VOYAGE A PIED AUTOUR DE L ILE
Un officier m'avait proposé de faire le tour de l'île à pied ; mais , quelques jours avant le départ, il s'excusa : je résolus d'exécuter seul ce projet.
Entre les deux embouebures delà Rivière-Noire, un cerf, poursuivi par des chiens et des chasseurs , vint droit à moi. Il pleurait et bramait : ne pouvant pas le sauver et ne voulant pas le tuer, je tirai un de mes coups en l'air. 11 fut se jeter à l'eau , où les chiens en vinrent à bout. Pline observe que cet animal , pressé par une meute , vient se jeter à la merci de l'homme.
Je rencontrai un noir appartenant à M. le Normand , habitant chez lequel j'allais descendre, et dont la, maison était à un quart de lieue. Cet homme nous devança , pendant que je m'arrêtais avec plaisir à considérer le spectacle des deux mers. Une maison , placée en cet endroit, y serait dans une situation charmante ; mais il n'y a pas d'eau. Comme je descendais ce monticule, un noir vint au-devant de moi avec une carafe pleine d'eau fraîche, et m'annonça que l'on m'attendait à la maison. J'y arrivai. C'était une longue case de palissades, couverte de feuilles delatanier. Toute l'habitation consistait en huit noirs, et la famille en neuf personnes : le maître et la maîtresse, cinq enfants, une jeune parente et un ami. Le mari était absent. Voilà ce que j'appris avant d'entrer
Je ne vis dans toute la maison qu'une seule pièce ; au mi lieu , la cuisine ; à une extrémité , les magasins , et les logements des domestiques; à l'autre bout le lit conjugal, couvert
d'une toile , sur laquelle une poule couvait ses œufs ; sous le lit, des canards; des pigeons sous la feuillée, et trois gros chiens à la porte. Aux parois étaient accrochés tous les meubles qui servent au ménage ou au travail des champs. Je fus véritablement surpris de trouver dans ce mauvais logement une dame très-jolie. Elle était Française , née d'une famille honnête , ainsi que son mari. Ils étaient venus , il y avait plusieurs années , chercher fortune ; ils avaient quitté leurs parents , leurs amis , leur patrie , pour passer leurs jours dans un lieu sauvage, où l'on ne voyait que la mer et les escarpements affreux du morne Brabant; mais l'air de contentement et de bonté de cette jeune mère de famille semblait rendre heureux tout ce qui l'approchait. Elle allaitait un de ses enfants ; les quatre autres étaient rangés autour d'elle , gais et contents.
La nuit venue , on servit avec propreté tout ce que l'habitation fournissait. Ce souper me parut fort agréable. Je ne pouvais me lasser de voir ces pigeons voler autour de la table , ces chèvres qui jouaient avec les enfants, et tant d'animaux réunis autour de cette famille charmante. Leurs jeux paisibles , la solitude du lieu , le bruit de la mer, me donnaient une image de ces premiers temps où les filles de Noé , descendues sur une terre nouvelle, firent encore part , aux es pèces douces et familières , du toit , de la table et du lit.
Après souper, on me conduisit coucher à deux cents pas de là", à un petit pavillon en bois que l'on venait de bâtir. La porte n'était pas encore mise; j'en fermai l'ouverture avec les planches dont on devait la faire. Je mis mes armes en état , car cet endroit est environné de noirs marrons. Il y a quelques années que quarante d'entre eux s'étaient retirés sur le morne, où ils avaient fait des plantations : on voulut les forcer ; mais plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous dans la mer.
Le matin on avait fait partir d'avance tous les noirs ; après midi je me mis en route , et je pris seul les devants. J'arrivai c».u Poste-Jacotet : c'est un endroit où la mer entre dans les
terres eu formant une baie de forme ronde. On voit au milieu un petit îlot triangulaire : cette anse est entourée d'une colline qui la clôt comme un bassin. Elle n'est ouverte qu'à l'entrée , où passe l'eau de la mer, et au fond, où coulent , sur uu beau sable, plusieurs ruisseaux qui sortent d'une pièce d'eau douce , où je vis beaucoup de poissons. Autour de cette pièce d'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les uns derrière les autres en amphithéâtre. Us étaient couronnés de bouquets d'arbres, les uns en pyramide comme des ifs, les autres en parasol : derrière eux s'élançaient quelques têtes de palmistes, avec leurs longues (lèches garnies de panaches. Toute cette masse de verdure, qui s'élève du milieu de li pelouse, se réunit à la forêt et à une branche de montagne qui se dirige à la Rivière-Noire. Le murmure des sources, le beau vert des flots marins, le souflle toujours égal des vents, l'odeur parfumée des veloutiers, cette plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées , semblaient répandre autour de moi la paix et le bonheur. J'étais fâché d'être seul : je formais des projets : mais du reste de l'univers je n'eusse voulu que quelques objets aimés pour passer là ma vie.
Je quittai à regret ces beaux lieux. A peine j'avais fait deux cents pas , que je vis venir à ma rencontre une troupe de noirs armés de fusils. Je m'avançai vers eux, et je le? reconnus pour des noirs de détachement, sorte de maréchaussée de l'île : ils s'arrêtèrent auprès de moi. L'un d'eux portait dans une calebasse deux petits chiens nouveau-nés ; un autre menait une femme attachée par le cou à une corde de jonc : c'était le butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs marrons qu'ils venaient de dissiper. Ils en avaient tué un , dont ds me montrèrent le gri-gri , espèce de talisman fait comme uu chapelet. La négresse paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai : elle ne me répondit pas. Elle portait sur le dos un sac de vacoa. Je l'ouvris. Hélas! c'était une tête d'homme. Le beau paysage disparut , je ne vis plus qu'une terre abominable1.
1 Cette femme appartenait à un tiabilaut appelé M. de Laval.
Mes compagnons nie retrouvèrent comme je descendais par une pente difficile au bras de mer de la Savane. Il étai nuit , nous nous assîmes sous des arbres dans le fond de l'anse : on alluma des flambeaux , et on servit à souper.
On parla des noirs marrons ; car ils avaient aussi rencontré le détachement ou était cette malheureuse qui portait peut-être la tête de son amant! M. Etienne nous dit qu'il y avait des troupes de deux et trois cents noirs fugitifs aux environs de Belle-Ombre; qu'ils élisaient un chef auquel ils obéissaient, sous peine de la vie. 11 leur est défendu de rien prendre dans les habitations du voisinage , d'aller le long des rivières fréquentées chercher du poisson ou des songes. La nuit, ils descendent à la mer pour pêcher:, le jour, ils forcent des cerfs dans l'intérieur des bois avec des chiens bien dressés. Quand il n'y a qu'une femme dans la troupe, elle est pour le chef; s'il y en a plusieurs, elles sont communes. Ils tuent, dit-on. les enfants qui en naissent, afin que leurs cris ne les dénoncent pas. Ils s'occupent tous les matins à jeter les sorts pour présager la destinée du jour.
Il nous conta qu'étant à la chasse l'année précédente , il rencontra un noir marron ; que s' étant mis à le poursuivre en l'ajustant, son fusil manqua jusqu'à trois fois. Il allait l'assommer à coups de crosse, lorsque deux négresses sortirent du bois , et vinrent en pleurant se jeter à ses pieds. Le noir profita du moment , et s'enfuit. Il amena chez lui ces deux généreuses créatures ; il nous en awiit montré une le matin.
Nous partîmes à six heures du matin, ensuivant le rivage , qui est découpé d'anses où croissent des mangliers. Il est probable que la mer en a apporté les graines de quelque terre plus au vent. Nous longions sur la gauche une chaîne de montagnes élevées , couvertes de bois. La campagne est coupée de petites collines couvertes d'une herbe fraîche; ce pays, où l'on élève beaucoup de bestiaux , est agréable à voir, mais fatigant à parcourir.
Après avoir marché deux lieues , nous vîmes sur une hauteur une belle maison de pierre. Je m'y arrêtai pour m'y repo-
ser ; elle appartenait à un riche habitant, appelé la V***. Il était absent. Sa femme était une grande créole sèche , qui allait nu-pieds, suivant l'usage du canton. Eu entrant dans l'appartement, je la trouvai au milieu de cinq ou six filles, et d'autant de gros dogues qui voulurent étrangler mon chien : on les mit à la porte, et madame de la V*** y posa en faction une négresse nue, qui n'avait pour tout habit qu'une mauvaise jupe. Je demandai à passer le temps de la chaleur. Après les premiers compliments, un des chiens trouva le moyen de rentrer dans la salle, et le vacarme recommença. Madame de la V*** tenait à la main une queue de raie épineuse; elle en lâcha un coup sur les épaules nues de l'esclave, qui en furent marquées d'une longue taillade, et un revers sur le mâtin, qui s'enfuit en hurlant.
Cette dame me conta qu'elle avait manqué de se noyer en allant en pirogue harponner la tortue sur les brisants. Elle allait dans les bois à la chasse des noirs marrons , elle s'en faisait honneur; mais elle me dit que le gouverneur lui avait reproché de chasser le cerf, ce qui est défendu ; ce reproche l'avait outrée : « J'eusse mieux aimé, me dit-elle, qu'il. m'eut « donné un coup de poignard dans le cœur. »