In Matth., hom. iv, n. 6; tom. VII, p
Mais peut-être vous me demanderez où il prendra ce cœur paternel; si la nature ne le lui donne pas ? Ces inclinations naturelles peuventelles s'acquérir par choix; et l'art peut-il imiter ce que la nature écrit dans les cœurs? Si donc saint Joseph n'est pas père, comment aura-t-il un amour de père? C'est ici qu'il nous faut entendre que la puissance divine agit en cette œuvre. C'est par un effet de cette puissance que saint Joseph a un cœur de père; et si la nature ne le donne pas, Dieu lui en fait un de sa propre main. Car c'est de lui dont il est écrit qu'il tourne où il lui plaît les inclinations. Pour l'entendre, il faut remarquer une belle théologie que le Psalmiste nous a enseignée, lorsqu'il dit que Dieu forme en particulier tous les cœurs des hommes : « Qui a finxit singillatim corda eorum '. » Ne vous persuadez pas, Chrétiens, que David regarde le cœur comme un simple organe du corps, que Dieu forme par sa puissance comme toutes les autres parties qui composent l'homme. Il veut dire quelque chose de singulier : il considère le cœur en ce lieu comme principe de l'inclination ; et il le regarde dans les mains de Dieu comme une terre molle et humide, qui cède et qui obéit aux mains du potier, et reçoit de lui sa figure. C'est ainsi, nous dit le Psalmiste, que Dieu forme en particulier tous les cœurs des hommes.
Qu'est-ce à dire en particulier? Il fait un cœur de chair dans les uns, quand il les amollit par la charité; un cœur endurci dans les autres, lorsque retirant ses lumières, par une juste punition de leurs crimes, il les abandonne au sens réprouvé. Ne fait-il pas dans tous les fidèles, non un cœur d'esclave, mais un cœur d'enfant, quand il envoie en eux l'esprit de son Fils? les apôtres trembloient au moindre péril ; mais Dieu leur fait un cœur tout nouveau, et leur courage devient invincible. Quels étoient les sentiments de Saul pendant qu'il paissoit ses troupeaux? Ils étoient sans doute bas et populaires. Mais Dieu, en le mettant sur le trône, lui change le cœur par son onction : « Immu- « tavit Dominus cor Saûl 2; » et. il reconnoît incontinent qu'il est roi. D'autre part, les Israélites considéroient ce nouveau monarque comme un homme de la lie du peuple; mais la main de Dieu leur touchoit le cœur, <c quorum Deus letigit corda3,» aussitôt ils le voient plus grand, et ils se sentent émus, en le regardant, de cette crainte respectueuse que l'on a pour ses souverains : c'est que Dieu faisoit en eux un cœur de sujets.
C'est donc, Fidèles, cette même main qui forme en particulier tous les cœurs des hommes, qui fait un cœur de père en Joseph, et un cœur de fils en Jésus. C'est pourquoi Jésus obéit, et Joseph ne craint pas de lui commander. Et d'où lui vient cette hardiesse de commander à son créateur? C'est que le vrai père de Jésus-Christ, ce Dieu qui l'engendre dans l'éternité, ayant choisi le divin Joseph pour servir de père au milieu des temps à son Fils unique, a fait, en quelque sorte, couler en son sein quelque rayon ou quelque étincelle de cet amour infini qu'il a pour son Fils : c'est ce qui lui change le cœur, c'est ce
1 Ps. xxxn, 15 — 2. 7 Reg. x, 9. — 3. Ibid.. 26.
qui lui donne un amour de père; si bien que le juste Joseph, qui sent en lui-même un cœur paternel, formé tout à coup par la main de Dieu, ser.t aussi que Dieu lui ordonne d'user d'une autorité paternelle, et il ose bien commander à celui qu'il reconnoît pour son maître.
Et après cela, Chrétiens, qu'est-il nécessaire que je vous explique la fidélité de Joseph à garder ce sacré dépôt? Peut-il manquer de fidélité à celui qu'il reconnoît pour son fils unique? de sorte qu'il ne seroit pas nécessaire que je vous parlasse de cette vertu, s'il n'étoit important pour votre instruction que vous ne perdissiez pas un si bel exemple. Car c'est ici qu'il nous faut apprendre, par les traverses continuelles qui ont exercé saint Joseph depuis que Jésus-Christ est mis en sa garde, qu'on ne peut conserver ce dépôt sans peine, et que pour être fidèle à sa grâce, il faut se préparer à souffrir. Oui certes, quand Jésus entre quelque part, il y entre avec sa croix, il y porte avec lui toutes ses épines, et il en fait part à tous ceux qu'il aime. Joseph et Marie étoient pauvres; mais ils n'avoient pas encore été sans maison, ils avoient un lieu pour se retirer. Aussitôt que cet Enfant vient au monde, on ne trouve point de maison pour eux, et leur retraite est dans une étable. Qui leur procure cette disgrâce, sinon celui dont il est écrit ' que « venant en son propre bien, il n'y a pas été reçu par les siens , » et qu'il n'a pas de gîte assuré où il puisse reposer sa tête s? Mais n'est-ce pas assez de leur indigence? Pourquoi leur attire-t-il des persécutions? Ils vivoient ensemble dans leur ménage, pauvrement, mais avec douceur, surmontant leur pauvreté par leur patience et par leur travail assidu. Mais Jésus ne leur permet pas ce repos : il ne vient au monde que pour les troubler, et il attire tous les malheurs avec lui. Hérode ne peut souffrir que cet Enfant vive : la bassesse de sa naissance n'est pas capable de le cacher à la jalousie de ce tyran. Le ciel lui-même trahit le secret : il découvre Jésus-Christ par une étoile; et il semble qu'il ne lui amène de loin des adorateurs que pour lui susciter dans son propre pays un persécuteur impitoyable.
Que tera ici saint Joseph? Représentez-vous, Chrétiens, ce que c'est qu'un pauvre artisan, qui n'a point d'autre héritage que ses mains, ni d'autre fonds que sa boutique, ni d'autre ressource que son travail. Il est contraint d'aller en Egypte, et de souffrir un exil fâcheux; et cela pour quelle raison? Parce qu'il a Jésus-Christ avec lui. Cependant, croyez-vous, Fidèles, qu'il se plaigne de cet Enfant incommode, qui le tire de sa patrie, et qui lui est donné pour le tourmenter? Au contraire, ne voyez-vous pas qu'il s'estime heureux de souffrir en sa compagnie, et que toute la cause de son déplaisir, c'est le péril du divin Enfant qui lui est plus cher que lui-même? mais peutêtre a- t-il sujet d'espérer de voir bientôt finir ses disgrâces? Non, Fidèles, il ne l'attend pas, partout on lui prédit des malheurs. Siméon l'a entretenu des étranges contradictions que devoit souffrir ce cher Fils : il en voit déjà le commencement, et il passe sa vie dans de continuelles appréhensions des maux qui lui sont préparés.
t. Joan. i, 11. -- 2. Matth. vin, 20.
Est-ce assez pour éprouver sa fidélité? Chrétiens, ne le croyez pn>; voici encore une étrange épreuve. Si c'est peu des hommes pour le tourmenter, Jésus devient lui-même son persécuteur : il s'échappe adroitement de ses mains, il se dérobe à sa vigilance, et il demeure trois jours perdu. Qu'avez-vous fait, fidèle Joseph? Qu'est devenu le sacré dépôt que le Père céleste vous a confié ? Ah ! qui pourrait ici raconter ses plaintes? Si vous n'avez pas encore entendu la paternité de Joseph, voyez ses larmes, voyez ses douleurs, et reconnoissez qu'il est père. Ses regrets le font bien connoître, et Marie a bien raison de dire à cette rencontre : « Pater tuus et ego dolentes quaereba- « mus te ' » « Votre père et moi vous cherchions avec une extrême douleur. » 0 mon fils! dit-elle au Sauveur, je ne crains pas de l'appeler ici votre père, et je ne prétends pas faire tort à la pureté de votre naissance. Il s'agit de soins et d'inquiétudes; et c'est par là que je puis dire qu'il est votre père, puisqu'il a des inquiétudes vraiment paternelles : « Ego et pater tuus ; -n je le joins avec moi par la société des douleurs.
Voyez, Fidèles, par quelles souffrances Jésus éprouve la fidélité; et comme il ne veut être qu'avec ceux qui souffrent. Ames molles et voluptueuses, cet Enfant ne veut pas être avec vous; sa pauvreté a honte de votre luxe; et sa chair, destinée à tant de supplices, ne peut supporter votre extrême délicatesse. Il cherche ces forts et ces courageux qui ne refusent pas déporter sa croix, qui ne rougissent pas d'être compagnons de son indigence et de sa misère. Je vous laisse à méditer ces vérités saintes; car pour moi je ne puis vous dire tout ce que je pense sur ce beau sujet. Je me sens appelé ailleurs, et il faut que je considère le secret du Père éternel, confié à l'humilité de Joseph : il faut que nous voyions Jésus-Christ caché, et Joseph caché avec lui, et que nous nous excitions, par ce bel exemple à l'amour de la vie cachée.
TROISIÈME POINT
Que dirai-je ici, Chrétiens, de cet homme caché avec Jésus-Christ? Où trouverai-je des lumières assez pénétrantes, pour percer les obscurités qui envoloppent la vie de Joseph? Et quelle entreprise est la mienne, de vouloir exposer au jour ce que l'Écriture a couvert d'un silence mystérieux ? Si c'est un conseil du Père éternel, que son Fils soit caché au monde, et que Joseph le soit avec lui; adorons les secrets de sa providence, sans nous mêler de les rechercher; et que la vie cachée de Joseph soit l'objet de notre vénération, et non pas la matière de nos discours. Toutefois il en faut parler, puisque je sais bien que je l'ai promis; et il sera utile au salut des âmes de méditer un si beau sujet, puisque, si je n'ai rien à dire autre chose, je dirai du moins, Chrétiens, que Joseph a eu cet honneur d'être tous les jours avec Jésus-Christ, qu'il a eu avec Marie la plus grande part à ses