‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 119 sur 171 · DE LA PASSION · texte numérisé non relu

DE LA PASSION

Stans rétro secus pedes ejus, lacrymis cœpit rigare pedes ejus.

Magdeleine se jetant aux pieds de Jésus, commença à les laver de ses larmes. Luc. , vu. 38.

Est-ce une chose croyable que l'esprit de séduction soit si puissant dans les hommes, que non-seulement ils se plaisent à tromper les autres, mais qu'ils se trompent eux-mêmes, que leurs propres pensées les déçoivent, que leur propre imagination leur impose? Il est ainsi, Chrétiens, et cette erreur parolt principalement dans l'affaire de la pénitence.

Il y a de certains pécheurs que leurs plaisirs engagent, et cependant que leur conscience inquiète; qui ne peuvent ni approuver ni changer leur vie; qui n'ont nulle complaisance pour la loi de Dieu, mais que ses menaces étonnent souvent, et les jettent dans un trouble inévitable qui les incommode. Ce sont ceux-là, Chrétiens, qui se coufessent sans utilité, qui font par coutume un amusement sacrilège du sacrement de la pénitence ; semblables à ces malades foibles d'esprit et de corps, qui, ne pouvant jamais se résoudre ni à quitter les remèdes ni à les prendre, de bonne foi, se jettent dans les pratiques d'une médecine qui les tue. C'est une semblable illusion qui nous fait voir tous les jours tant de fausses conversions, tant de pénitences trompeuses, qui, bien loin de délier les pécheurs, les chargent de nouvelles chaînes. Mais j'espère que Magdeleine, ce modèle de la pénitence, dissipera aujourd'hui ces fantômes de pénitents, et amènera au Sauveur des pénitents véritables. Implorons pour cela le secours d'en haut par les prières de la sainte Vierge.

Le cœur de Magdeleine est brisé, son visage tout couvert de honte, son esprit profondément attentif dans une vue intime de son état et dans une forte réflexion sur ses périls. La douleur immense qui la presse, fait qu'elle court au médecin avec sincérité; la honte qui l'accompagne, fait qu'elle se jette à ses pieds avec soumission; la connoissance de ses dangers fait qu'elle sort d'entre ses mains avec crainte,

1. Troisième Sermon pour le jeudi de la semaine de la Passion, prêché à la cour, sur l'intégrité de la pénitence.

et qu'elle n'est pas moins occupée des moyens de ne tomber plus, que de la joie d'avoir été si heureusement et si miséricordieusement relevée.

De là, Messieurs, nous pouvons apprendre trois dispositions excellentes, sans lesquelles la pénitence est infructueuse. Avant que de confesser nos péchés, nous devons être affligés de nos désordres; en confessant nos péchés, nous devons être honteux de nos foiblesses; après avoir confessé nos péchés, nous devons être encore étonnés de nos périls et de toutes les tentations qui nous menacent.

Ames captives du péché, mais que les reproches de vos consciences pressent de recourir au remède, Jésus a soif de votre salut : il vous attend avec patience dans ces tribunaux de miséricorde que vous voyez érigés de toutes parts à l'entour de ses saints autels; mais il faut en approcher avec un cœur droit. Plusieurs ont une douleur qui ne les change pas, mais qui les trompe; plusieurs ont une honte qui veut qu'on la flatte, et non pas qu'on l'humilie; plusieurs cherchent dans la pénitence d'être déchargés du passé, et non pas d'être fortifiés pour l'avenir : ce sont les trois caractères de fausses conversions. La véritable pénitence a trois sentiments opposés : devant la confession, sa douleur lui fait prendre toutes les résolutions nécessaires, et dans la confession, sa honte lui fait subir toutes les humiliations qui lui sont lues; et après la confession, sa prévoyance lui fait embrasser toutes les précautions qui lui sont utiles : et c'est le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

Plusieurs frappent leur poitrine, plusieurs disent de bouche et pensent quelquefois dire de cœur ce Peccavi tant vanté, que les pécheurs trouvent si facile. Judas l'a dit devant les pontifes; Saûl l'a dit devant Samuel; David l'a dit devant Nathan : mais des trois il n'y en a qu'un qui l'ait dit d'un cœur véritable. Il y a de feintes douleurs par lesquelles le pécheur trompe les autres, il y des douleurs imparfaites par lesquelles le pécheur s'impose à lui-même; et je pense qu'il n'y a aucun tribunal devant lequel il se dise plus de faussetés que devant celui de la pénitence.

Le roi Saiil, repris hautement par Samuel le prophète d'avoir désobéi à la loi de Dieu, confesse qu'il a péché : « J'ai péché, dit-il, grand prophète, en méprisant vos paroles et les paroles du Seigneur; mais honorez-moi devant les grands et devant mon peuple, et venez adorer Dieu avec moi : a Peccavi, sed nunc honora me coram senioribus port puli mei et coram Israël1. » Honorez-moi devant le peuple, c'est-àdire, ne me traitez pas comme un réprouvé, de peur que la majesté ne soit ravilie. C'est en vain qu'il dit : J'ai péché; sa douleur, comme vous voyez, n'étoit qu'une feinte et une adresse de sa politique. Ah! que la politique est dangereuse, et que les grands doivent craindre qu'elle ne se mêle toujours trop avant dans le culte qu'ils rendent à Dieu! elle est de telle importance, que les esprits sont tentés d'en faire

t. / Heg. xv, 30.

leur capital et ieur tout. Il faut de la religion pour attirer le respect des peuples : prenez garde, ô grands de la terre, que cette pensée n'ait trop de part aux actes de piété et de pénitence que vous pratiquez. Il est de votre devoir d'édifier les peuples; mais Dieu ne doit pas être frustré de son sacrifice, qui est un cœur contrit véritablement et affligé de ses crimes.

Mais je vous ai dit, Chrétiens, qu'il y a encore une tromperie plus fine et plus délicate, par laquelle le pécheur se trompe lui-même. C Dieu! est-il bien possible que l'esprit de séduction soit si puissant dans les hommes, que non-seulement ils trompent les autres, mais que leurs propres pensées les déçoivent? Il n'est que trop véritable. Non-seulement, dit Tertullien, nous imposons à la vue des autres, « mais même nous jouons notre conscience, » « nostram quoque cona scientiam ludimus '. » Oui, Messieurs, il y a deux hommes dans l'homme, aussi inconnus l'un à l'autre que seroient deux hommes différents : il y a deux cœurs dans le cœur humain, l'un ne sait pas les pensées de l'autre; et souvent, pendant que l'un se plaît au péché, l'autre contrefait si bien le pénitent, que l'homme lui-même ne se connoîtpas, « quril ment, dit saint Grégoire, à son propre esprit et à sa propre conscience : » « Sfcîpe sibi de se mens ipsa mentitur 2. » Mais il faut expliquer ceci, et exposer à vos yeux ce mystère d'iniquité.

Le grand pape saint Grégoire nous en donnera l'ouverture par une excellente doctrine, dans la troisième partie de son Pastoral. Il remarque judicieusement, à son ordinaire, que comme Dieu, dans la profondeur de ses miséricordes, laisse quelquefois dans ses serviteurs des désirs imparfaits du mal, pour les enraciner dans l'humilité, aussi Pennami de notre salut, dans la profondeur de ses malices, laisse naître souvent dans les pécheurs un amour imparfait de la justice, qui ne sert qu'à nourrir leur présomption. Voici quelque chose de bien étrange, et qui nous doit faire admirer les terribles jugements de Dieu. Ce grand Dieu, par une conduite impénétrable, permet que ses élus soient tentés, qu'ils soient attirés au mal, qu'ils chancèlent même dans la droite voie : ils croient assez souvent que leur volonté leur est échappée, et il les affermit par leur foiblesse, et quelquefois il permet aussi que les pécheurs se sentent attirés au bien, qu'ils semblent même y donner les mains, qu'ils vivent tranquilles et assurés; et, par un juste jugement, c'est leur propre assurance qui les précipite. Qui ne trembleroit devant Dieu? qui ne redouteroit ses conseils? Par un conseil de sa miséricorde, le juste se croit pécheur, et il s'hu milie; et par un conseil de sa justice, le pécheur se croit juste, et il s'enfle et il marche sans crainte, et il périt sans ressource. Ainsi le malheureux Balaam, admirant les tabernacles des justes, s'écrie comme touché de l'esprit de Dieu : « Que mon âme meurt de la mort des justes3 ! » Est-il rien de plus pieux que ce sentiment? Mais après avoir prononcé leur mort bienheureuse, il donne aussitôt après des

1. Ad nation., 1. 1, n. 16. — 2. Pastor., part. I, cap. rx, tom. II, col. 9. 3. Num. xxm, lu.

conseils pernicieux contre leur vie : ce sont les profondeurs de Satan; » « altitudines Satanae ', » comme les appelle saint Jean dans l'Apocalypse. Tremblez donc, tremblez, ô pécheurs, qu'une douleur imparfaite n'impose à vos consciences; et que « comme il arrive souvent que les bons ressentent innocemment l'attrait du péché, auquel ils craignent d'avoir consenti, ainsi vous ne ressentiez en vous-mêmes un amour infructueui de la pénitence, auquel vous croyez faussement vous êtes rendus : » a Ita plerumque mali inutiliter compunguntur a ad justiciam, sicut plerumque boni innoxiè tentantur ad culpam, » dit excellemment saint Grégoire 7.

Que veut dire ceci, Chrétiens? quelle est la cause profonde d'une séduction si subtile? Il faut tâcher de la pénétrer pour appliquer le remède, et attaquer le mal dans sa source. Pour l'entendre, il faut remarquer que les saintes vérités de Dieu et la crainte de ses jugements font deux effets dans les âmes ; elles les chargent d'un poids accablant, elles les remplissent de pensées importunes: voici, Messieurs, la pierre de touche. Ceux qui veulent se décharger de ce fardeau ont la douleur véritable; ceux qui ne songent qu'à se défaire de ces pensées ont une douleur trompeuse. Ah ! je commence à voir clair dans l'abîme du cœur hnmain : ne craignons pas d'entrer jusqu'au fond à la faveur de cette lumière.

Par exemple, il y a de certaines âmes à qui l'enfer fait horreur au milieu de leurs attaches criminelles, et qui ne peuvent supporter la *ue de la main de Dieu armée de ses foudres contre les pécheurs impénitents. Ce sentiment est salutaire; et pourvu qu'on le pousse où il doit aller, il dispose puissamment les cœurs à la grâce de la pénitence. Mais voici la séduction : l'âme troublée et malade, mais qui ne sent sa maladie que par son trouble, songe au trouble qui l'incommode, plutôt qu'au mal qui la presse; cet aveuglement est étrange; mais si vous avez jamais rencontré de ces malades fâcheux qui s'emportent contre un médecin qui veut arracher la racine du mal, et qui ne lui demandent autre chose sinon qu'il apaise la douleur, vous avez vu quelque image des malheureux dont je parle. La fête avertit tous les chrétiens d'approcherdes saints sacrements; s'en éloignerdans un temps si saint, c'est se condamner trop visiblement. Et en effet, Chrétiens, cet éloignement est horrible; la conscience en est inquiète, et en fait hautement ses plaintes : plusieurs ne sont pas assez endurcis pour mépriser ces reproches, ni assez forts pour oser rompre leurs liens trop doux et leurs engagements trop aimables; ils songent au mal sensible, et ils négligent le mal effectif : ils pensent à se confesser pour apaiser les murmures et non pour guérir les plaies de leur conscience; et moins pour se décharger du fardeau qui les accable, que pour se délivrer promptement des pensées qui les importunent : c'est ainsi qu'ils se disposent à la pénitence.

On a dit à ces pécheurs, on leur a prêché qu'il faut regretter leurs crimes, et ils cherchent leurs regrets dans leurs livres; ils y prennent

1- Avoc. h, 24. — 2. Pastor., part. III, cap. xxx. tom. II, col. 87.

leur acte de contrition, ils tirent de leur mémoire les paroles qui l'expriment, ou l'image des sentiments qui le forment, et ils les appliquent, pour ainsi dire, sur leur volonté, et ils pensent être contrits de leurs crimes : ils se jouent de leur conscience pour se rendre agréables à Dieu. Il ne suffit pas, Chrétiens, de tirer de son esprit, comme par machine, des actes de vertu forcés, ni des direccions artificielles. La douleur de la pénitence doit naître dans le fond du cœur, et non pas être empruntée de l'esprit ni de la mémoire : elle ne ressemble pas à ces eaux que l'on fait jouer par machines et par artifice; c'est un fleuve qui coule de source, qui se déborde, qui arrache, qui déracine, qui noie tout ce qu'il trouve : elle fait un saint ravage qui détruit le ravage qu'a fait le péché; aucun crime ne lui échappe : elle ne fait pas comme Saûl, qui, massacrant les Amalécites, épargne ceux qui lui. plaisent.

Il y a souvent dans le cœur des péchés que l'on sacrifie , mais il y a le péché chéri; quand il le faut égorger, le cœur soupire en secret, et ne peut plus se résoudre : la douleur de la pénitence le perce et l'extermine sans miséricorde. Elle entre dans Vâme comme un Josué dans la terre des Philistins; il détruit, il renverse tout : ainsi la contrition véritable. Et pourquoi cette sanglante exécution? c'est qu'elle craint la componction d'un Judas, la componction d'un Anthiocus, la componction d'un Balaam, componctions fausses et hypocrites, qui trompent la conscience par l'image d'une douleur superficielle. La douleur de la pénitence a entrepris de changer Dieu; mais il faut auparavant changer l'homme, et Dieu ne se change jamais que par l'effort de ce contre-coup. Vous craignez la main de Dieu et ses jugements, c'est une sainte disposition ; le saint concile de Trente veut aussi que cette crainte vous porte à détester tous vos crimes ' , à vous affliger de tous vos excès , à haïr de tout votre cœur votre vie passée : il faut que vous gémissiez de vous voir dans un état si contraire à la justice, à la sainteté, à l'immense charité de Dieu, à la grâce du christianisme, à la foi donnée, à la foi reçue, au traité de paix solennel que vous avez fait avec Dieu par Jésus-Christ; il faut que vous renonciez simplement et de bonne foi à tous les autres engagements, à toutes les autres alliances, à toutes les paroles données contre vos premières obligations. Le faisons-nous, Chrétiens? nous le disons à nos confesseurs; mais nos œuvres diront bientôt le contraire.

« Ah! que ceux-là sont heureux, dit le saint Psalmiste J, dont les péchés sont couverts ! » C'est, Messieurs, la douleur de la pénitence, qui couvre à Dieu nos péchés. Mais que j'appréhende que nous ne soyons de ces pénitents dont Isaïe a dit ces mots : « Ils n'ont tissu, dit ce saint prophète, que des toiles d'araignée : » « Telas araneae texue- « runt;.... telae eorum non erunt in vestimentum, neque operientur « operibus suis : opéra eorum opéra inutilia,.... cogitationes eorum « cogitationes inutiles 3; » leurs toiles ne leur serviront pas de vête-

1. Sess. xiv, De l'œiiit., cap. 4, De contr.. et can. 5. — 2. Ps. xxxi, 1. 3. Is. L1X, 5, 6, 7.

396 SERMON SUR i/lNTÉGRITÉ

ment, leurs œuvres ne les couvriront pas; car leurs pensées sont des pensées vaines, et leurs œuvres des œuvres inutiles. » Voilà une peinture trop véritable de notre pénitence ordinaire. Chrétiens, rendonsnous capables de présenter au Sauveur Jésus de dignes fruits de pénitence, ainsi qu'il nous l'ordonne dans son Évangile, non des désirs imparfaits, mais des résolutions déterminées, non des feuilles que le premier tourbillon emporte, ni des fleurs que le soleil dessèche. Pour cela brisons devant lui nos cœurs , et brisons-les tellement que tout ce qui est dedans soit anéanti : ce Brisons, dit saint Augustin, ce cœur impur, afin que Dieu crée en nous un cœur sanctifié : » a Ut a creatur mundum cor, conteratur immundum '. » Si nous sommes en cet état, courons, Messieurs, avec foi au tribunal de la pénitence; portons-y notre douleur, et tâchons de nous y revêtir de confusion.

DEUXIÈME POINT

C'est une règle de justice que l'équité même a dictée, que le pécheur doit rentrer dans son état pour se rendre capable d'en sortir. Le véritable état du pécheur, c'est un état de confusion et de honte; car il est juste et très-juste que celui qui fait mal soit confondu; que celui qui a trop osé soit couvert de honte; que celui qui est ingrat n'ose pafoltre; enfin que le pécheur soit déshonoré, non-seulement par les autres, mais par lui-même, par la rougeur de son front, par la confusion de sa face, par le tremblement de sa conscience. Le pécheur est sorti de cet état, quand il parut dans le monde la tête élevée, avec toute la liberté d'un front innocent. Il est juste qu'il rentre dans sa confusion : c'est pourquoi toutes les Écritures lui ordonnent de se confondre. « Confundimini, confundimini, domus Israël2: » « Confondezvous, confondez-vous, maison d'Israël, » parce que vous avez péché devant le Seigneur.

Pour bien comprendre cette vérité, disons avant toutes choses ce que c'est que la confusion, et pourquoi elle est due aux pécheurs. La confusion, Chrétiens, est un jugement équitable rendu par la conscience, par lequel le pécheur ayant violé ce qu'il y a de plus saint, méprisé ce qu'il y a de meilleur, trahi ce qu'il y a de mieux faisant, est jugé indigne de paroître. Quel est le motif de cet arrêt? C'est que le pécheur s'étant élevé contre la vérité même, contre la justice même, contre l'être même qui est Dieu, dans son empire, à la face de ses lois, et parmi ses bienfaits, il mérite de n'être plus, et à plus forte raison de ne plus paroître. C'est pourquoi sa propre raison lui dénonce qu'il devroit se cacher éternellement, confondu par ses ingratitudes, et afin de lui ôter cette liberté de paroître, elle va imprimer au dehors dans la partie la plus visible, la plus éminente, la plus exposée, sur le visage, sur le front même : non point à la vérité par un fer brûlant, mais par le sentiment de son crime comme par une espèce de fer brûlant, une rougeur qui le déshonore et qui le flétrit; elle va

Page 1