‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 107 sur 171 · Mich. vu, 2, 5, 6.-2. / Reg., xx · texte numérisé non relu

Mich. vu, 2, 5, 6.-2. / Reg., xx

du monde; car une telle amitié contractée au nom de Dieu et jurée, pour ainsi dire, entre ses mains, ne craint pas les dissimulations ni les tromperies. Tout s'y fait aux yeux de celui qui voit dans le fond des cœurs; et sa vérité éternelle, fidèle caution de la foi donnée, garantit cette amitié sainte des changements infinis dont le temps et les intérêts menacent toutes les autres. Un ami de cette sorte fidèle à Dieu et aux hommes est un trésor inestimable; et il nous doit être sans comparaison plus cher que nos yeux, parce que souvent nous voyons mieux par ses yeux que par les nôtres, et qu'il est capable de nous éclairer quand notre intérêt nous aveugle : c'est ce qu'il faut, vous expliquer dans la deuxième partie.

DEUXIÈME POINT

La science la plus nécessaire à la vie humaine, c'est de se connoître soi-même; et saint Augustin a raison de dire1 qu'il vaut mieux savoir ses défauts que de pénétrer tous les secrets des États et des empires, et de savoir démêler toutes les énigmes de la nature. Cette science est d'autant plus belle qu'elle n'est pas seulement la plus nécessaire, mais encore la plus rare de toutes. Nous jetons nos regards bien loin, et pendant que nous nous perdons dans des pensées infinies, nous nous échappons à nous-mêmes : tout le monde connoît nos défauts, nous seuls ne les savons pas; et deux choses nous en empêchent.

Premièrement, Chrétiens, nous nous voyons de trop près; l'œil se confond avec l'objet, et nous ne sommes pas assez détachés de nous pour nous regarder d'un regard distinct et nous voir d'une pleine vue. Secondement, et c'est le plus grand désordre, nous ne voulons pas nous connoître, si ce n'est par les beaux endroits. Nous nous plaignons du peintre, qui n'a pas su couvrir nos défauts; et nous aimons mieux ne voir que notre ombre et notre figure si peu qu'elle semble belle, que notre propre personne si peu qu'il y paroisse d'imperfection. Le roi Achab, violent, imbécile et foible, ne pouvoit endurer Michée, qui lui disoit de la part de Dieu la vérité de ses fautes et de ses affaires, qu'il n'avoit pas la force de vouloir apprendre; et il voulait qu'il lui contât avec ses flatteurs des triomphes imaginaires. C'est ainsi que sont faits les hommes; et c'est pourquoi le divin Psalmiste a raison de s'écrier : « Delicta quis intelligit2? » « Qui est-ce qui connoît ses défauts? a. Où est l'homme qui sait acquérir cette science si nécessaire? Combien sommes-nous ardents et vainement curieux ! Dans quel abîme des cœurs , dans quels mystères secrets de la politique, dans quelle obscurité de la nature n'entreprenons-nous pas de pénétrer? Malgré cet espace immense qui nous sépare d'avec le soleil, nous avons su découvrir ses taches; c'est-à-dire remarquer des ombres dans le sein même de la lumière. Cependant nos propres taches nous sont inconnues, nous seuls voulons être sans ombre; et nos défauts, qui sont la fable du peuple, nous sont cachés à nous-mêmes : « Delicta quis intelligit? »

t. De 7Wn., lib. IV, n. i, tom. VIII, col. 809. — 2. Ps. xvm, 12.

Pour acquérir, Chrétiens, une science si nécessaire, il ne faut point d'autre docteur qu'un ami fidèle. Venez donc, ami véritable, s'il y en a quelqu'un sur la terre, venez me montrer mes défauts que je ne vois pas. Montrez-moi les défauts de mes mœurs, ne me cachez pas même ceux de mon esprit. Ceux que je pourrai réformer, je les corrigerai par votre assistance; et s'il y eu a qui soient sans remède, ils serviront à confondre" ma présomption. Venez donc, encore une fois, ô ami fidèle, ne me laissez pas manquer en ce que je puis, ni entreprendre plus que je ne puis, afin qu'en toutes rencontres je mesure ma vie à la raison, et mes entreprises à mes forces.

Cette obligation, Chrétiens, entre les personnes amies, est de droit étroit et indispensable. Car le précepte de la correction étant donné pour toute l'église dans l'évangile que nous traitons, il seroit sans doute à désirer que nous fussions tous si bien disposés que nous pussions profiter des avis de tous nos frères. Mais comme l'expérience nous fait voir que cela ne réussit pas, et qu'il importe que nous regardions à qui nos conseils peuvent être utiles, ce précepte de nous avertir mutuellement se réduit pour l'ordinaire envers ceux dont nous professons d'être amis.

Je suis bien aise, Messieurs, de vous dire aujourd'hui ces choses parce que nous tombons souvent dans de grands péchés pour ne pas assez connoître les sacrés devoirs de l'amitié chrétienne. La charité dit saint Augustin», voudroit profiter à tous; mais comme elle ne peut s'étendre autant dans l'exercice, qu'elle fait dans son intention, elle nous attache principalement à ceux qui par le sang, ou par l'amitié ou par quelqu'autre disposition des choses humaines, nous sont en quelque sorte échus en partage. Regardons nos amis en cette manière : pensons qu'un sort bienheureux nous les a donnés pour exercer envers eux ce que nous devrions à tous, si tous en étoient capables. C'est une parole digne de Caïn, que de dire : Ce n'est pas à moi à garder mon frère; croyons, Messieurs, au contraire, que nos amis sont à notre garde, qu'il n'y a rien de plus cruel que la complaisance que nous avons pour leurs vices, que nous taire en ces rencontres c'est les trahir; et que ce n'est pas le trait d'un ami, mais l'action d'un barbare, que de les laisser tomber dans un précipice faute de lumière pendant que nous avons en main un flambeau que nous pourrions leur mettre devant les yeux; « Vir iniquus lactat amicum suum, et ducit « eum per viam non bonam 2 : » « L'homme injuste séduit son ami, et il le conduit par une voie qui n'est pas bonne. »

Après avoir établi l'obligation de ces avis charitables, montrez-en les conditions dans les paroles précises de notre Évangile. Premièrement, Chrétiens, il y faut de la fermeté et de la vigueur; car, remarquez, le Sauveur n'a pas dit : Avertissez votre frère, mais « Reprenez votre frère3. » Usez de la liberté que le nom d'amitié vous donne, ne cédez pas, ne vous rendez pas, soutenez vos justes senti-

1. De ver. rel., n. 91, tom. I. col. 780. 2. Prov. xvi, 29. 3. Matth. xviii, 15.

ÏÎOSSEET. — V 23

ments, parlez à votre ami en ami : jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en lui-même; ne craignez point de lui faire honte, atin qu'il se sente pressé de se corriger, et que, confondu par vos reproches, il se rende enfin digne de louanges.

Mais, avec cette fermeté et cette vigueur, gardez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion : je hais ceux qui se glorifient des avis qu'ils donnent; qui veulent s'en faire honneur plutôt que d'en tirer de l'utilité, et triompher de leur ami plutôt que de le servir. Pourquoi le reprenez- vous ou pourquoi vous en vantez -vous devant tout le monde ? G'étoit une charitable correction, et non une insulte outrageuse que vous aviez à lui faire. Le Maître avoit commandé; écoutez le Sauveur des âmes : « Reprenez, dit-il ', entre vous et lui; » parlez en secret, parlez à l'oreille. N'épargnez pas le vice, mais épargnez la pudeur, et que votre discrétion fasse sentir au coupable que c'est un ami qui parle.

Mais surtout venez animé d'une charité véritable ; pesez cette parole du Sauveur des âmes . a S'il vous écoute, dit-il % vous, aurez gagné votre frère.» Quoiqu'il se fâche, quoiqu'il s'irrite, ne vous emportez jamais. Faites comme les médecins; pendant qu'un malade troublé leur dit des injures, ils lui appliquent des remèdes : « Audiunt conviée tium, praebent medicamentum, » dit saint Augustin3. Suivez l'exemple de saint Cyprien, dont le même saint Augustin a dit ce beau mot : qu'il reprenoit les pécheurs avec une force invincible, et aussi qu'il les supportoit avec une patience infatigable : a Et veritatis libertate a redarguit, et charitatis virtute sustinuit 4. »

Mais pendant que le Fils de Dieu nous prépare avec tant de soin des avertissements autant charitables que fermes et vigoureux, songeons à les bien recevoir. Apprenons de lui à connoître nos véritables amis, et à les distinguer d'avec les flatteurs. Que dirai-je ici, Chrétiens, et quel remède pourrai-je trouver contre un poison si subtil ? Il ne suffit pas d'avertir les hommes de se tenir sur leurs gardes; car qui ne se tient pas pour tout averti? Où sont ceux qui ne craignent pas les embûches de la flatterie? mais en les craignant on y tombe; et le flatteur nous tourne en tant de façons qu'il est malaisé de lui échapper. De dire, avec cet ancien4, qu'on le connoltra par une certaine affectation de plaire en toute rencontre, ce n'est pas aller à la source; c'est parler de l'artifice le plus vulgaire et du fard le plus grossier delà flatterie. Celle de la cour est bien plus subtile : elle sait non-seulement avoir de la complaisance, mais encore résister et contredire, pour céder plus agréablement en d'autres rencontres. Elle imite non-seulement la douceur de l'ami, mais encore jusqu'à sa franchise et sa liberté; et nous voyons tous les jours que pendant que nous triomphons d'être sortis des mains d'un flatteur, un autre nous engage insensi-

1. Matth. xvin, 15. — 2. Ibid. — 3. Serm. ccclvii, n. 4, tom. V, col. 1393. 4. De baptis. cont. Donat., lib. V, cap. xvn, n. 23, tom. IX, col. 153. 5 fiieer. De amicii-- n. 15.

blement, que nous ne croyons plus flatteur, parce qu'il flatte d'une autre manière : tant l'appât est délicat et imperceptible, tant la séduction est puissante !

Donc, pour arracher la racine, cessons de nous prendre aux autres d'un mal qui vient de nous-mêmes. Ne parlons plus des flatteurs qui nous environnent par le dehors, parlons d'un flatteur qui est au dedans, par lequel tous les autres sont autorisés. Toutes nos passions sont des flatteuses, nos plaisirs sont des flatteurs : surtout notre amour-propre est un grand flatteur qui ne cesse de nous applaudir au dedans; et tant que nous écouterons ce flatteur, jamais nous ne manquerons d'écouter les autres. Car les flatteurs du dehors, âmes vénales et prostituées, savent bien connoître la force de cette flatterie intérieure. C'est pourquoi ils s'accordent avec elle, ils agissent de concert et d'intelligence. Ils s'insinuent si adroitement dans ce commerce de nos passions, dans cette secrète intrigue de notre cœur, dans cette complaisance de notre amour-propre, qu'ils nous font demeurer d'accord de tout ce qu'ils disent. Ils rassurent dans ses propres vices notre conscience tremblante, « et mettent, dit saint Paulin, le comble à nos péchés par le poids d'une louange injuste et artificieuse : « Sarci- « nam peccatorum pondère indebitœ laudis accumulât '. » Que si nous voulons les déconcerter, et rompre cette intelligence, voici l'unique remède; un amour généreux de la vérité, un désir de nous connoître nous-mêmes : Oui, je veux résolument savoir mes défauts : je voudrois bien ne les avoir pas; mais puisque je les ai, je les veux connoître, quand même je ne voudrais pas encore les corriger : car quand mon mal me plairoit encore, je ne prétends pas pour cela le rendre incurable; et si je ne presse pas ma guérison, du moins ne veux-je pas rendre ma mort assurée.

Apprenons donc nos défauts avec joie et reconnoissancede la bouche de nos amis; et si peut-être nous n'en avons pas qui nous soient assez fidèles pour nous rendre ce bon office, apprenons-les du moins de la bouche des prédicateurs. Car à qui ne parle-t-on pas dans cette chaire, sans vouloir parler à personne? à qui la lumière de l'Évangile ne montre-t-elle pas ses péchés? La loi de Dieu, Chrétiens, que nous vous mettons devant les yeux, n'est-ce pas un miroir fidèle, où chacun, et les rois et les sujets, se peut reconnoltre? mais personne ne s'applique rien. On est bien aise d'entendre parler contre les vices des hommes , et l'esprit se divertit à écouter reprendre les mauvaises mœurs. Tonnez tant qu'il vous plaira, ô prédicateur; mais l'on ne s'émeut non plus que si l'on n'avoit aucune part à cette juste censure. Ce n'est pas ainsi, Chrétiens, qu'il faut écouter l'Évangile, mais plutôt il faut pratiquer ce que dit si sagement l'Ecclésiastique : « Verbum «c sapiens quodcumque audierit scius laudabit, et ad se adjiciet2 : » « L'homme sage qui entend, dit-il, quelque parole sensée, la loue et se l'applique à lui-même. » Voyez qu'il ne se contente pas de la trouver belle et de la louer; il ne fait pas comme plusieurs, qui regardent

t. Epist. xxiv, ad Sever., n. t. — 2. Eccli. xxi, 18.

à droite et à gauche à qui elle est propre, et à qui elle pourroit convenir Il ne s'amuse pas à deviner la pensée de celui qui parle, et à ïui faire dire des choses à quoi il ne songe pas. Il rentre profondément en sa conscience et s'applique tout ce qui se dit : « ad se adjiciet. » C'est là tout le fruit des discours sacrés : pendant que l'Evangile parle à tous, chacun se doit parler en particulier, confesser humblement ses fautes, reconnoître la honte de ses actions, trembler dans la vue de ses périls. Ouvrez donc les yeux sur vous-mêmes, et n'appréhendez jamais de connoître vos péchés. Vous avez un moyen facile d'en obtenir le pardon : « Remettez, dit le Fils de Dieu ', et il vous sera remis; » pardonnez, et il vous sera pardonné.

TROISIÈME POINT

C^est à quoi je vous exhorte, mes Frères, sur la fin de ce discours. Car après vous avoir montré la nécessité de reconnoître vos fautes, il est juste de vous donner aussi les remèdes; et le pardon des injures en est un des plus efficaces. A la vérité, Chrétiens, il y a sujet de s'étonner que les hommes pèchent si hardiment à la vue du ciel et de la terre, et qu'ils craignent si peu un Dieu si juste. Mais je m'étonne beaucoup davantage que pendant que nous multiplions nos iniquités par-dessus les sablons de la mer, et que nous avons tant de besoin que Dieu soit bon et indulgent, nous soyons nous-mêmes si inexorables et si rigoureux à nos frères. Quelle indignité et quelle injustice! nous voulons que Dieu souffre tout de nous, et nous ne pouvons rien souffrir de personne. Nous exagérons sans mesure les fautes qu'on fait contre nous; et l'homme, ver de terre, croit que le presser tant soit peu du pied c'est un attentat énorme, pendant qu'il compte pour rien ce qu'il entreprend hautement contre la souveraine majesté de Dieu et contre les droits de son empire ! Mortels aveugles et misérables, serons-nous toujours si sensibles et si délicats? jamais n'ouvrironsnous les yeux à la vérité? jamais ne comprendrons-nous que celui qui nous fait injure est toujours beaucoup plus à plaindre que nous qui la recevons? que lui-même, dit saint Augustin2, se perce le cœur pour nous effleurer la peau; et qu'enfin nos ennemis sont des furieux, qui voulant nous faire boire, pour ainsi dire, tout le venin de leur haine, en font eux-mêmes un essai funeste, et avalent les premiers le poison qu'ils nous préparent? Que si ceux qui nous font du mal sont des malades emportés, pourquoi les aigrissons- nous par nos vengeances cruelles? et que ne tâchons-nous plutôt de les ramener à leur bon sens par la patience et par la douceur?

Mais nous sommes bien éloignés de ces charitables dispositions. Bien loin de faire effort sur nous-mêmes pour endurer une injure, nous croirions nous dégrader et penser trop bassement de nous-mêmes, si nous ne nous piquions d être délicats dans les choses qui nous touchent, et nous pensons nous faire grands par cette extrême sensibilité.

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