‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 13 sur 171 · PANÉGYRIQUE DE SAINT BENOIT · texte numérisé non relu

PANÉGYRIQUE DE SAINT BENOIT

Trois États et comme trois lieux où nous avons coutume de nous arrêter dans le voyage de cette vie, et qui nous empêchent d'arriver à notre patrie. Saint Benoit attentif, dès sa jeunesse, à écouter la voix qui lui crioit de sortir des sens. Sa vie admirable dans le désert. Que devons-nous faire, à son imitation, lorsque le plaisir des sens commence à se réveiller en nous? Fin et avantages de la loi de l'obéissance, prescrite par saint Benoit : de quelle manière ce saint l'a pratiquée. Obligation du chrétien de toujours avancer. Attention qu'a eue saint Benoit^ de tenir sans cesse ses disciples en haleine. Motifs qui doivent porter, même les plus parfaits, à- ûoérer leur salut avec crainte et tremblement.

Egredere. Sors. Gen. xn. 1.

Le croirez-vous, mes Frères, si je vous le dis, que toute la doctrine de l'Évangile, toute la discipline chrétienne, toute la perfection de la vie monastique est entièrement renfermée dans cette seule parole : « Egredere : » Sors. La vie du chrétien est un long et infini voyage, durant le cours duquel, quelque plaisir qui nous flatte, quelque compagnie qui nous amuse, quelque ennui qui nous prenne, quelque fatigue qui nous accable, aussitôt que nous commençons de nous reposer, une voix divine s'élève d'en haut qui nous dit sans cesse et sans relâche : « Egredere : » Sors; et nous ordonne de marcher plus outre. Telle est la vie chrétienne, et telle est par conséquent la vi monastique. Car qu'est-ce qu'un moine véritable et un moine dign de ce nom, sinon un parfait chrétien ? Faisons donc voir aujourd'hui, dans le Père et le législateur, le modèle de tous les moines, la pratique exacte de ce beau précepte, après avoir imploré le secours d'en haut, etc.

Dans ce grand et infini voyage, où nous devons marcher sans repos, et nous avancer sans relâche, je remarque trois états et comme trois lieux, où nous avons coutume de nous arrêter. Ou bien nous nous arrêtons dans le plaisir des sens, ou bien dans la satisfaction de notre esprit propre, et dans l'exercice de notre liberté, ou bien enfin dans la vue de notre perfection. Voilà comme trois pays étrangers dans lesquels nous nous arrêtons, et ensuite nous n'arrivons pas en notre patrie.

Mais pour aller à la source, et rendre la raison profonde de ces trois divers égarements, considérons tous les pas, et remarquons les divers

progrès que fait l'âme durant ce voyage. Ou nous nous arrêtons audessous de nous, ou nous nous arrêtons en nous-mêmes, ou nous nous arrêtons au-dessus de nous. Lorsque nous nous attachons au plaisir des sons, nous nous arrêtons au-dessous de nous; c'est le premier attrait de Târne, encore ignorante, lorsqu'elle commence son voyage. Elle rouve premièrement en son chemin cette basse région ; elle y voit les fleuves qui coulent, des fleurs qui se flétrissent du matin au soir; out y passe dans une grande inconstance. Mais dans ces fleuves qui ('écoulent elle trouve de quoi rafraîchir sa soif; elle promène ses déjirs errants dans cette variété d'objets; et quoiqu'elle perde toujours je qu'elle possède, son espérance flatteuse ne cesse de l'enchanter de Selle sorte qu'elle se plaît dans cette basse région. «Egredere, » Sors : songe que tu es faite à l'image de Dieu; rappelle ce qu'il y a en toi de divin et d'immortel : veux-tu être toujours captive des choses inférieures? Que si elle obéit à cette voix, en sortant de ce pays, elle se trouve comme dans un autre, qui n'est pas moins dangereux pour elle; c'est la satisfaction de son esprit propre. Nuls attraits que ses désirs, nulle règle que ses humeurs, nulle conduite que ses volontés. Elle n'est plus au-dessous d'elle; elle commence à s'arrêter en ellemême : la voilà dans des objets et dans des attaches, qui sont plus convenables à sa dignité; et toutefois l'oracle la presse, et lui dit encore : «Egredere, » Sors. Ame, ne sens-tu pas, par je ne sais quoi de pressant qui te pousse au-dessus de toi, que tu n'es pas faite pour toi-même? Un bien infini t'appelle; Dieu même te tend les bras : sors donc de cette seconde région, c'est-à-dire, de la satisfaction de ton esprit propre.

Ainsi, mes Frères, elle arrivera à ce qu'il y a de plus relevé et de plus sublime, et commencera de s'unir à Dieu. Et alors ne lui sera-ti! pas permis de se reposer? Non; il n'y a rien de plus dangereux ; car c'est là qu'une secrète complaisance fait qu'on s'endort dans la vue de sa propre perfection. Tout est calme, tout est soumis; toutes les passions sont vaincues, toutes les humeurs domptées; l'esprit même, avec sa fierté et son audace naturelle, abattu et mortifié : il est temps de se reposer. Non, non, «Egredere, » Sors, il nous est tellement ordonné de cheminer sans relâche, qu'il ne nous est pas même permis de nous arrêter en Dieu : car quoiqu'il n'y ait rien au-dessus de lui à prétendre, il y a tous les jours à faire en lui de nouveaux progrès, et il découvre, pour ainsi dire, tous les jours à notre ardeur de nouvelles infinités. Ainsi nous renfermer dans certaines bornes, c'est entreprendre de resserrer l'immensité de sa nature.

Allez donc, sans vous arrêter jamais; perdez la vue de toute la perfection que vous pouvez avoir acquise; marchez de vertus en vertus, si vous voulez être dignes de voir le Dieu des dieux en Sion. Telle est la vie chrétienne; telle est l'institution monastique, conformément à laquelle nous regarderons saint Benoît dans une continuelle sortie de lui-même pour se perdre saintement en Dieu. Nous le verrons premièrement sortir des plaisirs des sens, par la mortification et la pénitence : secondement, de la satisfaction de l'esprit, par l'amour de la

discipline et la régularité monastique : enfin sortir de la vue de sa propre perfection, par une parfaite humilité, et un ardent désir de croître ; c'est le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

Nous lisons de l'Enfant prodigue, qu'en sortant de la maison paternelle, il fut. en une région fort éloignée : « In regionem longinquam '.» C'est l'image des égarements de notre âme, qui s'étant retirée de Dieu, ô qu'il est vrai qu'elle s'est perdue dans une région bien éloignée, jusqu'à être captive des sens! Voyez à quelle hauteur elle devoit être élevée. «L'homme avoit été fait pour être spirituel, même dans la chair : » «Qui futurus fuerat etiam carne spiritualis2. Oui, créature chère, homme que Dieu a fait à sa ressemblance, tu devois être spirituel, même dans le corps; parce que ce corps, que Dieu t'a donné, devoit être' régi par l'esprit : et qui ne sait que celui qui est régi participe en quelque sorte à la qualité du principe qui le meut et qui le gouverne par l'impression qu'il en reçoit? Voilà l'heureuse condition où l'âme étoit établie.

Mais, ô changement déplorable ! la chair a pris le régime, et l'âme est devenue toute corporelle : «Fieret etiam mente carnalis3 » Car qui ne voit par expérience que la raison, ministre des sens, et appliquée tout entière à les servir, emploie toute son industrie à raffiner leur goût, à irriter leur appétit, à leur assaisonner leurs objets; et ne se peut déprendre elle-même de ces pensées sensuelles? Voilà l'extrémité; voilà l'exil où l'âme a été reléguée. Peut-on rien imaginer de plus déplorable ? Être dégradée au point de servir à celui à qui l'on devoit commander avec un empire souverain, quoi de plus honteux! Mais une âme faite à l'image de son Dieu, si noble qu'elle ne peut prétendre à rien moins qu'à la possession de son auteur, s'avilir jusqu'à se réduire dans la dépendance des sens, pour y trouver son bonheur et sa perfection, quel affreux esclavage! qui peut concevoir l'extrémité de sa misère?

«Egredere, egredere : » Sors, sors d'une si infâme servitude et d'un bannissement si honteux : retire-toi de ces plaisirs trompeurs qui ne tendent qu'à t'énerver : « Caveatur delectatio, cui mentem ■« enervandam non oportet dari 4. » C'est pour Dieu que tu dois conserver toute ta force; c'est vers lui que tu dois tourner toute l'activité de tes désirs, tout l'empressement de ton amour, et ne pas te répandre dans de vaines délices, qui ne sont propres qu'à tépuiser : a Fortitudinem suam ad te custodiant,nec eam spargant in deliciosas « lassitudines 5. »

Saint Benoit a écouté cette voix à Rome, parmi la jeunesse licencieuse. Aussitôt qu'il fut arrivé à cet âge ardent où je ne sais quoi

t. Luc. xv, 13. —2. S. Aug., De aie. Dei, lib. XIV, cap. 15, t. VII, col. 366 3. Ib. — 4. S. Aug., Confess., lib. X, c. 33, tom. I, col. 189. S. lbid., c. cxxxiv, tom.i, col. 189.

commence à se remuer dans le cœur, que la contagion des mauvais exemples et sa propre inquiétude précipitent à toute sorte d'excès; aussitôt il se sentit obligé à prêter l'oreille attentive à celui qui lui disoit, «Egredere, » Sors. J'aurois besoin d'emprunter ici les couleurs de la poésie, pour vous représenter vivement cette affreuse solitude, ce désert horrible et effroyable dans lequel il se retira. Un silence affreux et terrible, qui n'étoit interrompu que par les cris des bêtes sauvages; et comme si ce désert épouvantable n'eût pas été suffisant pour sa retraite, au milieu de ces vallons inhabités et de ces roches escarpées, il se choisit encore un trou profond, dont les bêtes mêmes n'auroient pu qu'à peine faire leur tanière. C'est là que se cache ce saint jeune homme, ou plutôt, c'est là qu'il s'enterre tout vivant, pour y faire mourir tous les sens, jusqu'aux affections les plus naturelles.

Sa vie, toute céleste, l'élève déjà à la condition des anges : uniquement occupé de la prière, et de la méditation des vérités éternelles, il oublie presque qu'il a un corps, et semble avoir perdu le sentiment de ses besoins. Le religieux romain le nourrit du reste de son jeûne. Ce digne confident se dérobe à lui-même, pour sustenter son ami , une partie de l'étroit nécessaire où le réduit son abstinence. Ah! dans les superfluités et dans l'abondance, nous ne trouvons rien pour les pauvres; et celui-ci dans sa pauvreté, après que la pénitence avoit soigneusement retranché tout ce qu'elle pouvoit, ne laisse pas de trouver encore de quoi nourrir saint Benoît; et tous deux vivent ensemble, non tant d'un même repas que d'un même jeûne.

C'est, mes Pères, dans cette retraite, et parmi ces austérités, qu'il méditoit ces belles règles de sobriété qu'il vous a données : premièrement, d'ôter à la nature tout le superflu : secondement, pour s'empêcher de prendre du goût en prenant le nécessaire, rappeler l'esprit au dedans par la lecture et la méditation; «en sorte qu'on paroisse moins sortir d'un repas que d'un exercice spirituel » « Ut non tam « cœnam cœnant, quam disciplinam ' : » troisièmement, d'être sans inquiétude à l'égard de ce nécessaire; ne donner pas cet appui aux sens, que l'aliment nécessaire leur est assuré : en un mot, n'avoir aucune prévoyance humaine, s'abandonner entièrement à la Providence, ne pas plus craindre la faim que les autres maux , donner aux pauvres tout ce qui reste.

Mais voyons néanmoins encore comment il sortira de l'amour de ces infâmes plaisirs, dont les ardeurs insensées nous poussent à des excès si horribles. Saint Grégoire de Nysse a remarqué que l'apôtre parle différemment de cette passion et des autres. Il veut qu'on fasse tête contre tous les vices, et il n'y a que celui-ci contre lequel il ordonne de s'assurer par la fuite. « State succincti lumbos vestros 2 : » demeurez, mettez-vous en défense, faites ferme. Mais parlant du vice d'impureté, toute l'espérance est dans la fuite; et c'est pourquoi il a dit : aFugite fornicationem ». » «Militare praeceptum, » dit saint Gré-

1. Tert., Apolog., n. 39. — 2. Ephes. vi, ld. — 3. 1 Cor. vi, i».

goire de Nysse ' : tout le précepte de la milice dans cette guerre, c'est de savoir fuir; parce que tous les traits donnent dans les yeux, et par les yeux dans le cœur; si bien que le salut est d'éviter la rencontre, et et de détourner les regards.

Quel autre avoit pratiqué avec plus de force cette noble et généreuse fuite, que notre saint? Mais, ô foiblesse de notre nature! qui trouve toujours en elle-même le principe de sa perte ! Le feu infernal le poursuit jusque dans cette grotte affreuse : déjà elle lui paroît insupportable; déjà il regarde le monde d'un œil plus riant. Près de succomber, il a recours à un remède inouï, pour émousser l'aiguillon de la chair, et amortir ce feu impur dont il se sent embrasé. Animé d'un saint transport, il se jette dans un amas d'épines, et convertit, par cette généreuse violence, les attraits de la volupté en une douleur vive, mais salutaire : «Voluptatem traxit in dolorem 2. » Le sentiment de la volupté avoit éveillé tous les sens, pour les appeler à la participation de ses douceurs pernicieuses; et pour détourner le cours de ces ardeurs sensuelles, il excite le sentiment de la douleur, qui éveille tous les sens d'une autre manière, pour les noyer dans l'amertume : « Voluptatem traxit in dolorem : » a II tira en douleur tout le sentiment de la volupté. » C'est à quoi il employa ces épines : elles rappelèrent en son souvenir, et l'ancienne malédiction de notre nature, et les supplices que le Sauveur a soufferts pour nos voluptés infâmes.

C'est ce que doit faire en nous le plaisir des sens : aussitôt qu'il commence à se réveiller, cette douceur trompeuse, dont il nous séduit, nous doit rappeler la mémoire de ce trouble, de cette alarme, de cette amertume, où ces excès ont plongé la sainte âme de notre Sauveur. Ne croyons pas que ce combat nous soit inutile; au contraire, la victoire nous est assurée. Saint Benoît, par ce seul effort, a vaincu pour jamais la concupiscence : « Il n'aura plus que de légers combats à soutenir; non que sa vertu se soit affoiblie ; mais parce que ses ennemis sont terrassés, et que le nombre en est diminué : » « Exercet « minora certamina, non virtutum diminutione, sed hostium3. » Sortez donc du plaisir des sens; mais prenez garde, mes Frères, qu'en sortant de est embarras, pour aller à Dieu librement, vous ne vous arrêtiez pas en chemin, et ne soyez pas retenus par la satisfaction de l'esprit.

DEUXIÈME POINT

Saint Augustin nous apprend * que dans cette grande chute de notre nature, l'homme, en se séparant de Dieu, tomba premièrement sur soi-même. Il n'en est pas demeuré là, à la vérité; et s'étant brisé par l'effort d'une telle chute, ses désirs, qui étoient réunis en Dieu, mis

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