Orat. de fug. /brnic, t. II, p
2. S. Gregor. Mag., Dialog., lib. II, cap. n, tom. Il, col. 213.
3. S. Aug., cont. Julian., lib. VI, cap. xvm, n. 56, tom. X, col. 694k. De cit. Dei, lib. XIV, cap. xm, tom. VII, col. 364.
en plusieurs pièces par cette rupture, furent partagés deçà et delà, et tombèrent impétueusement dans les choses inférieures. Mais ils ne furent pas précipités tout à coup à ce bas étage; et notre esprit, détaché de Dieu , demeura premièrement arrêté en lui-même par la complaisance à ses volontés, et l'amour de sa liberté déréglée.
En effet, cet amour de la liberté est la source du premier crime. Un saint pape nous apprend, que « l'homme a été déçu par sa liberté : » h Sua in aeternum libertate deceptus * . » Il a été trompé par sa liberté, parce qu'il en a voulu faire une indépendance : il a été trompé par sa liberté, parce qu'il l'a élevée jusqu'à l'audace de la rébellion : il a été trompé par sa liberté, parce qu'il a voulu goûter la fausse douceur de faire ce que nous voulons, au préjudice de ce que Dieu veut. Tel est le péché du premier homme, qui, ayant, passé à ses descendants, tel qu'il a été dans sa source, a imprimé, au fond de nos cœurs, une liberté indomptée et un amour d'indépendance.
Nous nous relevons de notre chute avec le même progrès par lequel nous sommes tombés. Comme donc, en nous retirant de Dieu, nous nous sommes arrêtés en nous-mêmes, avant que de nous engager tout à fait dans les choses inférieures; ainsi, sortant de ce bas étage, nous avons beaucoup à craindre de nous arrêter encore à nous-mêmes, plutôt que de nous réunir tout à fait à Dieu. C'est à quoi s'est opposé le grand saint Benoît, lorsqu'il vous a obligés si exactement à la loi de l'obéissance2. Il la fonde sur les motifs les plus pressants : la nécessité de se quitter soi-même et de renoncer à sa volonté propre, pour parvenir, en s'élevant au-dessus de ses désirs et de ses cupidités, à se fixer pleinement en Dieu. Et comme il suffit de se réserver une partie de son propre esprit, pour le recouvrer tout entier et s'y arrêter; aussi le saint législateur veut-il que l'obéissance, qu'il prescrit, soit prompte, parfaite, et sans bornes. Il va jusqu'à exiger qu'on laisse tous les ouvrages imparfaits; afin que l'ouvrage de l'obéissance soit parfaitement accompli. C'est une image de la souveraineté de Dieu, qui demande que nous quittions tout, au moindre signe de sa volonté, pour honorer la dépendance souveraine où sa grandeur et sa majesté tiennent toutes choses. Rien donc de plus exact, que la manière dont la règle de saint Benoît décrit l'obéissance; et rien de plus propre que cette juste dépendance, pour dompter, par la discipline, cette liberté indomptable.
Pratiquez donc, mes pères, avec joie, une obéissance si salutaire et si glorieuse. Les mondains courent à la servitude par la liberté : vous, au contraire, vous parvenez à la liberté par la dépendance. Car, hélas! plus nous suivons nos désirs déréglés, plus nous devenons captifs; plus nous nous conduisons par notre volonté propre, moins nous faisons ce que nous voulons. « Je suis, dit saint Augustin, qui l'avoit bien éprouvé, je suis parvenu où je ne voulois pas, en obéissant à ma volonté : » « Volens quo nollem perveneram 3. »
^. Innocent. I, epist. xxiv. ad Con'c. Carth., Lab. tom. II, col. 1285. 2. Regui , cap. v. — 3. Con[e,<s., lib. VIII, c. 5, tom.I, col. 149.
Voulez-vous que vos passions soient invincibles? Qui de nous n'espère pas de les vaincre un jour? Mais en les autorisant par notre liberté indocile, nous les mettons en état de ne pouvoir plus être réprimées. Vous suivez vos inclinations, vous faites ce que vous voulez ; vous ne pouvez plus en être le maître, vous voilà où vous ne voulez pas : vous vous engagez à cet amour, vous allez où vous voulez; vous ne pouvez plus vous en déprendre; et ces chaînes, que vous avez vous-mêmes forgées, vous coûteront plus à rompre, que le fer le plus dur. Vous voilà donc où vous ne voulez pas : ainsi vous arrivez à la servitude par la liberté.
Prenez une voie contraire ; allez à la liberté par la dépendance. Qu'est-ce que la liberté des enfants de Dieu, sinon une dilatation et une étendue d'un cœur qui se dégage de tout le fini? a Egredere; » par conséquent coupez, retranchez. Notre volonté est finie; et tant qu'elle se resserre en elle-même, elle se donne des bornes. Voulezvous être libre? dégagez-vous; n'ayez plus de volonté que celle de Dieu : ainsi vous entrerez dans les puissances du Seigneur; et oubliant votre volonté propre, vous ne vous souviendrez plus que de sa justice.
Mais peut-être que vous direz : Comment est-ce que saint Benoît a pratiqué cette! obéissance, lui qui a toujours gouverné? Et moi je vous répondrai qu'il a pratiqué l'obéissance, lorsque, malgré son humilité, il a accepté le commandement. Je vous répondrai encore une fois qu'il a pratiqué l'obéissance, lorsqu'il s'est laissé forcer, par la charité, à quitter la paix de sa retraite : enfin je vous répondrai qu'il a pratiqué l'obéissance, lorsqu'il a exercé son autorité.
Quelle est la supériorité ecclésiastique? Dans le monde, l'autorité attire à soi les pensées des autres, captive leurs humeurs sous la sienne. Dans les supériorités ecclésiastiques, on doit s'accommoder aux humeurs des autres, parce qu'on doit rendre l'obéissance nonseulement ponctuelle, mais volontaire; parce qu'on doit non- seulement régir, mais guérir les âmes; non-seulement les conduire, mais les supporter. Saint Benoit a bien entendu cette vérité, lorsqu'il a dit ces mots, touchant l'abbé : « Qu'il pense combien il est difficile de conduire les âmes, et de s'accommoder aux dispositions de chacun : » a Quam arduum sit regere animas, et multorum servire moribus'. » Admirable alliance! régir et servir, telle est l'autorité ecclésiastique. Il y a cette différence entre celui qui gouverne et celui qui obéit, que celui qui obéit ne doit obéir qu'à un seul, et que celui qui gouverne obéit à tous : si bien que sous le nom de père, sous le nom de supérieur et de maître spirituel, il est effectivement serviteur de tous ses frères : « Omnium me servum feci J. » Ainsi celui de tous dont la volonté est la plus captive, c'est le supérieur : car il ne doit jamais ^gir suivant son inclination, mais selon le besoin des autres; « employant, comme saint Benoît le lui recommande, tantôt de douces insinuations, tantôt les remontrances et les reproches, d'autres fois
i. Reg. cap. h. — 2. / Cor. ix, 19.
les exhortations et se conformant aux qualités et aux dispositions de tous ses frères : » « Blandimentis , increpationibus , suasionibus, a omnibus se conformet et aptet'. » Nul, par conséquent, ne doil être plus dénué de son esprit propre et de sa propre volonté.
Pourquoi l'eau nous est-elle d'un si grand usage, et fournit-elle tant de secours à la vie, si ce n'est parce qu'étant un corps fluide, elle s'offre comme d'elle-même à tous nos besoins, et qu'elle se communique, sans qu'il faille faire aucun effort pour en jouir? Au contraire, les corps solides, qui ont ieur figure propre, ne savent jamais se prêter à nos désirs : toujours ils opposent une résistance qu'on ne surmonte qu'avec peine; et plutôt que de céder à nos volontés, ils se brisent, et rompent souvent les instruments qui servent à les réduire. Ainsi ceux qui ont leur volonté ne fléchissent pas facilement aux besoins des autres : l'opiniâtre attachement qu'ils ont à leur propre sens les empêche d'user, dans les occasions, d'une sage condescendance; et par cette inflexibilité, ils arrachent, ils détruisent, au lieu de planter et d'édifier.
Vous voyez, mes Pères, combien l'obéissance vous doit être chère et précieuse, et avec quel zèle vous devez vous porter à la rendre. C'est la guide des mœurs, le rempart de l'humilité, l'appui de la persévérance, !a vie de l'esprit, et la mort assurée de l'amour- propre. Vous avez, mes Pères, un exemple domestique de la vertu de l'obéissance. Le jeune Placide, tombé dans un lac, en y puisant de l'eau, est près de s'y noyer, lorsque saint Benoît ordonne à saint Maur, son fidèle disciple, de courir promptement pour le retirer. Sur la parole de son maître, Maur part sans hésiter, sans s'arrêter aux difficultés de l'entreprise; et plein de confiance dans l'ordre qu'il a voit reçu, il marche sur les eaux avec autant de fermeté que sur la terre, et retire Placide du gouffre où il alloit être abîmé. A quoi attiïbuerai-je un si grand miracle, ou à la force de l'obéissance, ou à celle du commandement? Grande question, dit saint Grégoire2, entre saint Benoit et saint Maur. Mais disons, pour la décider, que l'obéissance porte grâce, pour accomplir l'effet du commandement; que le commandement porte grâce, pour donner efficace à l'obéissance.
Marchez, mes Pères, sur les flots avec le secours de l'obéissance; vous trouverez de la consistance au milieu de l'inconstance des choses humaines. Les flots n'auront point de force pour vous abattre, ni les abîmes pour vous engloutir. Vous demeurerez immuables, comme si tout faisoit ferme sous vos pieds, et vous sortirez victorieux. Mais quand vous serez arrivés à cette perfection éminente de renoncer à ta satisfaction de votre esprit propre , ne vous arrêtez pas en si beau chemin : « Egredere, » sortez, passez outre.
1. lieg. cap. n. — 2. Dialog. lib. 11, c. 7, tom. II, col. 225.
TROISIEME POINT
La perfection chrétienne n'est pas dans un degré déterminé ; elle «onsiste à croître toujours. Jésus-Christ en est le modèle; c'est lui que "nous devons suivre. Jamais nous ne pourrons, dans cette vie, atteindre k l'éminence de sa sainteté : par conséquent, il faut avancer sans nesse, et sans se relâcher jamais. « Egredere, egredere : » quelque part où vous soyez, passez outre, ouhliez tout ce qui est derrière vous, avancez-vous infatigablement vers ce qui est devant vous, et courez incessamment au terme de la carrière où vous êtes entrés : a Quse quidem rétro sunt obliviscens, ad ea vero quae sunt priora ex- « tendens meipsum, ad destinatum persequor'. »
En effet, le voyage chrétien est de tendre à une charité éminente par un chemin droit, avec un poids d'une pesanteur infinie qui vous traîne en bas. Tel est l'état du chrétien : il faut toujours être en action, toujours grimper, toujours faire effort : car dans un chemin si droit, avec un poids si pesant, qui ne court pas, retombe; qui languit, meurt bientôt; qui ne fait pas tout, ne fait rien; qui n'avance pas, recule en arrière.
Aussi saint Benoît, après avoir mené ses disciples par tous les sentiers de la perfection, à la fin il les rappelle au premier pas, en leur faisant sentir que tout ce qu'il leur a prescrit n'est encore que le commencement d'une vie vraiment chrétienne et religieuse : « Ut initium « aliquod conversationis nos demonstremus habere2. » Son dessein est de les tenir toujours en haleine, et de les empêcher d'être jamais satisfaits d'eux-mêmes, quelque fidélité qu'ils puissent avoir eue pour les pratiques de leur règle. Ce ne sera jamais, au jugement de leur père, qu'un moyen qui doit les conduire à quelque chose d'encore plus parfait. « Qui que vous soyez, leur dit-il, qui désirez arriver promptement à la céleste patrie, accomplissez, par la grâce de Jésus-Christ, cette règle comme un petit commencement de la vie monastique; et vous vous élèverez entiù, en la pratiquant, à de plus grandes choses vous parviendrez, avec le secours de Dieu, au comble d'une doctrine toute sainte et d'une vertu toute divine : » « Quisquis igiturad patriam « cœlestem festinas, hanc minimam inchoationis regulam, Deo adjua vante , perfice; et tune demum ad majora doctrinae virtutumque a culmina, Deo protegente, pervenies l. »
Deux raisons portoient saint Benoît à exciter ainsi le zèle de ses enfants : l'une, que si l'on croit être parvenu au but, si l'on croit avoir: fait quelque progrès, on se relâche; le sommeil nous prend, on périt. Rien de plus funeste que l'assoupissement de l'âme, qui croit être! avancée dans la perfection. Il y a en nous une partie languissante, qui | est toujours prête à s'endormir, toujours fatiguée, toujours accablée, qui ne cherche qu'à se laisser aller au repos. L'esprit veille et dispite contre le sommeil, selon le précepte du Sauveur : * Vigilate *. » La]
1. Phii. m, 13, 14. - 2. Beg. cap. i.xxm. — 3. Tbid. — 4. Matth. xvi, kl.
chair, cette partie languissante et endormie, lui dit, pour l'inviter au repos : Tout est calme, tout est tranquille; les passions sont vaincues, es vents sont bridés, toutes les tempêtes apaisées, le ciel est serein, ia mer est unie, le vaisseau s'avance tout seul : « Ferunt ipsa sequora x classem1.» Voyez comme le ciel est serein, les vagues dociles; ne roulez-vous pas prendre un peu de repos? L'esprit se laisse aller, et jommeille : assuré sur la face de la mer calmée, et sur la protection Ju ciel, expérimentée souvent, il lâche le gouvernail, et laisse aller le vaisseau à l'abandon : les vents se soulèvent, il est submergé. 0 esprit! qui vous êtes fié vainement, et en la grâce du ciel, et au calme trompeur de vos passions, vous servirez d'exemple à jamais des périls où jette les âmes une folle et téméraire confiance! «0 nimium cœlo « et pelago confise sereno2! »
L'autre raison qui doit engager les religieux et les chrétiens à se hâter de toujours avancer, sans jamais s'arrêter, c'est le danger de se laisser surprendre par les artifices et les flatteries de la vanité : car, au moment où le chrétien, content de lui-même, se réjouira de ses progrès, et croira pouvoir se reposer, parce qu'il a surmonté tous ses vices, l'orgueil, ranimé par cette vaine complaisance, lèvera la tête, et lui dira : Je vis encore; pourquoi triomphes-tu? « et c'est parce que tu triomphes que je vis : » « Et ideo vivo, quia triomphas3! » Que celui donc qui veut assurer son salut s'étudie à une pratique exacte de l'humilité, en se transportant continuellement hors de soi-même par un mépris sincère de tout ce qu'il est, de tout ce qu'il a fait, et un désir persévérant de travailler chaque jour à s'unir plus intimement à son Dieu. C'est dans cette vue, mes Pères, que saint Benoît, votre bienheureux législateur, vous ramène toujours au commencement, jugeant bien que la vie spirituelle ne peut subsister sans un continuel renouvellement de ferveur. C'est pour cela qu'il appelle l'accomplissement de sa règle un petit commencement. Car parlons en vérité de cette règle; et pour couronner cette humilité qui l'a si saintement déprimée, relevons-la aujourd'hui et célébrons sa grandeur et sa perfection devant l'Église de Dieu.
Cette règle, c'est un précis du christianisme, un docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine de l'Évangile, de toutes les institutions des saints Pères, de tous les conseils de perfection. Là paroissent, avec éminence, la prudence et la simplicité, l'humilité et le courage, la sévérité et la douceur, la liberté et la dépendance. Là, la correction a toute sa fermeté; la condescendance, tout son attrait; le commandement, toute sa vigueur; et la sujétion, son repos; le silence, sa gravité; et la parole, sa grâce; la force, son exercice; et la foiblesse, son soutien : et toutefois, mes Pères, il l'appelle un commencement, pour nous nourrir toujours dans la crainte.
Tremblez ici, Chrétiens : ceux qui sont dans le port frémissent, et ceux qui sont dans les tempêtes vivent assurés : ceux qui ont renoncé
i. Virg., JEneid., lib. V. — 2. Ibid.