Joan. xn, 35. — 2. Ibid., m
lira, Chrétiens, que ce qu'il n'a pu souffrir en soi-même, il ne peut îon plus le souffrir nulle part, qu'il n'y a rien qu'il ne lui ôtât après lui ivoirôtéson affection; qu'il voudroit être défait sans réserve aucune de ;et objet odieux : c'est l'intention secrète de la haine. C'est pourquo l'apôtre saint Jean a raison de dire qu'elle est toujours homicide.
Mais appliquons ceci maintenant à la conduite des pécheurs. Il haïssent la loi de Dieu et sa vérité : qui doute qu'ils ne la haïssent, puisqu'ils ne lui veulent donner aucune place dans leurs mœurs? Mais l'ayant ainsi détruite en eux-mêmes, ils voudroient la pouvoir détruire jusque dans sa source : a Dum esse volunt mali, nolunt esse veritatem « qua damnantur mali ' : » a Comme ils ne veulent point être justes, ils voudroient que la vérité ne fût pas, parce qu'elle condamne les injustes. » Et ensuite on ne peut douter qu'ils ne veuillent, autant qu'ils peuvent, abolir la loi dont l'autorité les menace, et dont la vérité les condamne.
C'est ce que Moïse nous fit connoître par une excellente figure, lorsqu'il descendoit de la montagne où Dieu lui avoit parlé face à l'ace. Il avoit en ses mains les tables sacrées, où la loi de Dieu étoit gravée; tables vraiment vénérables, et sur lesquelles la main de Dieu et les caractères de son doigt tout puissant se voyoient tout récents encore. Toutefois entendant les cris et voyant les danses des Israélites qui couroient après le veau d'or, il les jette à terre et les brise : a Vidit vitua lu m et choros, iratusque valde, projecit de manu tabulas, et con- « fregit eas 2 : » une sainte indignation lui fait jeter et rompre les tables. Que veut dire ce grand législateur? Je ne m'étonne pas, Chrétiens, que sa juste colère se soit élevée contre ce peuple idolâtre pour le faire périr par le glaive; mais qu'avoient mérité ces tables augustes, gravées de la main de Dieu, pour obliger Moïse à les mettre en pièces? Tout ceci se fait en figure, et s'accomplit pour notre instruction. Il a voulu nous représenter ce que ce peuple faisoit alors : il brise les tables de la loi de Dieu, pour montrer que dans l'intention des pécheurs la loi est détruife et anéantie. Quoique le peuple ne pèche que contre un chef de la loi, qui défendoit d'adorer les idoles, il casse ensemble toutes les deux tables; parce que nous apprenons de l'oracle que a quiconque pèche en un seul article, viole l'autorité de tous les autres3, » et abolit autant qu'il peut la loi toute entière : il en est de même de l'Évangile, de l'unité du corps de Jésus-Christ et de toute sa doctrine.
Mais l'audace du pécheur n'entreprend pas seulement de détruire les tables inanimées, qui sont comme des extraits de la loi divine; il en veut à l'original, je veux dire à cette équité et à cette vérité primitive qui réside dans le sein de Dieu, et qui est la règle immuable et éternelle de tout ce qui se meut dans le temps : c'est-à-dire qu'il en veut à Dieu, qui est lui-même sa vérité et sa justice. « L'insensé a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu*. » Il l'a dit en son cœur, dit
1. S. Aug., in Joan., tract, xc, t. III, part. II, col. 721. ?.. Exod. xxxn, 19. - 3. Jac. ii, 10. — 4. Ps. lu, i.
le saint prophète; il a dit non ce-qu'il pense, mais ce qu'il désire; il n'a pas démenti sa connoissance, mais il a confessé son crime, son attentat. Il voudroit qu'il n'y eût point de Dieu, parce qu'il voudroit qu'il n'y eût point de loi ni de vérité. Et afin que nous comprenions que tel est son secret désir, Dieu a permis qu'il se soit enfin découvert sur la personne de son Fils. Les méchants l'ont crucifié; et si vous voulez savoir pour quelle raison, qu'il vous le dise lui-même : a Vous voulez me tuer, dit-il, parce que mon discours ne prend point en vous', » c'est-à-dire, si nous l'entendons, parce que vous haïssez ma vérité sainte; parce que la rejetant de vos mœurs, partout où elle vous parolt elle vous choque : et partout où elle vous choque, vous voudriez pouvoir la détruire.
Pensons -nous bien, ô pêcheurs, sur qui nous mettons la main lorsque nous chassons de notre âme et que nous bannissons de notre vie la règle de la vérité ? Nous crucifions Jésus-Christ encore une fois; il nous dit aussi bien qu'aux Juifs : a Quseritisme interficere, quia « sermo meus non capit in vobis : » « Vous voulez me tuer, parce que mon discours ne prend point en vous; » car quiconque hait la vérité et les lois immuables qu'elle nous donne, il tue spirituellement la justice et la sagesse éternelle qui est venue nous les apprendre : et ainsi se revêtant d'un esprit de Juif, il doit penser avec tremblement que son cœur n'est pas éloigné de se laisser aller à la cabale sacrilège qui l'a mis en croix. Folle et téméraire entreprise du pécheur, qui entreprend sur l'être de son auteur même, par l'aversion qu'il a pour la vérité l « Gladius eorum intret in corda ipsorum, et arcus eorum « confringatur 2 : » « Que son glaive lui perce le cœur, et que son arc soit brisé. » Deux sortes d'armes dans les mains du pécheur : un arc pour tirer de loin, un glaive pour frapper de près. La première arme se rompt, et est inutile; la seconde a son effet, mais contre lui-même. Il tire de loin, Chrétiens, il tire contre Dieu; et non-seulement les coups n'y arrivent pas, mais encore l'arc se rompt au premier effort. Mais ce n'est pas assez que son arc se brise, que son entreprise demeure inutile; il faut que son glaive lui perce le cœur, et que, pour avoir tiré de loin contre Dieu, il se donne lui-même un coup sans remède. Ainsi son entreprise retombe sur lui, il met son âme en pièces par l'effort téméraire qu'il fait contre Dieu; et pendant qu'il pense détruire la loi, il se trouve qu'il n'a de force que contre son âme. Mais revenons à notre sujet, et continuons de suivre la piste de l'aversion que nous avons pour la vérité et pour ses règles invariables.
Vous avez vu, Chrétiens, que le pécheur les détruit, tout autant qu'il peut; non-seulement dans la loi et dans l'Évangile qui en sont, vous avons-nous dit, de fidèles copies, mais encore dans le sein de Dieu où elles sont écrites en original. Il voit qu'il est impossible : « Je suis Dieu, dit le Seigneur, et ne change point 3 : » quoi que l'homme puisse attenter, ce qu'a prononcé sa divine bouche est fixe et invariable; ni le temps ni la coutume ne prescrivent point contre l'Ëvau-
i. Joan, vin, 37. — 2. Ps. xxxvi, 16. — 3. Malach, m 6
gile : a Jésus Christus heri et hodie, ipse et in sœcula ' : » « Jésus-Christ étoit hier, il est aujourd'hui, et il sera le même dans tous les siècles:» il ne faut donc pas espérer que la loi de Dieu se puisse détruire. Que feront ici les pécheurs toujours poussés secrètement de cette haine secrète de la vérité qui les condamne? Ce qu'ils ne peuvent corrompre, ls l'altèrent; ce qu'ils ne peuvent abolir, ils le détournent, ils le mêlent, ils le falsifient, ils tâchent de l'éluder par de vaines subtilités. Et de quelle sorte, Messieurs? en formant des doutes et des incidents, en réduisant l'Évangile à des questions artificieuses qui ne servent qu'à faire perdre, parmi des détours infinis, la trace toute droite de la vérité. Car ces pécheurs subtils et ingénieux, qui tournent de tous côtés l'Évangile, qui trouvent des raisons de douter sur l'exécution de tousses préceptes, qui fatiguent les casuistes par leurs consultations infinies, ne travaillent qu'à envelopper la règle des mœurs. Ce sont des hommes, dit saint Augustin, a qui se tourmentent beaucoup pour ne trouver pas ce qu'ils cherchent : » « nihil laborant nisi non invea nire quod quaerunt 2 : » ou plutôt ce sont ceux dont parle l'Apôtre, qui n'ont jamais de maximes fixes ni de conduite certaine, a qui apprennent toujours, et qui n'arrivent jamais à la science de la vérité, » « semper discentes, et nunquam ad scientiam veritatis perve- « nientes 3. »
Ce n'est pas ainsi, Chrétiens, que doivent être les enfants de Dieu. A Dieu ne plaise que nous croyions que la doctrine chrétienne soit toute en doutes et en questions ! L'Évangile nous a donné quelques principes, Jésus-Christ nous a appris quelque chose : qu'il puisse se rencontrer quelquefois des difficultés extraordinaires, je ne m'y veux pas opposer; mais je ne crains point d'assurer que, pour bien régler notre conscience sur la plupart, des devoirs du christianisme, la simplicité et la bonne foi sont de grands docteurs : ils laissent peu de choses indécises. Par la grâce de Dieu, Messieurs, la vie pieuse et chrétienne ne dépend pas des subtilités, ni des belles inventions de l'esprit humain : pour savoir vivre selon Dieu en simplicité, le chrétien n'a pas besoin d'une grande étude, ni d'un grand appareil de littérature : « Peu de choses lui suffisent, dit Tertullien, pour connoître de la vérité autant qu'il lui en faut pour se conduire : » « Christiano « paucis ad scientiam veritatis opus est *. »
Qui nous a donc produit tant de doutes, tant de fausses subtilités, tant de dangereux adoucissements sur la doctrine des mœurs, si ce n'est que nous voulons tromper ou être trompés? Ces deux excellents docteurs auxquels je vous renvois, la simplicité et la bonne foi, donnent des décisions trop formelles pour notre conduite. Ainsi nous pouvons dire avec certitude que la vérité est en nous; mais si nous ne l'avons pas épargnée en Dieu qui en est l'original, il ne faut pas s'étonner que nous la violions en nos cœurs, ni que nous tâchions d'effacer les extraits que Dieu môme a imprimés au fond de nos consciences.
1. Heb. xin, 8. — 2. De Gen. cont. Manich., lib. II, cap. n, t. I, col. 665. 3. // Tim. m. 7. — 4. De anim., n. 2.
Or il faut ici remarquer qu'il y a cette différence entre ces deux attentats : que dans l'effort que nous faisons contre Dieu et contre sa vérité considérée en elle-même, nous nous perdons tout seuls; et que cette vérité primitive et originale demeure toujours ce qu'elle est, toujours entière et inviolable. Mais il n'en est pas de la sorte de la vérité qui est inhérente en nous; laquelle étant à notre portée, et pour ainsi dire sous nos mains, nous pouvons aussi pour notre malheur la corrompre et l'obscurcir, et même l'éteindre tout à fait. Alors qui pourroit penser dans quelles ténèbres et dans quelle horreur nous vivons ! Non, le soleil éteint tout à coup ne jetterait pas la nature étonnée dans un état plus horrible qu'est celui d'une malheureuse âme où la vérité est éteinte. Mais, mes Frères, il nous faut entendre par quels degrés nous tombons dans cet abîme, et quel est le progrès d'un si grand mal.
DEUXIÈME POINT
La première atteinte que nous donnons à la vérité résidante en nous, c'est que nous ne rentrons point en nous-mêmes pour faire réflexiOL sur la connoissance qu'elle nous inspire; d'où s'ensuit ce malheur extrême, qu'elle n'éclaire non plus notre esprit que si nous l'ignorions tout à fait : «Et non rogavimus faciem tuam, Domine Deus noster, a ut reverteremur ab iniquitatibus nostris et cogitaremus veritatem « tuam ' : » « Et nous ne nous sommes point présentés devant votre face pour vous prier, ô Seigneur notre Dieu, nous retirant de nos iniquités et nous appliquant à la connaissance de votre vérité. » Nous plaignons, et avec raison, tant de peuples infidèles qui ne connoissent pas la vérité ; mais je ne crains point de vous soutenir que nous n'en sommes pas plus [avancés], pour en avoir la connoissance : car il est très-indubitable que notre âme n'est illuminée que par la réflexion; nous l'éprouvons tous les jours. Ce n'est pas assez de savoir les choses et de les avoir cachées dans la mémoire; si elles ne sont pas présentes à l'esprit, nous n'en demeurons pas moins dans les ténèbres, et cette connoissance ne les dissipe point. Si les vérités de pratique ne sont souvent remuées, souvent amenées à notre vue, elles perdent l'habitude de se présenter, et cessent par conséquent d'éclairer : nous marchons également dans l'obscurité, soit que la lumière disparoisse, soit que nous fermions les yeux. Ainsi comme enchantés par nos plaisirs, ou détournés par nos affaires, nous négligeons de rappeler en en notre mémoire les vérités du salut, et la foi est en nous inutilement; toutes ses lumières se perdent, parce qu'elles ne trouvent pas les yeux ouverts ni les esprits attentifs : « Nescierunt neque intellexerunt; « obliti sunt ne videant oculi eorum, et ne intelligant corde suo : non « recogitant in mente suâ, neque cognoscunt, neque sentiunt * : a « Ils ne connoissent rien, ils ne comprennent rien ; ils sont tellement couverts de boue, que leurs yeux ne voient point et que leur coeur n'entend point : nul d'entre eux ne rentre en soi-même, nul n'a ni con-