LXVI
et sans entrer plus avant dans l'état de vos affaires, je veux croire que votre état est tranquille; mais vous n'avez pas si fort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée, que vous vous fiiez tout, à fait h cette bonace : et c'est pourquoi je ne vois point d'homme sensé, qui ne se destine un lieu de retraite qu'il regarde de loin, comme un port dans lequel il se jettera, quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile, que vous vous préparez contre la fortune, est encore de son ressort; et si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance, jamais vous n'égalerez ses bizarreries : vous penserez vous être munis d'un côté, la disgrâce viendra de l'autre; vous aurez tout assuré aux environs, l'édifice manquera par le fondement. Si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d'en haut, qui renversera tout de fond en comble : je veux dire simplement et sans figure que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui, qui non-seulement ne puisse manquer, mais encore nous être tourné en une amertume infinie. Et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine, si nous avions besoin que Ton nous prouvât cette vérité.
Posons donc que ce qui peut arriver, ce que vous avez vu mille fois arriver aux autres, vous arrive aussi à vous-mêmes. Car, mes Frères, vous n'avez point de sauvegarde de la fortune; vous n'avez ni exemption ni privilège contre les faiblesses communes. Qu'il arrive que votre fortune soit renversée par quelque disgrâce, votre famille désolée par quelque mort désastreuse, votre santé ruinée par quelque longue et fâcheuse maladie; si vous n'avez quelque lieu où vous vous mettiez à l'abri, vous essuierez tout du long toute la fureur des vents et de la tempête : mais où sera cet abri? Promenez-vous à la campagne, le grand air ne dissipe point votre inquiétude; rentrez dans votre maison, elle vous poursuit; cette importune s'attache à vous jusque dans votre cabinet, et dans votre lit, où elle vous fait faire cent tours et retours, sans que jamais vous trouviez une place qui vous soit commode. Pousse et persécuté de tous côtés, je ne vois plus que vousmême et votre propre conscience où vous puissiez vous réfugier. Mais si cette conscience est mal avec Dieu, ou elle n'est pas en paix, ou sa paix est pire et plus ruineuse que tous les troubles. C'est la faute que nous faisons : uotre conscience, notre intérieur, le fond de notre âme et la plus haute partie d'elle-même, est hors de prise : nous l'engageons avec les choses sur quoi la fortune peut frapper. Imprudents ! Quand le corps est découvert, ils tâchent de cacher la tête : nous produisons tout au dehors. Que ferez-vous, malheureux? Le dehors vous étant contraire, vous voudriez vous renfermer au dedans? le dedans, qui est tout en trouble, vous rejette violemment au dehors. Le monde se déclare contre vous par votre infortune; le ciel vous est fermé par vos péchés : ainsi, ne trouvant nulle consistance, quelle misère sera égale à la vôtre? Que si votre cœur est droit avec Dieu, là sera votre asile et votre refuge : là vous aurez Dieu au milieu de vous; car Dieu ne quitte jamais un homme de bien : « Deus in medio ejus, non corn-
344 SERMON SUR i/ AMOUR DES PLAISIRS.
« movebitur, » dit le Psalmiste '. Dieu donc habitant en vous soutiendra votre cœur abattu, en l'unissant saintement à un Jésus désolé, et au mystère de sa croix et de ses souffrances. Là il vous montrera les afflictions, sources fécondes de biens infinie: et entretenant votre âme affligée dans une bonne espérance, il vous donnera des consolations que le monde ne peut entendre. Mais pour avoir en vous-même ce consolateur invisible, c'est-à-dire le Saint-Esprit à qui le Sauveur a donné ce nom , et pour goûter avec lui la paix d'une bonne conscience, il faut que cette conscience soit purifiée; et nulle eau ne le peut faire que celle des larmes. Coulez donc, larmes de la pénitence; coulez comme un torrent, ondes bienheureuses; nettoyez cette conscience souillée; lavez ce cœur profané, et « rendez-moi cette joie divine » qui est le fruit de la justice et de l'innocence : « Redde mihi laetitiam « salutarU tui 2. »
Et certes ce seroit une erreur étrange et trop indigne d'un homme, que de croire que nous vivions sans plaisir, pour le vouloir transporter du corps à l'esprit, de la partie terrestre et mortelle à la partie divine et incorruptible. Ce n'est pas en vain, Chrétiens, que Jésus-Christ est venu à nous de ce paradis de délices, où abondent les joies véritables. Il nous a apporté de ce lieu de paix et de bonheur éternel un commencement de gloire dans le bienfait de la grâce, un essai de la vue de Dieu dans la foi, un gage et une partie de la félicité dans l'espérance; enfin une volupté toute chaste et toute céleste qui se forme, dit Tertullien 3, du mépris des voluptés sensuelles. Qui nous donnera, Chrétiens, que nous sachions goûter ce plaisir sublime, plaisir toujours égal, toujours uniforme, qui naît non du trouble de l'âme, mais de sa paix; non de sa maladie, mais de sa santé; non de ses passions, mais de son devoir; non de la ferveur inquiète et toujours changeante de ses désirs, mais de la droiture immuable de sa conscience; plaisir par conséquent véritable, qui n'agite pas la volonté, mais qui la calme; qui ne surprend pas la raison, mais qui l'éclairé; qui ne chatouille pas les sens dans la surface, mais qui tire le cœur à Dieu par son centre?
11 n'y a que la pénitence qui puisse ouvrir le cœur à ces joies divines. Nul n'est digne d'être reçu à goûter ces chastes et véritables plaisirs, qu'il n'ait auparavant déploré le temps qu'il a donné aux plaisirs trompeurs; et notre prodigue ne goûteroit pas les ravissantes douceurs de Ja bonté de son père, ni l'abondance de sa maison, ni les délices de sa table, s'il n'avoit pleuré avec amertume ses débauches, ses égarements, ses joies dissolues. Regrettons donc nos erreurs passées : car qu'avons-nous à regretter davantage que les fautes que nous avons faites? Examinons attentivement pourquoi Dieu et la nature ont mis dans nos cœurs cette source amère de regret et de déplaisir : c'est sans doute pour nous affliger, non tant de nos malheurs que de nos fautes. Les maux qui nous arrivent par nécessité portent toujours avec eux quelque espèce de consolation. C'est une nécessité, il faut se