LA P. CALME
■ 0 étranger! je suis demandée en mariage par plusieurs iari' les qui font tous les jours à mon père de grands présents « pour m'ohtenir, mais je n'en aime aucun. Ils ne savent « que se battre. Pour toi , je crois , si tu deviens mon époux, « que tu feras mon bonheur, puisque tu fais déjà celui de « mon peuple. Tu m'apprendras les arts de l'Egypte, et je « deviendrai semblable à la bonne Isis de ton pays, dont on « dit tant de bien dans les Gaules. »
Après avoir ainsi parlé, elle regarda mes habits, admira la finesse de leur tissu , et les lit examiner à ses femmes, qui levaient les mains au ciel de surprise ; elle ajouta ensuite en me regardant : « Quoique tu viennes d'un pays rempli de toute « sorte de richesse et d'industrie, il ne faut pas croire que je « manque de rien, et que je sois moi-même dépourvue d'in- « telligence. Mon père m'a élevée dans l'amour du travail, » et il me fait vivre dans l'abondance de toutes choses. »
En même temps elle me fit entrer dans son palais , où vingt de ses femmes étaient occupées à lui plumer des oiseaux de rivière , et à lui faire des parures et des robes de leur plumage, elle me montra des corbeilles et des nattes de jonc très-fin, qu'elle avait elle-même tissues ; des vases d'étain en quantité, cent peaux de loup , de martre et de renard , avec vingt peaux d'ours. « Tous ces biens , me dit-elle, t'appartiendront situ « m'épouses ; mais ce sera à condition que tu n'auras point « d'autre femme que moi, que tu ne m'obligeras point de trace vailler à la terre, ni d'aller chercher les peaux des cerfs et « des boeufs sauvages que tu auras tués dans les forêts , car « ce sont des usages auxquels les maris assujettissent leurs « femmes dans ce pays , et qui ne me plaisent point du tout. « Que si tu t'ennuies un jour de vivre avec moi, tu me re- « mettras dans cette île où tu es venu me chercher, et où mon « plaisir est de nourrir des cygnes , et de chanter les louanges « de la Seine, nymphe de Cérès. »
Je souris en moi-même de la naïveté de la fille du roi Bardus, et à la vue de tout ce qu'elle appelait des biens : mais comme la véritable richesse d'une femme est l'amour du
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travail, la simplicité, la franchisera douceur, et qu'il n'y 3 aucune dot qui soit comparable à ces vertus , je lui répondis : « O belle Gotha! le mariage chez les Égyptiens est une union « égale, un partage commun de biens et de maux. Vous me a serez chère comme la moitié de moi-même. -■> Je lui fis présent alors d'un écheveau de lin , crû et préparé dans les jardins du roi son père. Elle le prit avec joie, et me dit : « Mon ami , je filerai ce lin , et j'en ferai une robe pour le « jour de mes noces. « Elle me présenta à son tour ce chien que vous voyez, si couvert de poils qu'à peine on lui voit les yeux. Elle medit:« Ce chien s'appelle Gallus; il descend ■ d'une race très-fldèle ; il te suivra partout , sur la terre , sur « la neige, et dans l'eau ; il t'accompagnera à la chasse , et « même dans les combats ; il te sera en tout temps un fidèle « compagnon, et un symbole de mon amour. » Comme la fin du jour approchait, elle m'avertit de me retirer, de ne point descendre à l'avenir par le fleuve; mais d'aller par terre le long du rivage , jusque vis-à-vis de son île , où ses femmes viendraient me chercher, afin de cacher notre bonheur aux jaloux. Je pris congé d'elle, et je m'en revins chez moi en formant dans mon esprit mille projets agréables.
Un jour que j'allais la voir par un des sentiers de la forêt , suivant son conseil , je rencontrai un des principaux iarles , accompagné de quantité de ses vassaux; ils étaient armés comme s'ils eussent été en guerre. Pour moi , j'étais sans armes, comme un homme qui est en paix avec tout le monde, et qui ne songe qu'à faire l'amour. Cet iarle s'avança vers moi d'un air fier, et me dit : « Que viens-tu faire dans ce pays <•• de guerriers, avec tes arts de femmes? Prétends-tu nous ap- « prendre à filer le lin , et obtenir pour ta récompense la belle « Gotha? Je m'appelle Torstan; j'étais un des compagnons de « Carnut; je me suis trouvé à vingt-deux combats de mer et à « trente duels; j'ai combattu trois fois contre Witikind', ce ■ roi fameux du nord : je veux porter ta chevelure aux pieds « du dieu Mars , auquel tu as échappé , et boire dans ton crâne * le lait de mes troupeaux. ■
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Après un discours si brutal, je crus que ce barbare allait m'assassiner; mais, joignant la loyauté à la férocité, il ôta son casque et sa cuirasse , qui étaient de peau de bœuf, et me présenta deux épées nues , en m'en donnant le choix.
11 était inutile de parler raison à un jaloux et à un furieux. J'invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers ; et, choisissant l'épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu'à peine je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible, tandis que ses vassaux nous environnaient comme témoins , en attendant que la terre rougît du sang de leur chef , ou de celui de leur hôte.
Je songeai d'abord à désarmer mon ennemi, pour épargner sa vie; mais il ne m'en laissa pas le maître, la colère le mettait hors de lui. Le premier coup qu'il voulut me porter fit sauter un grand éclat d'un chêne voisin ; j'esquivai l'atteinte de son épée en baissant la tête. Ce mouvement redoubla son insolence. « Quand tu t'inclinerais, me dit-il, jusqu'aux en- 'i fers, tu ne saurais m'échapper.» Alors, prenant son épée à deux mains , il se précipita sur moi avec fureur ; mais Jupiter donnant le calme à mes sens, je parai du fort de mon épée !e coup dont il voulait m'accabler; et, lui en présentant la pointe , il s'en perça lui-même bien avant dans la poitrine. Deux ruisseaux de sang sortirent à la fois de sa blessure et de sa bouche; il tomba sur le dos; ses mains lâchèrent son épée ses yeux se tournèrent vers le ciel, et il expira. Aussitôt ses vassaux environnèrent son corps en jetant de grands cris ; mais ils me laissèrent aller sans me faire aucun mal, car il règne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me retirai à la cité, en déplorant ma victoire.
Je rendis compte à Céphas et au roi de ce qui venait de m'arriver. « Ces iarles, dit le roi, me donnent bien du souci ; « ils tyrannisent mon peuple. S'il y a quelque mauvais sujet « dans le pays, ils ne manquent pas de l'attirer à eux, pour « fortifier leur parti. Ils se rendent quelquefois redoutables à « moi-même ; mais les druides le sont encore davantage. Per- « sonne ici n'ose rien faire sans leur aveu. Comment m'y pren-
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<> dre pour affaiblir ces deux puissances? j'ai cru qu'en augmen- -< tant celle des iarles, j'opposerais une djgue à celle des drui- » des; mais le contraire est arrive. La puissance des druides
■ est augmentée , il semble que l'une et l'autre s'accordent « pour étendre leur oppression sur mon peuple , et jusque sur « mes botes. O étranger! me dit-il, vous ne l'avez que trop « éprouvé! » Puis se tournant vers Cépbas : « O mon ami , « ajouta-t-il, vous qui avez acquis dans vos voyages l'expé- « rience nécessaire au gouvernement des bommes, donnez « quelques conseils à un roi qui n'est jamais sorti de sou « pays! Ob ! je sens que les rois devraient voyager. »
« O roi! répondit Cépbas , je vous dévoilerai une partie de
■ la politique et delà pbilosopbie de l'Egypte. Une des lois « fondamentales de la nature est que tout soit gouverné par « des contraires. C'est des contraires que résulte l'barmoniedu « monde; il en est de même de celles des nations. La puissance « des armes et celle de la religion se combattent cbez tous les « peuples. Ces deux puissances sont nécessaires pour la con- « servation de l'État. Lorsque le peuple est opprimé par ses « cbefs, il se réfugie vers ses prêtres ; et lorsqu'il est opprimé « par ses prêtres, il se réfugie vers ses cbefs. La puissance des « druides a doncaugmentécbez vous par celle même des iarles ; « car ces deux puissances se balancent partout. Si vous voulez « donc diminuer l'une des deux, loin d'augmenter celle qui lui « est opposée, ainsi que vous l'avez fait, il faut, au con- « traire, l'affaiblir.
« Il y a un moyen encore plus simple et plus sûr de dimi- « nueràlafois les deux puissances qui vous font ombrage: « c'est de rendre votre peuple beureux; car il n'ira plus cber- " cber de protection bors de vous, et ces deux puissances se o détruiront bientôt, puisqu'elles nedoivent leur inllueuce qu'à ■» l'opinion de ce même peuple. Vous en viendrez à bout en « donnant aux Gaulois des moyens aboudantsde subsistance, « par l'établissement des arts qui adoucissent la vie, et sur- « tout en bonorant et favorisant l'agriculture, qui en est le « soutien. Votre peuple vivant dans l'abondance, ies iarles et
« les druides s'y trouveront aussi. Lorsque ces deux corps se- « roat contents de leur sort, ils ne chercheront point à trou- « bler celui des autres; ils n'auront plus à leur disposition « cette foule d'hommes misérables , demi-nus et à moitié « morts de faim , qui , pour avoir de quoi vivre, sont toujours « prêts à servir la violence des uns ou la superstition des « autres ; il résultera de cette politique humaine que votre « propre puissance , fortifiée de celle d'un peuple que vous •< rendrez heureux par vos soins , anéantira celle des iarles « et des druides. Dans toute monarchie bien réglée, le pou- « voir du roi est dans le peuple, et celui dupeuple dans le « roi. Vous ramènerez alors vos nobles et vos prêtres à leurs « fonctions naturelles. Les iarles défendront la nation au « dehors, et ne l'opprimeront plus au dedans; et les druides « ne gouverneront plus les Gaulois par la terreur; mais ils « les consoleront et les aideront, par leurs lumières et leurs « conseils, à supporter les maux delà vie, ainsi que doivent « faire les ministres de toute religion.
« C'est par cette politique que l'Egypte est parvenue à un « degré de puissance et de félicité qui en a fait le centre des » nations, et que la sagesse de ses prêtres s'est rendue recom- « mandable par toute la terre Sou venez- vous donc de cette « maxime , que tout excès dans le pouvoir d'un corps religieux « ou militaire vient du malheur du peuple , parce que toute « puissance vient de lui. Vous ne détruirez cet excès qu'en « rendant le peuple heureux.
« Lorsque votre autorité sera suffisamment établie, confé- « rez-en une partie à des magistrats choisis parmi les plus <■■ gens de bien. Veillez surtout sur l'éducation des enfants de « votre peuple ; mais gardez-vous de la confier au premier <■ venu qui voudra s'en charger, et encore moins à aucun corps * particulier, tel que celui des druides , dont les intérêts sont « toujours différents de ceux de l'État. Considérez l'éducation « des enfants de votre peuple comme la partie la plus pre- « cieuse de votre administration. C'est elle seule qui forme ;i les citovens : les meilleures lois ne sont rien sans elie
« Lu attendant que vous puissiez jeter d'une manière so- « lide les fondements du bonheur des Gaulois, opposez quel- « ques digues à leurs maux. Instituez beaucoup de fêtes, qui « les dissipent par des chants et pardesdanses. Balancez l'inn fluence réunie et des iarles et des druides par celle des fem- « mes. Aidez celles-ci à sortir de leur esclavage domestique. « Qu'elles assistent aux festins, aux assemblées, et même aux o fêtes religieuses. Leur douceur naturelle affaiblira peu à « peu la férocité des mœurs et delà religion. »
Le roi répondit à Céphas : « Vos observations sont pleines « de vérité, et vos maximes de sagesse. J'en profiterai. Je veux « rendre cette ville fameuse par son industrie. En attendant ,
* mon peuple ne demande pas mieux que de se réjouir et de « chanter ; je lui ferai moi-même des chansons. Quant aux « femmes , je crois véritablement qu'elles peuvent m'aider « beaucoup : c'est par elles que je commencerai à rendre mon « peuple heureux , au moins par les mœurs , si je ne le puis « par les lois. »
Pendant que ce bon roi parlait, nous aperçûmes, sur le bord opposé de la Seine , le corps de Torstan. Il était tout nu , et paraissait sur l'herbe connue un monceau de neige. Ses amis et ses vassaux l'entouraient, et jetaient de temps en temps des cris affreux. Un de ses amis traversa le fleuve dans une barque, et vint dire au roi : « Le sang se paye par le sang ; « que l'Égyptien périsse ! » Le roi ne répondit rien à cet homme; mais quand il fut parti , il me dit : « Votre défense a été légi-
* time ; mais ce serait ma propre injure, que je serais obligé « de m'éloigner. Si vous restez, vous serez, par les lois, oblige « de vous battre successivement avec tous les parents de « Torstan , qui sont nombreux , et vous succomberez tôt ou « tard. D'un autre côté , si je vous défends contre eux , ains' « (jue je le ferai, vous entraînerez cette ville naissante dans « votre perte; car les parents, les amis et les vassaux de » Torstan ne manqueront pas de l'assiéger, et il se joindra à
* eux beaucoup de Gaulois, que les druides irrités contre vous excitent à la vengeance. Cependant soyez sûr que vous trou-
a verezici des hommes qui ne vous abandonneront pas dans « le plus grand danger. «
Aussitôt il donna des ordres pour la sûreté de la ville, et on vit accourir sur ses remparts tous les habitants, disposés à soutenir un siège en ma faveur. Ici , ils faisaient des amas de cailloux; là , ils plaçaient de grandes arbalètes et de longues poutres armées de pointes de fer. Cependant , nous voyions arriver le long de la Seine une grande foule de peuple. C'étaient les amis, les parents, les vassaux de Torstan, avec leurs esclaves; les partisans des druides, ceux qui étaient jaloux de l'établissement du roi, et ceux qui, par inconstance, aimeut la nouveauté. Les uns descendaient le fleuve en barques; d'autres traversaient la forêt eu longues colonnes. Tous venaient s'établir sur les rivages voisins de Lutétia, et ils étaient en nombre infini. Il m'était impossible désormais de m' échapper. Il ne fallait pas compter d'y réussir à la faveur des ténèbres; car, dès que la nuit fut venue , les mécontents allumèrent une multitude de feux, dont le fleuve était éclairé jusqu'au fond de son canal.
Dans cette perplexité, je formai eu moi-même une résolution qui fut agréable à Jupiter. Comme je n'attendais plus rien des hommes, je résolus de me jeter entre les bras de la vertu , et de sauver cette ville naissante en allant me livrer seul aux ennemis. A peine eus-je mis ma confiance dans les dieux , qu'ils vinrent à mon secours.
Omli se présenta devant nous, tenant à la main une branche de chêne, sur laquelle avait crû une branche de gui. A la vue de cet arbrisseau qui avait pensé m' être si fatal, je frissonuai ; mais je ne savais pas que l'on doit souvent son salut à qui l'on a dû sa perte, comme aussi l'on doit souvent sa perte à qui l'on a dû son salut. « 0 roi ! dit Omli, 6 Céphas ! « soyez tranquilles ; j'apporte de quoi sauver votre ami. Jeune » étranger, me dit-il, quand toutes les Gaules seraient conju- « rées contre toi, voici de quoi les traverser sans qu'aucun de « tes ennemis ose seulement te regarder en face. C'est ce ra- « meau de gui qui a crû sur cette branche de chêne. Je vais
r te raconter d'où vient le pouvoir de cette plante , également « redoutable aux hommes et aux dieux de ce pays. Un • jour Balder raconta à sa mère Friga qu'il avait songé qu'il « mourait. Friga conjura le feu , les métaux, les pierres, lei, « maladies, l'eau . les animaux, les serpents, de ne faire aucun « mal à son fils; et les conjurations de Friga étaient si puis- « santés que rien ne pouvaitleurrésister. Balder allait donc dans « les combats des dieux, au milieu des traits, sans rien crain- « dre. Loke , son ennemi , voulut en savoir la raison. Il prit » la forme d'une vieille, et vint trouver Friga. Il lui dit :Dans « les combats , les traits et les rochers tombent sur votre fils « Balder, sans lui faire de mal. Je le crois bien, dit Friga ; tou- « tes ces choses me l'ont juré. Il n'y a rien dans la nature « qui puisse l'offenser. J'ai obtenu cette grâce de tout ce qui « a quelque puissance. Il n'y a qu'un petit arbuste à qui je ne « l'ai pas demandée , parce qu'il m'a paru trop faible. Il était « sur l'écorce d'un chêne ; à peine avait-il une racine. Il vivait « sans terre. Il s'appelle mistilten. C'était le gui. Ainsi parla k Friga. Loke aussitôt courut chercher cet arbuste; et ve- « nant à l'assemblée des dieux pendant qu'ils combattaient «contre l'invulnérable Balder ( car leurs jeux sont descom- « bats) , il s'approcha de l'aveugle Hoder : Pourquoi, lui « dit-il, ne lances-tu pas aussi des traits à Balder? Je suis aveu- « gle, répondit Hoder, et je n'ai point d'armes. Loke lui pré- « sente le gui de chêne, et lui dit: Balder est devant toi. « L'aveugle Hoder lance le gui : Balder tombe percé, et sans « vie. Ainsi le lils invulnérable d'une déesse fut tué par une « branche de gui lancée, par un aveugle. Voila l'origine « du respect porté dans les Gaules à cet arbrisseau.
« Plains, ô étranger, un peuple gouverné par la crainte, au ■■ défaut de la raison! J'avais cru , à ton arrivée , que tu en « ferais naître l'empire par les arts de l'Egypte, et voiri'accom- ■ plissement d'un ancien oracle fameux parmi nous, qui pré- « dit à cette ville les plus grandes destinées ; que ses temples « s'élèveront au-dessus des forêts; qu'elle réunira dans son «sein des hommes de toutes les nations ; que l'ignorant vien-
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n dra y chercher des lumières, l'infortuné des consolations , » et que les dieux s'y communiqueront aux hommes comme « dans l'heureuse Egypte. Mais ces temps sont encore bien « éloignés. »
Le roi nous dit, à Céphas et à moi : « O mes amis ! profitez « pro^ptement du secours qu'Omfi vous apporte. » En même temps il nous fit préparer une barque armée de bous rameurs. Il nous donna deux demi-piques de bois de frêne, qu'il avait ferrées lui-même, et deux lingots d'or, qui étaient les premiers fruits de son commerce. Il chargea ensuite des hommes de confiance de nous conduire chez les Vénétiens. « Ce sont, nous « dit-il, les meilleurs navigateurs des Gaules. Ils vous don- « neront les moyens de retourner dans votre pays , car leurs « vaisseaux vont dans la Méditerranée. C'est d'ailleurs un bon « peuple. Pour vous, ô mes amis, vos noms seront à jamais « célèbres dans les Gaules. Je chanterai Céphas et Amasis ; « et, pendant que je vivrai, leurs noms retentiront souvent sur « ces rivages. •>
Ainsi nous prîmes congé de ce bon roi, et d'Omfi mon libérateur. Ils nous accompagnèrent jusqu'au bord de la Seine , en versant des larmes , ainsi que nous. Pendant que nous traversions la ville , une foule de peuple nous suivait , en nous donnant les plus tendres marques d'affection. Les femmes portaient leurs petits enfants dans leurs bras et sur leurs épaules , et nous montraient en pleurant les pièces de lin dont ils étaient vêtus. Nous dîmes adieu au roi Bardus et à Omfi, qui ne pouvaient se résoudre à se séparer de nous. JXous les vîmes longtemps sur la tour la plus élevée de la ville , qui nous faisaient signe des mains pour nous dire adieu.
A peine nous avions débordé l'île, que les amis de Torstan se jetèrent dans une multitude de barques, et vinrent nous attaquer en poussant des cris effroyables. Mais , à la vue de l'arbrisseau sacré que je portais dans mes mains et que j'élevais en l'air, ils tombaient prosternés au fond de leurs bateaux , comme s'ils eussent été frappés par un pouvoir divin ; tant la superstition a de force sur des esprits sé«
•duits! JNous passâmes ainsi au milieu d'eux , sans courir le moindre risque.
Nous remontâmes le fleuve pendant un jour. Ensuite, ayant mis pied à terre, nous nous dirigeâmes vers l'occident, à travers des forêts presque impraticables. Leur sol était çà et !à couvert d'arbres renversés par le temps. Il était tapissé partout de mousses épaisses et pleines d'eau , où nous enfoncions quelquefois jusqu'aux genoux. Les chemins qui divisent ces forêts , et qui servent de limites à différentes nations des Gaules, étaient si peu fréquentés , que de grands arbres y avaient poussé. Les peuples qui les habitaient étaient encore plus sauvages que leur pays. Ils n'avaient d'autres temples que quelque if frappé de la foudre, ou un vieux chêne dans les branches duquel quelque druide avait placé une tête de bœuf avec ses cornes. Lorsque, la nuit, le feuillage de ces arbres était agité par les vents et éclairé par la lumière de la lune, ils s'imaginaient voir les esprits et les dieux de ces forêts. Alors, saisis d'une terreur religieuse, ils se prosternaient à terre , et adoraient en tremblant ces vains fantômes de leur imagination. Nos conducteurs mêmes n'auraient jamais osé traverser ces lieux, que la religion leur rendait redoutables , s'ils n'avaient été rassurés bien plus par la branche de gui que je portais , que par nos raisons.
Nous ne trouvâmes , en traversant les Gaules , aucun culte raisonnable de la Divinité , si ce n'est qu'un soir, en arrivant sur le haut de la montagne couverte de neige, nous y aperçûmes un feu au milieu d'un bois de hêtres et de sapins. Un rocher moussu , taillé en forme d'autel, lui servait de foyer. Il y avait de grands amas de bois sec , et des peaux d'ours et de loup étaient suspendues aux rameaux des arbres voisins. On n'apercevait d'ailleurs autour de cette solitude, dans toute l'étendue de l'horizon , aucune marque du séjour des hommes. Nos guides nous dirent que ce lieu était consacré au dieu des voyageurs. Ce mot de consacré me Ct frémir. Je dis à Céphas : Éloignons-nous d'ici. Tout autel m'est suspect lans les Gaules. Je n'honore désormais la Divinité que dans
les temples de l'Egypte. Céphas me répondit : « Fuyez toute c religion qui asservit un homme à un autre homme au nom « de la Divinité , fut-ce même en Egypte ! mais partout où « l'homme est servi, Dieu est dignement honoré, fût-ce même « dans les Gaules. Partout le honheur des hommes fait la « gloire de Dieu. Pour moi , je sacrifie à tous les autels où « l'on soulage les maux du genre humain. » Alors il se prosterna, et fit sa prière; ensuite il jeta dans le feu un tronçon de sapin et des hranches de genévrier, qui parfumèrent les airs en pétillant. J'imitai son exemple, après quoi nous fûmes nous asseoir au pied du rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du vent du nord ; et , nous étant couverts des peaux suspendues aux arbres, malgré la rigueur du froid, nous passâmes la nuit fort chaudement. Le matin venu , nos guides nous dirent que nous marcherions jusqu'au soir sur des hauteurs semblables;, sans trouver ni bois, ni feu, ni habitation. Nous bénîmes une seconde fois la Providence de l'asile qu'elle nous avait donné ; nous remîmes religieusement nos pelleteries aux rameaux de sapins ; nous jetâmes de nouveau bois dans le foyer; et, avant de nous mettre en route, je gravai ces mots sur Técorce d'un hêtre :
CÉPHAS ET AMASÎS