‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 120 sur 171 · Scrm. XIX, q. 3, tom. V, col. 103. — 2. Ezech. xxxvi · texte numérisé non relu

Scrm. XIX, q. 3, tom. V, col. 103. — 2. Ezech. xxxvi

dis-je, imprimer je ne sais quoi de déconcerté, qui le défait aux yeux des hommes et à ses propres yeux : marque certaine d'un esprit troublé, d'un courage tremblant, dun cœur inquiet, d'une conscience convaincue.

Le pécheur superbe et indocile ne peut souffrir cet état de honte, et il s'efforce d'en sortir. Pour cela, ou bien il cache son crime, ou il excuse son crime, ou il soutient hardiment son crime : il le cache comme un hypocrite; il l'excuse comme un orgueilleux; il le soutient comme un effronté. C'est ainsi qu'il sort de son état, et qu'il usurpe impudemment à la face du ciel et de la terre les privilèges de l'innocence : c'est ainsi qu'il tâche d'éviter la honte; le premier par l'obscurité de son action, le second par les artifices de ses vains prétextes, le dernier par son impudence. Ainsi au jugement dernier sera rendue aux pécheurs, à la face de tout l'univers, l'éternelle confusion qu'ils ont si bien méritée : là tous ceux qui se sont cachés seront découverts; là tous ceux qui se seront excusés seront convaincus; là tous ceux qui étoient si fiers et si insolents dans leurs crimes seront abattus et atterrés.

Voici l'oracle de la justice qui lui crie : Rentre en toi-même, pécheur, rentre en ton état de honte; tu veux cacher ton péché, et Dieu t'ordonne de le confesser : tu veux excuser ton péché; et bien loin d'écouter ces vaines excuses, Dieu t'ordonne d'en exposer toutes les circonstances aggravantes : tu oses soutenir ton péché, et Dieu t'ordonne de te soumettre à toutes les humiliations qu'il a méritées : «Confonds-toi, confonds-toi, dit le Seigneur, et porte ton ignominie : » «Ergo et tu confundere, et porta ignominiam tuam1. »

Ne vous plalt-il pas, Chrétiens, que nous mettions dans un plus grand jour ces importantes vérités? Ce pécheur, cette pécheresse, pour éviter de se cacher, tâche plutôt de cacher son crime sous le voile de la vertu, ses trahisons et ses perfidies sous le titre de la bonne foi, ses prostitutions et ses adultères sous l'apparence de la modestie. Il faut qu'il vienne rougir non-seulement de son crime caché, mais de son honnêteté apparente; il faut qu'il vienne rougir de ce qu'ayant assez reconnu le mérite de la vertu pour la vouloir faire servir de prétexte, il ne l'a pas assez honorée pour la faire servir de règle : il faut qu'il vienne rougir d'avoir été si timide que de ne pouvoir soutenir les yeux des hommes, et toutefois si hardi et si insensé que de ne craindre pas la vue de Dieu : « Ergo et tu confundere, et aporta ignorniniam tuc*m : » « Confonds-toi donc, ô-pécheur, et porte ton ignominie. »

Mais ce pécheur qui cache aux autres ses désordres, voudroit se les pouvoir cacher à lui-même; il cherche toujours quelque appui fragile, sur lequel il puisse rejeter ses crimes : il en accuse les étoiles, dit saint Augustin2 : Ah! je n'ai pu vaincre mon tempérament; il en accuse la fortune, c'est-à-dire une rencontre imprévue; il en accuse le démon : J'ai été tenté trop violemment; il fait quelque chose de plus : il demande qu'on lui enseigne les voies détournées où il puisse

t. Eiech. xvi, 52. -• 2. In os. cxl tom. IV, col. 1567, 1568.

398 SERMON SUR i/lNTÉGRITÉ

se sauver avec ses vices, et se convertir sans changer son cœur : a II dit, remarque Isaïe, à ceux qui regardent : Ne regardez pas; et à ceux qui sont proposés pour voir : Ne voyez pas pour nous ce qui est droit; dites-nous des choses qui nous plaisent, trompez-nous par des erreurs agréables : » a Qui dicunt videntibus : Nolite videre; et aspicientibus: « Nolite aspicere nobis ea quae recta sunt; loquimini nobis placentia, «videte nobis errores'. » a Otez-moi cette voie, elle est trop droite; ôtezmoi ce sentier, il est trop étroit : » a Auferte a me viam, declinate a a me semitam2. » Ainsi, par une étrange illusion, au lieu que la conversion véritable est que le méchant devienne bon , et que le pécheur devienne juste, il imagine une autre espèce de conversion, où le mal se change en bien, où le crime devienne honnête, où la rapine devienne justice; et si la conscience ose murmurer contre ces vaines raisons, il la bride, il la tient captive, il lui impose silence, a F.rgo et « tu confundere : » a Viens te confondre, ô pécheur : » viens, viens au tribunal de la pénitence, pour y porter ton ignominie; non-seulement celle que mérite l'horreur de tes crimes, mais celle qu'y doit ajouter la hardiesse insensée de tes excuses. Car est-il rien de plus honteux que de manquer de fidélité à son Créateur, à son Roi, à son Rédempteur; et pour comble d'impudence, oser encore excuser de si grands excès et une si noire ingratitude?

■ [C'est cependant ce que les pécheurs ne cessent de pratiquer au milieu de leurs désordres : s'ils se sentent pressés par les remords de leur conscience, ils se retirent comme] Adam dans le plus épais de la forêt; s'ils ne peuvent se cacher non plus que lui, [ils tâchent] de s'excuser à son exemple : [ils rejettent leurs fautes sur] Eve, sur la fragilité, la complaisance, la compagnie, la tyrannie de l'habitude, la violence de la passion. Ainsi, on n'a pas besoin de se tourmenter à chercher bien loin des excuses; le péché s'en sert à lui-même, et prétend se justifier par son propre excès. Quelquefois convaincus en leur conscience de l'injustice de leurs actions, ils veulent seulement amuser le monde; puis se laissant emporter eux-mêmes à leurs belles inventions, ils se les impriment en les débitant, et adorent le vain fantôme qu'ils ont supposé en la place de la vérité : « tant l'homme se joue soi-même et sa propre conscience : » a Adeo nostram quoque cont scientiam ludimus3. »

Dieu est lumière; Dieu est vérité; Dieu est justice. Sous l'empire de Dieu ce ne sera jamais par de faux prétextes, mais par une humble reconnoisssance de ses péchés, qu'on évitera la honte éternelle qui en est le jugte salaire. Un rayon très-clair de lumière et de vérité sortira du trône, dans lequel les pécheurs verront qu'il n'y a point d'excuse ?alable qui puisse colorer leur rébellion; mais au contraire que le comble du crime c'est l'audace de l'excuser et la présomption de le défendre : « Discooperui Esau, revelavi abscondita ejus, et celari non * poterit4 : » « J'ai dépouillé le pécheur, j'ai dissipé les fausses couleurs

1. Is. xxx, 10. — 2. Ibid,, il. — 3. Tertull. ad Nat. lib. T n 16. 4. Jerem.. xlix, 10.

par lesquelles il avoit voulu pallier ses crimes, j'ai manifesté ses mauvais desseins si subtilement déguisés, et il ne peut plus se couvrir par aucun prétexte : » Dieu ne lui laisse plus que son péché et sa honte.

Il veut que la censure soit exercée, et que les pécheurs soient repris; a parce que, dit saint Augustin \ s'il y a quelque espérance de salut pour eux, c'est par là que doit commencer leur guérison; et s'ils sont endurcis et incorrigibles, c'est par là que doit commencer leur supplice. »

Cherchez donc des amis, et non des flatteurs; des juges et non des complices; des médecins, et non des empoisonneurs : ne cherchez ni complaisance, ni adoucissement, ni condescendance : venez, venez rougir, tandis que la honte est salutaire; venez vous voir tels que vous êtes; afin que vous ayez horreur de vous-mêmes, et que, confondus par les reproches, vous vous rendiez enfin digne de louanges.

Et toi, pauvre conscience captive, dont on a depuis si longtemps étouffé la voix, parle, parle devant ton Dieu; parle, il est temps, ou jamais, de rompre ce silence violent que l'on t'impose. Tu n'es point dans les bals, dans les assemblées, dans les divertissements, dans les jeux du monde : tu es dans le tribunal de la pénitence; c'est Jésus- Christ lui-même qui te rend la liberté et la voix, il t'est permis de parler devant ses autels. Raconte à cette impudique toutes ses dissolutions : à ce traître toutes ses paroles infidèles, ses promesses violées; à ce voleur public toutes ses rapines; à cet hypocrite, qui trompe le monde, les détours de son ambition cachée; à ce vieux pécheur endurci, qui avale l'iniquité comme l'eau, la longue suite de ses crimes; fais rougir ce front d'airain, montre-lui tout à coup d'une même vue les commandements, les rébellions, les avertissements, les mépris, les grâces, les méconnoissances, Jes outrages redoublés parmi les bienfaits, l'aveuglement accru par les lumières; enfin toute la beauté de la vertu, toute l'équité du précepte, avec toute l'infamie de ses transgressions, de ses infidélités, de ses crimes. Tel doit être l'état du pécheur quand il confesse ses péchés. Qu'il cherche à se confondre lui-même : s'il rencontre un coiilesseur dont les paroles efficaces le poussent en l'abîme de son néant, qu'il s'y enfonce jusqu'au centre; il est bien juste : s'il lui parle avec tendresse, qu'il songe que ce n'est que sa dureté qui lui attire cette indulgence; et qu'il se confonde davantage encore, de trouver un si grand excès de miséricorde dans un si grand excès d'ingratitude. Pécheurs, voilà l'état où vous veut Jésus; humiliés, confondus, et par les bontés et par les rigueurs, et par les grâces et par les vengeances, et par l'espérance et par la crainte.

Mais ceux qui doivent entrer plus profondément dans cet état de confusion, ce sont, Messieurs, ces pécheurs superbes qui, non contents d'excuser, oseni encore soutenir leurs crimes, a Nous les soyons tous les jours qui les prêchent, dit l'Ecriture, et s'en glorifient comme Sodome : » « Peccatum suum sicut Sodoma praedicaverunt2. » Ils ne trouveroient pas assez d'agrément dans leur intempérance, s'ils ne

1. De corrupt. et grat., cap. xiv, n. 43, tom. X, col. 774. — 2. /*. m, 9.

s'en vantoient publiquement; a s'ils ne la faisoient jouir, dit Tertullien. de toute la lumière du jour, et de tout le témoignage du ciei : » « At enim deliota vestra, et luce omni, et nocte omni, et tota cœli « conscientia fruuntur '. » Les voyez-vous, ces superbes qui se plaisent à faire les grands par leur licence; qui s'imaginent s'élever bien haut au-dessus des choses humaines par le mépris de toutes les lois; à qui Ja pudeur même semble indigne d'eux, parce que c'est une espèce de crainte : si bien qu'ils ne méprisent pas seulement, mais qu'ils font une insulte publique à toute l'Église, à tout l'Évangile, à toute la conscience des hommes ? « Ergo et tu confundere : » c'est toi, pécheur audacieux, c'est toi principalement qui dois te confondre. Car considérez, Chrétiens, s'il y a quelque chose de plus indigne que de voir usurper au vice cette noble confiance de la vertu. Mais je m'explique trop foiblement : la vertu dans son innocence n'a qu'une assurance modeste; ceux-ci dans leurs crimes vont jusqu'à l'audace, et contraignent même la vertu de trembler sous l'autorité que le vice se donne par son insolence.

Chrétiens, que leur dirons-nous? les paroles sont peu efficaces pour confondre une telle arrogance. Qu'ils contemplent leur Rédempteur, qu'ils jettent les yeux sur cet innocent, juste et pur jusqu'à l'infini; il n'est chargé que de nos crimes. Écoutez toutefois comme il parle à Dieu : a Vous voyez, dit-il, mes opprobres, vous voyez ma confusion, vous voyez ma honte : » « Tu scis improperium meum, et confusio- « nem meam, et reverentiam meam 2. » Ah ! vous voyez les opprobres que je reçois du dehors; vous voyez la confusion qui me pénètre jusqu'au fond de l'âme; vous voyez la honte qui se répand jusque sur ma face. Tel est l'état du pécheur, et c'est ainsi qu'il est porté par un innocent; et nous, pécheurs véritables, nous osons marcher encore la tête levée! Que ce ne soit pas pour le moins dans le sacrement de pénitence, ni aux pieds de notre juge. Considérons Jésus-Christ en la présence du sien et devant le tribunal de Ponce-Pilate : il écoute ses accusations, et il se condamne lui-même par son silence; il se tait par constance, je le sais bien; mais il se tait aussi par humilité; il se tait par modestie; il se tait par honte.

Est-ce trop demander à des chrétiens que de les prier au nom de Dieu de vouloir comparoître devant Jésus-Christ, comme Jésus-Christ a comparu devant le tribunal de Pilate? L'innocent ne s'est pas défendu; et nous, criminels, nous défendrons-nous? il a été patient et humble dans un jugement de rigueur; garderons-nous notre orgueil dans un jugement de miséricorde, où nous ne confessons que besoin? Ah ! il a volontiers accepté sa croix si dure, si accablante; refuseronsnous la nôtre légère et facile, ces justes reproches qu'on nous fait, ces peines médiocres qu'on nous impose, ces sages précautions qu'on nous ordonne? Cependant les pécheurs n'en veulent pas : les écouter, les absoudre, leur donner pour la forme quelque pénitence, c'est tout ce qu'ils peuvent porter. Quelle est, Messieurs, cette pensée? Si la

Page 1