‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 108 sur 171 · I. Luc vi, 37. - 2. Serm. lx«.xii, n. 3, tom. V, col · texte numérisé non relu

I. Luc vi, 37. - 2. Serm. lx«.xii, n. 3, tom. V, col

Aussi poussons-nous sans bornes nos ressentiments : nous exerçons sur ceux qui nous fâchent des vengeances impitoyables, ou bien nous nous plaisons de les accabler par une vaine ostentation d'une patience et d'une piété outrageuse qui ne se remue que par dédain, et qui feint d'être tranquille pour insulter davantage : tant nous sommes cruels ennemis et implacables vengeurs, qui faisons des armes offensives, et des instruments de la colère, de la patience même et de la pétié ! Mais encore ne sont-ce pas là nos plus grands excès : nous n'attendons pas toujours, pour nous irriter, des injures effectives; nos ombrages, nos jalousies, nos défiances secrètes suffisent pour nous armer l'un contre l'autre; et souvent nous nous haïssons, seulement parce que nous croyons nous haïr. L'inquiétude nous prend , nous frappons de peur d'être prévenus; et trompés par nos soupçons, nous vengeons une injure qui n'est pas encore. Jalousies, soupçons, défiances, cruels bourreaux des hommes du monde, et source de mille injustices, à quels excès les engagez-vous? Que méditez-vous, malheureux; et que vous vois-je rouler dans votre esprit? Quoi! vous les allez porter, vos soupçons, jusqu'aux oreilles importantes? vous méditez même de les porter jusqu'aux oreilles du prince ! Ah ! songez qu'elles sont sacrées , et que c'est les profaner trop indignement que d'y vouloir porter, comme vous faites, ou les injustes préventions d'une haine aveugle, ou les malicieuses inventions d'une jalousie cachée, ouïes pernicieux raffinements d'un zèle affecté.

Arrêtons-nous donc, Chrétiens; prenons garde comme nous parlons du prochain : surtout à la cour, où tout est si important et si délicat. Ce demi-mot que vous dites, ce trait que vous lancez en passant, cette parole malicieuse qui donne tant à penser par son obscurité affectée, tout cela, dit le Sage, ne tombera pas à terre : « A detractione parcite « linguse, quoniam sermo obscurus in vacuum non ibit1. » A la cour on recueille tout, et ensuite chacun commente et tire ses conséquences à sa mode. Prenez donc garde encore une fois à ce que vous dites, retenez votre colère maligne et votre langue trop impétueuse. Car il y a un Dieu au ciel qui nous ayant déclaré qu'il nous demandera compte à son jugement des paroles inutiles2, quelle justice ne fera-t-il pas de celles qui sont outrageantes et malicieuses? Par conséquent, Chrétiens, révérons ses yeux et sa présence; songeons qu'il nous sera fait dans son jugement, comme nous aurons fait à noire prochain : si nous pardonnons, il nous pardonnera; si nous vengeons nos injures, « il nous gardera nos péchés, *> comme dit l'Ecclésiastique : a Peccata « illius servans servabit3 : » sa vengeance nous poursuivra à la vie et à la mort; et ni en ce monde ni en l'autre, jamais elle ne nous laissera aucun repos. Ainsi n'attendons pas l'heure de la mort pour pardonner à nos ennemis; mais plutôt pratiquons ce que dit l'apôtre : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère : » a Sol non occidat a super iracundiam vestram4. » Ce cœur tendre, ce cœur paternel ne peut comprendre qu'un chrétien, enfant de paix, puisse dormir d'un

i. Sap. i, il. —2. Matth. xii, 36. — 3. Eccli. xxvm. 1. - 4. Ephes. iv. 26.

sommeil tranquille, ayant le cœur ulcéré et aigri contre son frère, ni qu'il puisse goûter du repos, voulant du mal à son prochain, dont Dieu prend en main la querelle et les intérêts. Mes Frères, le jour décline, le soleil est sur son penchant; l'apôtre ne vous donne guère de loisir, et vous n'avez plus guère de temps pour lui obéir. Ne différons pas davantage une œuvre si nécessaire : hâtons -nous de donner à Dieu nos ressentiments. Le jour de sa mort, Messieurs, sur lequel on rejette toutes les affaires du salut, n'en aura que trop de pressées : commençons de bonne heure à nous préparer les grâces qui nous seront nécessaires en ce dernier jour; et on pardonnant sans délai assurons-nous dès aujourd'hui l'éternelle miséricorde du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

SERMON POUR LE IVe DIMANCHE DE CARÊME

a Jésus ergo cum cognovisset quia venturi essent ut râpèrent eum <« et facerent eum regem, subiit iterum in montem ipse solus. »

Jésus ayant connu que tout le peuple viendroit pour V 'enlever et le faire roi, s'enfuit à la montagne tout seul. Joan. vi, 15.

Je reconnois Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu'on lui prépare. Celui qui venoit se charger d'opprobres, devoit éviter les grandeurs humaines. Mon Sauveur ne connoît sur la terre aucune sorte d'exaltation que celle qui l'élève à sa croix; et comme il s'est avancé quand on eut résolu son supplice, il étoit de son esprit de prendre la fuite pendant qu'on lui destinoit un trône.

Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus-Christ dans une montagne déserte, où il veut si peu être découvert, que Pévangéliste remarque qu'il ne souffre personne en sa compagnie, « ipse solus, * nous fait voir qu'il se sent pressé de quelque danger extraordinaire; et comme il est tout-puissant et ne peut rien craindre pour lui-même, nous devons conclure très-certainement, Messieurs, que c'est pour nous qu'il appréhende.

En effet, Chrétiens, lorsqu'il frémit, dit saint Augustin1, c'est qu'il est indigné contre nos péchés; lorsqu'il est troublé, dit le même Père, c'est qu'il est ému de nos maux : ainsi lorsqu'il craint et qu'il prend la fuite, c'est qu'il appréhende pour nos périls. Jésus-Christ voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l'amour des

1. Deuxième Sermon pour le 4e dimanche de Carême, prêché à la cour, sur 'ambition.

2. In Joan,, tract, xlix, n. lîy, tom. III, part, il, col. 627.

grandeurs; c'est pourquoi il fuit devant elles, pour. nous obliger à les craindre ; et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les grandes fortunes, il nous apprend tout ensemble que le devoir essentiel du chrétien est de réprimer son ambition. Ce n'est pas une entreprise médiocre de prêcher cette, vérité à la cour; et nous devons plus que jamais demander la grâce du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. « Ave. »

C'est vouloir en quelque sorte déserter la cour, que de combattre l'ambition, qui #st l'âme de ceux qui la suivent; et il pourroit même sembler que c'est ravaler quelque chose de la majesté des princes, que de décrier les présents de la fortune, dont ils sont les dispensateurs. Mais les souverains pieux veulent bien que toute leur gloire s'efface en présence de celle de Dieu; et, bien loin de s'offenser que l'on diminue leur puissance dans cette vue, ils savent qu'on ne les honore jamais plus intimement que quand on les rabaisse de la sorte. Ne craignons donc pas, Chrétiens, de publier hautement dans une cour si auguste, qu'elle ne peut rien faire pour des chrétiens qui soit digne de leur estime. Détrompons, s'il se peut, les hommes de cette attache profonde à ce qui s'appelle fortune; et pour cela faisons deux choses. Faisons parler l'Évangile contre la fortune; faisons parler la fortune contre elle-même : que l'Évangile nous découvre ses illusions, qu'ellemême nous fasse voir ses légèretés; que l'Évangile nous apprenne combien elle est trompeuse dans ses faveurs, elle-même nous convaincra combien bile est accablante dans ses revers : ou plutôt voyons l'un et l'autre dans l'histoire du Fils de Dieu. Pendant que tous les peuples courent à lui, et que leurs acclamations ne lui promettent rien moins qu'un trône, cependant il méprise tellement toute cette vaine grandeur, qu'il déshonore et flétrit son pn pre triomphe par son triste et misérable équipage. Mais ayant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat, la fortune dans ses faveurs, il veut être lui-même l'exemple de l'inscontance des choses humaines; et dans l'espace de trois jours on a vu la haine publique attacher à une croix celui que la faveur publique avoit jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre que la fortune n'est rien; et que non-seulement quand elle ôte, mais même quand elle donne, non-seulement quand elle change, mais même quand elle demeure, elle est toujours méprisable : c'est tout le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

J'ai donc à faire voir dans ce premier point que la fortune nous joue lors même qu'elle nous est libérale. Je pourrois mettre ses tromperies dans un grand jour, en prouvant, comme il est aisé, qu'elle ne tient jamais ce qu'elle promet; mais c'est quelque chose de plus fort de montrer qu'elle ne donne pas, quand même elle fait semblant de donner. Son présent le plus cher, le plus précieux, celui qui se prodigue le moins, c'est celui qu'elle nomme puissance, c'est celui-là qui enchante les ambitieux, c'est celui-là dont ils sont le plus jaloux, si petite

que soit la part qu'elle en fait. Voyons donc si elle le donne véritablement, ou si ce n'est point peut-être un grand nom par lequel elle éblouit nos yeux malades.

Pour cela il faut rechercher quelle puissance nous pouvons avoir, et de quelle puissance nous avons besoin durant cette vie. Mais comme l'esprit de l'homme s'est fort égaré dans cet examen, tâchons de le ramener à la droite voie par une excellente doctrine de saint Augustin, au livre treizième de la Trinité : là ce grand homme pose pour principe une vérité importante; que la félicité demande deux choses, pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut : a Posse quod velit, velle a quod oportet l. » Le dernier est aussi nécessaire que le premier. Que le concours de ces deux choses soit absolument nécessaire pour nous rendre heureux, il parolt évidemment par cette raison : car comme si vous ne pouvez pas ce que vous voulez, votre volonté n'est pas satisfaite; de même si vous ne voulez pas ce qu'il faut, votre volonté n'est pas réglée, et l'un et l'autre l'empêche d'être bienheureuse, parce que si la volonté qui n'est pas contente est pauvre, aussi la volonté qui n'est pas réglée est malade; ce qui exclut nécessairement la félicité, qui n'est pas moins la santé parfaite de la nature que l'affluence universelle du bien. Donc il est également nécessaire de désirer ce qu'il faut, que de pouvoir exécuter ce qu'on veut.

Ajoutons, si vous le voulez, qu'il est encore sans difficulté plus essentiel de désirer ce qu'il faut que de pouvoir ce que l'on désire; car l'un vous trouble dans l'exécution, l'autre porte le mal jusques au principe. Lorsque vous ne pouvez pas ce que vous voulez, c'est que vous en avez été empêché par une cause étrangère: et lorsque vous ne voulez pas ce qu'il faut, le défaut en arrive toujours infailliblement par votre propre dépravation : si bien que le premier n'est tout au plus qu'un pur malheur, et le second toujours une faute; et en cela même que c'est une faute, qui ne voit, s'il a des yeux, que c'est sans comparaison un plus grand malheur? Ainsi l'on ne peut nier, sans perdre le sens, qu'il ne soit bien plus nécessaire à la félicité véritable d'avoir une volonté bien réglée, que d'avoir une puissance bien entendue ?

Et c'est ici, Chrétiens, que je ne puis assez m'étonner des dérèglements de nos affections et de la corruption de nos jugements. Nous laissons la règle, dit saint Augustin 2, et nous soupirons après la puissance. Aveugles, qu'entreprenons-nous ? La félicité a deux parties, et nous croyons la posséder toute entière, pendant que nous faisons une distraction violente de ses deux parties. Encore rejetons-nous la plus nécessaire; et celle que nous choisissons étant séparée de sa compagne, bien loin de nous rendre heureux, ne fait qu'augmenter le poids de notre misère. Car que peut servir la puissance à une volonté déréglée, sinon qu'étant misérable en voulant le mal, elle le devient en« core plus en l'exécutant ? Ne disions-nous pas dimanche dernier que le grand crédit des pécheurs est un fléau que Dieu leur envoie? pour-

1. Gap. xin, n. 17, tom. VIII, col. 93?. — 2. Loco raox citato, col. 938.

quoi, sinon, Chrétiens, qu'enjoignant l'exécution au mauvais désir, c'est donner le moyen à un malade de jeter du poison sur une plaie déjà mortelle : c'est ajouter le comble ? N'est-ce pas mettre le feu à l'humeur maligne, dont le venin nous dévore déjà les entrailles? Le Fils de Dieu reconnoît que Pilate a reçu "d'en haut une grande puissance sur sa divine personne. Si la volonté de cet homme eût été réglée, il eût pu s'estimer heureux en faisant servir ce pouvoir, sinon à punir l'injustice et la calomnie, du moins à délivrer l'innocence. Mais parce que sa volonté étoit corrompue par une lâcheté honteuse à son rang, cette puissance ne lui a servi qu'à l'engager contre sa pensée dans le crime du déicide. C'est donc le dernier des aveuglements, avant que notre volonté soit bien ordonnée, de désirer une puissance qui se tournera contre nous-mêmes et sera fatale à notre bonheur, parce qu'elle sera funeste à notre vertu.

Notre grand Dieu, Messieurs, nous donne une autre conduite, parce qu'il veut nous mener par des voies unies, et non pas par des précipices. C'est pourquoi il enseigne à ses serviteurs, non à désirer de pouvoir beaucoup, mais à s'exercer à vouloir le bien, à régler leurs désirs avant de songer à les satisfaire; à commencer leur félicité par une volonté bien ordonnée, avant que de la consommer par une puissance absolue Ou je ne puis assez admirer l'ordre merveilleux de sa sagesse, en ce que la félicité étant composée de deux choses, la bonne volonté et la puissance, il les donne l'une et l'autre à ses serviteurs, mais il les donne chacune en son temps. Si nous voulons ce qu'il faut dans la vie présente, nous pourrons tout ce que nous voudrons dans la vie future. Le premier est notre exercice, l'autre sera notre récompense. Que désirons-nous davantage? Dieu ne nous envie pas la puissance, mais il a voulu garder l'ordre, qui demande que la justice marche la première : a Non quod potentia quasi mali aliquid fugienda a sit, sed ordo servandus est, quo prior est justitia '. » Réglons donc notre volonté par l'amour de la justice, et il nous couronnera en son temps par la communication de son pouvoir. Si nous donnons ce moment de la vie présente à composer nos mœurs, il donnera l'éternité toute entière à contenter nos désirs.

Mais il est temps, Chrétiens, que nous fassions une application plus particulière de cette belle doctrine de saint Augustin. Que demandezvous, ô mortels ? quoi? que Dieu vous donne beaucoup de puissance? Et moi je réponds avec le Sauveur que « vous ne savez ce que vous demandez1. » Considérez bien où vous êtes, voyez la mortalité qui vous accable, regardez cette «figure du monde qui passe3. » Parmi tant de fragilité, sur quoi pensez-vous soutenir cette grande idée de puissance? Certainement un si grand nom doit être appuyé sur quelque chose : et que trouverez- vous sur la terre qui ait assez de force et de dignité pour soutenir le nom de puissance? Ouvrez les yeux, pénétrez l'écorce. La plus grande puissance du monde ne peut s'étendre plus loin que d'ôter la vie à un homme ; est-ce donc un si grand effort

1. S. Aug., ubi supra. — 2. Mattb. xx, 22. - 3. / Cor. vu. 31.

que de faire mourir un mortel, que de hâter de quelques moments le cours d'une vie qui se précipite d'elle-même? Ne croyez donc pas, Chrétiens, qu'on puisse jamais trouver du pouvoir où règne la mortalité : « Nam quanta potentia potest esse mortalium?» C'est une sage providence : et ainsi, dit saint Augustin ', le partage des hommes mortels est d'observer la justice; la puissance leur sera donnée au séjour d'immortalité : a Teneant mortales justitiam, potentia immortalibus « dabitur. ■»

Aspirons, Messieurs, à cette puissance. Si nous sentons d'une foi vive que nous sommes étrangers sur la terre, nous ne désirerons pas avec ambition de gouverner où nous n'avons qu'un lieu de passage, d'être les maîtres où nous ne devons pas même être citoyens. Songeons en quelle cité nos noms sont écrits, songeons qui est celui à qui nous demandons tous les jours que son règne advienne. Si c'est celui que nous appelons notre Père, ne prétendons pas être tout-puissants avant que le règne de notre Père soit arrivé; ce seroit un contre-temps trop déraisonnable. Ainsi, pour aspirer à la puissance, attendons patiemment que son règne advienne, et contentons-nous, en attendant, de lui demander que sa volonté soit faite. Si nous faisons sa volonté, en nous laissant diriger par sa justice, le règne arrivera où nous participerons à sa puissance.

Je crois que vous voyez maintenant, Messieurs, quelle sorte de puissance nous devons désirer durant cette vie : puissance pour régler nos mœurs, pour modérer nos passions, pour nous composer selon Dieu, puissance sur nous-mêmes, puissance contre nous-mêmes; ou plutôt, dit saint Augustin2, puissance pour nous-mêmes contre nousmêmes : « Velit homo prudens esse, velit fortis, velit temperans;... « atque ut haec veraciter possit, potentiam plane optet, atque appetat a ut potens sit in se ipso, et miro modo adversus se ipsum pro se « ipso. » 0 puissance peu enviée 1 et toutefois c'est la véritable. Car on combat notre puissance en deux sortes, ou bien en nous empêchant dans l'exécution de nos entreprises, ou bien en nous troublant dans le droit que nous avons de nous résoudre; on attaque dans ce dernier l'autorité même du commandement, et c'est la véritable servitude. Voyons l'exemple de l'un et de l'autre dans une même maison.

Joseph étoit esclave chez Putiphar, et la femme de ce seigneur d'Egypte y est la maîtresse. Celui-là dans le joug de la servitude n'est pas maître de ses actions, et celle-ci tyrannisée pas sa passion n'est pas même maltresse de ses volontés. Voyez où l'a portée un amour infâme. Ah! sans doute, à moins que d'avoir un front d'airain, elle avoit honte en son cœur de cette bassesse; mais sa passion furieuse lui commandoit au-dedans comme à une esclave : appelle ce jeune homme, confesse ton foible, abaisse-toi devant lui, rends-toi ridicule. Que lui pouvoit conseiller de pis son plus cruel ennemi ? c'est ce que sa passion lui commande. Qui ne voit que dans cette femme la

t. S Aug., ubl supra. — 2. Ubi supra, cul. 93».

SERMON SUR L'AMRITION. 363

puissance est liée bien plus fortement qu'elle ne Test dans son propre esclave ?

Cent tyrans de cette sorte captivent nos volontés, et nous ne soupirons pas. Nous gémissons quand on lie nos mains, et nous portons sans peine ces fers invisibles dans lesquels nos cœurs sont enchaînés- Nous croyons qu'on nous violente quand on enchaîne les ministres, les membres qui exécutent; et nous ne soupirons pas quand on met dans les fers la maltresse même, la raison et la volonté qui commande. Éveille-toi, pauvre esclave, qui songes à sauver quelques soldats, et laisse prendre le roi prisonnier; et reconnois enfin cette vérité, que si c'est une grande puissance de pouvoir exécuter ses desseins, la grande et la véritable c'est de régner sur ses volontés.

Quiconque aura su goûter la douceur de cet empire, se souciera peu, Chrétiens, du crédit et de la puissance que peut donner la fortune; et en voici la raison : c'est qu'il n'y a point de plus grand obstacle à se commander soi-même que d'avoir autorité sur les autres. Car considérez quelle est la condition des grands de la terre. Qu'est-ce qui grossit leur cour, et qui fait la foule autour d'eux? N'écoutons pas ce qu'ils disent, voyons ce qu'ils portent au dedans du cœur. Chacun a ses intérêts et ses passions, l'un sa vengeance, l'autre son ambition, son avarice; et pour exécuter leurs desseins, ils tâchent de ménager les puissances. Celui qui est obligé, pour se faire des créatures, de satisfaire les passions d'autrui, quand prendra-t-il la pensée de donner des bornes aux siennes ? « Qui compescere debuisti cupicc ditates tuas, explere cogeris aliénas '.. »

Mais entrons plus avant encore dans ces ressorts secrets et imperceptibles qui font remuer le cœur humain, afin, s'il se peut, de vous faire voir comment les vices croissent avec la puissance. En effet, il y a en nous une certaine malignité qui a gâté notre nature jusqu'à la racine, qui a répandu dans nos cœurs le principe de tous les vices. Ils sont cachés et enveloppés en cent replis tortueux, et ils ne demandent qu'à montrer la tête. Le meilleur moyen de les réprimer, c'est de leur ôter le pouvoir; c'est ce qui fait dire à saint Augustin, qui l'avoit bien compris, en l'une de ses épltres à Macédonius, si je ne me trompe, que pour « guérir la volonté il faut réprimer la puissance : » « Fraeu natur facultas... ut sanetur voluntas2. » Eh quoi donc! des vices cachés en sont-ils moins vices? est-ce l'accomplissement qui en fait la corruption? Comment donc, est-ce guérir la volonté que de laisser le venin dans le fond du cœur? Voici le secret : on se lasse de vouloir toujours l'impossible, de faire toujours des desseins à faux, de n'avoir que la malice du crime. C'est pourquoi une malice frustrée commence à déplaire, on se remet, on revient à soi à la faveur de son impuissance, on prend aisément le parti de modérer ses désirs. On le fait premièrement par nécessité; mais enfin, comme la contrainte est importune, on y travaille sérieusement et de bonne foi, et on bénit

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