‹ Œuvres choisies de Bernardin de Saint-PierreChapitre 23 sur 37 · LES GAULES · texte numérisé non relu

LES GAULES

Un peu avant l'équinoxe d'automne, Tirtée , herger d'Arcadie, faisait paître son troupeau sur une croupe du mont Lycée qui s'avance le long du golfe de Messénie. 11 était assis sous des pins , au pied d'une roche, d'où il considérait au loin la mer agitée parles vents du midi. Ses flots , couleur d'olive, étaient blanchis d'écume qui jaillissaiten gerbes surtoutes ses grèves. Des bateaux de pêcheurs , paraissant et disparaissant tour à tour entre les lames, hasardaient, en s' échouant sur le rivage , d'y chercher leur salut, tandis que de gros vaisseaux à la voile, tout penchés par la violence du vent, s'en éloignaient, dans la crainte du naufrage. Au fond du golfe, des troupes de femmes et d'enfants levaient les mains au ciel et jetaient de grands cris , à la vue du danger que couraient ces pauvres mariniers, et des longues vagues qui venaient du large se briser en mugissant sur les rochers de Sténiclaros. Les échos du mont Lycée répétaient de toutes parts leurs bruits rauques et confus avec tant de vérité, que Tirtée parfois tournait la tête, croyant que la tempête était derrière lui, et que la mer brisait au haut de la montagne. Mais les cris des foulques et des mouettes qui venaient , en battant des ailes , s'y réfugier, et les éclairs qui sillonnaient l'horizon, lui faisaient bien voir que la sécu-

rite était sur la terre, et que la tourmente était encore plus grande au loin qu'elle ne paraissait à sa vue. Tirtée plaignait le sort des matelots et bénissait celui des bergers , semblable en quelque sorte à celui des dieux, puisqu'il mettait le calme dans son cœur et la tempête sous ses pieds. Pendant qu'il se livraitàla reconnaissance enverslecieli deux hommes d'unebelle figure parurent sur le grand chemin qui passait au-dessous de' lui, vers le bas de la montagne. L'un était dans la force de l'âge, et l'autre encore dans sa fleur. Ils marchaient à la hâte , comme des voyageurs qui se pressent d'arriver. Dès qu'ils furent à la portée de la voix, le plus âgé demanda à Tirtée s'ils n'étaient pas sur la route d'Argos. Mais le bruit du vent dans les pins l'empêchant de se faire entendre , le plus jeune monta vers ce berger, et lui cria : « Mon père , ne sommes-nous pas <• sur la route d'Argos ? — Mon fils , lui répondit Tirtée, je ne « sais point où est Argos. Vous êtes en Arcadie , sur le che- « min de Tégée; et ces tours que vous voyez là-bas sont « celles de Bellémine. » Pendant qu'ils parlaient, un barbet jeune et folâtre , qui accompagnait cet étranger, ayant aperçu dans le troupeau une chèvre toute blanche, s'en approcha pour jouer avec elle; mais la chèvre, effrayée à la vue de cet animal , dont les yeux étaient tout couverts de poils, s'enfuit vers le haut de la montagne , où le barbet la poursuivit. Ce jeune homme rappela son chien , qui revint aussitôt à ses pieds , baissant la tête et remuant la queue ; il lui passa une laisse autour du eou, et, priant le berger de Tarrêter, il courut lui-même après la chèvre, qui s'enfuyait toujours : mais son chien , le voyant partir, donna une si rude secousse à Tirtée, qu'il lui échappa avec la laisse, et se mit à courir si vite sur les pas de son maître , que bientôt on ne vit plus ni la chèvre, ni le voyageur, ni sou chien.

L'étranger, resté sur le grand chemin, se disposait à aller *ers son compagnon, lorsque le berger lui dit : « Seigneur, <• le temps est rude , la nuit s'approche , la forêt et la monta- " gne sont pleines de fondrières où vous pourriez vous égarer. « Venez prendre un peu de repos dans ma cabane, qui u'est

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pas loin d'ici. Je suis bien sur que nia chèvre, qui est fort

privée , y reviendra d'elle-même , et y ramènera votre ami , « s'il ne la perd point de vue. » En même temps il joua de son chalumeau, et le troupeau se mit à défder, par un sentier, vers le haut de la montagne. Un grand bélier marchait à la tête de ce troupeau ; il était suivi de six chèvres , dont les mamelles pendaient jusqu'à terre; douze brebis, accompagnées de leurs agneaux déjà grands , venaient après ; une ânesse avec son ânon fermaient la marche.

L'étranger suivit ïirtée sans rien dire. Ils montèrent environ six cents pas , par une pelouse découverte, parsemée çà et là de genêts et de romarins; et comme ils entraient dans la forêt de chênes qui couvre le haut du mont Lycée, ils entendirent les aboiements d'un chien; bientôt après, ils virent venir au-devant d'eux le barbet, suivi de son maître, qui portait la chèvre blanche sur ses épaules. Tirtée dit à ce jeune homme : « Mon flls, quoique cette chèvre soit la plus chérie « de mon troupeau, j'aimerais mieux l'avoir perdue que de « vous avoir donné la fatigue de la reprendre à la course : mais « vous vous reposerez, s'il vous plaît, cette nuit chez « moi, et demain, si vous voulez vous mettre en route, je « vous montrerai le chemin de Tégée , d'où l'on vous ensei- « gnera celui d'Argos. Cependant, seigneurs, si vous m'en «■ croyez l'un et l'autre, vous ne partirez point demain d'ici. « C'est demain la fête de Jupiter, au mont Lycée; on s'y ras- « semble de toute l'Arcadie et d'une grande partie de la Grèce. « Si vous y venez avec moi, vous me rendrez plus agréable à « Jupiter quand je me présenterai à son autel, pour l'adorer « avec des hôtes. » Le jeune étranger répondit : « O bon berger ! « nous acceptons volontiers votre hospitalité pour cette nuit; « mais demain, dès l'aurore, nous continuerons notre route <■ pour Argos. Depuis longtemps nous luttons contre la mer ■■<■ pour arriver à cette ville, fameuse dans toute la terre par « ses temples, par ses palais, et par la demeure du grand « Agamemnon. »

Après avoir ainsi parlé, ils traversèrent une partie de la foret

<îu mont Lycée vers l'orient, et ils descendirent dans un petit vallon abrité des vents. Une herbe molle et fraîche couvrait les flancs de ses collines. Au fond coulait un ruisseau appelé Achéloiis, qui allait se jeter dans le fleuve Alphée, dont on apercevait au loin, dans la plaine, les îles couvertes d'aunes et de tilleuls. Le tronc d'un vieux saule renversé par le temps servait de pont à l' Achéloiis , et ce pont n'avait pour gardefous que de grands roseaux , qui s'élevaient à sa droite et à sa gauche; mais le ruisseau , dont le lit était semé de rochers , élait si facile à passer à gué , et on faisait si peu d'usage de son pont, que des convolvulus le couvraient presque en entier de leurs festons de feuilles en cœur et de fleurs en cloches blanches.

A quelque distance de ce pont était l'habitation de Tirtée. C'était une petite maison couverte de chaume, bâtie au milieu d'une pelouse. Deux peupliers l'ombrageaient du côté du couchant. Du côté du midi, une vigne en entourait la porte et les fenêtres de ses grappes pourprées et de ses pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord , et couvrait de son feuillage toujours vert une partie de l'escalier qui conduisait par dehors à l'étage supérieur.

Dès que le troupeau s'approcha de la maison, il se mita bêler, suivant sa coutume. Aussitôt on vit descendre par l'escalier une jeune fille, qui portait sous son bras un vase à traire le lait. Sa robe était de laine blanche : ses cheveux châtains étaient retroussés sous un chapeau d'écorce de tilleul : elle avait les bras et les pieds nus , et pour chaussure des soques, suivant l'usage des filles d'Arcadie. A sa taille , on l'eût prise pour une nymphe de Diane; à son vase, pour la naïade du ruisseau ; mais , à sa timidité , on voyait bien que c'était une bergère. Dès qu'elle aperçut des étrangers , elle baissa les yeux et se mit à rougir.

Tirtée lui dit : « Cyanée , ma fille , hâtez-vous de traire vos « chèvres et de nous préparer à manger, tandis que je ferai « chauffer de l'eau pour laver les pieds de ces voyageurs que ■• Jupiter nous envoie. » En attendant, il pria ces étrangers

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de se reposer au pied de la vigne, sur uu banc de gazou. Cyanée s'étant mise à genoux sur la pelouse , tira le lait des chèvres, qui s'étaient rassemblées autour d'elle; et quand elle eut fini, elle conduisit le troupeau dans la bergerie, qui était à un bout de la maison. Cependant Tirtée fit chauffer de l'eau , vint laver les pieds de ses hôtes ; après quoi il les invita d'entrer.

Il faisait déjà nuit ; mais une lampe suspendue au plancher, et la flamme du foyer, placé, suivant l'usage des Grecs, au milieu de l'habitation, en éclairaient suffisamment l'intérieur. On y voyait, accrochées aux murs, des flûtes, des panetières, des houlettes , des formes à faire des fromages; et sur des planches attachées aux solives, des corbeilles de fruits et des terrines pleines de lait. Au-dessus de la porte d'entrée était une petite statue de terre de la bonne Cérès ; et sur celle de la bergerie , la figure du dieu Pan , faite d'une racine d'olivier. . Dès que les voyageurs furent introduits, Cyanée mit la table , et servit des choux verts , des pains de froment , un pot rempli de vin, un fromage à la crème, des œufs frais, et des secondes figues de l'année, blanches et violettes. Elle approcha de la table quatre sièges de bois de chêne. Elle couvrit celui de son père d'une peau de loup qu'il avait tué lui-même à la chasse. Ensuite, étant montée à l'étage supérieur, elle en descendit avec deux toisons de brebis; mais pendant qu'elle les étendait sur les sièges des voyageurs , elle se mit à pleurer. Son père lui dit : « Ma chère fille, serez-vous toujours incon- « solable delà perte de votre mère? et ne pourrez-vous jamais « rien toucher de tout ce qui a été à son usage , sans ver- « ser des larmes ? » Cyanée ne répondit rien ; mais, se tournant vers la muraille, elle s'essuyales yeux. Tirtée fit une prière et une libation à Jupiter Hospitalier ; et, faisant asseoir ses hôtes , ils se mirent tous à manger , en gardant un profond silence.

Quand les mets furent desservis , Tirtée dit aux deux voyageurs : « Mes chers hôtes , si vous fussiez descendus chez « quelque autre habitant de l'-Vrcadie , ou si vous fussiez pas-

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« ses ici il y a quelques années, vous eussiez été beaucoup « mieux reçus ; mais la main de Jupiter m'a frappé. J'ai eu sur •« le coteau voisin un jardin qui me fournissait, dans toutes •< les saisons , des légumes et d'excellents fruits : il est mainte- « nant confondu dans la forêt. Ce vallon solitaire retentissait ■ du mugissement de mes bœufs. Vous n'eussiez entendu , du « matin au soir, dans ma maison, que des cbants d'allégresse « et des cris de joie. J'ai vu, autour de cettetable, trois garçons « et quatre filles. Le plus jeune de mes fds étaitenétat decon- « duire un troupeau de brebis. Ma fille Cyanée babillait ses « petites sreurs , et leur tenait déjà lieu de mère. Ma femme , « laborieuse et encore jeuue , entretenait toute l'année, au- •< tour de moi , la gaieté, la paix et l'abondance. Mais la perte « de mon fils aîné a entraîné celle de presque toute ma famille. « 11 aimait, comme un jeune bomme, à faire preuve de sa « légèreté, en montant au baut des plus grands arbres. Sa •< mère, à qui de pareils exercices causaient une frayeur çx- « trême, l'avait prié plusieurs fois de s'en abstenir. Je lui « avais prédit qu'il lui en arriverait quelque malbeur. Hélas! « les dieux m'ont puni de mes prédictions indiscrètes, en « les accomplissant. Un jour d'été que mon fils était dans la « forêt à garder les troupeaux avec ses frères, le plus jeune «• d'entre eux eut envie de manger des fruits d'un merisier « sauvage. Aussitôt l'aîné monta dans l'arbre pour en cueillir; « et quand il fut au sommet, qui était très-élevé, il aperçut « sa mère aux environs , qui , le voyant à son tour, jeta un cri « d'effroi , et se trouva mal. A cette vue , la peur ou le repentir « saisit mon malheureux fils; il tomba. Sa mère , revenue à < elle aux cris de ses enfants, accourut vers lui : en vain elle « essaya de le ranimer dans ses bras, l'infortuné tourna les « yeux vers elle, prononça son nom et le mien , et expira. La « douleur dont mon épouse fut saisie la mena en peu de jours au - tombeau. La plus tendre union régnait entre mes enfants, et « égalait leur affection pour leur mère. Ils moururent tous du « regret de sa perte , et de celle les uns des autres. Avec com- « bien de peine n'ai-je pas conservé celle-ci!... » Ainsi parla

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Tirtée , et , malgré ses efforts , des pleurs inondèrent ses yeux. Cyanée se jeta au cou de son père, et, mêlant ses larmes aux siennes, elle le pressait dans ses bras sans pouvoir parler. Tirtée lui dit : « Cyanée , ma chère iille , mon unique cousola- « tion, cesse de t'affliger. Nous les reverrons un jour; ils sont « avec les dieux. » Il dit, et la sérénité reparut sur son visage et sur celui de sa fille. Elle versa, d'un air tranquille, du vin dans toutes les coupes; puis , prenant un fuseau avec une quenouille chargée de iaine, elle vint s'asseoir auprès de son père, et se mit à filer en le regardant , et en s'appuyant sur ses genoux.

Cependant les deux voyageurs fondaient en larmes. Enfin, le plus jeune , prenant la parole, dit à Tirtée : « Quand nous « aurions été reçus dans le palais et à la table d'Agamemnon, « au moment où , couvert de gloire , il reverra sa fille Iphi- « génie et son épouse Clytemnestre, qui soupirent depuis si « longtemps après son retour, nous n'aurions pu ni voir ni « entendre des choses aussi touchantes que celles dont nous « sommes spectateurs. O bon berger! il faut l'avouer, vous « avez éprouvé de grands maux ; mais si Céphas que vous '• voyez, qui a beaucoup voyagé, voulait vous entretenir de « ceux qui accablent les hommes par toute la terre , vous pas- « seriez la nuit à l'entendre et à bénir votre sort. Que d'inquié- « tudes vous sont inconnues au milieu de ces retraites paisi- « blés ! Vous y vivez libre ; la nature fourn it à tous vos besoins , « l'amour paternel vous rend heureux , et une religion douce « vous console de toutes vos peines. »

« Céphas, prenant la parole, dit à son jeune ami : Mon fils , « racontez-nous vos propres malheurs : Tirtée vous écoutera « avec plus d'intérêt qu'il ne m'écouterait moi-même. Dans « l'âge viril, la vertu est souvent le fruit de la raison; mais « dans la jeunesse, elle est toujours celui du sentiment. »

Tirtée, s'adressant au jeuue étranger, lui dit : « A mon âge, « on dort peu. Si vous n'êtes pas trop pressé du sommeil, «j'aurai bien du plaisir à vous entendre. Je ne suis jamais « sorti de mon pays, mais j'aim« et j'honore les voyageurs.

« Ils sont sous la protection de Mercure et de Jupiter. On « apprend toujours quelque chose d'utile avec eux. Pour vous , « il faut quevous ayez éprouvé de grands chagrins dans votre « patrie , pour avoir quitté si jeune vos parents , avec les- « quels il est si doux de vivre et de mourir. »

Quoiqu'il soit difficile, lui répondit ce jeune homme, de parler toujours de soi avec sincérité, vous nous avez fait un si bon accueil , que je vous raconterai volontiers toutes mes aventures , bonnes et mauvaises.

Je m'appelle Amasis. Je suis né à Thèbes , en Egypte , d'un père riche. Il me fit élever par les prêtres du temple d'Osiris. Ils m'enseignèrent toutes les sciences dont l'Egypte s'honore ; la langue sacrée , par laquelle on communique avec les siècles passés , et la langue grecque, qui nous sert à entretenir des relations avec les peuples de l'Europe. Mais ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m'apprirent à être juste, à dire la vérité, à ne craindre que les dieux, et à préférer à tout la gloire qui s'acquiert par la vertu.

Ce dernier sentiment crût en moi avec l'âge. On ne parlait depuis longtemps en Egypte que de la guerre de Troie. Les noms d'Achille , d'Hector et des autres héros , m'empêchaient de dormir. J'aurais acheté un seul jour de leur renommée par le sacrifice de toute ma vie. Je trouvais heureux mon compatriote Memnon, qui avait péri sur les murs de Troie, et pour lequel on construisait à Thèbes un superbe tombeau1. Que dis-je ? j'aurais donné volontiers mon corps pour être changé dans la statue d'un héros , pourvu qu'on m'eût exposé sur une colonne à la vénération des peuples.

Je résolus donc de m'arracher aux délices de l'Egypte et aux douceurs de la maison paternelle , pour acquérir une grande réputation. Toutes les fois que je me présentais devant mon père : « Envoyez-moi au siège de Troie , lui disais-je , afîn « que je me fasse un nom illustre parmi les hommes. Vous « avez mon frère aîné , qui vous suffit pour assurer votre pos-

' Voyez la note à la fin de TArcadie.

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« téritê. Si vous vous opposez toujours à mes désirs, daus la « crainte de me perdre , sachez que si j'échappe à la guerre, « je n'échapperai pas au chagriu. » En effet, je dépérissais i vue d'œil ; je fuyais toute société , et j'étais si solitaire , qu'on m'en avait donné le surnom de Monéros. Mon père voulut en vain comhattre un sentiment qui était le Iruit de l'éducation qu'il m'avait donnée.

Un jour il me présenta à Céphas, en m' exhortant à suivre ses conseils. Quoique je n'eusse jamais vu Céphas, une sympathie secrète m'attacha d'ahord à lui. Ce respectable ami ne chercha point à combattre ma passion favorite; mais, pour l'affaiblir, il lui lit changer d'objet. « Vous aimez la gloire , « me dit-il ; c'est ce qu'il y a de plus doux dans le monde , « puisque les dieux en ont fait leur partage. Mais comment « comptez-vous l'acquérir au siège de Troie? Quel parti « prendrez-vous, des Grecs ou des Troyens? La justice est « pour la Grèce; la pitié et le devoir, pour Troie. Vous êtes « Asiatique : combattrez-vous en faveur de l'Europe contre « l'Asie? Porterez-vous les armes contre Priam, ce père et ce » roi infortuné , près de succomber avec sa famille et son émit pire sous le fer des Grecs? D'un autre côté , prendrez-vous « la défense du ravisseur Paris et de l'adultère Hélène con- « tre Ménélas, sou époux? Il n'y a point de véritable gloire <• sans justice. Mais quand un homme libre pourrait démêler , « dans les querelles des rois, le parti le plus juste, croyez- « vous que ce serait à le suivre que consiste la plus grande « gloire qu'on puisse acquérir ? Quels que soient les applau- « dissements que les victorieux reçoivent de leurs compatrio- « tes, croyez-moi, le genre humain saitbien les mettre un jour « à leur place. Il n'a placé qu'au rang des héros et des demi- « dieux ceux qui n'ont exercé que la justice, comme Thésée, * Hercule, Pirithoùs, etc.. Mais il a élevé au rang des dieux « ceux qui ont été bienfaisants : tels sont Isis, qui donna des « lois aux hommes; Osiris, qui leur apprit les arts et la navi- « gation; Apollon, la musique; Mercure, le commerce; Pan, a à conduire des troupeaux; Bacchus, à planter la vigne; Céo res, à faire croître le blé. Je suis né dans les Gaules, con-

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a tinua Céphas; c'est un pays naturellement bon et fertile, « mais qui, faute de civilisation, manque de la plupart des « choses nécessaires au bonheur. Allons-y porteries arts et les « plantes utiles de l'Egypte, une religion humaine et des •• lois sociales : nous en rapporterons peut-être des choses uti- « les à votre patrie. Il n'y a point de peuple sauvage qui « n'ait quelque industrie dont un peuple policé ne puisse ti- • rer parti, quelque tradition ancienne, quelque production •< rare et particulière à son climat. C'est ainsi que Jupiter, le « père des hommes , a voulu lier par un commerce réciproque « de bienfaits tous les peuples de la terre, pauvres ou ri- « ches, barbares ou civilisés. Si nous ne trouvons dans les « Gaules rien d'utile à l'Egypte , ou si nous perdons , par •< quelque accident , les fruits de notre voyage , il nous en « restera un que ni la mort ni les tempêtes ne sauraient uous « enlever : ce sera le plaisir d'avoir fait du bien. •■>

Ce discours éclaira tout à coup mon esprit d'une lumière divine. J'embrassai Céphas , les larmes aux yeux. « Partons , « kiidis-je ; allons faire du bien aux hommes, allons imiter les « dieux! »

Mon père approuva notre projet; et, comme je prenais congé de lui, il me dit, en me. serrant dans ses bras : « Mon « fils, vous allez entreprendre la chose la plus difficile qu'il « y ait au monde, puisque vous allez travailler au bon- « heur des hommes. Mais si vous pouvez y trouver le vôtre , - soyez bien sûr que vous ferez le mien. »

Après avoir fait nos adieux, Céphas et moi, nous nous embarquâmes à Canope sur un vaisseau phénicien, qui allait chercher des pelleteries dans les Gaules, et de l'étain dans res îles Britanniques. Nous emportâmes avec nous des toiles de lin, des modèles de chariots , de charrues, et de divers métiers; des cruches de vin, des instruments de musique, des graines de toute espèce, entre autres celles du chanvre et du lin. Nous fîmes attacher dans des caisses , autour de la poupe du vaisseau, sur son pont et jusque dans ses cordages, des ceps de vigne qui étaient en fleur, et des arbres fruitiers de plusieurs sortes. On aurait pris notre vaisseau , couvert do

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pampres et de feuillages, pour celui de Baccluis allant à la couquête des Indes.

Nous mouillâmes d'abord sur les côtes de l'île de Ci\le\ pour y prendre des plantes convenables au climat des Gaules. Cette île nourrit une plus grande quantité de végétaux que l'Egypte, dont elle est voisine , par la variété de ses températures , qui s'étendent depuis les sables chauds de ses rivages, jusqu'au pied des neiges qui couvrent Je mont Ida, dont le sommet se perd dans les nues. Mais ce qui doit être encore bien plus cher à ses habitants, elle est gouvernée par les sages lois de Minos.

Un vent favorable nous poussa ensuite de la Crète à la hauteur de Mélite. C'est une petite île dont les collines de pierre blanche paraissent de loin sur la mer comme des toiles tendues au soleil. Nous y jetâmes l'ancre pour y faire de l'eau, que l'on y conserve très-pure dans des citernes. Nous y aurions vainement cherché d'autres secours : cette île manque de tout, quoique par sa situation entre la Sicile et l'Afrique, et par la vaste étendue de son port, qui se partage en plusieurs bras, elle dûtêtre le centre du commerce entre les peuples de l'Europe, de l'Afrique et même de l'Asie. Ses habitants ne vivent que de brigandages. Nous leur fîmes présent de graines de melon et de celles du xylon. C'est une herbe qui se plaît dans les lieux les plus arides, et dont la bourre sert à faire des toiles très-blanches et très-légères. Quoique Mélite, qui n'est qu'un rocher , ne produise presque rien pour la subsistance des hommes et des animaux , on y prend chaque année , vers Téquinoxe d'automne , une quantité prodigieuse de cailles qui s'y reposent en passant d'Europe en Afrique. C'est un spectacle curieux de les voir , toutes pesantes qu'elles sont, traverser la mer en nombre presque inlini. Elles attendent que le veut du nord souffle; et, dressant en l'air une de leurs ailes comme une voile, et battant de l'autre comme d'une rame, elles rasent les flots de leurs croupions chargés de graisse. Quand elles arrivent dans l'île, elles sont si fatiguées, qu'on les prend à la main. Un homme en peut ramasser

dans un jour plus qu'il n'en peut mange daus une année.

DeMélite, les vents nous poussèrent jusqu'aux îles d'Énosis, qui sont à l'extrémité méridionale de la Sardaigne. Là, ils devinrent contraires, et nous obligèrent de mouiller. Ces îles sont des écueils sablonneux qui ne produisent rien ; mais, par une merveille de la providence des dieux , qui dans les lieux les plus stériles sait nourrir les hommes de mille manières différentes , elle a donné des thons à ces sables , comme elle a donné des cailles au rocher de Mélite. Au printemps, les thons , qui entrent de l'Océan dans la Méditerranée, passent en si grande quantité entre la Sardaigne et les îles d'Énosis , que leurs habitants sont occupés nuit et jour à les pécher, à les saler, et à en tirer de l'huile. J'ai vu , sur leurs rivages, des monceaux d'os brûlés de ces poissons, plus hauts que cette maison. Mais ce présent de la nature ne rend pas les insulaires plus riches. Ils pèchent pour le profit des habitants delà Sardaigne. Ainsi nous ne vîmes que desesclaves aux îles d'Énosis et des tyrans à Mélite.

Les vents étant devenus favorables, nous partîmes acres avoir fait présent aux habitants d'Énosis de quelques ceps ae vigne , et en avoir reçu de jeunes plants de châtaigniers, qu'ils tirent de la Sardaigne , où les fruits de ces arbres viennent d'une grosseur considérable.

Pendant le voyage , Céphas me faisait remarquer les aspects variés des terres, dont la riature n'a fait aucune semblable en qualité et en forme, aOn que diverses plantes et divers animaux pussent trouver, dans le même climat, des températures différentes. Quand nous n'apercevions que le ciel et l'eau , il me faisait observer les hommes. 11 me disait : « Voyez ces « gens de mer, comme ils sont robustes! Vous les prendriez « pour des Tritons. L'exercice du corps est l'aliment de la santé. « ïl dissipe une infinité de maladies et de passions quinais- « sent dans le repos des villes. Les dieux ont planté la vie « humaine comme les chênes de mon pays. Plus ils sonthat- « tus des vents, plus ils sont vigoureux. La mer, me di- « sait-il encore , est une école de toutes les vertus On y vil

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« dans ues privations et dans des dangers de toute espèce « On est forcé d'y être courageux , sobre , chaste , prudent « patient, vigilant, religieux. » Mais , lui répondis-je , pour quoi la plupart de nos compagnons de voyage n'ont-ils aucune de ces qualités-là ? Ils sont presque tous intempérants, violents, impies, louant ou blâmant sans discernement tout ce qu'ils voient faire.

« Ce n'est point la mer qui les a corrompus, reprit Cé- « phas ; ils y ont apporté leurs passions de la terre. C'est « l'amour des richesses , la paresse , le désir de se livrer à " toutes sortes de désordres quand ils sont à terre, qui déter- « minent un grand nombre d'hommes à voyager sur la mer « pour s'enrichir ; et comme ils ne trouvent qu'avec beaucoup x de peine les moyens de se satisfaire sur cet élément, vous « les voyez toujours inquiets, sombres et impatients, parce « qu'il n'y a rien de si mauvaise humeur que le vice, quand « il se trouve dans le chemin de la vertu. Un vaisseau est le •<■ creuset où s'éprouvent les qualités morales. Le méchant y « empire, et le bon y devient meilleur. Mais la vertu tire « parti de tout. Profitez de leurs défauts. Vous apprendrez ici « à mépriser également l'injure et les vains applaudissements , « à mettre votre contentement en vous même, et à ne pren- « dreque les dieux pour témoins de vos actions. Celui qui « veut faire du bien aux hommes doit s'exercer de bonne -< heure à en recevoir du mal. C'est par les travaux du corps « et par l'injustice des hommes que vous fortifierez à la « fois votre corps et votre âme. C'est ainsi qu'Hercule a acquis « ce courage et cette force prodigieuse qui ont porté sa gloire «•jusqu'aux astres. »

Je suivais donc , autant que je le pouvais , les conseils de tnon ami, malgré mon extrême jeunesse. Je travaillais à lever les lourdes antennes et à manœuvrer les voiles; mais a la moindre raillerie de mes compagnons , qui se moquaient de mon inexpérience , j'étais tout déconcerté. 11 m'était plus facile de m'exercer contre les tempêtes que contre le mépris des hommes ; tant mon éducation m'avait déjà rendu sensible à l'opinion d'autrui.

Nous passâmes le détroit (jui sépare l'Afrique de l'Europe, et nous vîmes , à droite et à gauche , les deux moutagues Calpé et Abila , qui eu fortifleut l'entrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous faire observer que leur nation était la première , de toutes celles de la terre, qui avait osé pénétrer dans le vaste Océan , et côtoyer ses rivages jusque sous l'Ourse glacée. Ils mirent sa gloire fort au-dessus de celle d'Hercule, qui avait planté, disaient-ils, deux colonnes à ce passage, avec l'inscription : on ne va point au delà ; comme si le terme de ses travaux devait être celui des courses du genre humain. Céphas, qui ne négligeait aucune occasion de rappeler les hommes a la justice, et de rendre hommage à la mémoire des héros, leur disait : « J'ai toujours ouï dire qu'il « fallait respecter les anciens. Les inventeurs en chaque •< science sont les plus dignes de louange, parce qu'ils en ou- « vrent la carrière aux autres hommes. Il est peu difficile « ensuite à ceux qui viennent après eux d'aller plus avant. « Un enfant monté sur les épaules d'un grand homme voit « plus loin que celui qui le porte. » Mais Céphas leur parlait en vain : ils ne daignèrent pas rendre le moindre honneur a la mémoire du fils d'Alcmène. Pour nous, nous vénérâmes les rivages de l'Espague, où il avait tue Géryon a trois corps , nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier , et nous versâmes en son honneur du vin de Thasos dans les flots.

Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forêts qui couvrent la Gaule celtique. C'est un fils d'Hercule, appelé Galatès, qui donna à ses habitants le surnom de Galates , ou de Gaulois. Sa mère, fille d'un roi des Celtes, était d'une grandeur prodigieuse. Elle dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père; mais quand Hercule passa dans les Gaules, après la défaite de Géryon, elle ne put refuser son cœur et sa main au vainqueur d'uu tyran. Nous entrâmes ensuite dans le canal qui sépare la Gaule des îles Britanniques, et en peu de jours nous parvînmes à l'embouchure de la Seine, dont les eaux vertes se distinguent en tout temps des flots azurés de la mer. J'étais au comble de la joie. Nous

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étions près d'arriver. Nos arbres étaient frais , et couverts de feuilles. Plusieurs d'entre eux, entre autres les ceps de vigne , avaient des fruit mûrs. Je pensais au bon accueil qu'allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens de la nature, lorsqu'ils nous verraient débarquer sur leurs rivages, avec les plus douces productions de l'Egypte et de la Crète. Les seuls travaux de l'agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et vagabonds, et leur ôter le désir de soutenir, parla violence, la vie bumaine, que la nature entretient par tant de bienfaits. Il ne faut qu'un grain de blé, me disais-je, pour policer tous les Gaulois par les arts que l'agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les vêtir un jour ; ce cep de vigne est suffisant pour répandre à perpétuité la gaieté et la joie dans leurs festins. .le sentais alors combien les ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux des hommes. Ceux-ci dépérissent des qu'ils commencent à paraître ; les autres , au contraire , portent en eux l'esprit de vie qui les propage. Le temps , qui détruit les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je voyais, dans une seule semence, plus de vrais biens renfermés, qu'il n'y en a, en Kgypte, dans les trésors des rois.

Je me livrais à ces divines et humaines spéculations; et, dans les transports de ma joie, j'embrassais Céphas, qui m'avait donné une si juste idée des biens des peuples et de la véritable gloire. Cependant mon ami remarqua que le pilote se préparait à remonter la Seine, à l'embouchure de laquelle nous étions alors. La nuit s'approchait; le vent soufflait de l'occident, et l'horizon était fort chargé. Céphas dit au pilote: « Je vous conseille de ne point entrer dans le fleuve; mais « plutôt de jeter l'ancre dans ce port aimé d'Amphitrite, que « vous voyez sur la gauche. Voici ce que j'ai ouï raconter à ce « sujet à nos anciens :

« La Seine , fille de Bacchus et nymphe de Cérès , avait

* suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu'elle cherchait « sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin

• à ses courses, la Seine la pria de lui donner, eu récompens

302 L'AP.CADJF

« de ses services , ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse « y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire « croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa « donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne « et pour suivante la nymphe Héva , qui devait veiller [très « d'elle, de peur qu'elle ne fût enlevée par quelquedieu de la « mer, comme sa fille Proserpine l'avait été par celui des en- « fers. Ud jour que la Seine s'amusait à courir sur ces sables en « cherchant descoquilles, et qu'elle fuyait, en jetant de grands « cris , devant les flots de la mer, qui quelquefois lui mouil- «. laient la plante des pieds et quelquefois l'atteignaient jusn qu'aux genoux, Héva, sa compagne, aperçut sous les ondes « les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue « de Neptune. Ce dieu venait des Orcades après un grand trem- « blement de terre, et il parcourait les rivages de l'Océan, « examinant , avec son trident , si leurs fondements n'avaient « point été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand cri, et « avertit la Seine, qui s'enfuit aussitôt vers les prairies. Mais n le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché « de sa bonne grâce et de sa légèreté , il poussa sur le rivage « ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l'at- « teindre , lorsqu'elle invoqua Bacchus son père , et Cérès sa « maîtresse. L'un et l'autre l'exaucèrent : dans le temps que « Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps delà « Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts , que « les vents poussaient devant elle, devinrent des (lots couleur « d'émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur . « qui se plaît encore à parcourir les lieux qu'elle a aimés étant « nymphe. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que Neptune, « malgré sa métamorphose, n'a cessé d'en être amoureux, « comme on dit que le fleuve Alphée l'est encore en Sicile de « la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé a son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion « pour lui. Deux fois par jour il la poursuit avec de grands « mugissements, et chaque fois la Seine s'enfuit dans les « prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel

« des fleuves. En tout temps elle sépare ses eaux vertes des « eaux azurées de Neptune.

« Héva mourut du regret de la perte de sa maîtresse. Mais « les Néréides, pourla récompenser de sa fidélité, lui élevèrent « sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires , « qu'on aperçoit de fort loin. Par un art céleste , elles y en- « fermèrent même un écho , afin qu'Héva , après sa mort « prévînt par l'ouïe et par la vue les marins des dangers de la « terre , comme, pendant sa vie , elle avait averti la nymphe « de Cérès des dangers de la mer. Vous voyez d'ici son tom- « beau. C'est cette montagne escarpée , formée de couches fu- « nèbres de pierres blanches et noires. Elle porte toujours le « nom de Héva. Vous voyez, à ces amas de cailloux dont sa « base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en «ronger les fondements; et vous pouvez entendre d'ici les « mugissements de la montagne, qui avertit les gens de mer « de prendre garde à eux. Pour Amphitrite , touchée du mal- « heur de la Seine et de l'infidélité de Neptune, elle pria les « Néréides de creuser cette petite baie que vous voyez sur «votre gauche, à l'embouchure du fleuve; et elle voulut « qu'elle fût en tout temps un havre assuré contre les fureurs « de son époux. Entrez-y donc maintenant , si vous m'en « croyez, pendant qu'il fait jour. Je puis vous certifier que « j'ai vu souvent le dieu des mers poursuivre la Seine bien « avant dans les campagnes , et renverser tout ce qui se ren •• « contrait sur son passage. Gardez-vous donc de vous trouver « sur le chemin d'un dieu que l'amour met en fureur.

« Il faut, répondit le pilote à Céphas , que vous me preniez « pour un homme bien stupide, de me faire de pareils con- « tes à mon âge. Il y a quarante ans que je navigue. .lai m mouillé de nuit et de jour dans la Tamise, pleine d'écueils, * et dans le Tage , qui est si rapide : j'ai vu les cataractes du « Nil, qui font un bruit affreux ; et jamais je n'ai vu ni ouï « rien dire de semblable à ce que vous venez de me raconter. « Je ne serai pas assez fou de m' arrêter ici à l'ancre, tandis que « le vent est favorable pour remonter le fleuve. Je passerai

304 L'AHCADIE.

« la nuit dons son canal, et j'y dormirai bien profondément. »

11 dit, et, de concert avec les matelots, il fit une huée, comme les hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire , quand on leur donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens

Céphas alors s'approcha de moi , et me demanda si je savais nager. Non, lui répondis-je. J'ai appris en Egypte tout ce qui pouvait me faire honneur parmi les hommes , et presue rien de ce qui pouvait m'étre utile à moi-même. Il médit : « Ne nous quittons pas : tenons-nous près de ce banc de ra- « meurs, et mettons toute notre confiance dans les dieux.»

Cependant le vaisseau , poussé par le vent , et sans doute aussi par la vengeance d'Hercule, entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous évitâmes d'abord trois bancs de sable qui sont à son embouchure ; ensuite, nous étant engagés dans son canal, nous ne vîmes plus autour de nous qu'une vaste tbrêt qui s'étendait jusque sur ses rivages. Nous n'apercevions dans ce pays d'autres marques d'habitation que quelques fumées qui s'élevaient cà et là au-dessus des arbres. Nous voguâmes ainsi jusqu'à ce que, la nuit nous empêchant de rien distinguer, le pilote laissa tomber l'ancre.

Le vaisseau , chassé d'un côté par un vent frais , et de l'autre par le cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette position dangereuse , nos matelots se mirent à boire et à se réjouir, se croyant à l'abri de tout danger, parce qu'ils se voyaient entourés de la terre de toutes parts. Ilsfurent ensuite se coucher, sans qu'il en restât un seul pour veiller à la manœuvre.

Nous étions restés sur le pont, Céphas et moi , assis sur un banede rameurs. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, eu nous entretenant du spectacle majestueux des astres qui roulaient sur nos têtes. Déjà la constellation de l'Ourse était au milieu de son cours, lorsque nous entendîmes au loin un bruit sourd , mugissant, semblable à celui d'une cataracte. Je me levai imprudemment, pour voir ce que ce pouvait être. J'aperçus, à la blancheur de son écume, une montagne d'eau

quivenaitànousdu côtédela mer, en se roulant sur elle-même. Elle occupait toute la largeur du fleuve , et, surmontant ses rivages à droite et à gauche , elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des arbres de la forêt. Dans l'instant elle fut sur notre vaisseau, et, le rencontrant en travers, elle le coucha sur le côté : ce mouvement me fit tomber dans î'eau. Un moment après, une seconde vague , encore plus élevée que la première, Ot tourner le vaisseau tout à fait. Je me souviens qu'alors j'entendis sortir une multitude de cris sourds et étouffés de cette carène renversée ; mais , voulant appeler moi-même mon ami à mon secours, ma bouche se remplit d'eau salée, mes oreilles bourdonnèrent, je me sentis emporter avec une extrême rapidité , et bientôt après je perdis toute connaissance.

Je ne sais combien de temps je restai dans l'eau, mais quand je revins à moi, j'aperçus, vers l'occident, l'arc d'Iris dans les deux; et du côté de l'orient les premiers feux de l'aurore, qui coloraient les nuages d'argent et de vermillon. Une troupe de jeunes filles fort blanches , demi-vêtues de peaux , m'entouraient. Les unes me présentaient des liqueurs dans des coquilles, d'autres m'essuyaient avec des mousses, d'autres me soutenaient la tête avec leurs mains. Leurs cheveux blonds , leurs joues vermeilles, leurs yeux bleus , et je ne sais quoi de céleste que la pitié met sur le visage des femmes, me firent croire que j'étais dans les cieux, et que j'étais servi par les Heures, qui eu ouvrent chaque jour les portes aux malheureux mortels. Le premier mouvement de mon cœurfutde vous chercher, et le second fut de vous demander, ô Céphas! Je ne me serais pas cru heureux , même dans l'Olympe , si vous eussiez manqué à mon bonheur. Mais mon illusion se dissipa lorsque j'entendis ces jeunes filles prononcer de leur bouche de rose un langage inconnu et barbare. Je me rappelai alors peu à peu les circonstances de mon naufrage. Je me levai. Je voulus vous chercher; mais je ne savais où vous retrouver. J'errais aux environs , au milieu des bois. J'ignorais si le fleuve où nous avions l'ait naufrage était près

ou yoiu, à ma droite ou à ma gauche; et, pour surcroît d'embarras , je ne pouvais interroger personne sur sa position.

Apres y avoir un peu réfléchi , je remarquai que les herbes étaient humides, et le feuillage des arbres d'uu vert brillant ; d'où je conclus qu'il avait plu abondamment la nuit précédente. Je me confirmai dans cette idée, à la vue de l'eau qui coulait encore en torrents jaunes le long des chemins. Je pensai que ces eaux devaient se jeter dans quelque ruisseau, et le ruisseau dans le fleuve. J'allais suivre ces indications, lorsque des hommes, sortis d'une cabane voisine , me forcèrent d'y entrer d'un ton menaçant. Je m'aperçus alors que je n'étais plus libre, et que j'étais esclave chez des peuples où je m'étais flatté d'être honoré comme un Dieu

J'en atteste Jupiter, ô Céphas! le déplaisir d'avoir fait naufrage au port, de me voir réduit en servitude par ceux que j'étais venu servir de si loin, d'être relégué dans une terre barbare où je ne pouvais me faire entendre de personne, loin du doux pays de l'Egypte et de mes parents, n'égala pas le chagrin de vous avoir perdu. Je me rappelais la sagesse de vos conseils , votre confiance dans les dieux , dont vous me faisiez sentir la providence au milieu même des plus grands maux; vos observations sur lès ouvrages de la nature , qui la remplissaient pour moi de vie et de bienveillance ; le calme où vous saviez tenir toutes mes passions ; et je sentais, par les nuages qui s'élevaient dans mon cœur, que j'avais perdu en vous le premier des biens, et qu'un ami sage est le plus grand présent que la bonté des dieux puisse accorder à un homme.

Je ne pensais donc qu'au moyen de vous retrouver, et je me flattais d'y réussir en m'enfuyant au milieu de la nuit, si je pouvais seulement me rendre au bord de la mer. Je savais bien que je ne pouvais pas en être fort éloigné; mais j'ignorais de quel côté elle était. Il n'y avait point aux environs de hauteur d'où je pusse la découvrir. Quelquefois je montais au sommet des plus grands arbres; mais je n'apercevais que la surface de la forêt qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Sou-

L'ARCADIli 307

vent j'étais attentif au vol des oiseaux, pourvoir si je n'apereevrais pas quelque oiseau de marine venant à terre faire son nid dans la foret , ou quelque pigeon sauvage allant picorer le sel sur les bords de la mer. J'aurais préféré mille fois d'entendre les cris perçants des mauves , lorsqu'elles viennent dans les tempêtes se réfugier sur les rochers, au doux chant des rouges-gorges, qui annonçaient déjà, dans les feuilles jaunies des bois , la fin des beaux jours.

Une nuit que j'étais couché, je crus entendre au loin le bruit que font les flots de la mer, lorsqu'ils se brisent sur ses rivages; il me sembla même que je distinguais le tumulte des eaux de la Seine poursuivie par Neptune. Leurs mugissements , qui m'avaient transi d'horreur, me comblèrent alors de joie. Je me levai : je sortis de la cabane, et je prêtai une oreille attentive; mais bientôt des rumeurs , qui venaient de diverses parties de l'horizon, confondirent tous mes jugements , et je reconnus que c'étaient les murmures des veuts qui agitaient au loin les feuillages des chênes et des hêtres.

Quelquefois j'essayais de faire entendre aux sauvages de ma cabane que j'avais perdu un ami. Je mettais la main sur mes yeux, sur ma bouche et sur mon cœur; je leur montrais l'horizon; je levais au ciel mes mains jointes, et je versais des larmes. Ils comprenaient ce langage muet de ma douleur, car ils pleuraient avec moi ; mais , par une contradiction dont je ne pouvais me rendre raison , ils redoublaient de précautions pour m'empêcher de m'éloigner d'eux.

Je m'appliquai donc à apprendre leur langue , afin de les instruire de mon sort et de les y rendre sensibles. Ils s'empressaient eux-mêmes de m' enseigner les noms des objets que je leur montrais. L'esclavage est fort doux chez ces peuples. Ma vie , à la liberté près , ne différait en rien de celle de mes maîtres. Tout était commun entre nous , les vivres , le toit et la terre, sur laquelle nous couchions enveloppés de peaux. Ils avaient même des égards pour ma jeunesse, et ils ne me donnaient à supporter que la moindre partie de leurs travaux. En peu de temps je parvins à converser avec eux. Voici eu

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que, j'ai connu de leur gouvernement et de leur caractère. Les Gaules sont peuplées d'un grand nombre de petites nations , dont les unes sont gouvernées par des rois, d'autres par des chefs appelés iarles, mais soumises toutes au pouvoir des druides, qui les réunissent sous une même religion, et les gouvernent avec d'autant plus de facilité, que mille coutumes différentes les divisent. Les druides ont persuadé à ces nations qu'elles descendaient dePluton, dieu des enfers, qu'ils appellent Hoder, ou l'aveugle. C'est pourquoi les Gaulois comptent par nuits, et non point par jours; et ils comptent les heures du jour du milieu de la nuit, contre la coutume de tous les peuples. Ils adorent plusieurs autres dieux aussi terribles que Hoder, tels que Niorder , le maître des vents, qui brise les vaisseaux sur leurs côtes, aiin, disentils , de leur en procurer le pillage. Ainsi ils croient que tout vaisseau qui périt sur les rivages leur est envoyé par Morder. Ils ont de plus Thor ou Theutatès, le dieu de la guerre, armé d'une massue qu'il lance du haut des airs : ils lui donnent des gants de fer , et un baudrier qui redouble sa fureur quand il en est ceint ; Tir, aussi cruel ; le taciturne Vidar, qui porte des souliers fort épais ,.avec lesquels il peut marcher dans l'air et sur l'eau, sans faire de bruit; Heimdall à la dent d'or, qui voit le jour et la nuit : il entend le bruit le plus léger, même celui que fait l'herbe ou la laine, quand elle croît ; Uller, le dieu de la glace, chaussé de patins; Loke , qui eut trois enfants de la géante Angherbode , la messagère de douleur, savoir : le loup Fenris, le serpent de Migdar, et l'impitoyable Héla. Héla est la mort. Ils disent que son palais est la misère , sa table la famine , sa porte le précipice , son vestibule la langueur, son lit la consomption. Ils ont encore plusieurs autres dieux , dont les exploits sont aussi féroces que les noms, Hérian, Riflindi , Svidur, Svidrer, Salsk, qui veulent dire le guerrier, le bruyant , l'exterminateur, l'incendiaire, le père du carnage. Les druides honorent ces divinités avec des cérémonies lugubres , des chants lamentables , et des sacrifices humains. Ce culte affreux leur donne tant de pouvoir sur

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les esprits effrayés des Gaulois , qu'ils président à tous leurs conseils et décident de toutes les affaires. Si quelqu'un s'oppose à leurs jugements, ils le privent delà communion de Jeurs mystères; et dès ce moment il est abandonné de tout )e inonde , même de sa femme et de ses enfants. Mais il est rare qu'on ose leur résister ; car ils se chargent seuls de l'éducation de la jeunesse, afin de lui imprimer de bonne heure, et d'une manière inaltérable, ces opinions horribles.

Quant aux iarles ou nobles , ils ont droit de vie et de mort sur leurs vassaux. Ceux qui vivent sous des rois leur payent la moitié du tribut qu'ils lèvent sur les peuples; d'autres les gouvernent entièrement à leur profit. Les plus riches donnent des festins aux plus pauvres de leur classe , qui les accompagnent à la guerre et font vœu de mourir avec eux. Ils sont très-braves. S'ils rencontrent à la chasse un ours, le principal d'entre eux met bas ses flèches , attaque seul l'animal , et le tue d'un coup de couteau. Si le feu prend à leur maison , ils ne la quittent point qu'ils ne voient tomber sur eux les solives enflammées. D'autres, sur le bord delà mer, s'opposent, la lance ou l'épée à la main , aux vagues qui brisent sur le rivage Ils mettent la valeur à résister non-seulement aux ennemis et aux bêtes féroces, mais même aux éléments. La valeur leur tient lieu de justice. Ils ne décident leurs différends que par les armes, et regardent la raison comme la ressource de ceux qui n'ont point de courage. Ces deux classes de citoyens, dont l'une emploie la ruse et l'autre la force pour se faire craindre , se balancent entre elles; mais elles se réunissent pour tyranniser les peuples , qu'elles traitent avec un souverain mépris. Jamais un homme du peuple ne peut parvenir, chez les Gaulois , à remplir aucune charge publique. 11 semble que cette nation n'est faite que pour ses prêtres et pour ses grands. Au lieu d'être consolée par les uns et protégée par les autres , comme la justice le requiert, les druides ne l'effrayent que pour que les iarles l'oppriment.

On ne trouverait cependant nulle part des hommes qui aient de meilleures qualités que les Gaulois. Ils sont fort ingénieux,

et ils excellent dans plusieurs genres d'industrie qu'on n trouve point ailleurs. Ils couvrent d'étain des plaques de fer. avec tant d'art, qu'on les prendrait pour des plaques d'argent. Us assemblent des pièces de bois avec une si grande justesse, qu'ils en forment des vases capables de contenir toutes sortes de liqueurs. Cequ'ily a déplus étrange, c'est qu'ils savent y faire bouillir de l'eau sans les brûler. Ils font rougir des cailloux au feu, et les jettent dans l'eau contenue dans le vase de bois , jusqu'à ce qu'elle prenne le degré de chaleur qu'ils veulent lui donner. Ils savent encore allumer du feu sans se servir d'acier ni de caillou , en frottant ensemble du bois de lierre et de laurier. Les qualités de leur cœur surpassent encore celles de leur esprit. Us sont très-hospitaliers. .Celui qui a peu le partage de bon cœur avec celui qui n'a rien. Ils aiment leurs enfants avec tant de passion , que jamais ils ne les maltraitent. Ils se contentent de les ramener a leur devoir par des remontrances. 11 résulte de cette conduite , qu'en tout temps la plus tendre affection unit tous les membres de leurs familles, et que les jeunes gens y écoutent , avec le plus grand respect , les conseils des vieillards.

Cependant ce peuple serait bientôt détruit par la tyrannie de ses chefs, s'U ne leur opposait leurs propres passions. Quand il arrive des querelles parmi les nobles , il est si persuadé que c'est aux armes à les décider, et que la raison n'y peut rien, qu'il les force, pour mériter sou estime, de se battre jusqu'à la mort. Ce préjugé populaire détruit beaucoup d'iarles. D'un autre côté , il est si convaincu des choses terribles que les druides racontent de leurs dieux, et la peur, comme c'est l'ordinaire , lui fait ajouter à leurs traditions des circonstances si effrayantes , que ses prêtres bien souvent tremblent plus que lui devant les idoles qu'ils ont eux-mêmes fabriquées. J'ai bien reconnu parmi eux la vérité de cette maxime de nos livres sacrés, qui dit que Jupiter a voulu que le mal que l'on fait aux hommes rejaillit sept fois sur sou auteur, afin que personne ne pût trouver son bonheur dans le malheur d' autrui.

il y a çà et ta, parmi quelques peuples des Gaules, des rois qui fortifient leur autorité , en prenant la défense des plus faibles ; mais ce qui préserve la nation de sa ruine totale , ce sont les femmes. Également opprimées par les lois des druides et par les moeurs féroces des iarles, elles sont réduites au plus dur esclavage. Elles sont chargées des offices les plus pénibles, comme de labourer la terre, d'aller dans les bois chercher le gibier des chasseurs , de porter les bagages des hommes dans les voyages. Elles sont , de plus , assujetties toute leur vie à obéir à leurs propres enfants. Chaque mari a droit de vie et de mort sur la sienne; et, lorsqu'il meurt, si on soupçonne sa mort de n'être pas naturelle , on donne la question à sa femme : si elle s'avoue coupable par la violence des tourments, on la condamne au feu.

Ce sexe malheureux triomphe de ses tyrans parleurs propres opinions. Comme c'est la vanité qui les domine, les femmes les tournent en ridicule : une simple chanson leur suffit pour détruire le résultat des assemblées les plus graves. Le peuple, et surtout les jeunes gens, toujours prêts à les servir, font courir cette chanson dans les bourgs et les hameaux. On la chante le jour et la nuit. Celui qui en est le sujet, quel qu'il soit, n'ose plus se montrer. De là il arrive que les femmes , si faibles en particulier, jouissent en général du plus grand pouvoir. Soit crainte du ridicule, soit expérience des lumières des femmes , les chefs n'entreprennent rien sans les consulter ; elles décident de la paix et de la guerre. Comme elles sont forcées , par les maux de la société , de renoncer à ses opinions et de se réfugier entre les bras de la nature , elles ne sont ni aveuglées ni endurcies par les préjugés des hommes. De là vient qu'elles voient plus sainement qu'eux dans les affaires publiques, et prévoient avec beaucoup de justesse les événements futurs. Le peuple, dont elles soulagent les maux, frappé de leur trouver souvent plus de discernement qu'à ses chefs , sans en pénétrer les causes , se plaît à leur attribuer quelque chose de divin.

Ainsi les Gaulois passent successivement et rapidement de

la tristesse à la crainte , et de la crainte à la joie. Les druides les épouvantent; les iarles les maltraitent; les femmes les font rire, chanter et danser. Leur religion, leurs lois et leurs mœurs étant sans cesse en contradiction , ils vivent dans une inconstance perpétuelle, qui fait leur caractère principal. Voilà encore pourquoi ils sont très-curieux de nouvelles, et de savoir ce qui se passe chez les étrangers. C'est par cette raison qu'on en trouve beaucoup hors de leur- patrie, dont ils aiment à sortir, comme tous les hommes qui y sont malheureux.

Ils méprisent les laboureurs, et ils négligent par conséquent l'agriculture, qui est la base de la félicité publique. Quand nous arrivâmes dans leur pays , ils ne cultivaient que les grains qui peuvent croître dans le cours d'un été, comme les fèves, les lentilles , l'avoine, le petit mil, le seigle, et l'orge. On n'y trouvait que bien peu de froment. Cependant la terre y est très-féconde en productions naturelles : il y a beaucoup de pâturages excellents le long des rivières ; les forêts y sont élevées , et remplies de toutes sortes d'arbres fruitiers sauvages. Comme ils manquent souvent de vivres, ils m'employaient à en chercher dans les champs et dans les bois. Je trouvais dans les prairies des gousses d'ail, des racines de daucus et de filipendule. Je revenais quelquefois tout chargé de baies de myrtilles, de faînes de hêtres, de prunes , de poires , de pommes, que j'avais cueillies dans la forêt. Ils faisaient cuire ces fruits, dont la plupart ne peuvent se manger crus , tant ils sont âpres. Mais il s'y trouve des arbres qui en produisent d'un goût excellent. J'y ai souvent admiré des pommiers chargés de fruits d'une couleur si éclatante , qu'on les eût pris pour les plus belles fleurs.

Voici ce qu'ils racontent au sujet de ces pommiers , qui y croissent en abondance et de la plus grande beauté. Ils disent que la belle Thétis , qu'ils appellent Friga , jalouse de ce qu'à ses propres noces Vénus , qu'ils appellent Siofne , avait remporté la pomme qui était le prix de la beauté , sans qu'on

l'eût mise seulement dans la concurrence des trois déesses

résolut de s en venger. Un jour donc que Vénus , descendue sur cette partie du rivaye des Gaules, y cherchait des perles pour sa parure, et des coquillages appelés manches de couteau , pour son fils Sillonne, un Triton lui déroba sa pomme , quelle avait mise sur un rocher , et la porta à la déesse des mers. Aussitôt Thétis en sema les pépins dans les campagnes voisines, pour y perpétuer le souvenir de sa vengeance et de son triomphe. Voilà , disent les Gaulois celtiques , la cause du grand nombre de pommiers qui croissent dans leur pays , et de la beauté singulière de leurs filles. L'hiver vint, et je ne saurais vous exprimer quel fut mon étonnement lorsque je vis, pour la première fois de ma vie, le ciel se dissoudre en plumes blanches comme celles des oiseaux , l'eau des fontaines se changer en pierres , et les arbres se dépouiller entièrement de leur feuillage. Je n'avais jamais rien vu de semblable en Egypte. Je crus que les Gaulois ne larderaient pas à mourir, comme les plantes et les éléments de leur pays; et sans doute la rigueur de l'air n'aurait pas manqué de me faire mourir moi-même , s'ils n'avaient pris le plus grand soin de me vêtir de fourrures. Mais qu'il est aisé à un homme sans expérience de se tromper ! Je ne connaissais pas les ressources de la nature pour chaque saison comme pour chaque climat. L'hiver est pour ces peuples septentrionaux le temps des festins et de l'abondance. Les oiseaux des rivières, les élans, les taureaux sauvages, les lièvres, les cerfs, les sangliers abondent alors dans leurs forêts, et s'approchentdeleurs cabanes. On en tuedes quantités prodigieuses. Je ne fus pas moins surpris quand je vis le printemps revenir, et étaler dans ces lieux désolés une magnificence que je ne lui avais jamais vue sur les bords même du Nil. Les rubus, les framboisiers, les églantiers, les fraisiers , les primevères, les violettes, et beaucoup d'autres (leurs inconnues à l'Egypte, bordaient les lisières verdoyantes des forêts. Quelques-unes, comme les chèvrefeuilles , grimpaient sur les troncs des chênes , et suspendaient à leurs rameaux leurs guirlandes parfumées. Les rivages, les rochers, les montagnes, les bois

31 i t'ARCADIE.

tout était revêtu d'uuupompeà la fois magnifique et sauvage. Uu si touchant spectacle redoubla ma mélancolie. Heureux, me disais-je , si, parmi taut de plantes , j'en voyais s'élever une seule de celles que j'ai apportées de l'Egypte ! ne fûtce que l'humble plante du lin , elle me rappellerait ma patrie pendant ma vie ; en mourant , je choisirais près d'elle mon tombeau; elle apprendrait un jour à Céphas où reposent les os de son ami , et aux Gaulois le nom et les voyages d'Amasis.

Un jour, pendant que je cherchais à dissiper ma mélancolie en voyant danser de jeunes filles sur l'herbe nouvelle , une d'entre elles quitta la troupe des danseuses , et s'en vint pleurer sur moi : puis, tout à coup, elle se joignit à ses compagnes , et continua de danser en jouant et folâtrant avec elles. Je pris ce passage subit de la joie à la douleur et de la douleur à la joie , dans cette jeune fdle , pour un effet d'une inconstance naturelle à ce peuple, et je ne m'en mettais pas beaucoup en peine, lorsque je vis sortir de la forêt un vieillard à barbe rousse , revêtu d'une robe de peaux de belette. Il portait à sa main une branche de gui, et à sa ceinture un couteau de caillou. Il était suivi d'une troupe déjeunes gens à la fleur de l'âge , vêtus de baudriers faits des mêmes peaux, et tenant dans leurs mains des courges vides, des chalumeaux de fer, des cornes de bœufs , et d'autres instruments de leur musique barbare.

Dès que ce vieillard parut , toutes les danses cessèrent , tous les visages s'attristèrent , et tout le monde s'éloigna de moi. Mon maître même et sa famille se retirèrent dans leur cabane. Ce méchant vieillard alors s'approcha de moi, me passa une corde de cuir autour du cou, et ses satellites me forçant de le suivre , ils m'entraînèrent tout éperdu, comme des loups qui emportent un mouton. Ils me conduisirent à travers la forêt jusqu'aux bords de la Seine : là, leur chef m'arrosa de l'eau du fleuve; ensuite, il me fit entrer dans un grand bateau d'écorce de bouleau , où il s'embarqua luimême avec toute sa troupe.

L'AIICADIE. 315

Nous remontâmes la Seine pendant huit jours , en gardant un profond silence. Le neuvième, nous arrivâmes dans une petite ville bâtie au milieu d'une île. Ils me débarquèrent visà-vis , sur la rive droite du fleuve , et ils me conduisirent dans une grande cabane sans fenêtres, qui était éclairée par des torches de sapin. Ils m'attachèrent au milieu de la cabane , a un poteau ; et ces jeunes gens , qui me gardaient jour et nuit, armés de haches de caillou , ne cessaient de sauter autour de moi , en soufflant de toutes leurs forces dans leurs cornes de bœufs et leurs fifres de fer. Us accompagnaient leur affreuse musique de ces horribles paroles , qu'ils chantaient en chœur :

« O Niorder! ô Riflindi! ô Svidrer! ô.Héla! ô Héla! dieux « du carnage et des tempêtes , nous vous apportons de la « chair. Recevez le sang de cette victime , de cet enfant de la « mort. O Niorder ! ô Riflindi ! ô Svidrer ! ô Héla ! ô Héla ! »

En prononçant ces mots épouvantables , ils avaient les yeux tournés dans la tête, et la bouche écumante. Enfin , ces fanatiques , accablés de lassitude , s'endormirent , à l'exception de l'un d'entre eux , appelé Omfi. Ce nom , dans la langue celtique , veut dire bienfaisant. Omfi , touché de pitié s'approcha de moi : « Jeune infortuné , me dit-il , une guerre « cruelle s'est élevée entre les peuples de la Grande-Bretague « et ceux des Gaules. Les Bretons prétendent être les maî- « très de la mer qui nous sépare de leur île. Nous avons déjà « perdu contre eux deux batailles navales. Le collège des dxui- « des de Chartres a décidé qu'il fallait des victimes humaines « pour se rendre favorable Mars, dont le temple est près d'ici. « Le chef des druides, qui a des espions par toutes les Gaules, « a appris que la tempête t'avait jeté sur nos côtes : il a été « te chercher lui-même. Il est vieux et sans pitié ; il porte les « noms de deux de nos dieux les plus redoutables. Il s'ap- « pelle Tor-Tir. Mets donc ta confiance dans les dieux de « ton pays, car ceux des Gaules demandent ton sang. »

Il me fut impossible de répondre à Omfi, tant j'étais saisi de frayeur ! Je le remerciai seulement en inclinant la tête ; et aussitôt il s'éloigna de moi , de peur d'être aperçu de ses compagnons.

Je nie rappelai dans ce moment la raison qui avait obligé les Gaulois qui m'avaient fait esclave de m' empêcher de m'écarler de leur demeure : ils craignaient que je ne tombasse entre les mains des druides; mais je n'avais pu vaincre ma fatale destinée. Ma perte maintenant me paraissait si certaine, que je ne croyais pas que Jupiter même put me délivrer de la gueule de ces tigres affamés de mon sang. Je ne me rappelais pius , ô Céphas , ce que vous m'aviez dit tant de fois, que les dieux n'abandonnent jamais l'innocence. Je ne me ressouvenais plus même qu'ils m'avaient sauvé du naufrage. Le danger présent fait oublier les délivrances passées. Quelquefois je pensais qu'ils ne m'avaient préservé des flots que pour me livrer à une mort mille fois plus cruelle.

Cependant j'adressais mes prières à Jupiter, et je goûtais une sorte de repos à m'abandonner à cette Providence infinie qui gouverne l'univers , lorsque les portes de ma cabane s'ouvrirent tout à coup , et une troupe nombreuse de prêtres entra , ayant Tor-Tir à leur tête, tenant toujours à sa main une branche de gui de chêne. Aussitôt la jeunesse barbare qui m'entourait se réveilla , et recommença ses chansons et ses danses funèbres. Tor-Tir vint à moi; il me posa sur la tête une couronne d'if et une poignée de farine de fèves; ensuite il me mit un bâillon dans la bouche, et, m'ayant délié de mon poteau , il m'attacha les mains derrière le dos. Alors tout son cortège se mit en marche au bruit de ses lugubres instruments, et deux druides, me soutenant par les bras , ;ne conduisirent au lieu du sacrifice.

Ici Tirtée , s'apercevant que le fuseau de Cyanée lui échappait des mains , et qu'elle palissait, lui dit : « Ma fille , il est « temps de vous aller reposer. Songez que vous devez vous « lever demain avant l'aurore , pour aller à la fête du mont - Lycée , où vous devez offrir, avec vos compagnes , les dons « des bergers sur les autels de Jupiter. » Cyanée, toute tremblante , lui répondit : « Mon père, j'ai tout préparé pour la « fête de demain. Les couronnes de fleurs, les gâteaux de « froment , les vases de lait , tout est prêt. Mais il n'est pas « tard : la lune n'éclaire pas le fond du vallon; les coqs n'ont

L'ARCADIK. 317

« pas encore chante ; il n'est pas minuit. Pennettez-uioi , je « vous en supplie, de rester jusqu'à la fin de cette histoire. « Mon père , je suis auprès de vous ; je n'aurai pas peur. •>

Tirtée regarda sa fille en souriant; et s'excusant à Amasi-i ie l'avoir interrompu , il le pria de continuer.

Nous sortîmes delà cabane, reprit Amasis , au milieu d'uue nuit obscure , à la lueur enfumée des torches de sapin. Nous traversâmes d'abord un vaste champ de pierres , où l'on voyait çà et là des squelettes de chevaux et de chiens fichés sur des pieux : delà , nous arrivâmes à l'entrée d'uue grande caverne, creusée dans le flanc d'un rocher tout blanc. Des caillots d'un sang noir, répandu aux environs, exhalaient une odeur infecte, et annonçaient que c'était le temple de Mars. Dans l'intérieur de cet affreux repaire étaient rangés , le long des murs , des têtes et des ossements humains ; et au milieu , sur une pièce de roc, s'élevait jusqu'à la voûte une statue de fer représentant le dieu Mars. Elle était si difforme, qu'elle ressemblait plutôt à un bloc de fer rouillé qu'au dieu de la guerre. On y distinguait cependant sa massue hérissée de pointes , ses gants garnis de têtes de clou, et son horrible baudrier, où était figurée la Mort. A ses pieds était assis le roi du pays , ayant autour de lui les principaux de l'État. Une foule immense de peuple, répandu au dedans et au dehors de la caverne , gardait un morne silence, saisi de respect, de religion et d'effroi.

Tor-Tir leur adressant la parole à tous, leur dit : « Oroi, « et vous iarles , rassemblés pour la défense des Gaules , ne « croyez pas triompher de vos ennemis sans le secours du « dieu des batailles. Vos pertes vous ont fait voir ce qu'il en « coûte de négliger son culte redoutable. Le sang donné aux « dieux épargne celui que versent les mortels. Les dieux ne « font naître les hommes que pour les faire mourir. Oh! « que vous êtes heureux que le choix de la victime ne soit pas « tombé sur l'un d'entre vous! Lorsque je cherchais en moi- « même quelle tête parmi nous leur serait agréable . prêt à • leur offrir la mienne pour le bien delà patrie, Niorder,

« le dieu des mers, m'apparut dans les sombres forêts de « Chartres ; il était tout dégouttant de l'onde marine. Il me « dit , d'une voix bruyante comme celle des tempêtes : J'en- « voie, pour le salut des Gaules, un étranger sans parents « et sans amis. Je l'ai jeté moi-même sur les rivages de Poc- « cident. Son sang plaira aux dieux infernaux. Ainsi parla « Niorder. Niorder vous aime, ô enfants de Pluton ! »

A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables , qu'un Gaulois assis auprès du roi s'élança jusqu'à moi; c'était Céphas. « O Amasis! ô mon cher Amasis! s'écria-t-il. O cruels « compatriotes! vous allez immoler un homme venu des bords « du Nil pour vous apporter les biens les plus précieux de la « Grèce et de l'Egypte? Vous commencerez donc par moi, « qui lui en donnai le premier désir , et qui le touchai de « pitié pour vous , si cruels envers lui. » En disant ces mots , il me serrait dans ses bras et me baignait de ses larmes. Pour moi , je pleurais et je sanglotais , sans pouvoir lui exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt la caverne retentit de murmures et de gémissements. Les jeunes druides pleurèrent, et laissèrent tomber de leurs mains les instruments de mon sacrifice ; caria religion se tut dès que la nature parla. Cependant personne de l'assemblée n'osait encore me délivrer des mains des sacrificateurs , lorsque les femmes , se je» tant au milieu d'eux , m'arrachèrent mes liens , mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.

Le roi , me prenant dans ses bras , me dit : « Quoi ! c'est « vous, malheureux étranger, que Céphas regrettait sans « cesse! O dieux ennemis de ma patrie , ne nous envoyez- « vous des bienfaiteurs que pour les immoler ! » Alors il s'adressa aux chefs des nations, et leur parla avec tant de force des droits de l'humanité, que d'un commun accord ils jurèrent de ne plus réduire à l'esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur leurs côtes , de ne sacrifier à l'avenir aucun homme innocent , et de n'offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir, irrité, voulut en vain s'opposer à cette loi:

il se retira, eu menaçant !e roi et tous les Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.

Cependant le roi , accompagné de mon ami , me conduisit , au milieu des acclamations du peuple , dans sa ville , située dans l'île voisine. Jusqu'au moment de notre arrivée dans l'île, j'avais été si troublé, que je n'avais été capable d'aucune réflexion. Chaque espèce de circonstance nouvelle de mon malheur resserrait mon cœur et obscurcissait mon esprit. Mais dès que j'eus repris l'usage de mes sens , et que je vins à envisager le péril extrême auquel je venais d'échapper, je m'évanouis. Oh ! que l'homme est faible dans la joie ! il n'est fort qu'à la douleur. Céphas me fit revenir , à la manière des Gaulois , en m'agitant la tête et en soufflant sur mon visage.

Dès qu'il vit que j'avais recouvré l'usage de mes sens, il me prit les mains dans les siennes , et me dit : « O mon ami , « que vous m'avez coûté de larmes ! Dès que les flots de l'O- « céan, qui renversèrent notre vaisseau, nous eurent séparés, « je me trouvai jeté, je ne sais comment, sur la rive droite « de la Seine. Mon premier soin fut de vous chercher. J'al- « lumai des feux sur le rivage ; je vous appelai ; j'engageai plu- « sieurs de mes compatriotes, accourus à mes cris , de visiter « dans leurs barques les bords du fleuve , pourvoir s'ils ne « vous trouveraient pas : tous nos soins furent inutiles. Le « jour vint, et me montra notre vaisseau renversé, la carène « en haut , tout près du rivage où j'étais. Jamais il ne me vint « dans la pensée que vous eussiez pu aborder sur le rivage .« opposé, dans le Belgium, ma patrie. Ce ne fut que le troi- « sième jour que, vous croyant péri, je me déterminai à y « passer pour y voir mes parents. La plupart étaient morts « depuis mon absence : ceux qui restaient me comblèrent d'a- « initiés; mais un frère même ne dédommage pas de la perte « d'un ami. Je retournai presque aussitôt de l'autre côté du « fleuve. On y déchargeait notre malheureux vaisseau, où « rien n'avait péri que les hommes. Je cherchais votre corps «sur le rivage de la mer, et je le redemandais le soir, le * matin, et au milieu de la nuit, aux nymphes de l'Océan, afin

320 L'AKCADIE.

« de vous élever un tombeau près de celui d'IIéva. .l'aurais « passé, je crois, ma vie dans ces vaines recherches, si le roi « qui règne sur les bords de ce fleuve, informé qu'un vais- « seau phénicien avait péri dans ses domaines, n'en avait « réclamé les effets , qui lui appartenaient , suivant les lois « des Gaules. Je lis doue rassembler tout ce que nous avions « apporté de l'Egypte, jusqu'aux arbres mêmes, qui n'avaient « pas été endommagés par l'eau ; et je me rendis avec ces débris « auprès de ce prince. Bénissons donc la providence des «' dieux, qui nous a réunis, et qui a rendu vos maux encore « plus utiles à ma patrie que vos présents. Si vous n'eussiez « pas fait naufrage sur nos côtes, on n'y eût pas aboli la cou- « tume barbare de condamner à l'esclavage ceux qui y péris- <• sent ; et si vous n'eussiez pas été condamné à être sacrifié , « je ne vous aurais peut-être jamais revu . et le sang des in- « nocents fumerait encore sur les autels du dieu Mars. »

Ainsi parla Céphas. Pour le roi , il n'oublia rien de ce qui pouvait me faire oublier le souvenir de mes malheurs. Il s'appelait Bardus. Il était déjà avancé en âge, et il portait, comme son peuple, ia barbe et les cheveux longs. Son palais était bâti de troncs de sapins , couchés les uns sur les autres. Il n'y avait pour portes que de grands cuirs de bœuf qui en fermaient les ouvertures. Personne n'y faisait la garde, car il n'avait rien à craindre de ses sujets ; mais il avait employé toute son industrie pour fortifier sa ville contre les ennemis du dehors. Il l'avait entourée de murs faits de troncs d'arbres entremêlés de mottes de gazon , avec des tours de pierre aux angles et aux portes. Il y avait au haut de ces tours des sentinelles qui veillaient jour et nuit. Le roi Bardus avait eu cette île delà nymphe Lutétia, sa mère, dont elle portait le nom. Elle n'était d'abord couverte que d'arbres , et Bardus n'avait pas un seul sujet. Il s'occupait à tordre , sur le bord de son île , des câbles d'écorce de tilleul , et à creuser des aunes pour en faire des bateaux. Il vendait les ouvrages de ses mains aux mariniers qui descendaient ou remontaient la Sjine. Pendant qu'il travaillait, il chantait les avantages d^

v L'ARCAUliî. 32 J

l'industrie et du commerce, qui lient tous les hommes. Les bateliers s'arrêtaient souvent pour écouter ses chansons. Ils les répétaient et les répandaient dans toutes les Gaules , où elles étaient connues sous le nom de vers bardes. Bientôt il vint des gens s'établir dans son île pour l'entendre chanter, et pour y vivre avec plus de sûreté. Ses richesses s'accrurent avec ses sujets. L'île se couvrit de maisons , les forêts voisines se défrichèrent, et des troupeaux nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voisins. C'est ainsi que ce bon roi s'était formé un empire sans violence. Mais lorsque son île n'était pas encore entourée de murs , et qu'il songeait déjà à en faire le centre du commerce dans toutes les Gaules, la guerre pensa en exterminer les habitants.

Un jour, un grand nombre de guerriers qui remontaient la Seine en canots d'écorce d'orme débarquèrent sur son rivage septentrional , tout vis-à-vis de Lutétia. Ils avaient à leur tête le iarle Carnut , troisième fils de Tendal , prince du nord. Carnut venait de ravager toutes les côtes de la mer Hyperborée, où il avait jeté l'épouvante et la désolation. Il était favorisé en secret , dans les Gaules, parles druides, qui, comme tous les hommes faibles , inclinent toujours pourceux qui se rendent redoutables. Dès que Carnut eut mis pied à terre , il vint trouver le roi Bardus . et lui dit : « Combattons , « toi et moi , a la tête de nos guerriers : le plus faible obéira « au plus fort; car la première loi de la nature est que tout « cède à la force. * Le roi Bardus lui répondit : « O Carnut ! « s'il ne s'agissait que d'exposer ma vie pour défendre mon « peuple, je le ferais très-volontiers ; mais je n'exposerais pas « la vie de mou peuple, quand il s'agirait de sauver la mienne. «■ C'est la bonté , et non la force , qui doit choisir les rois. « La bonté seule gouverne le monde, et elle emploie, pour « le gouverner, l'intelligence et la force, qui lui sont subor- « données , comme toutes les puissances de l'univers. Vail- - lant fils de Tendal, puisque tu veux gouverner les hommes , • voyons qui de toi ou de moi est le plus capable de leur faire •• du bien. Voilà de pauvres Gaulois tout nus. Sans reproche,

322 L'ARCADlc.

u je les ai plusieurs fois vêtus et nourris , en me refusant à « moi-même des habits et des aliments. Voyons si tu sauras « pourvoir à leurs besoins. »

Carnut accepta le défi. C'était enautomne. 11 fut à lâchasse avec ses guerriers; il tua beaucoup de chevreuils , de cerfs , de sangliers et d'élans. Il donna ensuite, avec la chair de ces animaux, un grand festin à tout le peuple de Lutétia , et vêtit de leurs peaux ceux des habitants qui étaient nus. Le roi Bardus lui dit : « Fils de Tendal , tu es un grand chasseur : tu nour- « riras le peuple dans la saison de la chasse ; mais au printemps « et en été il mourra de faim. Pour moi , avec mes blés , la laine «■ de mesbrebiset le lait de mes troupeaux, je puis l'entretenir « toute l'année. »

Carnut ne répondit rien ; mais il resta campé avec ses guerriers sur le bord du fleuve , sans vouloir se retirer.

Bardus, voyant son obstination , fut le trouver à son tour, et lui proposa un autre défi. « La valeur , lui dit-il , convient « à un chef de guerre; mais la patience est encore plus néces- « saire aux rois. Puisque tu veux régner, voyons qui de nous « deux portera le plus -longtemps cette longue solive. » C'était le tronc d'uu chêne de trente ans. Carnut le prit sur son dos ; mais, impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur ses épaules, et le porta , sans remuer, jusqu'après le coucher du soleil, et bien avant dans la nuit.

Cependant, Carnut et ses guerriers ne s'en allaient point. Ils passèrent ainsi tout l'hiver, occupés de lâchasse. Le printemps venu, ils menaçaient de détruire une ville naissante, qui refusait de leur obéir; et ils étaient d'autant plus à craindre, qu'ils manquaient alors de nourriture. Bardus ne savait comment s'en défaire, car ils étaient les plus forts. En vain il consultait les plus anciens de son peuple; personne ne pouvait lui donner des conseils. Enfin, il exposa son embarras à sa mère Lutétia , qui était fort âgée , mais qui avait un grand sens.

Lutétia lui dit : « Mon fils, vous savez quantité d'histoires « anciennes et curieuses que je vous ai apprises dès votre enfance •

« vous excellez a les chanter : défiez le fils de Tendal aux « chansons. »

Bardus fut trouver Carnut, et lui dit : « Fils de Tendal, « il ne suffit, pas à un roi de nourrir ses sujets , et d'être ferme « et constant dans les travaux; il doit savoir hannir de leur « pensée les opinions qui les rendent malheureux, car ce sont •< les opinions qui font agir les hommes, et qui les rendent « bons ou méchants. Voyons qui de toi ou de moi régnera « sur leurs esprits. Ce ne fut point par des combats qu'Hercule « se fit suivre dans les Gaules ; mais par des chants divins qui '<■ sortaient de sa bouche comme des chaînes d'or , enchaî- « naient les oreilles de ceux qui i écoutaient , et les forçaient « à le suivre. »

Carnut accepta avec joie ce troisième défi. Il chanta les combats des dieux du nord sur les glaces, les tempêtes de Niorder sur les mers, les ruses de Vidar dans les airs, les ravages de Thor sur la terre, et l'empire de Hoder dans les enfers. Il y joignit le récit de ses propres victoires; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de ses guerriers , qui paraissaient prêts à tout détruire.

Pour le roi Bardus, voici ce qu'il chanta : « Je chante l'aube « du matin ; les premiers rayons de l'aurore qui ont lui sur les « Gaules, empire de Pluton ; les bienfaits de Cérès , et le mal- « heur de l'enfant Lois. Écoutez mes chants , esprits des fleuves, * et répétez-les aux esprits des montagnes bleues.

« Cérès venait de chercher par toute la terre sa fille Proser- « pine. Elle retournait dans la Sicile , où elle était adorée. Elle « traversait les Gaules sauvages , leurs montagnes sans che- « mins , leurs vallées désertes et leurs sombres forêts , lors « qu'elle se trouva arrêtée par les eaux de la Seine , sa nymphe « changée en fleuve.

« Sur la rive opposée de la Seine se baignait alors un bel en- « fantaux cheveux blonds, appelé Lois. 11 aimait à nager dans « ses eaux transparentes , et à courir tout nu sur ses pelouses « solitaires. Dès qu'il aperçut une femme, il fut se cacher « sous une touffe de roseaux.

ZVi L'ARCADIÉ.

« Mon bel enfant , luicria Cérès en soupirant , venez a mot, « mon bel enfant! A la voix d'une femme affligée, Loïs sort « des roseaux. Il met en rougissant sa peau d'agneau, suspen- « due à un saule. Il traverse la Seine sur un banc de sable , et, •> présentant la main à Cérès , il lui montre un chemin au mi- « lieu des eaux.

« Cérès ayant passé le fleuve , donne à l'enfant Lois un « gâteau , une gerbe d'épis , et un baiser ; puis lui apprend « comment le pain se fait avec le blé, et comment le blé vient « dans les champs. Grand merci, belle étrangère, lui dit Lois; « je vais porter à ma mère vos leçons et vos doux présents.

« La mère de Lois partage avec son enfant et son époux le « gâteau et le baiser. Le père, ravi, cultive un champ, sème « le blé. Bientôt la terre se couvre d'une moisson dorée, et le « bruit se répand daas les Gaules qu'une déesse a apporté une « plante céleste aux Gaulois.

« Près de là vivait un druide. Il avait l'inspection des forêts, o II distribuait aux Gaulois, pour leur nourriture , les faînes « des hêtres et les glands des chênes. Quand il vit une terre la- « bourée et une moisson : Que deviendra ma puissance , dit-il, « si les hommes vivent de froment?

« Il appelle Loïs. Mon bel ami , lui dit-il , où étiez-vous « quand vous vîtes l'étrangère aux beaux épis? Loïs, sans * malice, le conduit sur les bords de la Seine. Tétais, dit-il •< sous ce saule argenté; je courais sur ces blanches margue- «■ rites ; je fus me cacher sous ces roseaux , car j'étais nu. Le « traître druide sourit : il saisit Lois, et le noie au fond des « eaux.

« La mère de Loïs ne revoit plus son fils. Elle s'en va dans « Tes bois, et s'écrie : Où étes-vous, Lois, Loïs, mon cher en- «fant? Les seuls échos répètent : Lois, Lois, mon cher en- « fant ? Elle court tout éperdue le long de la Seine. Elle aper- " çoit sur son rivage une blancheur : Il n'est pas loin, dit-elle : « voila ses fleurs chéries, voilà ses blanches marguerites. « Hélas! c'était Loïs, Lois son cher enfant !

« îille pleure, elle gémit, elle soupire ; elle prend dans ses

L'ARCADIK. 32*

« bras tremblants le corps glacé de Lois ; elle veut le ranimer « contre sou cœur; mais le coeur delà mère ne peut plus •< réchauffer le corps du (ils, et le corps du fils place déjà le « cœur delà mère : elle est près de mourir. Le druide, monté « sur uu roc voisin, s'applaudit de sa vengeance.

« Les dieux ne viennent pas toujours à la voix des malheu- « reux ; mais aux cris d'une mère affligée, Cérès apparut. Lois « dit-eLle, sois la plus belle (leur des Gaules. Aussitôt lesjoues « pâles de Lois se développent en calice plus blanc que la neige, « ses cheveux blonds se changent en filets d'or. Une odeur '< suave s'en exhale. Sa taille légère s'élève vers le ciel ; mais « sa tête se penche encore sur les bords du fleuve qu'il a chéri. •< Lois devient lis.

« Le prêtre de Pluton voit ce prodige, et n'en est point tou- « clié. Il lève vers les dieux supérieurs un visage et des yeux « irrités. Il blasphème, il menace Cérès; il allait porter sur « elle une main impie , lorsqu'elle lui cria : Tyran cruel et dur, « demeure.

« A la voix de la déesse il reste immobile. Mais le roc ému « s'entr'ouvre , les jambes du druide s'y enfoncent; son visage « barbu et enflammé de colère se dresse vers le ciel en pinceau « de pourpre, et les vêtements qui couvraient ses bras meur- « triers se hérissent d'épines. Le druide devient chardon.

« Toi , dit la déesse des blés , qui voulais nourrir les hommes « comme les bêtes , deviens toi-même la pâture des animaux. « Sois l'ennemi des moissons après ta mort , comme tu le fus « pendant ta vie. Pour toi , belle fleur de Lois , sois l'ornement « de la Seine , et que , dans la main de ses rois , ta fleur victo- « rieuse, l'emporte un jour sur le gui des druides.

« Braves suivants de Carnut, venez habiter ma ville. La « fleur de Lois parfume mes jardins; de jeunes filles chan- « tent jour et nuit son aventure dans mes champs. Chacun s'y w livre à un travail facile et gai; et mes greniers, aimés de « Cérès, rompent sous l'abondance des blés. »

A peine Bardus avait fini de chanter, que les guerriers du uord, qui mouraient de faim , abandonnèrent le fils deTendal.

BER.N. DE S.-PIF.RRE. — T. I iy

3?6 L ARCADIL.

et se firent habitants de Lutétia. « Oh! me disait souvent ce •<■ bon roi, que n'ai-je ici quelque fameux chantre de la Grèce ou « de l'Egypte, pour policer l'esprit de mes sujets ! Pùen n'a- ■< doucit le cœur des hommes comme de beaux chants. Quand « on sait faire des vers et de belles fictions , ou n'a pas besoin « de sceptre pour régner. ••>

Il me mena voir avec Cephas le lieu où il avait fait planter les arbres et les graines réchappees de notre naufrage. C'était sur les flancs d'une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand je vis les arbres que nous avions apportés pleins de suc et de vigueur. Je reconnus d'abord l'arbre aux coings de Crète , à ses fruits cotonneux et odorants ; le noyer de Jupiter , d'un vert lustré; l'avelinier, le figuier, le peuplier, le poirier du mont Ida, avec ses fruits en pyramide : tous ces arbres venaient de l'île de Crète. Il y avait encore des vignes de Thasos et déjeunes châtaigniers de l'île de Sardaigne. Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait , parmi ces végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres le chanvre et le lin. C'étaient celles qui plaisaient le plus au roi , à cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu'on en faisait en Egypte , plus durables et plus souples que les peaux dont s'habillaient la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir à arroser lui-même ces plantes , et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre, d'un beau vert, portait toutes ses têtes égales à la hauteur d'un homme, et le lin en (leur couvrait la terre d'un nuage d'azur.

Pendant que nous nous livrions, C«':phas et moi, au plaisir d'avoir fait du bien, nous apprîmes que les Bretons, fiers de leurs derniers succès , non contents de disputer aux Gaulois l'empire de la mer qui les sépare , se préparaient à les attaquer par terre et à remonter la Seine , afin de porter le fer et le feu jusqu'au milieu de leur pays. Ils étaient partis , dans un nombre prodigieux de barques, d'un promontoire de leur île , qui n'est séparé du continent que par un petit détroit. Ils côtoyaient le rivage des Gaules, et ils étaient près d'entrer dans la Seine , dont ils savent franchir les dan-

L'AHCADIE. 327

gc»-3 en se mettant dans des anses à l'abri des fureurs de Neptune. L'invasion des Bretons fut sue dans toutes les Gaules, au moment où ils commencèrent à l'exécuter; car les Gaulois allument des ieux sur les montagnes , et , par le nombre de ces feux et l'épaisseur de leur fumée, ils donnent des avis qui volent plus promptement que les oiseaux.

A la nouvelle du départ des Bretons , les troupes confédérées des Gaules se mirent en route pour défendre l'embouchure de la Seine. Elles marchaient sous les enseignes de leurs chefs : c'étaient des peaux de loup, d'ours, de vautour, d'aigle, ou de quelque autre animal malfaisant, suspendues au bout d'une gaule. Celle du roi Bardus et de son île était la figure d'un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et moi nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours , toutes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.

Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut d'y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer; ce qui était d'une facile exécution , attendu que nous étions en grand nombre et que la forêt était voisine. Le deuxième fut de les combattre au moment où ils débarqueraient. Le troisième, de ne pas exposer les troupes à découvert à la descente des ennemis, mais de les attaquer lorsque, ayant mis pied à terre , ils s'engageraient dans les bois et les vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi , car la discorde était parmi les chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d'eux n'était disposé à obéir. Pendant qu'ils délibéraient, l'ennemi parut , et il débarqua au moment où ils se mettaient en ordre.

Nous étions perdus sans Céphas. Avant l'arrivée des Bretons , il avait conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des habitants de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d'Héva; tandis que lui Céohas combattrait les ennemis avec l'autre partie, jointe au

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reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division iesj'.'unes geus , qui brûlaient, comme i»oi, d'en venir aux mains, et de m'en donner le commandement. Je ne crains point les dangers, lui dis-je; j'ai passé par toutes les épreuves que ies prêtres de Thèbes font subir aux initiés, et je n'ai point eu peur. Céphas balança quelques moments. F.nfiu , il me confia les jeunes gens de sa troupe, en leur recommandant, ainsi qu'à moi , de ne pas s'écarter de sa division.

L'ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue beaucoup de Gaulois s'avancèrent vers lui, en jetant de grands cris ; mais comme ils l'attaquaient par petites troupes , ils en furent aisément repoussés ; et il aurait été impossible d'en rallier un seul, s'ils n'étaient venus se remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais s'ébranlèrent alors, et nous marchâmes aux Bretons, sans nous embarrasser si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du trait , nous vîmes que les ennemis ne formaient qu'une seule colonne, longue, grosse et épaisse, qui s'avançait vers nous à petits pas , tandis que leurs barques se hâtaient d'entrer dans le fleuve pour nous prendre à revers. Je l'avoue, je fus ébranlé à la vue de cette multitude de barbares demi-nus , peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence dans le plus grand ordre. Mais lorsqu'il sortit tout à coup de cette colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches , de cailloux et de balles de plomb, qui renversèrent plusieurs d'entre nous en les perçant de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J'allais oublier moi-même que j'avais l'exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à mes côtés : il était suivi de toute l'armée.» Invoquons * Hercule, me dit-il, et chargeons. » La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai à mou poste, et nous chargeâmes , les piques baissées. Le premier ennemi que je rencontrai fut un habitant des îles Hébrides. 11 était d'une taille gigantesque. L'aspect ue ses armes inspirait l'horreur; ses épaules et sa tête étaient couvertes d'une peau de raie

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épineuse ; il portait au cou uu collier tle mâchoires d'hommes , et il avait pour lance le troue d'un jeune sapin , armé d'une dent de baleine. « Que demandes-tu à Hercule ? me « dit-il. Le voici qui vient à toi. » En même temps il me porta m coup de son énorme lance avec tant de furie, que, si elle m'eût atteint, elle m'eût cloué à terre, où elle entra bien avant. Pendant qu'il s'efforçait de la ramener à lui, je lui perçai la gorge de répieu dont j'étais armé : il en sortit aussitôt un jet de sang noir et épais, et ce Breton tomba eir mordant la terre et en blasphémant les dieux.

Cependant nos troupes, réunies en un seul corps^ étaient aux prises avec la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues , les boucliers poussaient les boucliers, les lances se croisaient avec les lances. Ainsi deux liers taureaux se disputent l'empire des prairies : leurs cornes sont entrelacées ; leurs fronts se heurtent ; ils se poussent en mugissant ; et, soit qu'ils reculent ou qu'ils avancent , ces deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps à corps. Cependant cette colonne , qui nous surpassait en nombre , nous accablait de son poids, lorsque le roi Bardus la vint charger en queue , à la tête de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique saisit ces barbares, qui avaient cru nous envelopper, et qui l'étaient eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs . et s'enfuirent vers les bords de la mer, pour regagner leurs barques, qui étaient loin de là. On en fit alors un grand massacre, et on en prit beaucoup de prisonniers.

Après la bataille, je dis à Céphas : Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi; pour moi , je vous dois l'honneur. J'avais demandé un poste que je ne connaissais pas. Il fallait y donner l'exemple, et j'en étais incapable, lorsque votre présence m'a rassuré. Je croyais que les initiations de l'Egypte m'avaient fortifié contre tous les dangers ; mais il est aisé d'être brave dans un péril dont on est sûr de sortir. Céphas me répondit : « O Amasis! il y a plus « de force à avouer ses fautes , qu'il n'y a de faiblesse à les

« commettre. C'est llercule qui nous a douné la victoire , « mais après lui, c'est la surprise qui a ôté le courage à nos « ennemis, et qui avait ébranlé le vôtre. La valeur militaire « s'apprend par l'exercice , comme toutes les autres vertus. « Nous devons, en tout temps , nous méfier de nous mômes. « En vain nous nous appuyons sur notre expérience ; nous ne « devons compter que sur le secours des dieux. Pendant que « nous nous cuirassons d'un côté^ la fortune nous frappe de « l'autre. La seule confiance dans les dieux couvre un homme « tout entier. »

On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides voulaient qu'on brûlât les ennemis prisonniers , parce que ceux-ci en usent de même à l'égard des Gaulois qu'ils ont pris dans les batailles. Mais je me présentai dans l'assemblée des Gaulois , et je leur dis : « 0 peuples ! « vous voyez par mon exemple si les dieux approuvent les « sacriûces humains. Ils ont remis la victoire dans vos mains « généreuses : les souillerez-vous dans le sang des malheu- « reux? N'y a-t-il pas eu assez de sang versé dans la fureur « du combat ? En répandrez-vous maintenant sans colère , « et dans la joie du triomphe? Vos ennemis immolent leurs « prisonniers : surpassez-les en générosité, comme vous les « surpassez en courage. » Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Us décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à l'esclavage.

Je fus donc cause qu'on abolit la loi qui les condamnait au feu. C'était aussi à mon occasion qu'on avait abrogé la coutume de sacrifier des innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi , je fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules; une fois par mes succès, et deux fois par mes malheurs : tant il est vrai que les dieux tirent le bien tlu mal quand il leur plaît!

Nous revînmes à Lutétia , comblés par les peuples d'hon* ueurs et d'applaudissements. Le premier soin du roi , à son arrivée, fut de nous mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il admira d'abord comment la

nature avait préservé leurs fruits de l'attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de cuir et d'une ^oque épineuse. La noix tendre ét;iit protégée par une dun, coquille et par un brou amer. Les fruits mous étaient défendus avant leur maturité par leur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux qui étaient mûrs invitaient à les cueillir. Les abricots dorés, les pêches veloutées, et les coings cotonneux, exhalaient les plus doux parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets , saupoudrés de poudre blanche. Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à la vigne ; et, surles larges feuillesdu figuier, la (igue entr' ouverte laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal. « On voit bien , « dit le roi , que ces fruits sont des présents des dieux. Ils ne « sont pas , comme les semences des arbres de nos forêts , « à une hauteur où on ne puisse atteindre : ils sont à la « portée de la main. Leurs riantes couleurs appellent les yeux, « leurs doux parfums l'odorat ; et ils semblent formés pour « la bouche , par leur forme et leur rondeur. » Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût : « O vrai présent de Ju- « piter ! dit-il ; aucun mets préparé par l'homme ne leur est «■ comparable : ils surpassent en douceur le miel et la crème. « O mes chers amis! mes respectables hôtes! vous m'avez « donné plus que mon royaume : vous avez apporté dans les « Gaules sauvages une portion de la délicieuse Egypte. Je « préfère un seul de ces arbres à toutes les mines d'étain qui « rendent les Bretons si riches et si fiers.»

Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que chacun d'eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d'en conserver précieusement les semences, et de les mettre eu terre dans leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuple, je sentis que le pius grand plaisir de l'homme était de faire du bien à ses semblables. Céphas me dit : « Il est temps de montrer à mes compatriotes l'usage •< des arts de l'Egypte. J'ai sauvé du vaisseau naufragé la plu- « part de nos machines, mais jusqu'ici elles sont restées inu- « tiles, sans que j'osasse même les regarder; car elles me rap-

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• pelaient trop vivement le souvenir de votre perte. Voici le « moment de nous en servir. Ces froments sont mûrs; cette « chenevière et ces iins ne tarderont pas à l'être. »

Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple l'usage des moulins pour réduire le blé en farine, et les divers apprêts qu'on donne à la pâte pour en faire du pain. Avant notre arrivée, les Gaulois inondaient le blé , l'avoine et l'orge de leurs écorces , en les battant avec des pilons de bois dans des troncs d'arbres creusés, et ils se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous leur montrâmes ensuite à faire rouir le cbanvre dans l'eau , pour le séparer de son chaume , a le sécher, à le briser, à le teiller , aie peigner, à le filer , et à tordre ensemble plusieurs de ses fils pour en taire des cordes. Nous leur fîmes voir comment des cordes, par leurforce et leur souplesse , deviennent propres à être les nerfs de toutes les machines. Nous leur enseignâmes à tendre les fils du lin sur des métiers , pour en faire de la toile au moyen de la navette ; et comment ces doux travaux font passer aux jeunes filles de longues nuits de l'hiver dans l'innocence et dans la joie.

Nous leur apprîmes l'usage de la tarière , de l'herminette . du rabot , et delà scie inventée par l'ingénieux Dédale; comment ces outils donnent à l'homme de nouvelles mains, et façonnent à son usage une multitude d'arbres dont les bois se perdent dans les forêts. Nous leur enseignâmes à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs, propres à exprimer le jus d'une infinité de fruits, et à extraire des huiles des plus durs noyaux, ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin de nos vignes ; mais nous leur donnâmes un grand désir d'en multiplier les ceps , non-seulement par l'excellence de leurs fruits , mais en leur faisant goûter des vins de Crète et de l'île de Thasos, que nous avions sauvés dans des urnes.

Après leur avoir montré l'usage d'une infinité de biens que la nature a placés sur la terre à la vue de l'homme , nous leur apprîmes à découvrir ceux qu'elle a mis sous ses pieds : coin-

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ment on peut trouver de l'eau dans les lieux les plus éloignés des fleuves, au moyen des puits inventés par Dacaiis; de quelle manière ou découvre les métaux ensevelis dans le sein de la terre; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on les forge sur l'enclume pour les diviser en tables et en lames; comment, par des travaux plus faciles, l'argile se façonne, sur la roue du potier, en ligures et en vases de toutes les formes. Nous les surprimes bien davantage, en leur montrant des bouteilles de verre faites avec du sable et des cailloux. Ils étaient ravis d'étonnement de voir la liqueur qu'elles renfermaient se manifester à la vue et échapper à la main. Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure ïrismégiste, qui traitent des arts libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que leur admiration n'eut plus de bornes. D'abord ils ne pouvaient comprendre que la parole pût sortir d'un livre muet, et que les pensées des premiers Égyptiens eussent pu se transmettre jusqu'à eux sur des feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de nos découvertes , qu'ils virent les prodiges de la mécanique , qui remue avec de petits leviers les plus lourds fardeaux, et ceux de la géométrie , qui mesure des distances inaccessibles , ils étaient hors d'eux-mêmes. Les merveilles de la chimie et de la magie, les divers phénomènes de physique , les faisaient passer de ravissement en ravissement. Mais lorsque nous leur eûmes prédit une éclipse de lune, qu'ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance accidentelle de cette planète, et qu'ils virent, au moment que nous leur indiquâmes, l'astre de la nuit s'obscurcir dans un ciel serein, ils tombèrent à nos pieds en disant : «Certainement vous êtes des dieux! « Omli, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs, assistait à toutes nos instructions. Il nous dit : « A <• vos lumièreset à vos bienfaits, je suis tentéde vous prendre o pour quelques-uns des dieux supérieurs ; mais aux maux * que vous avez soufferts, je vois que vous n'êtes que des r. hommes comme nous. Sans doute vous avez trouvé quelque « moyen de monter dans le ciel , ou les habitants du ciel sont

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< descendus dans l'heureuse Egypte , pour vous communi- « quer tant de biens et tant de lumières. Vos sciences et vos « arts surpassent notre intelligence , et ne peuvent être que « les effets d'un pouvoir divin. Vous êtes les enfants chéris « des dieux supérieurs : pour nous , Jupiter nous a abandon- « nés aux dieux infernaux. Notre pays est couvert de stériles « forêts habitées par des génies malfaisants, qui sèment notre « vie de discordes, de guerres civiles, de terreurs, d'igno- « rances, et d'opinions malheureuses. Notre sort est mille « fois plus déplorable que celui des bêtes, qui, vêtues , logées « et nourries par la nature, suivent leur instinct sans s'égarer, « et ne craignent point les enfers. »

« Les dieux, lui répondit Céphas, n'ont été injustes envers « aucun pays , ni à l'égard d'aucun homme. Chaque pays a « des biens qui lui sont particuliers, et qui servent à entretenir « la communication entre tous les peuples par des échanges « réciproques. La Gaule a des métaux que l'Egypte n'a pas : « ses forêts sont plus belles , ses troupeaux ont plus de lait , « et ses brebis plus de toisons. Mais , dans quelque lieu que « l'homme habite, son partage est toujours fort supérieur à « celui des bêtes , parce qu'il a une raison qui se développe et « proportion des obstacles qu'elle surmonte ; qu'il peut , seul « des animaux , appliquer à son usage des moyens auxquels « rien ne peut résister , tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a donné « l'empire sur la terre, en éclairant sa raison de l'intelligence « même delà nature, et en ne confiant qu'à lui l'élément « qui en est le premier moteur. »

Céphas parla ensuite à Omfi et aux Gaulois des récompenses réservées dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance , et des punitions destinées au vice et à la tyrannie ; de la métempsycose , et des autres mystères de la religion de l'Egypte, autant qu'il est permis à un étranger de les connaître. Les Gaulois , consolés par ses discours et par nos présents , nous appelaient leurs bienfaiteurs , leurs pères, les vrais interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit : « Je ne veux adorer » que Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il doitpro-

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« téger particulièrement les rois , qui sont chargés du bon- « lieur des nations. Je veux aussi honorer Isis , qui a apporté « ses bienfaits sur la terre , afin qu'elle présente au roi des « dieux les vœux de mou peuple. » En même temps il ordonna qu'on élevât un temple à Isis, à quelque distance de la ville , au milieu de la forêt ; qu'on y plaçât sa statue avec l'enfant Orus dans ses bras , telle que nous l'avions apportée dans le vaisseau; qu'elle fût servie avec toutes les cérémonies de l'Egypte ; que ses prêtresses , vêtues de lin , l'honorassent nuit et jour par des chants, et par une vie pure qui approche l'homme des dieux.

Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères ioniques. Il fut si frappé de l'utilité de l'écriture , que , daus un transport de sa joie, il chanta ces vers :

« Voici des caractères magiques, qui peuvent évoquer les " morts du sein des tombeaux. Ils nous apprendront ce que « nos pères ont pensé il y a mille ans ; et dans mille ans ils « instruiront nos enfants de ce que nous pensons aujourd'hui. « Il n'y a point de flèche qui aille aussi loin , ni de lance aussi a forte. Ils atteindraient un homme retranché au haut d'une « montagne; ils pénètrent dans la tète malgré le casque, et « traversent le cœur malgré la cuirasse. Ils cal meut les séditions, « ils donnent de sages conseils, ils font aimer, ils consolent, ils « fortifient ; mais si quelque homme méchant en fait usage, ils ♦ produisent un effet contraire.

« Mon fils , me dit un jour ce bon roi , les lunes de ton pays « sont-elles plus belles que les nôtres? Te reste-t-il quelque « chose à regretter en Egypte ? Tu nous en as apporté ce qu'il « y a de meilleur : les plantes, les arts et les sciences. L'É- « gypte tout entière doit être ici pour toi. Pœste avec nous : « tu régneras après moi sur les Gaulois. Je n'ai d'autre enfant « qu'une fille unique , qui s'appelle Gotha : je te la donnerai « en mariage. Crois-moi, un peuple vaut mieux qu'une famille ; « et une bonne femme, qu'une patrie. Gotha demeure dans « cette île là-bas , dont on aperçoit d'ici les arbres : car il « convient qu'une jeune fille soit élevée loin des hommes, « et surtout loin de la cour des rois. »

Le désir de faLre le bonheur d'un peuple suspendit en moi l'amour de la patrie. Je consultai Céphas, qui approuva les vues du roi. .le priai donc ce prince de me faire conduire au lieu qu'habitait sa fille , afin que , suivant la coutume des Égyptiens , je pusse me rendre agréable à celle qui devait être un jour la compagne de mes peines et de mes plaisirs. Le roi chargea une vieille femme , qui venait chaque jour au palais chercher des vivres pour Gotha , de me conduire chez elle. Cette vieille me fit embarquer avec elle dans un bateau chargé de provisions; et, nous laissant aller au cours du (leuve , nous abordâmes en peu de temps dans l'ileoù demeurait la fille du roi Bardus. On appelait cette île l'île aux Cygnes , parce que ces oiseaux venaient au printemps faire leurs nids dans les roseaux qui bordaient ses rivages, et qu'en tout temps ils paissaient Yanserina potentilla , qui y croît

boudamment. JXous mîmes pied à terre, et nous aperçûmes la princesse assise sous des aunes , au milieu d'une pelouse toute jaune des fleurs de l'anserina. Elle était entourée de evgnes, qu'elle appelait à elle en leurjetant des grains d'avoine. Quoiqu'elle fut à l'ombre des arbres , elle surpassait ces oiseaux en blancheur par l'éclat de son teint et de sa robe , qui était

'hermine. Ses cheveux étaient du plus beau noir; ils étaient ceints, ainsi que sa robe, d'un ruban rouge. Deux femmes , qui l'accompagnaient à quelque distance, vinrent au-devant de nous. L'une attacha notre bateau aux branches d'un saule , et l'autre , me prenant par la main , me conduisit vers sa maîtresse. La jeune princesse me fit asseoir sur l'herbe, auprès d'elle; après quoi elle me présenta de ia farine de millet bouillie, un canard rôti sur desécorces de bouleau, avec du lait de chèvre dans une corne d'élan. Eile attendit ensuite , sans me rien dire, que je m'expliquasse sur le sujet de ma visite. Quand j'eusgoûté, suivant l'usage, aux mets qu'elle m'avait offerts, je lui dis : « 0 belle Gotha! je désire devenir le gen- « dre du roi votre père, et je viens, de son consentement , « savoir si ma recherche vous sera agréable. » La fille du roi Bardus baissa les yeux , et me répondit :

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