‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 102 sur 171 · SERMON SUR L1MPÉNITENCE FINALE · texte numérisé non relu

SERMON SUR L1MPÉNITENCE FINALE

Ceux qui naissent du besoin et de la misère, ce sont des péchés servies et timides : quand un pauvre vole, il se cache; quand il est découvert, il tremble; il n'oseroit soutenir son crime, trop heureux s'il le peut couvrir et envelopper dans les ténèbres. Mais ces péchés d'à bondance, ils sont superbes et audacieux, ils veulent régner; vous diriez qu'ils sentent la grandeur de leur extraction : « Ils veulent jouir, dit Tertullien, de toute la lumière du jour et de toute la conscience du ciel : » « Delicta vestra et loco omni, et luce omni, et uni- « versa cœli conscientia fruuntur'. »

Combien en avons-nous vu qui se plaisent de faire les grands par la licence du crime, qui s'imaginent s'élever bien haut au-dessus des choses humaines par le mépris de toutes les lois, à qui la pudeur même semble indigne d'eux, parce que c'est une espèce de crainte! Ah ! si je pouvois vous ouvrir ici le cœur d'un Nabuchodonosor ou d'un Balthasar dans l'Histoire sainte, d'un Néron, d'un Domitien dans les histoires profanes, vous verriez avec horreur et tremblement ce que fait dans les grandes places l'oubli de Dieu, et cette terrible pensée de n'avoir rien sur sa tête. C'est là que la convoitise va tous les jours se subtilisant, et renviant sur soi-même. De là naissent des vices inconnus, des monstres d'avarice, des raffinements de volupté, des délicatesses d'orgueil, qui n'ont point de nom : et tout cela se soutient à la face du genre humain. Pendant que tout le monde applaudit, on se résout facilement à se faire grâce : et dans cette licence infinie, on compte parmi ses vertus tous les péchés qu'on ne commet pas, tous les crimes dont on s'abstient. Et quelle est la cause de tous ces désordres? la grande puissance féconde en crimes, la licence, mère de tous les excès. « Vous avez dit : Je régnerai éternellement. Voua n'avez point fait de réflexion sur tout ceci, et vous ne vous êtes point représenté ce qui devoit vous arriver un jour : » a Dixisti : In sempi- « ternum ero domina. Non posuisti haec super cor tuum, neque recor- « data es novissimi tui 2. » « Ces pécheurs hardis et superbes ne se contentent plus de penser le mal, ils s'en vantent, ils s'en glorifient : » « Cogitaverunt et locuti sunt nequitiam, iniquitatem in excelso locuti « sunt3. » Remarquez ces paroles : « in excelso; » à découvert, en public, devant tout le monde. Parce qu'ils ont oublié Dieu, ils croient que Dieu les oublie, et qu'il dort aussi bien qu'eux : « Dixit enim in a corde suo : Oblitus est Deus4. » L'impunité leur fait tout oser, ils ne pensent ni au jugement, ni à la mort même, jusqu'à ce qu'elle vienne, toujours imprévue, finir l'enchaînement des crimes, pour commencer celui des supplices.

Car de croire que sans miracle l'on puisse en ce seul moment briser des liens si forts, changer des inclinations si profondes, enfin abattre d'un même coup tout l'ouvrage de tant d'années, c'est une folie manifeste. A la vérité, Chrétiens, pendant que la maladie arrête pour un peu de temps les atteintes les plus vives de la convoitise, je confesse

1. Ad. Nat.y lib. I, n. 16. — 2. 1$. xlvii, 7. — 3. Ps. lxxii, 8. 4. Ps. ix. 34.

326 SERMON SUR L'iMPÉNITENCE FINALE.

qu'il est facile de jouer par crainte le personnage d'un pénitent. Le cœur a des mouvements artificiels qui se font et se défont en un moment : mais ses mouvements véritables ne se produisent pas de la sorte. Non, non, ni un nouvel homme ne se forme pas en un instant, ni ces affections vicieuses si intimement attachées ne s'arrachent pas par un seul effort; car quelle puissance a la mort, quelle grâce extraordinaire, pour opérer tout à coup un changement si miraculeux? Peut-être que vous penserez que la mort nous enlève tout, et qu'on se résout aisément de se détacher de ce qu'on va perdre. Ne vous trompez pas, Chrétiens; plutôt il faut craindre un effet contraire; car c'est le naturel du cœur humain de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Considérez ce roi d'Amalec, tendre et délicat, qui, se voyant proche de la mort, s'écrie avec tant de larmes : a Siccine séparât amara mors1? » « Est-ce ainsi que la mort amère sépare les choses? » Il pensoit et à sa gloire et à ses plaisirs; et vous voyez comme à la vue de la mort, qui lui enlève son bien, toutes ses passions émues et s'irritent et se réveillent. Ainsi la séparation augmente l'attache d'une manière plus obscure et plus confuse, mais aussi plus profonde et plus intime; et ce regret amer d'abandonner tout, s'il avoit la liberté d6 s'expliquer, on verroit qu'il confirme par un dernier acte tout ce qu; s est passé dans la vie, bien loin de le rétracter. C'est, Messieurs, ce qui me fait craindre que ces belles conversions des mourants ne soient que sur. la bouche ou sur le visage, ou dans la fantaisie alarmée, et non dans la conscience.

Par conséquent, Chrétiens, ne nous laissons point abuser à ses belles conversions des mourants , qui peignant et sur les yeux et sur le visage, et même, pour mieux tromper, dans la fantaisie alarmée, l'image d'un pénitent, font croire que le cœur est changé : car une telle pénitence , bien loin d'entrer assez avant pour arracher l'amour du monde, souvent, je ne crains pas de le dire, elle est faite par l'amour du monde. La crainte de mourir fait qu'il tâche d'apaiser Dieu par la seule espérance de vivre; et comme il n'ignore pas que la justice divine se plaît d'ôter aux pécheurs ce qu'ils aiment désordonnément, il feint de se détacher, il ne méprise le monde que dans l'appréhension de le perdre : ainsi, par une illusion terrible de son amour-propre, il se force lui-même à former dans l'esprit, et non dans le cœur, des actes de détachement que son attache lui dicte. 0 pénitence impénitente! ô pénitence toute criminelle et toute infectée de l'amour du monde 1 avec cette étrange pénitence, cette âme malheureuse sort de son corps, toute noyée et toute abîmée dans les affections sensuelles. Ah! démons, ne cherchez point d'autres chaînes pour la traîner dans l'abîme; ses chaînes sont ses passions : ne cherchez point dans cette âme ce qui peut servir d'aliment au feu éternel; elle est toute corporelle, toute pétrie, pour ainsi dire, de chair et de sang : pourquoi? parce qu'ayant commencé si tard l'ouvrage de son détachement, 'Se temps lui a manqué pour l'accomplir.

i. / Reg. x, v, 32.

SERMON SUR L'iMPÉNITENCE FINALE. 327

DEUXIÈME POINT

L'un des plus grands malheurs de la vie mondaine, c'est qu'elle est toujours empressée. J'entends dire tous les jours aux hommes du monde qu'ils ne peuvent trouver de loisir; toutes les heures s'écoulent trop vite, toutes les journées finissent trop tôt; et dans ce mouvement éternel, la grande affaire du salut, qui est toujours celle qu'on remet, ne manque jamais de tomber toute entière au temps de la mort, avec tout ce quelle a de plus épineux.

Je trouve deux causes de cet embarras : premièrement nos prétentions, secondement notre inquiétude. Les prétentions nous engagent et nous amusent jusqu'au dernier jour : cependant notre inquiétude, c'est-à-dire l'impatience d'une humeur active et remuante, est si féconde en occupations, que la mort nous trouve encore empressés dans une infinité de soins superflus.

Sur ces principes, ô hommes du monde, venez, que je vous raconte votre destinée. Quelque charge que l'on vous donne, quelque établissement que l'on vous assure, jamais vous ne cesserez de prétendre : ce que vous croyez la fin de votre course, quand vous y serez arrivés, vous ouvrira inopinément une nouvelle carrière. La raison , Messieurs, la voici : c'est que votre humeur est toujours la même, et que la facilité se trouve plus grande. Commencer, c'est le grand travail à mesure que vous avancez, vous avez plus de moyens de vous avancer : et si vous couriez avec tant d'ardeur lorsqu'il falloit grimper par des précipices, il est hors de la vraisemblance que vous vous arrêtiez tout à coup quand vous aurez rencontré la plaine. Ainsi tous les présents de la fortune vous seront un engagement pour vous abandonner tout à fait à des prétentions infinies.

Bien plus, quand on cessera de vous donner, vous ne cesserez pas de prétendre. Le monde, pauvre en effets, est toujours magnifique en promesses; et comme la source des biens se tarit bientôt, il seroit tout à fait à sec, s'il ne savoit distribuer des espérances. Et est-il homme, Messieurs, qui soit plus aisé à mener bien loin, qu'un qui espère, parce qu'il aide lui-même à se tromper? Le moindre jour dissipe toutes ses ténèbres, et le console de tous ses ennuis : et quand même il n'y a plus aucune espérance, la longue habitude d'attendre toujours, que l'on a contractée à la cour, fait que l'on vit toujours en attente, et que l'on ne peut se défaire du titre de poursuivant, sans lequel on croiroit n'être plus du monde. Ainsi nous allons toujours tirant après nous cette longue chaîne traînante de notre espérance ; et avec cette espérance, quelle involutîon d'affaires épineuses; et à travers de ces affaires et de ces épines, que de péchés, que d'injustices, que de tromperies, que d'iniquités enlacées : « Vae, qui trahitis iniquitatem in « funiculis vanitatis1! » « Malheur à vous, dit le prophète, qui tral- Dez tant d'iniquités dans les cordes de la vanité ! » c'est-à-dire, si je

t. Is. v, 18.

328 SERMON SUR L'iMPÉNITENCE FINALE.

ne me trompe, tant d'affaires iniques dans cet enchaînement infini d vos espérances trompeuses.

Que dirai-je maintenant, Messieurs, de cette humeur inquiète, curieuse de nouveautés, ennemie du loisir, et impatiente du repos ? d'oïl vient qu'elle ne cesse de nous agiter et de nous ôter notre meilleut bien, en nous engageant d'affaire en affaire, avec un empressement qui ne finit pas? Une maxime très-véritable, mais mal appliquée, nous jette dans cet embarras : la nature même nous enseigne que la vie est dans l'action. Cormme donc les mondains, toujours dissipés, ne connoissent pas l'efficace de cette action paisible et intérieure qui occupe l'âme en elle-même, ils ne croient pas s'exercer s'ils ne s'agitent, ni se mouvoir s'ils ne font du bruit; de sorte qu'ils mettent la vie dans cette action empressée et tumultueuse; ils s'abîment dans un commerce éternel d'intrigues et de visites, qui ne leur laisse pas un moment à eux. Ils se sentent eux-mêmes quelquefois pressés, et se plaignent de cette contrainte : mais, Chrétiens, ne les croyez pas : ils se moquent, ils ne savent ce qu'ils veulent. Celui-là qui se plaint qu'il travaille trop, s'il étoit délivré de cet embarras, ne pourrojt souffrir son repos : maintenant les journées lui semblent trop courtes, et alors son grand loisir lui seroit à charge : il aime sa servitude; et ce qui lui pèse lui plaît; et ce mouvement perpétuel, qui l'engage en mille contraintes, ne laisse pas de le satisfaire, par l'image d'une liberté errante. Comme un arbre, dit saint Augustin, que lèvent semble caresser en se jouant avec ses feuilles et avec ses branches, bien que ce vent ne le flatte qu'en l'agitant, et le jette tantôt d'un côté, tantôt d'un autre avec une grande inconstance; vous diriez toutefois que l'arbre s'égaye par la liberté de son mouvement : ainsi , dit ce grand évêque, encore que les hommes du monde n'aient pas de liberté véritable, étant presque toujours contraints de céder aux divers emplois qui les poussent comme un vent; toutefois ils s'imaginent jouir d'un certain iir de liberté et de paix, en promenant deçà et delà leurs désirs vagues et incertains : « Tahquam olivae pendentes in arbore, ducentibus a ventis, quasi quadam libertate aurae perfruuntur vago quodam desi- « derio suo '. »

Voilà, si je ne me trompe, une peinture assez naturelle de la vie du monde et de la vie de la cour. Que faites-vous cependant, grand homme d'affaires, homme qui êtes de tous les secrets, et sans lequel cette grande comédie du monde manqueroit d'un personnage nécessaire; que faites-vous pour la grande affaire, pour l'affaire de l'éternité? C'est à l'affaire de l'éternité que doivent céder tous les emplois, c'est à l'affaire de l'éternité que doivent servir tous les temps. Ditesmoi, en quel état est donc cette affaire? Ah î pensons-y, direz-vous f/ Vous êtes donc averti que vous êtes malade dangereusement, puisque vous songez enfin à votre salut. Mais, hélas! que le temps est court pour démêler une affaire si enveloppée, que celle de vos comptes et de votre vie! Je ne parle point en ce lieu, ni de votre famille qui

Page 1