In Ps. cxxxvi, n. 3, tom. IV, col
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jours nous nous flattons de cette pensée ; mais certes nous nous abusons, notre erreur est extrême. C'est une folie de s'imaginer que les richesses guérissent l'avarice, ni que cette eau puisse étancher cette oif. Nous voyons par expérience que le riche, à qui tout abonde, n'est )as moins impatient dans ses pertes que le pauvre à qui tout manque; )t je ne m'en étonne pas : car il faut entendre, Messieurs, que nous n'ayons pas seulement pour tout notre bien une affection générale, mais que chaque petite partie attire une affection particulière; ce qui fait que nous voyons ordinairement que l'âme n'a pas moins d'attache, que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la disette. Il en est comme des cheveux, qui font toujours sentir la même douleur, soit qu'on les arrache d'une tête chauve, soit qu'on les tire d'une tête qui en est couverte : on sent toujours la même douleur, à cause que chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours égale. Ainsi , chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant dans le fond du cœur par sa racine particulière, il s'ensuit manifestement que l'opulence n'a pas moins d'attache que la disette; au contraire, qu'elle est, du moins en ceci, et plus captive et plus engagée, qu'elle a plus de liens qui l'enchaînent, et un plus grand poids qui l'accable. Te voilà donc, ô homme du monde, attaché à ton propre bien avec un amour immense. Mais il se croiroit pauvre dans son abondance (de même de toutes les autres passions), s'il n'usoit de sa bonne fortune. Voyons quel est cet usage; et pour procéder toujours avec ordre, laissons ceux qui s'emportent d'abord aux excès; et considérons un moment les autres qui s'imaginent être modérés, quand ils se donnent de tout leur cœur aux choses permises.
Le mauvais riche de la parabole les doit faire trembler jusqu'au fond de l'âme. Qui n'a ouï remarquer cent fois que le Fils de Dieu ne nous parle ni de ses adultères, ni de ses rapines, ni de ses violences ? Sa délicatesse et sa bonne chère font une partie si considérable de son crime, que c'est presque le seul désordre qui nous est rapporté dans notre Évangile. « C'est un homme, dit saint Grégoire, qui s'est damné dans les choses permises, parce qu'il s'y est donné tout entier, parce qu'il s'y est laissé aller sans retenue : » tant il est vrai, Chrétiens, que ce n'est pas toujours l'objet défendu, mais que c'est fort souvent l'attache qui fait des crimes damnables : a Divitem ultrix ge- « henna suscepit, non quia aliquid illicitum gessit, sed quia immode- « rato usu totum se licitis tradidit '. » O Dieu! qui ne seroit étonné, qui ne s'écrieroit avec le Sauveur : a Ah ! que la voie est étroite qui nous conduit au royaume2! » Sommes-nous donc si malheureux, qu'il y ait quelque chose qui soit défendu, même dans l'usage de ce qui est permis? N'en doutons pas, Chrétiens : quiconque aies yeux ouverts pour entendre la force de cet oracle prononcé par le Fils de Dieu : « Nul ne peut servir deux maîtres3; » il pourra aisément comprendre qu'à quelque bien que le cœur s'attache, soit qu'il soit défendu, soif
i. Past., part- m, cap. xxi ; tom. II, col. 67. — 2. Matth. vu, 14. 3. Ibid., vi, 24.
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qu'il soit permis, s'il s'y donne tout entier, il n'est plus à Dieu; et ainsi qu'il peut y avoir des attachements damnables à des choses qui de leur nature seroient innocentes. S'il est ainsi. Chrétiens, et qui peut douter qu'il ne soit ainsi, après que la vérité nous en assure? ô grands! ô riches du siècle! que votre condition me fait peur, et que j'appréhende pour vous ces crimes cachés et délicats, qui ne se distinguent point par les objets, qui ne dépendent que du secret mouvement du cœur, et d'un attachement presque imperceptible! Mais tout le monde n'entend pas cette parole; passons outre, Chrétiens; et puisque les hommes du monde ne comprennent pas cette vérité, tâchons de leur faire voir le triste état de leur âme par une chute plu? apparente.
Et certes il est impossible qu'en prenant si peu de soin de se retenir 'lans les choses qui sont permises, ils ne s'empo:tent bientôt jusqu'e ne craindre plus de poursuivre celles qui sont ouvertement défendues» Car, Chrétiens, qui ne le sait pas? qui ne le sent par expérience? notre esprit n'est pas fait de sorte qu'il puisse facilement se donner des bornes. Job l'avoit bien connu par expérience : « Pepigi fœdus cum x oculis meis ' : » a J'ai fait un pacte avec mes yeux , de ne penser à aucune beauté mortelle. » Voyez qu'il règle la vue pour arrêter la pensée. Il réprime des regards qui pourroient être innocents, pour arrêter «les pensées qui apparemment seroient criminelles : ce qui n'est peutêtre pas si clairement défendu par la loi de Dieu, il y oblige ses yeux par traité exprès. Pourquoi ? parce qu'il sait que, par cet abandon aux choses licites, il se fait dans tout notre cœur un certain épanchemeut d'une joie mondaine; si bien que l'âme, se laissant aller à tout ce qui lui est permis, commence à s'irriter de ce que quelque chose lui est défendu. Ah ! quel état ! quel penchant ! quelle étrange disposition ! Je rous laisse à penser si une liberté précipitée jusqu'au voisinage du cice ne s'emportera pas bientôt jusqu'à la licence; si elle ne passera pas bientôt les limites, quand il ne lui restera plus qu'une si légère démarche. Sans doute, ayant pris sa course avec tant d'ardeur dans cette vaste carrière des choses permises, elle ne pourra plus retenir ses pas: et il lui arrivera infailliblement ce que dit de soi-même le grand saint Paulin : « Je m'emporte au delà de ce que je dois, pendant que je ne prends aucun soin de me modérer en ce que je puis : » « Quod non expediebat admisi, dum non tempero quod licebat2. »
Après cela, Chrétiens, si Dieu ue fait un miracle, la licence des grandes fortunes n'a plus de limites : « Prodiit quasi ex adipe iniqui- « tas eorum3 : 55 a Dans leur graisse, dit le Saint-Esprit, dans leur abondance, il se fait un fond d'iniquité qui ne s'épuise jamais. » C'est de là que naissent ces péchés régnants, qui ne se contentent pas qu'on les souffre ni même qu'on les excuse, mais qui veulent encore qu'on leur applaudisse. Car il y a, dit saint Augustin4, deux espèces de péchas : les uns viennent de la disette; les autres naissent de l'excès,
\. Job. xxxi, l. —2. Epist. xxx. ad Sever., n. 3. — 3. Ps. lxxh, 0. k. In Ps. i.xxn, n. 12, tom. IV, col. 759.