Jac. h, 19. — 3. Ps. lxxxiv
mais comme le Fils de Dieu nous le reproche, que la malice des hommes lui refuse son obéissance, lors même qu'elle leur est le mieux annoncée; c'est véritablement ce qui m'étonne, et je prétends aujourd'hui rechercher la cause d'un dérèglement si étrange. Il est bien aisé de comprendre que c'est une haine secrète que nous avons pour la vérité, qui nous fait secouer le joug d'une puissance si légitime. Mais d'où nous vient cette haine, et .quels en sont les motifs? c'est ce qui mérite une grande considération, et ce que je tâcherai de vous expliquer par les principes, suivant la doctrine de saint Thomas, qui traite expressément cette question '.
Pour cela il faut entendre avant toutes choses que le principe de la haine, c'est la contrariété et la répugnance; et en ce regard, Chrétiens, il ne tombe pas sous le sens qu'on puisse haïr la vérité prise en ellemême et dans cette idée générale; « parce que, dit très-bien le grand saint Thomas, ce qui est vague de cette sorte et universel ne répugne jamais à personne, et ne peut être par conséquent un objet de haine. » Ainsi les hommes ne sont pas capables d'avoir de l'aversion pour la vérité; sinon autant qu'ils la considèrent dans quelque sujet particulier où elle combat leurs inclinations, où elle contredit leurs sentiments: et en cette vue, Chrétiens, il me sera facile de vous convaincre que nous pouvons haïr la vérité en trois sortes, par rapport à trois sujets où elle se trouve, et dans lesquels elle contrarie nos mauvais désirs. Car nous la pouvons regarder, ou en tant qu'elle réside en Dieu, ou en tant qu'elle nous paroît dans les autres hommes, ou en tant que nous la sentons en nous-mêmes : et il est certain qu'en ces trois états toujours elle contrarie les mauvais désirs, et toujours elle donne aussi un sujet de haine aux hommes déréglés et mal vivants.
Et en effet, âmes saintes, ces lois immuables de la vérité, sur lesquelles notre conduite doit être réglée, soit que nous les regardions en leur source, c'est-à-dire en Dieu, soit qu'elles nous soient montrées dans les autres hommes, soit que nous les écoutions parler en nousmêmes, crient toujours contre les pécheurs, quoiqu'en des manières différentes. En Dieu qui est le juge suprême, elles les condamnent; dans les hommes qui sont des témoins présents, elles les reprennent et les convainquent; en eux-mêmes et dans le secret de leur conscience, elles les troublent et les inquiètent : et c'est pourquoi partout elles leur déplaisent. Car ni l'orgueil de l'esprit humain ne peut permettre qu'on le condamne, ni l'opiniâtreté des pécheurs ne peut souffrir qu'on la convainque; et l'amour aveugle qu'ils ont pour leurs vices peut encore moins consentir qu'on l'inquiète. C'est pourquoi ils haïssent la vérité; d'où vous pouvez comprendre combien ils sont éloignés de lui obéir. Mais si vous ne l'avez pas encore entendu, la conduite des Juifs envers Jésus-Christ vous le fera aisément connoltre. Il leur prêche les vérités qu'il dit avoir vues dans le sein du Père; ces vérités les condamnent; et ils haïssent son père, où elles résident : « Oderunt et « me, et patrem meum 2. »
l. i-2 quaest. xxix,art. 5. — 2- Joan xv. 24.
Il les reprend en vérité de leurs vices; et pendant que ses discours les convainquent, la haine de la vérité leur fait haïr celui qui l'annonce; ils s'irritent contre lui-même, ils l'appellent Samaritain et démoniaque; ils courent aux pierres pour le lapider, comme il se voit dans notre évangile. Il les presse encore de plus près, il leur porte jusqu'au fond du cœur la lumière de la vérité, conformément à cette parole : « La lumière est en vous pour un peu de temps, » a ad hue modicum lumen in vobis est1 ; et ils la haïssent si fort cette vérité adorable, qu'ils en éteignent encore ce foible rayon, parce qu'ils cherchent la nuit entière pour couvrir leurs mauvaises œuvres. Dans cette aversion furieuse invétérée et opiniâtre qu'ils témoignent à la vérité, et parmi tant d'outrages qu'il lui font souffrir, n'a-t-il pas raison, Chrétiens, de leur faire aujourd'hui ce juste reproche : Si je vous dis la vérité, pourquoi refusez-vous de la croire? pourquoi une haine aveugle vous empêchet-elle de lui obéir ?
Mais il ne parle pas seulement aux Juifs, ses ennemis déclarés; son dessein principal est d'apprendre à ses serviteurs à aimer et respecter sa vérité sainte, en quelque endroit qu'elle leur paroisse. Quand il la regardent en leur Juge, qu'ils permettent qu'elle les règle : quand elle les reprend par les autres hommes, qu'ils souffrent qu'elle les corrige : quand elle leur parle dans leurs consciences, qu'ils consentent non-seulement qu'elle les éclaire, mais encore au'elle les change et les convertisse : trois parties de ce discours.
PREMIER POINT
Comme ces lois primitives et invariables de vérité et de justice, qui sont dans l'intelligence divine, condamnent directement la vie des pécheurs, il est très-certain qu'ils les haïssent et qu'ils voudroient par conséquent les pouvoir détruire. La raison solide, c'est le naturel de la haine de vouloir détruire son objet, comme de l'amour de le conserver. Sans que vous donniez la mort à votre ennemi, vous le tuez déjà par votre haine, qui porte toujours dans l'âme une disposition d'homioide. C'est pourquoi l'apôtre dit : a.Omnis qui odit fratrem suum homicida est 2. » Il les compare à Caïn : il ne dit pas, celui qui trempe les mains dans son sang, ou qui enfonce un couteau dans son sein; mais celui qui le hait est homicide. C'est que le Saint-Esprit qui le guide n'arrête pas sa pensée à ce qui se fait au dehors : il va approfondissant les causes cachées, et c'est ce qui lui fait toujours trouver dans la haine une secrète intention de meurtre. Car si vous savez observer toutes les démarches de la haine, vous verrez qu'elle voudroit détruire partout ce qu'elle a déjà détruit dans nos cœurs; et les effets le font bien connoître. Si vous haïssez quelqu'un , aussitôt sa présence blesse votre vue; tout ce qui vient de sa part vous fait soulever le cœur : se trouver avec lui dans le même lieu vous paroît une rencontre funeste. Au milieu de ces mouvements si vous ne réprimez votre cœur, il vous