moins la vérité ? Comme vous le dites fort bien , un livre n'est que l'art d'un homme. Il faut donc renoncer a toute vérité historique , puisqu'elle ne peut nous parvenir que par le moyen des hommes, sujets à l'erreur. — Qu'importe à notre bonheur, dit l'Indien, l'histoire des choses passées? L'histoire de ce qui est, est l'histoire de ce qui a été et de ce qui sera. »
« Fort bien , dit l'Anglais ; mais vous conviendrez que les vérités morales sont nécessaires au bonheur du genre humain. Comment donc les trouver dans la nature? Les animaux s'y font la guerre, s'entre-tuent et se dévorent ; les éléments même combattent contre les éléments : les hommes en agiront-ils de même entre eux ? — Oh ! non , répondit le bon paria ; mais chaque homme trouvera la règle de sa conduite dans son propre cœur, si son cœur est simple. La nature y a mis cette loi : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que les autres vous fissent.— Il est vrai , reprit le docteur , elle a réglé les intérêts du genre humain sur les nôtres; mais les vérités religieuses , comment les découvrira-t-on parmi tant de traditions et de cultes qui divisent les nations? — Dans la nature même , répondit le paria : si nous la considérons avec un cœur simple , nous y verrons Dieu dans sa puissance , son 'ntelligence et sa bonté; et comme nous sommes faibles, ignorants et misérables , en voilà assez pour nous engager à Y jdorer, à le prier et à l'aimer toute notre vie, sans disputer. »
« Admirablement! reprit l'Anglais. Mais maintenant, ditos-moi , quand on a découvert une vérité, faut-il en faire pjrt aux autres hommes? Si vous la publiez, vous serez persécuté par une infinité de gens qui vivent de l'erreur contraire en assurant que cette erreur même est la vérité, et que tout ce qui tend à la détruire est l'erreur elle-même.— Il faut, répondit le paria , dire la vérité aux hommes qui ont le cœur simple , c'est-à-dire aux gens de bien qui la cherchent; et non aux méchants, qui la repoussent. La vérité est une perle fine, et le méchant un crocodile qui ne peut la mettre à ses oreilles, parce qu'il n'en a pas. Si vous jetez une perle à un crocodile, au lieu de s'en parer , il voudra la dévorer ; il se cassera les dents , et de fureur il se jettera sur vous. »
« Il ne me reste qu'une objection à vous faire , dit l'Anglais : c'estqu'il s'cnsuitde cequevous venezdedire,queles hommes sont condamnés à l'erreur , quoique la vérité leur soit nécessaire ; car, puisqu'ils persécutent ceux qui la leur disent, quel
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est le docteur qui osera les instruire? — Celui , répondit le paria, qui persécute lui-même les hommes pour la leur apprendre, le malheur. — Oh ! pour cette fois , homme de la nature r reprit l'Anglais , je crois que vous vous trompez. Le malheui jetteleshommesdanslasuperstition; il abat le cœur et l'esprit. Plus les hommes sont misérables , plus ils sont vils , crédules et rampants. — C'est qu'ils ne sont pas assez malheureux , repartit le jaria. Le malheur ressemble à la montagne noire de Bember , aux extrémités du royaume brûlant de Lahor : tant que vous la montez , vous ne voyez devant vous que de stériles rochers; mais quand vous êtes au sommet, vous apercerez le ciel sur votre tête , et à vos pieds le royaume de Cachemire. »
« Charmante et juste comparaison! reprit le docteur; chacun , en effet , a dans la vie sa montagne à grimper. La vôtre, vertueux solitaire, a dû être bien rude, car vous êtes élevé par-dessus tous les hommes que je connais. Vous avez donc été bien malheureux? Mais dites-moi d'abord pourquoi votre caste est-elle si avilie dans l'Inde , et celle des brames si honorée ? Je viens de chez le supérieur de la pagode de Jagrenat , qui ne pense pas plus que son idole, et qui se fait adorer comme un dieu.— C'est , répondit le paria , parce que les brames disent que dans l'origine ils sont sortis de la tête du dieu Brama , et que les parias sont descendus de ses pieds. Ils ajoutent de plus qu'un jour Brama , en voyageant , demanda à manger à un paria , qui lui présenta de la chair humaine : depuis cette tradition leur caste est honorée, et la nôtre est maudite dans toute l'Inde. Il ne nous est pas permis d'approcher des villes ; et tout naïre ou reispoute peut nous tuer, si nous l'approchons seulement à la portée de notre haleine. — Par saint Georges! s'écria l'Anglais, voilà qui est bien fou et bien injuste! Comment les brames ont-ils pu persuader une pareille sottise aux Indiens ? — En la leur apprenant dès l'enfance, dit le paria, et en la leur répétant sans cesse : les hommes s'instruisent comme les perroquets. — Infortuné! dit l'Anglais, comment avez- vous fait pour vous
tirer de l'abîme de l'infamie où les brames vous avaient jeté en naissant? Je ne trouve rien de plus désespérant pour un homme que de le rendre vil à ses propres yeux : c'est lui ôterla première des consolations ; car la plus sûre de toutes est celle qu'on trouve à rentrer en soi-même. »
« Je me suis dit d'abord, reprit le paria : L'histoire du dieu Brama est-elle bien vraie? il n'y a que les brames, intéressés à se donner une origine céleste, qui la racontent. Us ont sans doute imaginé qu'un paria avait voulu rendre Brama anthropophage , pour se venger des parias , qui refusaient de croire à ce qu'ils débitaient de leur sainteté. Après cela je me suis dit : Supposons que ce fait soit vrai ; Dieu est juste , il ne peut rendre toute une caste coupable du crime d'un de ses membres , lorsque la caste n'y a pas participé. Mais en supposant que toute la caste des parias ait pris part à ce crime , leurs descendants n'en ont pas été complices. Dieu ne punit pas plus dans les enfants les fautes de leurs aïeux, qu'ils n'ont jamais vus , qu'il ne punirait dans les aïeux les fautes de leurs petits-enfants , qui ne sont pas encore nés. Mais supposons encore que j'aie part aujourd'hui à la punition d'un paria perfide envers son dieu il y a des milliers d'années, sans avoir eu part à son crime : est-ce que quelque chose pourrait subsister haï de Dieu , sans être détruit aussitôt? Si j'étais maudit.de Dieu, rien de ce que je planterais ne réussirait. Enfin je me dis: Je suppose que je sois haï de Dieu , qui me fait du bien ; je veux tâcher de me rendre agréable à lui en faisant, à son exempte , du bien à ceux que je devrais haïr. »
« Mais, lui demanda l'Anglais, comment faisiez-vous pour vivre, étant repoussé de tout le monde? — D'abord, dit l'Indien , je me dis : Si tout le monde est ton ennemi , sois à toimême ton ami. Ton malheur n'est pas au-dessus des forces d'un homme. Quelque grande que soit la pluie, un petit oiseaun'en reçoit qu'une goutte à la fois. J'allais dans les bois et le long des rivières chercher à manger , mais je n'y recueillais le plus souvent que quelque fruit sauvage, et j'avais à
craindre les bêtes féroces : ainsi je connus que la nature n'avait presque rien fait pour l'homme seul , et qu'elle avait attaché mon existence à cette même société qui me rejetait de sonsein. Je fréquentai alors les champs abandonnés, qui sont en grand nombre dans l'Inde, et j'y rencontrais toujours quelque plante comestible qui avait survécu à la ruine de ses cultivateurs. Je voyageais ainsi de province en province, assuré de trouver partout ma subsistance dans les débris de l'agriculture. Quand je trouvais les semences de quelque végétal utile , je les ressemais , en disant : Si ce n'est pas pour moi, ce sera pour d'autres. Jemetrouvais moins misérable en voyant que je pouvais faire quelque bien. Il y avait une chose que je désirais passionnément, c'était d'entrer dans quelques villes. J'admirais de loin leurs remparts et leurs tours, le concours prodigieux de barques sur leurs rivières et de caravanes sur leurs chemins , chargées de marchandises qui y abordaient de tous tes points de l'horizon; les troupes de gens de guerre qui y venaient monterJa garde du fond des provinces; les marches des ambassadeurs avec leurs suites nombreuses , qui y arrivaient des royaumes étrangers pour y notifier des événements heureux , ou pour y faire des alliances. Je m'approchais le plus qu'il m'était permis de leurs avenues, contemplant avec étonnement les longues colonnes de poussière que tant de voyageurs y faisaient lever; et je tressaillais de désir à ce bruit confus qui sort des grandes villes, et qui, dans les campagnes voisines, ressemble au murmure des flots qui se brisent sur les ri va ges delà mer. Je me disais : Une congrégation d'hommes . de tant d'états différents, qui mettent en commun leur industrie, leursrichessesetleurjoie,doitfaire d'une ville un séjour de délices. Mais s'il ne m'est pas permis d'en approcher pendaotlc jour, qui m'empêche d'y entrer pendant la nuit? Une faible souris, qui a tant d'ennemis, va et vient où elle veut à la faveur des ténèbres; elle passe de la cabane du pauvre dans le palais des rois. Pour jouir de la vie, il lui suffit de la lumière des étoiles : pourquoi me faut-il celle du soleil? C'était aux environs de Delhi que je faisais ces réflexions; elles m' enhardi-
rent au point que j'entrai dans la ville avec la nuit ; j'y pénétrai par la porte de Lahor. D'abord je parcourus une longue rue solitaire , formée , à droite et à gauche , de maisons bordées de terrasses portées par des arcades , où sont les boutiques des marchands. De distance à autre, je rencontrai de grands caravansérais bien fermés, et de vastes bazars ou marchés, où régnait le plus grand silence. En approchant de l'intérieur de la ville , je traversai le superbe quartier des omrahs , rempli de palais et de jardins situés le long de la Gemna. Tout y retentissait du bruit des instruments et des chansons des bayadères, qui dansaient sur les bords du fleuve, à la lueur des flambeaux. Je me présentai à la porte d'un jardin pour jouir d'un si doux spectacle, mais j'en fus repoussé par des esclaves, qui en chassaient les misérables à coups de bâton. En m' éloignant du quartier des grands , je passai près de plusieurs pagodes de ma religion , où un grand nombre d'infortunés , prosternés à terre, se livraient aux larmes. Je me hâtai de fuir, à la vue de ces monuments de la superstition et de la terreur. Plus loin, les voix perçantes des mollahs , qui annonçaient du haut des airs les heures de la nuit , m'apprirent que J'étais au pied des minarets d'une mosquée. Près delà étaient les factoreries des Européens avec leurs pavillons , et des gardiens qui criaient sans cesse : Kaber-dar! Prenez garde à vous ! Je côtoyai ensuite un grand bâtiment, que je reconnus pour une prison , au bruit des chaînes et aux gémissements qui en sortaient. J'entendis bientôt les cris de la doul eur dans un vaste hôpital , d'où l'on sortait des chariots pleins de cadavres. Chemin faisant, je rencontrai des voleurs qui fuyaient le long des rues , des patrouilles de gardes qui couraient après eux, des groupes de mendiants qui, malgré les coups de rotin , sollicitaient aux portes du palais quelques débris de leurs festins ; et partout des [femmes qui se prostituaient publiquement, pour avoir de quoi vivre. Enfin, après une longue marche dans la même rue, je parvins à une place immense, qui entoure la forteresse habitée par le Grand Mogol. Elle était couverte de tentes de rajahs ou nababs de sa garde, et
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de leurs escadrons , distingués les uns des autres par des flam beaux, des étendards, et de longues cannes terminées par des queues de vaches du Thibet. Un large fossé plein d'eau et hérissé d'artillerie faisait, comme la place, le tour de la forteresse. Je considérais , à la clarté des feux de la garde , les tours du château , qui s'élevaient jusqu'aux nues, et la longueur de ses remparts , qui se perdaient dans l'horizon. J'aurais hieu voulu y pénétrer; mais de grands korahs ou fouets, suspendus à des poteaux, m'ôtèrent même le désir de mettre le pied dans la place. Je me tins donc à une de ses extrémités, auprès de quelques nègres esclaves , qui me permirent de me reposer auprès d'un feu autour duquel ils étaient assis. De là je considérai avec admiration le palais impérial , et je me dis : C'est donc ici que demeure le plus heureux des hommes ! c'est pour son obéissance que tant de religions prêchent; pour sa gloire, que tant d'ambassadeurs arrivent ; pour ses trésors , que tant de provinces s'épuisent; pour ses voluptés, que tant de caravanes voyagent; et pour sa sûreté , que tant d'hommes armés veUlent en silence 1
« Pendant que je faisais ces réflexions, de grands cris de joiese firent entendredans toute la place, et je vis passer huit chameaux décorés de banderoles. J'appris qu'ils étaient chargés de têtes de rebelles que les généraux du Mogol lui envoyaient de la province de Décan , où un de ses fils , qu'il en avait nommé gouverneur , lui faisait la guerre depuis trois ans. Un peu après arriva , à bride abattue , un courrier monté sur un dromadaire : il venait annoncer la perte d'une ville frontière de l'Inde, par la trahison d'un de ses commandants , qui l'avait livrée au roi de Perse. A peine ce courrier était passé , qu'un autre , envoyé par le gouverneur du Bengale , vint apporter la nouvelle que des Européens , auxquels l'empereur avait accordé, pour le bien du commerce, un comptoir à l'embouchure du Gange , y avaient bâti une forteresse , et s'y étaient emparés de la navigation du fleuve. Quelques moments après l'arrivée de ces deux courriers , on vit sortir du château un officier à la tête d'un détachement des gardes. Le MogoJ
lui avait ordonné d'aller dans le quartier des omrahs et d'eu amener trois des principaux, chargés déchaînes, accusés d'être d'intelligence avec les ennemis de l'État. 11 avait fait arrêter la veille un mollah , qui faisait dans ses sermons réloge du roi de Perse , et disait hautement que l'empereur des Indes était infidèle, parce que, contre la loi de Mahomet, il huvait du vin. Enfin , on assurait qu'il venait de faire étrangler et jeter dans la Gemna une de ses femmes et deux capitaines de sa garde, convaincus d'avoir trempé dans la rébellion de son fils. Pendant que je réfléchissais sur ces tragiques événements, une longue colonne de feu s'éleva tout à coup des cuisines du sérail; ses tourbillons de fumée se confondaient avec les nuages, et sa lueur rouge éclairait les tours «le la forteresse, ses fossés, la place, les minarets des mosquées , et s'étendait jusqu'à l'horizon. Aussitôt les grosses timbales de cuivre, et les karnas ou grands hautbois de la garde , sonnèrent l'alarme avec un bruit épouvantable : des escadrons de cavalerie se répandirent dans la ville , enfonçant J?s portes des maisons voisines du château, et forçant, à grands coups de korahs, leurs habitants d'accourir au feu. J'éprouvai aussi moi-même combien le voisinage des grands est dangereux aux petits. Les grands sont comme le feu, qui brûle même ceux qui lui jettent de l'encens , s'ils s'en approchent de trop près. Je voulus m'échapper, mais toutes les avenues de la place étaient fermées. Il m'eût été impossible d'en sortir, si, par la providence de Dieu , le côté où je m'étais mis n'eût été celui du sérail. Comme les eunuques en déménageaient les femmes sur des éléphants , ils facilitèrent mon évasion; car si partout les gardes obligeaient, à coups de fouet, les hommes de venir au secours du château, les éléphants, à coups de trompe, les forçaient de s'en éloigner. Ainsi, tantôt poursuivi par les uns, tantôt repoussé par les autres, je sortis de cet affreux chaos; et , à la clarté de l'incendie, je gagnai l'autre extrémité du faubourg, où sous des huttes , loin des grands , le peuple reposait en paix de ses travaux. Ce fut là que je commençai à respirer. Je me dis :
J'ai donc vu une ville! j'ai vu la demeure des maîtres des nations! Oh! de combien de maîtres ne sont-ils pas eux-mêmes les esclaves! Ils obéissent , jusque dans le temps du repos , aux voluptés , à l'ambition , à la superstition , à l'avarice ; ils ont à craindre , même dans le sommeil , une foule d'êtres misérables et malfaisants dont ils sont entourés, des voleurs, des mendiants, des courtisanes, des incendiaires, et jusqu'à leurs soldats , leurs grands et leurs prêtres. Que doit-ce être d'une ville pendant le jour, si elle est ainsi troublée pendant la nuit? Les maux de l'homme croissent avec ses jouissances : combien l'empereur, qui les réunit toutes , n'est-il pas à plaindre! Il a à redouter les guerres civiles et étrangères, et les objets mêmes qui fout sa consolation et sa défense, ses généraux , ses gardes , ses mollahs , ses femmes et ses enfants. Les fossés de sa forteresse ne sauraient arrêter les fantômes de la superstition, ni ses éléphants si bien dressés repousser loin de lui les noirs soucis. Pour moi, je ne crains rien de tout cela : aucun tyran n'a d'empire ni sur mon corps , ni sur mon âme. Je puis servir Dieu suivant ma conscience , et je n'ai rien à redouter d'aucun homme , si je ne me tourmente moi-même : en vérité, un paria est moins malheureux qu'un empereur. En disant ces mots, les larmes me vinrent aux yeux , et , tombant à genoux , je remerciai le ciel, qui , pour m'apprendre à supporter mes maux, m'en avait montré de plus intolérables que les miens.
« Depuis ce temps , je n'ai fréquente dans Delhi que les faubourgs. De là , je voyais les étoiles éclairer les habitations des hommes et se confondre avec leurs feux , comme si le ciel et la ville n'eussent fait qu'un même domaine. Quand la lune venait éclairer ce paysage , j'y apercevais d'autres couleurs que celles du jour. J'admirais les tours, les maisons et les arbres , à la fois argentés et couverts de crêpes , qui se reflétaient au loin dans les eaux delà Gemna. Je parcourais en liberté de grands quartiers solitaires et silencieux , et il me semblait alors que toute la ville était à moi. Cependant l"hurnanité m'y aurait refusé une poignée de riz , tant la religion
m'y avait rendu odieux ! Ne pouvant donc trouver a vivre parmi les vivants , j'en cherchais parmi les morts ; j'allais dans les cimetières manger sur les tombeaux les mets offerts parla pitié des parents. C'était dans ces lieux que j'aimais à réfléchir. Je me disais : C'est ici la ville de la paix ; ici ont disparu la puissance et l'orgueil ; l'innocence et la vertu sont en sûreté; ici sont mortes toutes les craintes de la vie, même celle de mourir : c'est ici l'hôtellerie où pour toujours le charretier a dételé, et où le paria repose. Dans ces pensées, je trouvais la mort désirable , et je venais à mépriser la terre. Je considérais l'orient, d'où sortait à chaque instant une multitude d'étoiles. Quoique leurs destins me fussent inconnus , je sentais qu'ils étaient liés avec ceux des hommes , et que la nature , qui a fait ressortir à leurs besoins tant d'objets qu'ils ne voient pas , y avait au moins attaché ceux qu'elle offrait à leur vue. Mon âme s'élevait donc dans le firmament avec les astres ; et , lorsque l'aurore venait joindre à leurs douces et éternelles clartés ses teintes de rose , je me croyais aux portes du ciel. Mais dès que ses feux doraient les sommets des pagodes, je disparaissais comme une ombre ; j'allais, loin des hommes , me reposer dans les champs au pied d'un arbre , où je m'endormais au chant des oiseaux. »
« Homme sensible et infortuné, dit l'Anglais, votre récit est bien touchant : croyez-moi , la plupart des villes ne méritent d'être vues que la nuit. Après tout, la nature a des beautés nocturnes qui ne sont pas les moins touchantes ; un poète fameux de mon pays n'en a pas célébré d'autres. Mais ditesmoi , comment enfin avez-vous fait pour vous rendre heureux à la lumière du jour ? »
« C'était déjà beaucoup d'être heureux la nuit, reprit l'Indien; la nature ressemhle à une belle femme qui, pendant le jour, ne montre au vulgaire que les beautés de son visage, et qui, pendant la nuit , en dévoile de secrètes à son amant. Mais si la solitude a ses jouissances, elle a ses privations; elle parait à l'infortuné un port tranquille, d'où il voit s'écouler les passions des autres hommes sans en être ébranlé ;
mais , pendant qu'il se félicite de son immobilité , le temps l'entraîne lui-même. On ne jette point l'ancre dans le fleuve de la vie ; il emporte également celui qui lutte contre son cours et celui qui s'y abandonne , le sage comme l'insensé ; et tous deux arrivent à la lin de leurs jours , l'un après en avoir abusé , et l'autre sans en avoir joui. Je ne voulais pas être plus sage que la nature , ni trouver mon honneur hors des lois qu'elle a prescrites à l'homme. Je désirais surtout un ami à qui je pusse communiquer mes plaisirs et mes peines. Je le cherchai longtemps parmi mes égaux ; mais je n'y vis que des envieux. Cependant j'en trouvai un sensible , reconnaissant, fidèle, et inaccessible aux préjugés : à la vérité, ce n'était pas dans mon espèce , mais dans celle des animaux : c'était ce chien que vous voyez. On l'avait exposé, tout petit, au coin d'une rue , où il était près de mourir de faim. Il me toucha de compassion : je l'élevai; il s'attacha à moi, et je m'en fis un compagnon inséparable. Ce n'était pas assez : il me fallait un ami plus malheureux qu'un chien, qui connût tous les maux de la société humaine, et qui m'aidât à les supporter; qui ne désirât que les biens de la nature, et avec qui je pusse en jouir. Ce n'est qu'en s'entrelaçant que deux faibles arbrisseaux résistent à l'orage. La Providence comblâmes désirs en me donnant une bonne femme. Ce fut à la source de mes malheurs que je trouvai celle de mon bonheur. Une nuit que j'étais au cimetière des brames , j'aperçus , au clair de la lune , une jeune bramine à demi couverte de son voile jaune. A l'aspect d'une femme du sang de mes tyrans, je reculai d'horreur; mais je m'en rapprochai de compassion, en voyant le soin dont elle était occupée. Elle mettait à manger sur un tertre qui couvrait les cendres de sa mère, brûlée depuis peu toute vive , avec le corps de son père , suivant IV sage de sa caste ; et elle y brûlait de l'encens , pour appeler son ombre. Les larmes me vinrent aux yeux en voyant une personne plus infortunée que moi. Je me dis : Hélas ! je suis lié des liens de l'infamie , mais tu l'es de ceux de la gloire. Au moins' je vis tranquille au fond de mon précipice ; et toi,
toujours tremblante sur le bord du tien. Le même destin qui t'a enlevé ta mère te menace aussi de t'enlever un jour. Tu n'as reçu qu'une vie , et lu dois mourir de deux morts : si ta propre mort ne te fait descendre au tombeau , celle de ton époux t'y entraînera toute vivante. Je pleurais , et elle pleurait; nos yeux, baignés de larmes, se rencontrèrent, et se parlèrent comme ceux des malheureux : elle détourna les siens, s'enveloppa de son voile , et se retira. La nuit suivante, je revins au même lieu. Cette fois, elle avait mis une plus grande provision de vivres sur le tombeau de sa mère : elle avait jugé que j'en avais besoin; et, comme les brames empoisonnent souvent leurs mets funéraires pour empêcher les parias de les manger, pour me rassurer sur l'usage des siens , elle n'y avait apporté que des fruits. Je fus touché de cette marque d'humanité ; et, pour lui témoigner le respect que je portais à son offrande filiale , au lieu de prendre ses fruits, j'y joignis des fleurs : c'étaient des pavots, qui exprimaient la part que je prenais à sa douleur. La nuit suivante, je vis avec joie qu'elle avait approuvé mon hommage; les pavots étaient arrosés, et elle avait mis un nouveau panier de fruits à quelque distance du tombeau. La pitié et la reconnaissance m'enhardirent. N'osant lui parler comme paria,depeurdelacompromettre,j'entrepris, commehomme, de lui exprimer toutes les affections qu'elle faisait naître dans mon âme : suivant l'usage des Indes, j'empruntai, pour me faire entendre , le langage des fleurs : j'ajoutai aux pavots des soucis. La nuit d'après , je retrouvai mes pavots et mes soucis baignés d'eau. La nuit suivante , je devins plus hardi : je joignis aux pavots et aux soucis une fleur de foulsapatte , qui sert aux cordonniers à teindre leurs cuirs en noir, comme l'expression d'un amour humble et malheureux. Le lendemain , dès l'aurore , je courus au tombeau ; mais j'y vis la foulsapatte desséchée, parce qu'elle n'avait pas été arrosée. La nuit suivante, j'y mis, en tremblant, une tulipe dont les feuilles rouges et le cœur noir exprimaient les feux dont j'étais brûlé : le lendemain , je retrouvai ma tulipe dans l'état de la
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foulsapatte. J'étais accablé de chagrin; cependant lesurlendemainj'y apportai un bouton de rose avec ses épines, comme le symbole de mes espérances mêlées de beaucoup de craintes. Mais quel fut mou désespoir quand je vis , aux premiers rayons du jour, mon bouton de rose loin du tombeau ! je crus que je perdrais la raison. Quoiqu'il pût m'en arriver, je résolus de lui parler. La nuit suivante , dès qu'elle parut , je me jetai à ses pieds; mais j'y restai tout interdit en lui présentant ma rose. Elle prit la parole , et me dit : « Infortuné! tu me parles d'amour, et bientôt je ne serai plus. Il faut, à l'exemple de ma mère, que j'accompagne au bûcher mon époux qui vient de mourir : il était vieux , je l'épousai enfant : adieu , retire-toi , et oublie-moi ; dans trois jours, je ne serai qu'un peu de cendre. » En disant ces mots, elle soupira. Pour moi, pénétré de douleur, je lui dis :« Malheureuse bramine! la nature a rompu les liens que la société vous avait donnés; achevez de rompre ceux de la superstitiou : vous le pouvez, en me prenant pour votre époux. — Quoi ! reprit-elle en pleurant , j'échapperais à la mort pour vivre avec toi dans l'opprobre? Ah! si tu m'aimes, laisse-moi mourir. — A Dieu ne plaise , m'écriai-je , que je ne vous tire de vos maux que pour vous plonger dans les miens ! Chère bramine , fuyons ensemble au fond des forêts : il vaut encore mieux se fier aux tigres qu'aux hommes. Mais le ciel, dans qui j'espère, ne nous abandonnera pas. Fuyons : l'amour, la nuit, ton malheur, ton innocence, tout nous favorise. Hâtonsnous, veuve infortunée ! déjà ton bûcher se prépare , et ton époux mort t'y appelle. Pauvre liane renversée, appuie-toi sur moi, je serai ton palmier. » Alors elle jeta, en gémissant, un regard surle tombeau de sa mère, puis vers le ciel ; et, laissant tomber une de ses mains dans la mienne, de l'autre elle prit ma rose. Aussitôt je la saisis par le bras , et nous nous mîmes en route. Je jetai son voile dans le Gange, pour faire croire à ses parents qu'elle s'y était noyée. Nous marchâmes pendant plusieurs nuits le long du fleuve, nous cachant le jour dans des rizières. Enfin , nous arrivâmes dans cette contrée , que la
guerre autrefois a dépeuplée d'habitants. Je pénétrai au font) dece bois, où j'ai bâti cette cabane et planté un petit jardin : nous y vivons très-heureux. Je révère ma femme comme le soleil , et je l'aime comme la lune. Dans cette solitude, nous nous tenons lieu de tout : nous étions méprisés du monde; mais comme nous nous estimons .mutuellement , les louant que je lui donne , ou celles que j'en reçois , nous paraisses plus douces que les applaudissements d'un peuple » En disant ces mots , il regardait son enfant dans son berceau , et M femme qui versait des larmes de joie.
Le docteur, en essuyant les siennes, dit a son note : « En vérité , ce qui est en honneur chez les hommes est souvent digne de leur mépris; et ce qui est méprisé d'eux mérite souvent d'en être honoré M;iis Dieu est juste : vous êtes mille fois plus heureux dans votre obscurité que le chef des brames de Jagrenat dans toute sa gloire. 11 est exposé, ainsi que sa caste, a toutes les révolutions de la fortune; c'est sur les brames que tombent la plupart des fléaux des guerres civiles et étrangères qui désolent votre beau pays depuis tant de siècles ; c'est à eux qu'on s'adresse souvent pour avoir des contributions forcées , à cause de l'empire qu'ils exercent sur l'opinion des peuples. Mais ce qu'il y a de plus cruel pour eux, ils sont les premières victimes de leur religion inhumaine. A force de prêcher l'erreur, ils s'en pénètrent eux-mêmes au point de perdre le sentiment de la vérité, de la justice, de l'humanité , de la piété ; ils sont liés des chaînes de la superstition dont ils veulent captiver leurs compatriotes ; ils sont forcés à chaque instant de se laver, de se purifier, et de s'abstenir d'une multitude de jouissances innocentes : enfin (ce qu'on ne peut dire sans horreur) , par une suite de leurs dogmes barbares , ils voient brûler vives leurs parentes , leurs mères, leurs sœurs et leurs propres filles : ainsi les punit la nature , dont ils ont violé les lois . Pour vous , il vous est permis d'être sincère , bon , juste , hospitalier, pieux ; et vous échappez aux coups de la Fortune et aux maux de l'opinion par votre humiliation même. «
Après cette conversation , le paria prit congé de son hôte pout le laisser reposer , et se retira , avec sa femme et le berceau de son enfant dans une petite pièce voisine.
Le lendemain, au lever de l'aurore, le docteur fut réveille par le chant des oiseaux nichés dans les branches du figuier d'Inde, et par les voix du paria et de sa femme, qui faisaient ensemble la prière du matin. Il se leva, et fut bien fâché lorsque , le paria et sa femme ouvrant leur porte pour lui souhaiter le bonjour, il vit qu'il n'y avait pas d'autre lit dans la cabane que le lit conjugal , et qu'ils avaient veillé toute la nuit pourlelui céder. Après qu'ils lui eurent fait lesalam, ils se hâtèrent de lui préparer à déjeuner. Pendant ce temps-là , il fut faire un tour dans le jardin : il le trouva , ainsi que la cabane, entouré des arcades du figuier d'Inde, si entrelacées, qu'elles formaient une haie impénétrable même à la vue. Il apercevait seulement au-dessus de leur feuillage les flancs rouges du rocher qui flanquait le vallon tout autour de lui ; il en sortait une petite source qui arrosait ce jardin, planté sans ordre. On y voyait pêle-mêle des mangoustans, des orangers, des cocotiers, des litchis, des durions, des manguiers, des jacquiers, des bananiers , et d'autres végétaux tous chargés de fleurs ou de fruits. Leurs troncs même en étaient couverts : le bétel serpentait autour du palmier arec, et le poivrier le long de la canne à sucre. L'air était embaumé de leurs parfums. Quoique la plupart des arbres fussent encore dans l'ombre, les premiers rayons de l'aurore éclairaient déjà leurs sommets , on y voyait voltiger des colibris étincelants comme des rubis et des topazes , tandis que des bengalis et des sensasoulé , ou cinq-cents voix , cachés sous l'humide feuillée, faisaient entendre sur leurs nids leurs doux concerts. Le docteur se promenait sous ces charmants ombrages, loin des pensées savantes et ambitieuses , lorsque le paria vint l'inviter à déjeuner. « Votre jardin est délicieux, dit l'Anglais; je ne lui trouve d'autre défaut que d'être trop petit : à votre place, j'y ajouterais un boulingrin , et je retendrais dans la forêt. — Seigneur, lui répondit le paria, moins on tient de
place , plus on est à couvert. Une feuille suffit au nid de l'oiseau-mouche, » En disant ces mots, ils entrèrent dans la cabane , où ils trouvèrent dans un coin la femme du paria qui allaitait son enfant : elle avait servi le déjeuner. Après un repas silencieux , le docteur se préparant à partir, l'Indien lui dit : « Mon hôte , les campagnes sont encore inondées des pluies de la nuit, les chemins sont impraticables : passez ce jour avec nous. — Je ne le puis, dit le docteur, j'ai trop de monde avec moi. — Je le vois , reprit le paria , vous avez hâte de quitter le pays des brames pour retourner dans celui des chrétiens , dont la religion fait vivre tous les hommes en frères. » Le docteur se leva en soupirant. Alors le paria fit un signe à sa femme , qui, les yeux baissés et sans parler, présenta au docteur une corbeille de fleurs et de fruits. Le paria , prenant la parole pour elle , dit à l'Anglais : « Seigneur , excusez notre pauvreté ; nous n'avons , pour parfumer nos hôtes suivant l'usage de l'Inde, ni ambre gris, ni bois d'aloès ; nous n'avons que des fleurs et des fruits. Mais j'espère que vous ne mépriserez pas cette petite corbeille remplie par les mains de ma femme : il n'y a ni pavots, ni soucis, mais des jasmins, du mougrisetdes bergamottes , symboles, parla durée de leurs parfums, de notre affection, dont le souvenir nous restera lors même que nous ne nous verrons plus. » Le docteur prit la corbeille, et dit au paria : « Je ne saurais trop reconnaître votre hospitalité, et vous témoigner toute l'estime que je vous porte : acceptez cette montre d'or; elle est de Greenham , le plus fameux horloger de Londres ; on ne la remonte qu'une fois par an. » Le paria lui répondit : Seigneur, nous n'avons pas besoin de montre ; nous en avons une qui va toujours, et qui ne se dérange jamais : c'est le soleil. — Ma montre sonne les heures , ajouta le docteur.— Nos oiseaux les chantent, repartit le paria. — Au moins , dit le docteur , recevez ces cordons de corail , pour faire des colliers rouges à votre femme et à votre enfant.—Ma femme et mon enfant, répondit l'Indien, ne manqueront jamais de colliers rouges, tant que notre jardin
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produira des pois d'angole. —Acceptez donc, dit le docteur, ces pistolets , pour vous défendre des voleurs dans votre solitude. — La pauvreté, dit le paria, est un rempart qui éloigne de nous les voleurs ; l'argent dont vos armes sont garnies suffirait pour les attirer. Au nom de Dieu qui nous protège et de qui nous attendons notre récompense, ne nous enlevez pas le prix de notre hospitalité. — Cependant, reprit l'Anglais, je désirerais que vous conservassiez quelque chose de moi. — Eh hien , mon hôte , répondit le paria , puisque vous le voulez , j'oserai vous proposer un échange : donnezmoi votre pipe , et recevez la mienne : lorsque je fumerai dans la vôtre, je me rappellerai qu'un pandect européen n'a pas dédaigné d'accepter l'hospitalité chez un pauvre paria. >• Aussitôt le docteur lui présenta sa pipe de cuir d'Angleterre, dont l'emhouchure était d'amhre jaune - et reçut en retour celle du paria , dont le tuyau était de bambou , et le fourneau de terre cuite.
Ensuite il appela ses gens , qui étaient tous morfondus de leur mauvaise nuit passée ; et , après avoir embrassé le paria , il monta dans son palanquin. La femme du paria , qui pleurait, resta sur la porte de la cabane, tenant son enfant dans ses bras; mais son mari accompagna le docteur jusqu'à la sortie du bois , en le comblant de bénédictions. « Que Dieu soit votre récompense, lui disait-il, pour votre bonté envers les malheureux ! que je lui sois en sacrifice pour vous ! qu'il vous ramène heureusement en Angleterre, ce pays de savants et d'amis, qui cherchent la vérité par tout le monde, pour le bonheur des hommes! » Le docteur lui répondit : « J'ai parcouru la moitié du globe , et je n'ai vu partout que l'erreur et la discorde : je n'ai trouvé la vérité et le bonheur que dans votre cabane. » En disant ces mots , ils se séparèrent l'un de l'autre en versant des larmes. Le docteur était déjà bien loin dans la campagne , qu'il voyait encore le bon paria au pied d'un arbre, qui lui faisait signe des mains pour lui dire adieu.
Le docteur, de retour à Calcutta, s'embarqua pour Chan-
dernagor, d'où il fit voile pour l'Angleterre. Arrivé à Londres, il remit les quatre-vingt-dix ballots de ses manuscrits au président de la Société royale, qui les déposa au muséum Jritannique, où les savants et les journalistes s'occupent encore aujourd'hui à en faire des traductions , des éloges , des diatribes , des critiques et des pamphlets. Quant au docteur, il garda pour lui les trois réponses du paria sur la vérité. Il fumait souvent dans sa pipe; et quand on le questionnait sur ce qu'il avait appris de plus utile dans ses voyages , il répondait : « Il faut chercher la vérité avec un cœur simple ; on ne la trouve que dans la nature ; on ne doit la dire qu'aux gens de bien. » A quoi il ajoutait : « On n'est heureux qu'avec une bonne femme. »
FIN DE LA CnAUMlÈBE INDIENNB.
Il y avait à Surate un café où beaucoup d'étrangers s'assemblaient l'après-midi. Un jour il y vint un seidre persan, ou docteur de la loi , qui avait écrit toute sa vie sur la théologie, et qui ne croyait plus en Dieu. Qu'est-ce que Dieu ? disait-il; d'où vient-il ? qui est-ce qui l'a créé? où est-il? Si c'était un corps , on ie verrait ; si c'était un esprit , il serait intelligent et juste ; il ne permettrait pas qu'il y eût des malheureux sur la terre. Moi-même , après avoir tant travaillé pour son service , je serais pontife à Ispahan , et je n'aurais pas été forcé de m'enfuir de la Perse, après avoir cherché à éclairer les hommes. Il n'y a donc point de Dieu. Ainsi le docteur , égaré par son ambition , à force de raisonner sur la première raison de toutes choses , était venu à perdre la sienne, et à croire que c'était non sa propre intelligence qui n'existait plus , mais celle qui gouverne l'univers. Il avait pour esclave un Cafre presque nu , qu'il laissa à la porte du café. Pour lui, il fut se coucher sur un sofa, et il prit une tasse de coquenar ou d'opium. Lorsque cette boisson commença à échauffer son cerveau, il adressa la parole à son'esclave, qui était assis sur une pierre au soleil , occupé à chasser les mouches qui le dévoraient, et lui dit : Misérable noir , crois-tu qu'il y ait un Dieu? —Qui peut en douter? lui répondit le Cafre. En disant ces mots, le Cafre tira d'un lambeau de pagne qui lui ceignait les reins , un petit marmouset de bois et dit : Voilà le dieu qui m'a protégé depuis que je suis au monde; il est fait d'une branche de l'arbre fétiche de mon pays. Tous les gens du café ne furent pas moins surpris de la réponse de l'esclave que de la question de son maître.
Alors un brame, haussant les épaules, dit au nègre : Pauvre imbécile! comment, tu portes ton dieu dans ta ceinture? Apprends qu'il n'y a point d'autre Dieu que Brama , qui a
tîéé le monde , et dont les temples sont sur les bords du Gange. Les brames sont ses seuls prêtres, et c'est par sa protection particulière qu'ils subsistent depuis cent vingt mille ans , malgré toutes les révolutions de l'Inde. Aussitôt un courtier juif prit la parole, et dit : Comment les brames peuvent-ils croire que Dieu n'a de. temples que dans l'Inde , et qu'il n'existe que pour leur caste ? Il n'y a d'autre Dieu que celui d'Abraham , qui n'a d'autre peuple que celui d'Is raël. Il le conserve, quoique dispersé par toute la terre, jusqu'à ce qu'il l'ait rassemblé à Jérusalem pour lui donner l'empire des nations , lorsqu'il y aura relevé sou temple , jadis la merveille de l'univers. En disant ces mots , l'Israélite versa quelques larmes. Il allait parler encore, lorsqu'un Italien en robe bleue lui dit en colère : Vous faites Dieu injuste , en disant qu'il n'aime que le peuple d'Israël. Il l'a rejeté depuis plus de dix-sept cents ans , comme vous en pouvez Juger par sa dispersion même. 11 appelle aujourd'hui tous les hommes dons l'Église romaine , hors laquelle il n'y a point de salut. Un ministre protestant , de la mission danoise de Trinquebar, répondit en pâlissant , au missionnaire catholique : Comment pouvez-vous restreindre le salut des hommes à votre communion idolâtre? apprenez qu'il n'y aura de sauvés que ceux qui, suivant l'Évangile, adorent Dieu en esprit et en vérité , sous la loi de Jésus. Alors un Turc , officier de la douane de Surate , qui fumait sa pipe, dit aux deux chrétiens , d'un air grave : Padres, comment pouvez-vous borner la connaissance de Dieu à vos églises ? la loi de Jésus a été abolie depuis l'arrivée de Mahomet , le paraclet prédit par Jésus lui-même, le Verbe de Dieu. Votre religion ne subsiste plus que dans quelques royaumes , et c'est sur ses ruines que la notre s'est élevée dans la plus belle portion de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie, et de ses îles. Elle est aujourd'hui assise sur le trône du Mogol, et se répand jusque dans la Chine, ce pays de lumières. Vous reconnaissez vous-mêmes la réprobation des Juifs à leur humiliation ; reconnaissez donc la mission du prophète à ses victoires. Il n'y aura de sauvés
que les amis de Mahomet et d'Omar : car pour ceux qui suivent Ali, ce sont des infidèles. A ces mots, le seidre, qui était de Perse, où le peuple suit la secte d'Ali, se mit à sourire; mais il s'éleva une grande querelle dans le café , à cause de tous les étrangers , qui étaient de diverses religions, et parmi lesquels il y avait encore des chrétiens ahyssins , des cophtes, des Tartares lamas, des Arabes ismaélites, et des guèbres , ou adorateurs du feu. Tous disputaient sur lanature de Dieu et sur son culte, chacun soutenant que la véritable religion n'était que dans son pays.
Il y avait là un lettré de la Chine , disciple de Confucius , qui voyageait pour son instruction. Il était dans un coin du café, prenant du thé, écoutant tout, et ne disant mot. Le douanier turc , s'adressant à lui , lui cria d'une voix forte : Bon Chinois , qui gardez le silence , vous savez que beaucoup de religions ont pénétré a la Chine. Des marchands de votre pays , qui avaient besoin ici de mes services , me l'ont dit, en m'assurant que celle de Mahomet était la meilleure. Rendez comme eux justice à la vérité : que pensez-vous de Dieu , et de la religion de son prophète? Il se fit alors un grand silence dans le café. Le disciple de Confucius, ayant retiré ses mains dans les larges manches de sa robe , et les ayant croisées sur sa poitrine , se recueillit en lui-même , et dit d'une voix douce et posée : Messieurs , si vous me permettez de vous le dire , c'est l'ambition qui empêche , en toutes choses , les hommes d'être d'accord ; si vous avez la patience de m'entendre , je vais vous en citer un exemple qui est encore tout frais à ma mémoire. Lorsque je partis de la Chine pour venir à Surate , je m'embarquai sur un vaisseau anglais qui avait fait le tour du monde. Chemin faisant, nous jetâmes l'ancre sur la côte orientale de Sumatra. Sur le midi étant descendus à terre avec plusieurs gens de l'équipage, nous fûmes nous asseoir sur le bord de la mer, près d'un petit village, sous des cocotiers à l'ombre desquels se reposaient plusieurs hommes de divers pays. Il y vint un aveugle qui avait perdu la vue à force de contempler le soleil. Il avait
eu l'ambitieuse folie d'en comprendre la nature , afin de s'en approprier la lumière. Il avait tenté tous les moyens de l'optique, de la chimie, et même de la nécromancie, pour renfermer un de ses rayons dans une bouteille : n'ayant pu en venir à bout , il disait : La lumière du soleil n'est point un fluide, car elle ne peut être agitée parle vent; ce n'est point un solide , car on ne peut en détacher des morceaux ; ce n'est point un feu, car elle ne s'éteint point dans l'eau; ce n'est point un esprit , puisqu'elle est visible ; ce n'est point un corps, puisqu'on ne peut la manier; ce n'est pas même un mouvement , puisqu'elle n'agite pas les corps les plus légers : ce n'est donc rien du tout. Enfin , à force de contempler le soleil et de raisonner sur sa lumière , il en avait perdu les yeux , et , qui pis est , la raison. Il croyait que c'était non pas sa vue, mais le soleil, qui n'existait plus dans l'univers. Il avait pour conducteur un nègre qui , ayant fait asseoir son maître à l'ombre d'un cocotier , ramassa par terre un de ses cocos, et se mit à faire un lampion avec sa coque, une mèche avec soncaire, et à exprimer de sa noix un peu d'huile pour mettre dans son lampion. Pendant que le nègre s'occupait ainsi, l'aveugle lui dit en soupirant : Il n'y a donc plus de lumière au monde? Il y a celle du soleil, répondit le nègre. — Qu'est-ce que le soleil? reprit l'aveugle. — Je n'en sais rien, répondit l'Africain ; si ce n'est que son lever est le commencement de mes travaux, et son coucher en est la fin. Sa lumière m'intéresse moins que celle de mon lampion , qui m'éclaire dans ma case : sans elle, je ne pourrais vous servir pendant la nuit. Alors, montrant son petit coco, il dit : Voilà mon soleil. A ce propos, un homme du village, qui marchait avec des béquilles, se mit à rire; et, croyant que l'aveugle était un aveugle-né, il lui dit : Apprenez que le soleil est un globe de feu qui se lève tous les jours dans la mer, et qui se couche tous les soirs à l'occident , dans les montagnes de Sumatra. C'est ce que vous verriez vous-même ainsi que nous tous, si vous jouissiez de la vue. Un pêcheur prit alors la parole, et dit au boiteux : On voit bien que vous n'ê-
tes jamais sorti de votre village. Si vous aviez des jambes , et que vous eussiez fait le tour de l'île de Sumatra , vous sauriez que le soleil ne se couche point dans ses montagnes ; mais il sort tous les matins delà mer, et il y rentre tous les soirs pour se rafraîchir ; c'est ce que je vois tous les jours le long des côtes. Un habitant de la presqu'île de l'Inde dit alors au pêcheur : Comment un homme qui a le sens commun peutil croire que le soleil est un globe de feu , et que chaque jour il sort de la mer et qu'il y rentre sans s'éteindre ? Apprenez donc que le soleil est uue deuta ou divinité de mon pays, qu'il parcourt tous les jours le ciel sur un char , tournant autour de la montagne d'or de Merouwa ; que lorsqu'il s'éclipse , c'est qu'il est englouti par les serpents Ragou et Kétou , dont il n'est délivré que par les prières des Indiens sur les bords du Gange. C'est une ambition bien folle à un habitant de Sumatra, de croire qu'il ne luit que sur l'horizon de son île ; elle ne peut entrer que dans la tête d'un homme qui n'a navigué que dans une pirogue. Un Lascar, patron d'une barque de commerce qui était à l'ancre , prit alors la parole , et dit : C'est une ambition encore plus folle de croire que le soleil préfère l'Inde à tous les pays du monde. J'ai voyagé dans la mer Rouge , sur les côtes de l'Arabie , à Madagascar , aux îles Moluques et aux Philippines : le soleil éclaire tous ces pays, ainsi que l'Inde. Il ne tourne point autour d'une montagne ; mais il se lève dans les îles du Japon , qu'on appelle pour cette raison Jepon ou Gué-puen, naissance du soleil ; et il se couche bien loin à l'occident , derrière les îles d'Angleterre. J'en suis bien sur, car je l'ai ouï dire dans mon enfance à mon grand-père, qui avait voyagé jusqu'aux extrémités de la mer. Il allait en dire davantage , lorsqu'un matelot anglais de notre équipage l'interrompit, en disant : Il n'y a point de pays où l'on connaisse mieux le cours du soleil qu'en Angleterre : apprenez donc qu'il ne se lève et ne se couche nulle part. Il fait sans cesse le tour du monde ; et j'en suis bien certain , car nous venons de le faire aussi , et nous l'avons rencontré partout. Alors , prenant un rotin des
mains d'un des auditeurs, il traça un cercle sur le sable, tâchant de leur expliquer le cours du soleil d'un tropique a l'autre; mais, n'en pouvant venir à bout, il prit à témoin de tout ce qu'il voulait dire le pilote de son vaisseau. Ce pilote était un homme sage , qui avait entendu toute la dispute sans rien dire; mais quand il vit que tous les auditeurs gardaient le silence pour l'écouter, il prit alors la parole, et leur dit : « Chacun de vous trompe les « autres , et en est trompé. Le soleil ne tourne point autour « de la terre; mais c'est la terre qui tourne autour de lui, lui •< présentant tour à tour , en vingt-quatre heures , les îles du « Japon, des Philippines, les Moluques , Sumatra, l'A- » frique , l'Europe, l'Angleterre , et bien d'autres pays. Le « soleil ne luit point seulement pour une montagne , une île , « un horizon, une mer, ni même pour la terre; mais il est « au centre de l'univers , d'où il éclaire avec elle cinq autres <> planètes qui tournent aussi autour de lui, et dont queî- « ques-unes sont hien plus grosses que la terre , et bien plus « éloignées qu'elle du soleil. Telle est entre autres Saturne, de « trente mille lieues de diamètre, et qui en est à deux cent « quatre-vingt-cinq millions de lieues de distance. Je ne «parle pas des lunes, qui renvoient aux planètes éloignées « du soleil sa lumière , et qui sont en bon nombre. Chacun « de vous aurait une idée de ces vérités , s'il jetait seulement , « la nuit , les yeux au ciel , et s'il n'avait pas l'ambition de « croire que le soleil ne luit que pour son pays. » Ainsi parla, au grand étonnement de ses auditeurs , le pilote qui avait fait le tour du monde et observé les cieux.
Il en est de même , ajouta le disciple de Confucius, de Dieu comme du soleil. Chaque homme croit l'avoir à lui seul , dans sa chapelle, ou au moins dans son pays. Chaque peuple croit renfermer dans ses temples celui que l'univers visible ne renferme pas. Cependant est-il un temple comparable à celui que Dieu lui-même a élevé pour rassembler tous les hommes dans la même communion? Tous les temples du monde ne sont faits qu'à l'imitation de celui de la
nature. On trouve, dans la plupart, des lavoirs ou bénitiers . des colonnes , des voûtes, des lampes, des statues, des inscriptions, des livres de la loi, des sacrifices , des autels, et.des prêtres. Mais dans quel temple y a-t-il un bénitier aussi vaste que la nier , qui n'est point renfermée dans une coquille ; d'aussi belles colonnes que les arbres des forêts , ou ceux des vergers chargés de fruits ; une voûte aussi élevée que le ciel, et une lampe aussi éclatante que le soleil ? Où verra-t-on des statues aussi intéressantes que tant d'êtres sensibles qui s'aiment, qui s'entr'aident , et qui parlent ? des inscriptions aussi intelligibles et plus religieuses que les bienfaits mêmes de la nature? un livre de la loi aussi universel que l'amour de Dieu fondé sur notre reconnaissance , et que l'amour de nos semblables sur nos propres intérêts? des sacrifices plus touchants que ceux de nos louanges pour celui qui nous a tout donné , et de nos passions pour ceux avec lesquels nous devons tout partager? enfin un autel aussi saint que le cœur de l'homme de bien , dont Dieu même est le pontife ? Ainsi , plus l'homme étendra loin la puissance de Dieu , plus il approchera de sa connaissance ; et plus il aura d'indulgence pour les hommes, plus il imitera sa bonté. Que celui donc qui jouit de la lumière de Dieu , répandue dans tout l'univers , ne méprise pas le superstitieux qui n'en aperçoit qu'un petit rayon dans son idole , ni même l'athée qui en est tout à fait privé, de peur qu'en punition de son orgueil il ne lui arrive comme à ce philosophe qui , voulant s'approprier la lumière du soleil , devint aveugle , et se vit réduit , pour se conduire, à se servir du lampion d'un nègre.
Ainsi parla le disciple de Confueius; et tous les gens du café qui disputaient sur l'excellence de leurs religions gardèrent un profond silence.
Lorsque je revenais de Russie en France, je me trouvai, avec un bon nombre de voyageurs de différentes nations , sur le chariot de poste qui mène de Riga à Breslau. Nous étions rangés deux à deux , assis sur des bancs de bois, nos malles sous nos pieds, le ciel sur nos têtes , voyageant jour et nuit , exposés à toutes les injures de l'air, et ne trouvant dans les auberges de la route que du pain noir, de l'eau-de-vie de grain, et du café. Telle est la manière de voyager en Russie , en Prusse , en Pologne, et dans la plupart des pays du nord. Après avoir traversé tantôt dt grandes forêts de sapins et de bouleaux, tantôt des campagnes sablonneuses , nous entrâmes dans des montagnes couvertes de hêtres et de chênes , qui séparent la Pologne de la Silésie.
Quoique mes compagnons de voyage sussent le français , langue aujourd'hui universelle en Europe, ils parlaient fort peu. Un matin, au lever de l'aurore, nous nous trouvâmes sur une colline , auprès d'un château situé dans une position charmante. Plusieurs ruisseaux circulaient à travers ses longues avenues de tilleuls , et formaient au bas des îles plantées de vergers au milieu des prairies. Au loin , autant que la vue pouvait s'étendre , nous apercevions les riches campagnes de la Silésie , couvertes de moissons , de villages , et de maisons de plaisance arrosées par l'Oder, qui les traversait comme un ruban d'argent et d'azur. « 0 la belle vue ! s'écria un peintre italien qui allait à Dresde ; il me semble voir le Milanez. » Un astronome de l'Académie de Berlin se mit à dire : « Voilà de grandes plaines ; on pourrait y tracer une longue base , et par ces clochers avoir une belle suite de triangles. » Un baron autrichien, souriant dédaigneusement, répondit au géomètre : « Sachez que cette terre est des plus nobles d'Allemagne ; tous ces clochers que vous voyez là-bas en dépen-
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dent. — Cela étant , repartit un marchand suisse , les habitants y sont donc serfs. Par ma foi, c'est un pauvre pays. » Un officier hussard prussien , qui fumait sa pipe , la retira gravement de sa bouche, et se mit à dire d'un ton ferme : « Personne ici ne relève que du roi de Prusse. Il a délivré les Silésiens du joug de l'Autriche et de ses nobles. Je me souviens qu'il nous a fait camper ici il y a quatre ans. O les belles campagnes pour donner une bataille ! j'établirais mes magasins dans le château , et mon artillerie sur ses terrasses. Je borderais la rivière avec mon infanterie; je mettrais ma cavalerie sur les ailes; et avec trente mille hommes j'attendrais ici toutes les forces de l'Empire. Vive Frédéric ! » A peine s'était-il remis à fumer, qu'un officier russe prit la parole : « Je ne voudrais pas, dit-il, vivre dans un pays comme la Silésie, ouvert à toutes les armées. Nos Cosaques l'ont ravagée dans la dernière guerre ; et , sans nos troupes réglées qui les continrent , ils n'y auraient pas laissé une chaumière debout. C'est encore pis à présent. Les paysans peuvent y plaider contre leurs seigneurs ; les bourgeois y ont même de plus grands privilèges dans leurs municipalités. J'aime mieux les environs de Moscou. » Un jeune étudiant deLeipsick répondit aux deux officiers : « Messieurs , comment pouvezvous parler de guerre dans des lieux si charmants? Permettez-moi de vous apprendre que le nom même de Silésie vient de campi Ehjsii, champs Élysiens. Il vaut mieux s'écrier avec Virgile :
Lycori,
. . . Hic ipso tecum consumerer aevo.
O Lycoris ! c'est ici qu'avec toi je voudrais être dissous par le temps. » A ces mots , prononcés avec chaleur, une aimable marchande de modes de Paris , que l'ennui du voyage avait endormie , se réveilla , et , à la vue de ce beau paysage , s'écria à son tour : « O le délicieux pays ! il n'y manque que des Français. Qu'avez-vous à soupirer? dit-elle à un jeune rabbin qui était à ses côtés. — Voyez, dit le docteur juif , cette montagne là-bas avec sa pointe , elle ressemble au mont Sinai. >
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Tout le monde se mit à rire. Mais un vieux ministre luthérien d'Erfurt , en Saxe, fronça le sourcil, et dit en colère : « La Silésie est une terre maudite , puisque la vérité en est bannie : elle est sous le joug du papisme. Vous verrez, à l'entrée de Breslau , le palais des anciens ducs de Silésie, qui sert aujourd'hui de collège aux jésuites , quoique chassés de toute l'Europe. » Un gros marchand hollandais, pourvoyeur de l'armée prussienne dans la dernière guerre, lui repartit : Comment pouvez-vous appeler maudite une terre couverte de tant de biens ? Le roi de Prusse a fort bien fait de conquérir la Silésie : c'est le plus beau fleuron de sa couronne. J'y aimerais mieux un arpent de jardin, qu'un mille carré dans la Marche sablonneuse de Brandebourg. » Nous arrivâmes , ainsi disputant , à Breslau , où nous mîmes pied à terre dans une fort belle auberge. En attendant le dîner, on parla du maître du château. Le ministre saxon assura que c'était un scélérat qui commandait l'artillerie prussienne au siège de Dresde; qu'il avait écrasé, avec des bombes empoisonnées , cette malheureuse ville , dont la moitié des maisons était encore abattue , et qu'il n'avait acquis sa terre que par des contributions levées en Saxe. « Vous vous trompez, répondit le baron; il ne l'a eue que par son mariage avec une comtesse autrichienne, qui s'est mésalliée en l'épousant. Sa femme est aujourd'hui bien à plaindre : aucun de ses enfants ne pourra entrer dans les chapitres nobles de l'Allemagne , car leur père n'est qu'un officier de fortune. — Ce que vous dites là , reprit le hussard prussien , lui fait honneur; et il en serait comblé aujourd'hui en Prusse, s'il ne l'avait perdu en sortant, à la paix, du service du roi. C'est un officier qui ne peut plus se montrer. » L'hôte, qui faisait mettre le couvert, dit : « ?.Iessieurs, on voit bien que vous ne connaissez pas le seigneur dont vous parlez : c'est un homme aimé et considéré de tout le monde : il n'y a pas un mendiant dans ses domaines. Quoique catholique , il secourt les pauvres passants , de quelque pays et religion qu'ils soient. S'ils sont Saxons, il les loge et les nourrit pendant trois jours , en compensation du mal qu'il a été
obligé de leur faire pendant la guerre. Il est adoré de sa femme et de ses enfants. — Apprenez, répondit à l'hôte le ministre luthérien, qu'il n'y a ni charité ni vertu dans sa communion. Tout son fait est pure hypocrisie, comme les vertus des païens et des papistes. »>
Nous avions parmi nous plusieurs catholiques qui allaient élever une terrible dispute , lorsque l'hôte , s'étant mis à la principale place de la table , suivant l'usage de l'Allemagne, fit servir le dîner. Alors on garda un profond silence, et chacun se mit à boire et à manger en voyageur. On fit fort bonne chère. On servit au dessert des pêches , des raisins et des melons. L'hôte dit alors à sa femme d'apporter, en attendant le café, quelques bouteilles de vin de Champagne, dont il voulait régaler la compagnie en l'honneur, dit-il , du seigneur du château , auquel il avait des obligations particulières. Les bouteilles étant arrivées, il les posa auprès de la dame française, en la priant d'en faire les honneurs. La joie parut alors sur tous les visages, et la conversation se ranima. Ma compatriote présenta à l'hôte le premier verre de son vin , en lui disant qu'on était aussi bien traité chez lui que dans les meilleures auberges de Paris , et qu'elle n'avait point connu de Français qui le surpassât en galanterie. L'officier russe convint qu'il y avait plus de fruits à Breslau qu'à Moscou ; il compara la Silésie à la Livonie pour la fertilité , et il ajouta que la liberté des paysans rendait un pays mieux cultivé, et leur seigneur plus heureux. L'astronome observa que Moscou était à peu près à la même latitude que Breslau, et par conséquent susceptible des mêmes productions. L'officier hussard dit : « En vérité , je trouve que le seigneur du château sur les terres duquel nous avons passé a fort bien fait de quitter le service. Après tout, notre grand Frédéric, après avoir fait glorieusement la guerre , passe une partie de son temps à jardiner et à cultiver lui-même des melons à San'-Souci. » Tout le monde fut de l'avis du hussard. Le ministre saxon même se mit à dire que la Silésie était une belle et bonne province; que c'était dommage qu'elle fût dans l'er-
reur, mais qu'il ne doutait pas que la liberté de conscienea étant établie dans les États du roi de Prusse , tous les habitants , et surtout le maître du château , ne se rendissent à la vérité, et n'embrassassent la confession d'Augsbourg : « car, i\jouta-t-il , Dieu ne laisse point une bonne action sans récompense; et c'en est une qu'on ne peut trop louer dans un militaire qui a fait du mal aux gens de mon pays pendant la guerre, de leur faire du bien pendant la paix. » L'hôte alors proposa de boire à la santé de ce brave seigneur, ce qui fut exécuté aux applaudissements de toute la compagnie.
11 n'y eut pas jusqu'au jeune rabbin qui ne voulût aussi trinquer avec elle. Il dînait seul et tristement , de ses provisions , dans un coin de la salle , suivant la coutume des Juifs en voyage : il se leva , et vint présenter sa grande tasse de cuir à la dame, qui la lui remplit jusqu'au bord. Il la vida d'un seul trait : alors elle lui dit : « Que vous en semble, docteur? la terre qui produit de si bon vin ne vaut-elle pas bien la terre promise? — Sans doute , madame, répondit-il d'un air riant, surtout quand ce bon vin est versé par d'aussi jolies mains.— Souhaitez donc, lui dit-elle, que votre Messie naisse en France, afin qu'il y rassemble vos tribus de toutes les parties du monde. — Plût à Dieu! repartit l'Israélite; mais auparavant il faudrait qu'il fît la conquête de l'Europe, où nous sommes presque partout si misérables. Il faudrait que ce fût un nouveau Cyrus , qui en forçât les différents peuples de vivre en paix entre eux et avec le genre humain. — Dieu vous entende ! s'écrièrent la plupart des convives. »
J'admirais la variété d'opinions de tant de personnes qui disputaient avant de se mettre à table, et qui étaient d'un si parfait accord lorsqu'elles en sortaient. J'en conclus que l'homme était méchant dans le malheur, car c'en est un pour bien des gens d'être à jeun; et qu'il était bon dans le bonheur, car, quand il a bien dîné , il est en paix avec tout le monde, comme le sauvage de Jean-Jacques.
J'en tirai une autre conséquence plus importante : c'est que toutes ces opinions, qui avaient pour la plupart ébranlé
!a mienne tour a tour, venaient uniquement des éducations différentes de mes compagnons de voyage ; et je ne doutai pas que chacun d'eux ne retournât à la sienne quand il serait de sang- froid.
Désirant fixer mon jugement sur les sujets de la conversation, je m'adressai à un voisin qui avait constamment gardé le silence, et m'avait paru d'une humeur toujours égale : « Que pensez-vous, lui dis-je, de la Silésie, et du seigneur du château ? — La Silésie, me répondit-il , est un fort hon pays , puisqu'elle produit des fruits en abondance ; et le seigneur du château est un excellent homme , puisqu'il fait du bien à tous les malheureux. Quant à la manière d'en juger, elle diffère dans chaque individu, suivant sa religion, sa nation , son état, son tempérament, son sexe, son âge, la saison de l'année, l'heure même du jour, et surtout d'après l'éducation, qui donne la première et la dernière teinture à nos jugements; mais quand on rapporte tout au bonheur du genre humain, on est sûr de juger comme Dieu agit. C'est sur la raison générale de l'univers que nous devons régler nos raisons particulières , comme nous réglons nos montres sur le soleil. »
Depuis cette conversation, j'ai tâchéde juger de tout comme ce philosophe; j'ai trouvé même qu'il en était de notre globe et de ses habitants comme de la Silésie : chacun s'en fait une idée d'après son éducation. Les astronomes n'y voient qu'un globe fait en fromage de Hollande, qui tourne autour du soleil, avec quelques newtorùens; les militaires, des champs de bataille et desgrades;les nobles, des terres seigneuriales et des vassaux; les prêtres, des communiants et des excommuniés ;les marchands, des branches de commerce et de l'argent ; les peintres , des paysages ; les épicuriens , des paradis terrestres. Mais le philosophe le considère par ses relations avec les besoins des hommes, et les hommes eux-mêmes par celles qu'ils ont entre eux.