Luc. il
grâces; que néanmoins Joseph a été caché, que sa vie, que ses actions, que ses vertus étoient inconnues. Peut-être apprendrons-nous, d'un si bel exemple, qu'on peut être grand sans éclat, qu'on peut êtrp bienheureux sans bruit, qu'on peut avoir la vraie gloire sans le secours de la renommée, par le seul témoignage de sa conscience : « Gloria a nostra hase est, testimonium conscientiae nostrae ': » et cette pensée nous incitera à mépriser la gloire du monde ; c'est la lin que je me propose.
Mais pour entendre solidement la grandeur et la dignité de la vie cachée de Joseph, remontons jusqu'au principe; et admirons, avant toutes choses, la variété infinie des conseils de la Providence dans les vocations différentes. Entre toutes les vocations, j'en remarque deux dans les Ecritures, qui semblent directement opposées : la première, celle des apôtres; la seconde, celle de Joseph. Jésus est révélé aux apôtres, Jésus est révélé à Joseph, mais avec des conditions bien contraires. Il est révélé aux apôtres, pour l'annoncer par tout l'univers; il est révélé à Joseph, pour le taire et pour le cacher. Les apôtres sont des lumières, pour faire voir Jésus-Christ au monde: Joseph est un voile, pour le couvrir; et sous ce voile mystérieux on nous cache la virginité de Marie, et la grandeur du Sauveur des âmes. Aussi nous lisons dans les Écritures, que lorsqu'on le vouloit mépriser, « N'est-ce pas là, disoit-on, le fils de Joseph 2? » Si bien que Jésus, entre les mains des apôtres, c'est une parole qu'il faut prêcher : « Praedicate verbum Evangelii hujus 3, * « Prêchez la parole de cet Évangile: » et Jésus entre les mains de Joseph , c'est une parole cachée , « Verbum absconditum 4; » et il n'est pas permis de la découvrir. En effet, voyez-en la suite. Les divins apôtres prêchent si hautement l'Évangile, que le bruit de leur prédication retentit jusqu'au ciel: et saint Paul a bien osé dire que les conseils de la sagesse divine sont venus à la connoissance des célestes puissances par l'Église, dit cet apôtre, et par le ministère des prédicateurs, « Per Ecclesiam5; » et Joseph, au contraire, entendant parler des merveilles de Jésus-Christ, il écoute, il admire et se tait.
Que veut dire cette différence? Dieu est-il contraire à lui-même dans ces vocations opposées? non, Fidèles, ne le croyez pas : toute cette diversité tend à enseigner aux enfants de Dieu cette vérité importante que toute la perfection chrétienne ne consiste qu'à se soumettre. Celui qui glorifie les apôtres par l'honneur de la prédication, glorifie aussi saint Joseph par l'humilité du silence; et par là nous devons apprendre que la gloire des chrétiens n'est pas dans les emplois éclatants, mais à faire ce que Dieu veut. Si tous ne peuvent pas avoir l'honneur de prêcher Jésus-Christ, tous peuvent avoir l'honneur de lui obéir; et c'est la gloire de saint Joseph, c'est le solide honneur du christianisme. Ne demandez donc pas, Chrétiens, ce que faisoit saint Joseph dans sa vie cachée; il est impossible que je vous l'apprenne, et je ne puis repondre autre chose, sinon ce que dit le divin Psalmiste : <* Le
1. // Cor. i, 12. — 2. Joan. vi, 42 — 3. Âcl. v, 20. — 4. Luc. xvm, 34. 5. Ephes. m, 10.
juste, dit-il, qu'a-t-il fait? » « Justus autem quid fecit ' ? » Ordinairement la vie des pécheurs fait plus de bruit que celle des justes; parce que l'intérêt et les passions, c'est ce qui remue tout dans le monde. Les pécheurs, dit David, ont tendu leur arc, ils l'ont lâché contre les justes, ils ont détruit, ils ont renversé; on neparleque d'eux dans le monde : « Quoniam quae perfecisti , destruxerunt '. » Mais le juste, ajoute-t-il, qu'a-t-il fait? a Justus autem quid fecit? » Il veut dire qu'il n'a rien fait pour les yeux des hommes, parce qu'il a tout fait pour les yeux de Dieu. C'est ainsi que vivoit le juste Joseph. Il voyoit Jésus- Christ, et il se taisoit : il le goûtoit, et il n'en parloit point; il se contentoit de Dieu seul, sans partager sa gloire avec les hommes. Il accomplissait sa vocation, parce que, comme les apôtres sont les ministres de Jésus-Christ découvert, Joseph étoit le ministre et le compagnon de sa vie cachée.
Mais, Chrétiens, pourrons-nous bien aire pourquoi il faut que Jésus se cache, pourquoi cette splendeur éternelle de la face du Père céleste se couvre d'une obscurité volontaire durant l'espace de trente années? Ah! superbe, l'ignores-tu? homme du monde, ne le sais-tu pas? c'est ton orgueil qui en est la cause; c'est ton vain désir de paroître, c'est ton ambition infinie, et cette complaisance criminelle qui te fait honteusement détourner à un soin pernicieux de plaire aux hommes, celui qui doit être employé à plaire à ton Dieu. C'est pour cela que Jésus se cache. Il voit le désordre que ce vice produit : il voit le ravage que cette passion fait dans les esprits, quelles racines elle y a jetées, et combien elle corrompt toute notre vie, depuis l'enfance jusqu'à la mort : il voit les vertus qu'elle étouffe par cette crainte lâche et honteuse de paroître sage et dévot : il voit les crimes qu'elle fait commettre, ou pour s'accommoder à la société par une damnable complaisance, ou pour satisfaire l'ambition à laquelle on sacrifie tout dans le monde. Mais, fidèles, ce n'est pas tout : il voit que ce désir de paroître détruit les vertus les plus éminentes, en leur faisant prendre le change, en substituant la gloire du monde à lajplace de celle du ciel, en nous faisant faire pour l'amour des hommes ce qu'il faut faire pour l'amour de Dieu. Jésus-Christ voit tous ces malheurs, causés par le désir de paroître; et il se cache pour nous enseigner à mépriser le bruit et l'éclat du monde. Il ne croit pas que sa croix suffise pour dompter cette passion furieuse: il choisit, s'il se peut, un état plus bas, où il est en quelque sorte plus anéanti.
Car enfin je ne craindrai pas de le dire : Mon Sauveur, je vous conuois mieux à la croix et dans la honte de votre supplice, que je ne fais dans cette bassesse et dans cette vie inconnue. Quoique votre corps soit tout déchiré, que votre face soit ensanglantée, et que, bien loin de paroître Dieu, vous n'ayez pas même la figure d'homme, toutefois vous ne m'êtes pas si caché, et je vois, au travers de tant de nuages, quelque rayon de votre grandeur, dans cette constante résolution paj laquelle vous surmontez les plus grands tourments. Votre douleur a de