AGRICULTURE, HEBBES , LÉGUMES ET FLEURS APPORTÉS DANS L'ILE
Le gouvernement a fait apporter la plupart des plantes, des arbres et des animaux que je vais décrire. Quelques habitants y ont contribué, entre autres MM. de Cossigny, oivre, Hermans et le Juge. J'eusse désiré savoir le nom des autres, afin de leur rendre l'honneur qu'ils méritent. Le don d'une plante utile me paraît plus précieux que la découverte d'une mine d'or, et un monument plus durai le qu'une pyramide.
Le cresson se trouve dans tous les ruisseaux. On l'a apporté il y a dix ans. La dent-de-lion ou pissenlit et l'absinthe croissent volontiers dans les décombres et sur les terres remuées ; mais surtout la molène y étale ses larges feuilles cotonnées , et y élève sa girandole de fleurs jaunes à une hauteur extraordinaire.
BEKN. des- pierre, — r. i. 13
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Le manioc, dont on distingue une seconde espèce appelée caraaignoc. Il vient dans les lieux les plus secs ; son suc a perdu sa qualité vénéneuse : c'est une sorte d'arbrisseau dont la feuille est palmée comme celle du chanvre. Sa racine est grosse et longue comme le bras; on la râpe, et, sans la presser, on en fait des gâteaux fort lourds. On en donne trois livres par jour à chaque nègre pour toute nourriture. Ce végétal se multiplie aisément. M. de la Bourdonnais l'a fait venir d'Amérique. C'est une plante fort utile, en ce qu'elle est à l'abri des ouragans, et qu'elle assure la subsistance des nègres. Les chiens n'en veulent point.
Le maïs , ou blé turc , y vient très-beau : c'est un grain précieux; il rapporte beaucoup, et ne se garde qu'un an, parce que les mites s'y mettent. On devrait encourager en Europe la culture d'un blé qu'on ne peut emmagasiner. Il sert à nourrir les noirs , les poules et les bestiaux. Observez que quelques habitants font de grands éloges du maïs et du manioc, mais ils n'en mangent point. J'en ai vu présenter de petits gâteaux au dessert. Quand il y a beaucoup de sucre, de farine de froment et de jaunes d'œufs, ils sont assez bons. ♦
Le blé y croît bien : il ne s'élève pas à une grande hauteur. On le plante par grain , à la main , à cause des rochers : on le coupe avec des couteaux , et on le bat avec des baguettes. Il ne se garde guère plus de deux ans. Au rapport de Pline, en Barbarie et en Espagne, on le mettait avec son épi dans des trous en terre, en prenant garde d'y introduire de l'air. Varron dit qu'on le conservait ainsi cinquante ans , et le millet un siècle. Pompée trouva à Ambracia des fèves gardées de cette manière du temps de Pyrrhus ; ce qui faisait près de cent vingt ans. Mais Pline ne veut pas que la terre soit cultivée par de& forçats ou des esclaves, qui ne font, dit-il, rien qui vaille. Quoique la farine du blé de l'Ile-de-France ne soit jamais bien blanche, j'en préfère le pain à celui des farines d'Europe, qui s'éventent ou s'échauffent toujours dans le voyage.
L'ananas , le plus beau des fruits par les mailles de sa
cuirasse, par son panache teint en pourpre et par son odeur de violette, n'y mûrit jamais parfaitement. Son suc est très froid , et dangereux à l'estomac. Son écorce a un goût fort poivré et brûlant; c'est peut-être un correctif. La nature a mis souvent les contraires dans les mêmes sujets : l'écorce du citron échauffe, son suc rafraîchit; le cuir de la grenade resserre , ses graines relâchent , etc.
11 semble que la nature ait traité les Africains et les Asiatiques en Barbares , à qui elle a donné des végétaux magniliques et monstrueux, et qu'elle agisse avec nous comme avec des êtres amis et sensibles. Oh ! quand pourrai-je respirer le parfum des chèvrefeuilles, me reposer sur ces beaux tapis de lait, de safran et de pourpre que paissent nos heureux troupeaux, et entendre les chansons du laboureur qui salue l'aurore avec un cœur content et des mains libres !
Au Port-Louis de l'Ile-de-France , ce 29 mai 1769. ABBBISSEAUX ET ABBBES APPOBTES A L'lLE-DE-FBA>CE.
On y a planté le cocotier, sorte de palmier qui se plaît dans Je sable. C'est un des arbres les plus utiles du commerce des Indes ; cependant il ne sert guère qu'à donner de mauvaise huile et de mauvais câbles. On prétend qu'à Pondichéry chaque cocotier rapporte une pistole par an. Des voyageurs font le grands éloges de son fruit ; mais notre lin donnera toujours Je plus belle toile que sa bourre, nos vins seront toujours préférés à sa liqueur , et nos simples noisettes à sa grosse noix.
Le cocotier se plaît tellement près de l'eau salée , qu'on met du sel dans le trou où l'on plante son fruit, pour faciliter le développement du germe. Le coco paraît destiné à flotter Jaijs la mer par une bourre qui l'aide à surnager, et par la lureté de sa coque , impénétrable à l'humidité. Elle nes'ou vre pas par une suture , comme nos noix; mais le germe sort par un des trois petits trous que la nature a ménagés à sou extrémité, après les avoir recouverts d'une pellicule. On a •rouvé des cocotiers sur le bord de la mer, dans des îles
désertes , et jusque sur les bancs de sable. Ce palmier est l'arbre des rivages méridionaux , comme le sapin est l'arbre du nord , et le dattier celui des montagnes brûlées de la Palestine
Je ne crois pas me tromper en disant que le coco a été fait pour flotter , et pour germer ensuite dans les sables ; chaque graine a sa manière de se ressemer qui lui est propre ; mais cet examen me mènerait trop loin. Peut-être l'entreprendrai-je un jour, et ce sera avec grand plaisir. L'étude de la nature dédommage de celle des hommes , elle nous fait voir partout l'intelligence de concert avec la bonté. H;~:s s'il était possible en cela de se tromper encore, si tout ce qui environne l'homme était fait pour l'égarer, au moins choisissons nos erreurs, et préférons celles qui consolent.
Quant à ceux qui croient que la nature , en élevant si haut Je fruit lourd du cocotier, s'est fort écartée de la loi qui fait ramper la citrouille , ils ne font pas attention que le cocotier n'a qu'une petite tête qui donne fort peu d'ombre : on n'y va point, comme sous les chênes, chercher l'ombrage et la fraîcheur. Pourquoi ne pas observer plutôt qu'aux Indes comme en Europe les arbres fruitiers qui donnent des fruits mous sont d'une hauteur médiocre , afin qu'ils puissent tomber à terre sans se briser; qu'au contraire, ceux qui portent des fruits durs, comme le coco, la châtaigne, le gland, la noix, sont fort élevés , parce que leurs fruits en tombant n'ont rien à risquer? D'ailleurs les arbres feuilles des Indes donnent, comme en Europe , de l'ombre sans danger. Il y en a qui donnent de très-gros fruits, comme le jacq; mais alors ils les portent attachés au tronc , et à la portée de la main : ainsi la nature, que l'homme accuse d'imprudence, a ménagé à la fois son abri et sa nourriture.
Depuis peu on a découvert un crabe qui loge au pied des cocotiers. La nature lui a donné une longue patte terminée par an ongle. Elle lui sert à tirer la substance du fruit par ses trous. Il n'a point de grosses pinces comme les autres crabes : elles lui seraient inutiles. Cet animal se trouve sur l'île des Palmes, au nord de Madagascar, découverte en 1769 par le
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naufrago du vaisseau V Heureux, qui y périt en allant au Bengale.
La température de cette île me paraît trop froide pour les rbres d'Asie, et trop chaude pour ceux d'Europe. Pline observe que l'influence du ciel est plus nécessaire que les qualités de la terre à la culture des arbres. Il dit que de son temps on voyait en Italie des poivriers et dés canneiliers , et en Lydie des arbres d'encens; mais ils ne faisaient qu'y végéter. Je crois cependant qu'on pourrait naturaliser dans les provinces méridionales de France le café , qui se plaît dans les lieux frais et tempérés. Ces essais coûteux ne peuvent guère être faits que par des princes : mais aussi l'acquisition d'une plante nouvelle est une conquête douce et humaine, dont toute la nation profite. A quoi ont servi tant de guerres au dehors et au dedans de notre continent? Que nous importe aujourd'hui que Mithridate ait été vaincu par les Romains, et Montézume par les Espagnols? Sans quelques fruits , l'Europe n'aurait qu'à pleurer sur des trophées inutdcs; mais des peuples entiers vivent en Allemagne des pommes de terre venues de l'Amérique , et nos belles dames mangent des cerises qu'elles doivent à Lucullus. Le dessert a coûté cher; mais ce sont nos pères qui l'ont payé. Soyons plus sages, rassemblons les biens que la nature a dispersés , et commençons par les nôtres.
Si jamais je travaille pour mon bonheur , je veux faire un jardin comme les Chinois. Ils choisissent un terrain sur le bord d'un ruisseau; ils préfèrent le plus irrégulier, celui où il y a de vieux arbres, de grosses roches, quelques monticules. Ils l'entourent d'une enceinte de rocs bruts , avec leurs cavités et leurs pointes : ces rocs sont posés les uns sur les autres, de manière que les assises ne paraissent point. Il en sort des touffes de scolopendre , des lianes à fleurs bleues et pouipres, des lisières de mousse de toutes les couleurs. Un lilet d'eau circule parmi ces végétaux, d'où il s'échappe en gouttes ou en glacis. La vie et la fraîcheur sont répandues sur cet enclos, qui n'est chez nous qu'une muraille aride. S'il se trouve quelque enfoncement sur le terrain , on en
fait une pièce d'eau. On y met des poissons, on la borde de gazon et on l'environne d'arbres. On se garde bien de rien niveler ou aligner ; point de maçonnerie apparente : la main des hommes corrompt la simplicité de la nature.
La plaine est entremêlée de touffes de fleurs , de lisières de prairies, d'où s'élèvent quelques arbres fruitiers. Les flancs de la colline sont tapissés de groupes d'arbrisseaux à fruits ou à fleurs , et le haut est couronné d'arbres bien touffus , sous lesquels est le toit du maître.
Il n'y a point d'allées droites qui vous découvrent tous les objets à la fois, mais des sentiers commodes qui les développent successivement. Ce ne sont point des statues ni des vases inutiles , mais une vigne chargée de belles grappes , ou des buissons de roses. Quelquefois on lit sur l'écorce d'un oranger des vers agréables , ou une sentence philosophique sur un vieux rocher.
Ce jardin n'est ni un verger, ni un parc , ni un parterre , mais un mélange , semblable à la campagne , de plaines , de bois, de collines, où les objets se font valoir les uns par les autres. Un Chinois ne conçoit pas plus un jardin régulier qu'un arbre équarri. Les voyageurs assurent qu'on sort toujours à regret de ces retraites charmantes : pour moi , j'y voudrais encore une compagne aimable, et dans le voisinage un ami comme vous.
Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 10 juin 1769.
ANIMAUX APPORTÉS A L'iLE-DE-FRAINCE.
Un oiseau qui a multiplié prodigieusement dans File est le martin , espèce de sansonnet de l'Inde , au bec et aux pattes jaunes. Il ne diffère guère du nôtre que par son plumage, qui est moins moucheté ; mais il en a le gazouillement , l'aptitude à parler, et les manières mimes ; il contrefait les autres oiseaux. Il s'approche familièrement des bestiaux pour les éplucher ; mais surtout il fait une consommation prodigieuse de sauterelles. Les martins sont toujours accouplés deux à deux. Ils se rassemblent les soirs au coucher du soleil , par
Iroupes de plusieurs milliers , sur des arbres qu'ils affectionnent. Après un gazouillement universel , toute la république s'endort, et au point du jour ils se dispersent par couple* dans les différents quartiers de l'île. Cet oiseau ne vaut rieu à manger; cependant on en tue quelquefois, malgré les défenses. Plutarque rapporte que l'alouette était adorée à Lemnos, parce qu'elle vivait d'œufs de sauterelles ; mais nous ne sommes pas des Grecs.