‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 104 sur 171 · Prov. xi · texte numérisé non relu

Prov. xi

PREMIER POINT

L'apôtre saint Paul a prononcé que « tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jé>us-Christ souffriront persécution : » <* Omnes qui pie a volunt vivere in Christo Jesu, persecutionem patientur '. » L'Église étoit encore dans son enfance, et déjà toutes les puissances du monde s'armoient contre elle. Mais ne vous persuadez pas qu'elle ne fut persécutée que par les tyrans ennemis déclarés du christianisme. Chacun de ses enfants étoit soi-même son persécuteur. Pendant qu'on affichoit à tous les poteaux et dans toutes les places publiques des sentences et des proscriptions contre les fidèles, eux-mêmes se condamnoient d'une autre sorte. Si les empereurs les exiloient de leur patrie, tout le monde leur étoit un exil; ils s'ordonnoient à eux-mêmes de ne s'attacher nulle part, et de n'établir leur domicile en aucun pays de la terre. Si on leur ôtoit la vie par violence, eux-mêmes s'ôtoient les plaisirs volontairement. Et Tertullien a raison de dire que cette sainte et innocente persécution aliénoit encore plus les esprits que l'autre : « Plures inve- « nias, quos magis periculum voluptatis quam vitae avocetab hac secta, a cum alia non sit et stulto et sapienti vitae gratia, nisi voluptas2. » C'est-à-dire, qu'on s'éloignoit du christianisme plus par la crainte de perdre les plaisirs, que par celle de perdre la vie, qu'on n'aimoit autant n'avoir pas, que de l'avoir sans goût et sans agrément : c'est-àdire, que si l'on craignoit les rigueurs des empereurs contre l'Église, on craignoit encore davantage la sévérité de sa discipline contre ellemême; et que plusieurs se seroient exposés plus facilement à se voir ôter la vie, qu'à se voir arracher les plaisirs, sans lesquels la vie leur est ennuyeuse.

Ce martyre, Messieurs, ne finira point; et cette sainte persécution par laquelle nous combattons en nous-mêmes les attraits des sens, doit durer autant que l'Église. La haine aveugle et injuste qu'avoient les grands du monde contre l'Évangile a eu son cours limité, et le temps l'a enfin tout à fait éteinte; mais la haine des chrétiens contre eux-mêmes et contre leur propre corruption doit être immortelle, et c'est elle qui fera durer jusquesà la fin des siècles ce martyre vraiment merveilleux, où chacun s'immole soi-même, où le persécuteur et le patient sont également agréables, où Dieu d'une même main soutient celui qui souffre, et couronne celui qui persécute. C'est ce qu'il est aisé de prouver par l'Évangile; car il nous dit que pour suivre Jésus-Christ il faut se renoncer soi-même, et porter sa croix tous les jours : a Tollat crucem suam quotidie3; » non quelques heures, quelques jours, quelques mois, quelques années, mais tous les jours. Et ce n'est pas seulement aux religieux et aux solitaires que Jésus- Christ parle ainsi; mais son discours s'adresse à tous les chrétiens sans distinction : « Dicebat autem ad omnes4 : » a II dit à tous d'entrer par la porte étroite, parce que la porte de la perdition est large, que

1. II Tim. m, 12. — 2. Spectac. n. 2. — 2. Luc. ix, 23. — 4. Ibid.

le chemin qui y mène est spacieux, et qu'il y en a beaucoup qui y entrent : » « Intrate per angustam portam , quia lata porta et spatiosa a via est quae ducit ad perditionem, et multi sunt qui intrant per « eam1. » Aussi s'écrie-t-il avec étonnement : « Que la porte de la vie est petite, que la voie qui y mène est étroite, et qu'il y en a peu qui la trouvent ! » « Quam angusta porta et arcta via est quae ducit ad via tam; et pauci sunt qui inveniunt eam2! » Et remarquez qu'il ne dil pas que la voie qui mène à la perfection est étroite , mais que la voie qui mène à la vie est étroite. Et encore avertit-il les fidèles « de faire effort pour entrer par la porte étroite; car je vous assure, leur dit-il, que plusieurs chercheront à y entrer, et ne le pourront : » « Contenue dite intrare per angustam portam, quia multi, dico vobis, quœrent a intrare, et non poterunt3. »

Je n'ignore pas, Chrétiens, que plusieurs murmurent ici contre la sévérité de l'Évangile. Ils veulent bien que Dieu nous défende ce qui fait tort au prochain; mais ils ne peuvent comprendre que l'on mette de la vertu à se priver des plaisirs; et les bornes qu'on nous prescrit de ce côté-là leur semblent insupportables. Mais s'il n'étoit mieux séant à la dignité de cette chaire de supposer comme indubitables les maximes de l'Évangile que de les prouver par raisonnement, avec quelle facilité pourrois-je vous faire voir qu'il étoit absolument nécessaire que Dieu réglât par ses saintes et douces lois toutes les parties de notre conduite; que lui, qui nous a prescrit l'usage que nous devons faire de nos biens, ne devoit pas négliger de nous enseigner celui que nous devons faire de nos sens; que si, ayant égard à la foiblesse des sens, il leur a donné quelques plaisirs, aussi, pour honorer la raison, il falloit y mettre des bornes, et ne livrer pas au corps l'homme tout entier, à la honte de l'esprit.

Et certainement, Chrétiens, il ne faut pas s'étonner que Jésus- Christ nous commande de persécuter en nous-mêmes l'amour des plaisirs, puisque, sous prétexte d'être nos amis, ils nous causent de si grands maux. Les pires des ennemis, disoit sagement cet ancien4, ce sont les flatteurs; et j'ajoute avec assurance, que les pires de tous les flatteurs, ce sont les plaisirs. Ces dangereux conseillers, où ne nous mènent-ils pas par leurs flatteries? Quelle honte, quelle infamie, quelle ruine dans les fortunes, quels dérèglements dans les esprits, quelles infirmités même dans les corps n'ont pas été introduites par l'amour désordonné des plaisirs? Ne voyons-nous pas tous les jours plus de maisons ruinées par la sensu ilité que par les disgrâces, plus de familles divisées et troublées dans leur repos jar les plaisirs que par les ennemis les plus artificieux, plus d'hommes immolés avant le temps à la mort par les plaisirs que par les violences et par les combats? Les tyrans, dont nous parlions tout à l'heure, ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s'y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des

1. Matth. vu, 13, 14. — 2. Ibid. — 3. Luc. xm, 24. 4. £» Gurt., lib. VIII. cap. v et vin.

maux inconnus au genre humain; et les médecins nous enseignent, d'un commun accord, que ces funestes complications de symptômes et de maladies, qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences, démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs. Qui ne voit donc clairement combien il étoit juste de nous obliger d'en être les persécuteurs, puisqu'ils sont eux-mêmes, en tant de façons, les plus cruels persécuteurs de la vie humaine?

Mais laissons les maux qu'ils font à nos corps et à nos fortunes : parlons de ceux qu'ils font à nos âmes, dont le cours est inévitable. La source de tous les maux, c'est qu'ils nous éloignent de Dieu, pour lequel, si notre cœur ne nous dit pas que nous sommes faits, il n'y a point de paroles qui puissent guérir notre aveuglement. Or, mes Frères, Dieu est esprit, et ce n'est que par l'esprit qu'on le peut atteindre. Qui ne voit donc que plus nous marchons dans la région de3 sens, plus nous nous éloignons de notre demeure natale, et plus nous nous égarons dans une terre étrangère?

Le prodigue nous le fait bien voir; et ce n'est pas sans raison qu'il est écrit dans notre évangile, qu'en sortant de la maison de son père, a il alla dans une région bien éloignée : » « Peregre profectus est in a regionem longinquam ». » Ce fils dénaturé, et ce serviteur fugitif, qui quitte pour ses plaisirs le service de son maître, fait deux étranges voyages : il éloigne son cœur de Dieu, et ensuite il en éloigne même sa pensée. Rien n'éloigne tant notre cœur de Dieu, que l'attache aveugle aux joies sensuelles; et si les autres passions peuvent l'emporter, c'est celle-ci qui l'engage, et le livre tout à fait. Dieu n'est plus dans ton cœur, homme sensuel; l'idole que tu enoenses, c'est le Dieu que tu adores. Mais tu feras bientôt une seconde démarche. Si Dieu n'est plus dans ton cœur, bientôt il ne sera plus dans ton esprit. Ta mémoire, trop complaisante à ce cœur ingrat, l'effacera bientôt d'elle-même de ton souvenir. En effet, ne voyons-nous pas que les plaisirs occupent tellement l'esprit, que les saintes vérités de Dieu et ses justes jugements n'y ont plus de place? « Auferuntur judicia tua à « facie ejus*. Dieu éloigné de notre cœur, Dieu éloigné de notre pensée; ô le malheureux éloignement! ô le funeste voyage! Où êtes-vous, ô prodigue? combien éloigné de votre patrie; et en quelle basse région avez-vous choisi votre demeure I

David s'étoit autrefois perdu dans cette terre étrangère; il en est revenu bientôt; mais pendant qu'il y a passé, écoutez ce qu'il nous dit de ses erreurs : • Cor meum dereliquit me : » Mon cœur, dit-il, m'a abandonné; il s'est allé engager dans une misérable servitude. Mais pendant que son cœur lui échappoit, où avoit-il son esprit? Écoutez ce qu'il dit encore : « Comprehenderunt me iniquitates mea?, a et non potui ut viderem3 » : Les pensées de mon péché m'occupoient tout, et je ne pouvois plus voir autre chose. C'est encore en cet état que « la lumière de ses yeux n'est plus avec lui4.» La connoissance de Dieu étoit obscurcie, la foi comme éteinte et oubliée : Chrétiens,

t. Luc. XV, 13. — 2. Ps. IX, 27. - 3. Ps. XXXIX, 13. — 4. Ps. XXXVII, 10.

quel égarement ! Mais les pécheurs vont plus loin encore. Les vérités de Dieu nous échappent; nous perdons, en nous éloignant, le ciel de vue; on ne sait ^u'en croire; il n'y a plus que les sens qui nous touchent et qui nous occupent.

De vous dire maintenant, Messieurs, jusqu'où ira cet égarement, ni jusqu'où vous emporteront les joies sensuelles, c'est ce que je n'entreprends pas; car qui sait les mauvais conseils que vous donneront ces flatteurs? Tout ce que je sais, Chrétiens, c'est que la raison une fois livrée à l'attrait des sens, et prise de ce vin fumeux, ne peut plus se répondre d'elle-même, ni savoir où l'emportera son ivresse. Mais que sert de renouveler aujourd'hui ce que j'ai déjà dit dans cette chaire de l'enchaînement des péchés? Que sert de vous faire voir qu'ils s'attirent les uns les autres, puisqu'il n'en faut qu'un pour nous perdre; et que, sans que nous fassions jamais d'autres injustices, c'en est une assez criminelle que de refuser notre cœur à Dieu, qui le demande à si juste titre.

C'est à cette énorme injustice que nous engage tous les jours l'amour des plaisirs. Il fait beaucoup davantage : non content de nous avoir une fois arrachés à Dieu, il nous empêche d'y retourner par une conversion véritable; et en voici les raisons.

Pour se convertir, Chrétiens, il faut premièrement se résoudre, fixer son esprit à quelque chose, prendre une forme de vie : or, est-il que l'attache aux attraits sensibles nous met dans une contraire disposition. Car, trop pauvres pour nous pouvoir arrêter longtemps, nous voyons par expérience que tout l'agrément des sens est dans la variété; et c'est pourquoi l'Écriture dit que « la concupiscence est inconstante; » « Inconstantia concupiscentiae1 ; » parce que, dans toute l'étendue des choses sensibles, il n'y a point de si agréable situation que le temps ne rende ennuyeuse et insupportable. Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets, et se trompe, pour ainsi dire, en changeant de place; ainsi la concupiscence, c'est-à-dire l'amour des plaisirs, est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens, qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût, et du dégoût à l'appétit, l'âme (lottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l'ardeur qui se renouvelle? <• inconstantia concupis- « centiae. » Voilà ce que c'est que la vie des sens. Cependant, dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une liberté errante : « Quasi quadam libertate aurae perfruuntur vago a quodam desiderio suoJ. »

Pour se convertir, il faut un certain sérieux. Ceux qui vivent dans les plaisirs, qui « s'imaginent que notre vie n'est qu'un jeu, » « Jusum esse vitam nostram3, » sont accoutumés à rire de tout, et ne prennent rien sérieusement; mais quand il faut arrêter ses résolutions,

1. Sop. iv, 12. — 2. S. Aug., in Ps. cxxxxr, n. 9, tom. IV, col. 1518. I. Sap. xx, 12.

cette âme, accoutumée dès longtemps à courir deçà et delà partout où elle voit la campagne découverte, à suivre ses humeurs et ses fantaisies, et à se laisser tirer sans résistance par les objets plaisants, ne peut plus du tout se fixer. Cette constance, cette égalité, cette sévère régularité de la vertu lui fait peur, parce qu'elle n'y voit plus ces délices, ces doux changements, cette variété qui égale les sens, ces égarements agréables où ils semblent se promener avec liberté. C'est pourquoi cent fois on tente et cent fois on quitte, on rompt et on renoue bientôt avec les plaisirs. De là ces remises de jour en jour, ce demain qui ne vient jamais, cette occasion qui manque toujours, cette affaire qui ne finit point, et dont on attend toujours la conclusion. 0 âme inconstante et irrésolue l ou plutôt trop constante et trop résolue, pour ne pouvoir te résoudre , iras-tu toujours errant d'objets en objets, sans jamais t'arrêter au bien véritable? Qu'as-tu acquis de certain par ce mouvement éternel, et que te reste-t-il de tous ces plaisirs, sinon que tu en reviens avec un dégoût du bien, une attache au mal, le corps fatigué et l'esprit vide ? Est-il rien de plus pitoyable ?

C'est ici qu'il nous faut entendre quelle est la captivité où jettent les joies sensuelles; car le prodigue de la parabole ne s'égare pas seulement, mais encore il s'engage et se rend esclave; et voici en quoi consiste notre servitude. C'est qu'encore que nous passions d'un objet à l'autre, ainsi que je viens de dire, avec une variété infinie, nous demeurons arrêtés dans l'étendue des choses sensibles. Et qu'est-ce qui nous tient ainsi captifs de nos sens, sinon la malheureuse alliance du plaisir avec l'habitude? Car si l'habitude seule a tant de force pour nous captiver, le plaisir et l'habitude étant joints ensemble, quelles chaînes ne feront-ils pas ? » Venundatus sub peccato ' : » « Je suis vendu pour être assujetti au péché : » Le péché nous achète par le plaisir qu'il nous donne. Entrez avec moi, Messieurs, dans cette considération. Encore que la nature ne nous porte pas à mentir, et qu'on ne puisse comprendre le plaisir que plusieurs y trouvent, néanmoins celui qui s'est engagé dans cette foiblesse honteuse ne trouve plus d'ornements qui soient dignes de ses discours, que la hardiesse de ses inventions; bien plus, il jure et ment tout ensemble avec une pareille facilité; et, par une horrible profanation, il s'accoutume à mêler ensemble la première vérité avec son contraire. Et quoique, repris par ses amis et confondu par lui-même, il ait honte de sa conduite qui lui ôte toute créance, son habitude l'emporte par-dessus ses résolutions. Que si une coutume de cette sorte , qui répugne à la nature non moins qu'à la raison même, est néanmoins si puissante et si tyrannique, qu'y aura-t-il de plus invincible que la nature avec l'habitude, que la force de l'inclination et du plaisir jointe à celle de l'accoutumance? Si le plaisir rend le vice aimable, l'habitude le rendra comme nécessaire. Si le plaisir nous jette dans une prison, l'habitude, dit saint Augustin, fermera cent portes sur nous, et ne nous laissera aucune sortie •

i. Rom. vu, 14.

« Inclusum se sentit difficultate vitiorum, et quasi muro impossibili- « tatis erecto portisque clausis, qua évadât non invenit1. »

En cet état, Chrétiens, s'il nous reste quelque connoissance de ce que nous sommes, quelle pitié devons-nous avoir de notre misère? Car encore, si nous pouvions arrêter cette course rapide des plaisirs, et les attacher, pour ainsi parler, autant à nous que nous nous attachons à eux, peut-être que notre aveuglement auroit quelque excuse. Mais n'est-ce jjpas la chose du monde la plus déplorable, que nous aimions si puissamment ces amis trompeurs qui nous abandonnent si vite ; qu'ils aient une telle force pour nous entraîner , et nous aucune pour les retenir; enfin, que notre attache soit si violente, que nous soyons si fidèles à ces trompeurs, et leur fuite cependant si précipitée? Pleurez, pleurez, ô prodigue ! car qu'y a-t-ii de plus misérable que de se sentir comme forcé par ses habitudes vicieuses d'aimer les plaisirs, et de se voir sitôt après forcé, par une nécessité fatale, de les perdre sans retour et sans espérance ?

Que si, parmi tant de sujets de nous affliger, nous vivons toutefois heureux et contents; c'est alors, c'est alors, mes Frères, qu'au défaut de notre misère, notre propre repos nous doit faire horreur. Car ce n'est pas en vain qu'il est écrit : « Illuminez mes yeux, ô Seigneur, de peur que je ne m'endorme dans la mort2 » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit : « Ils passent leurs jours en paix, et descendent en un moment dans les enfers3. » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit, et que le Sauveur a prononcé dans son Evangile : « Malheur à vous qui riez car vous pleurerez4 ! » En effet, si ceux qui rient parmi leurs péchés peuvent toujours conserver leur joie et en ce monde et en l'autre, ils l'emportent contre Dieu et bravent sa toute-puissance. Mais comme Dieu est le maître, il faut nécessairement que leurs ris se changent en gémissements éternels; et ils sont d'autant plus assurés de pleurer un jour, qu'ils pleurent moins maintenant. Ouvrez donc les yeux, ô pécheurs ! voyez sur le bord de quel précipice vous vous êtes endormis, parmi quels flots et quelles tempêtes vous croyez être en sûreté, enfin parmi quels malheurs et dans quelle servitude vous viviez contents ! O qu'il vous serait peut-être utile que Dieu vous éveillât d'un coup de sa main, et vous instruisît par quelque affliction ! Mais, mes Frères, je ne veux point faire de pareils souhaits, et je vous conjure au contraire de n'obliger pas le Tout-Puissant à vous faire ouvrir les yeux par 4uelque revers; prévenez de vous-mêmes sa juste fureur; craignez le retour du siècle à venir, et le funeste changement dont Jésus-Christ vous menace; et, de peur que votre joie ne se change en pleurs, cherchez dans la pénitence, avec le prodigue, une tristesse qui se change en joie : c'est par où je m'en vais conclure.

i. In Ps. cvr, n. 5, tom. IV, col. 1206. — 2. Ps. xn, 4. — 3. Job. xxi, 13. 4 Luc. VI, 25.

SECOND POINT

Nous lisons dans l'Histoire sainte, c'est au premier livre d'Esdras., que lorsque ce grand prophète eut rebâti le temple de Jérusalem, que l'armée assyrienne avoit détruit, le peuple mêlant ensemble le triste souvenir de sa ruine et la joie d'un si heureux rétablissement, une partie poussoit en l'air des accents lugubres, l'autre faisoit retentir jusqu'au ciel des chants de réjouissance; en telle sorte, dit l'auteur sacré, « qu'on ne pouvoit distinguer les gémissements d'avec ies cris d'allégresse : » a Nec poterat quisquam agnoscere vocem clamoris laea tantium, et vocem fletus populi '. » Ce mélange mystérieux de douleur et de joie est une image assez naturelle de ce qui s'accomplit dans la pénitence. L'âme déchue de la grâce voit le temple de Dieu renversé en elle.

Ce ne sont point les Assyriens qui ont fait cet effroyable ravage ; c'est elle-même qui a détruit et honteusement profané ce temple sacré de son cœur, pour en faire un temple d'idoles. Elle pleure, elle gémit, elle ne veut point recevoir de consolation; mais au milieu de ses douleurs, et pendant qu'elle fait couler un torrent de larmes, elle voit que le Saint-Esprit, touché de ses pleurs et de ses regrets, commence à redresser cette maison sainte, qu'il relève l'autel abattu, et rend enfin le premier honneur à sa conscience, où il veut faire sa demeure; en sorte qu'elle trouvera dans le nouveau sanctuaire une retraite assurée, dans laquelle elle pourra vivre heureuse et tranquille, sous la paisible protection de Dieu qui y fera sa demeure. Que jugez- vous, Chrétiens, de cette sainte tristesse? Une âme, à qui ses douleurs procurent une telle grâce, n'aimera-t-elle pas mieux s'affliger de ses péchés, que de vivre avec le monde ? et ne faut-il pas s'écrier ici avec le grand saint Augustin : a Que celui-là est heureux, qui est malheureux de cette sorte ! » « Quam felix est, qui sic miser est ' ! »

C'est ici que je voudrois pouvoir ramasser tout ce qu'il y a de plus efficace dans les Écritures divines, pour vous représenter dignement ces délices intérieures, ce fleuve de paix dont parle Isaïe 3, cette paix du Saint-Esprit , enfin ce calme admirable d'une bonne conscience. Il est malaisé, mes Frères, de faire entendre ces vérités et goûter ces chastes plaisirs aux hommes du monde; mais nous tâcherons toutefois comme nous pourrons de leur en donner quelque idée.

Dans cette inconstance des choses humaines, et parmi tant de différentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent, celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge. Et sans cela, Chrétiens, nous sommes trop découverts aux attaques de la fortune pour pouvoir trouver du repos. Laissons pour quelque temps la chaleur ordinaire du discours, et pesons les chores froidement. Vous vivez ici dans la cour,

i. / Esdr. m, «3. — 2. In Ps. xxxvn, n. 2, tom. IV, col. 294.

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