Gen. xviii, 20, 2i
?. S. Isidor. Epist., lib. I, ep. cccx ; S. Grcg Moral., lib. XIX, cap. XXV, »<V'..I, COl. 628.
qu'il faut que les grands du monde descendent en quelque façon de ce haut faîte où rien n'approche qu'avec crainte, pour reconnoître les choses de plus près, et recueillir deçà et delà les traces dispersées de la vérité : et c'est en cela que consiste la véritable prudence. C'est pourquoi il est écrit du roi Salomon, qu'il avoit le cœur étendu comme le sable de la mer : a Dédit Deus Salomoni latitudinem cordis, quasi « arenam quae est in littore maris1; » c'est-à-dire qu'il étoit capable d'entrer dans un détail infini, de ramasser avec soin les moindres particularités, de peser les circonstances les plus menues, pour former un jugement droit et éviter les surprises.
Il est certain, Chrétiens, que les personnes publiques chargent terriblement leurs consciences, et se rendent responsables devant Dieu de tous les désordres du monde, s'ils n'ont cette attention pour s'instruire exactement de la vérité. Et c'est pourquoi le roi David, pénétré de cette pensée et de cette pesante obligation, sentant approcher son heure dernière, fait venir son fils et son successeur, et parmi plusieurs graves avertissements il lui donne celui-ci très-considérable: «■ Prenez garde, lui dit-il, mon fils, que vous entendiez tout ce que vous faites, et de quel côté vous vous tournerez : » « Ut intelligas « universa quae facis, et quocumque te verteris'. » De même que s'il eût dit : Mon fils, que nul ne soit si osé que de vouloir tourner votre esprit, ni vous donner des impressions contraires à la vérité; entendez distinctement tout ce que vous faites, et connoissez tous les ressorts de la grande machine que vous conduisez ' a afin, dit-il, que le Seigneur soit avec vous, et confirme toutes ses promesses touchant la félicité de votre règne : » « Ut confirmet Dominus universos sermones « suos3. *
C'est ce que dit le sage David au roi Salomon son successeur; et il sera beau de voir de quelle sorte ce jeune prince profite de cet avis. Aussitôt qu'il eut pris en main les rênes de son empire, il se mit à considérer profondément que cette haute élévation où il se voyoit, avoit ce malheur attaché que dans cette multitude infinie qu'il voyoit s'empresser autour de lui, il n'y en avoit presque aucun qui ne pût avoir quelque intérêt de le surprendre. Il vit donc combien il est dangereux de s'abandonner tout entier à une aveugle confiance; et il vit aussi que la défiance jêtoit l'esprit dans l'incertitude, et fermoit d'une autre manière la porte à la vérité. Dans cette perplexité, et pour tenir le milieu entre ces deux périls également grands, il connut qu'il n'y avoit rien de plus nécessaire que de se jeter humblement entre les bras de celui auquel seul on ne peut jamais s'abandonner trop, et il fit à Dieu cette prière : « Seigneur Dieu, vous avez fait régner votre serviteur en la place de David mon père; et moi je suis un petit enfant, qui ne sais ni par où il faut commencer ni par où il faut sortir des affaires : » « Ego autem sum puer parvulus, et ignorans egressum et « introitum meum4. Ne croyez pas, Chrétiens, qu'il parlât ainsi par foiblesse : il parloit et il agissoit dans ses conseils avec la plus haute
t. /// Rcg. iv, 29. — 2. IbicL, il, 3. — 3. Ihid., 4. — 4. /// Reg. ni. 7.
fermeté; et il avoit déjà fait sentir aux plus grands de son État qu'il étoit le maître. Mais tout sage et tout absolu qu'il étoit, il voyoit qu'en la présence de Dieu toute cette force n'étoit que foiblesse et que toute cette sagesse n'étoit qu'une enfance : <* Ego autem sum puer « parvulus; » et il n'attend que du Saint-Esprit l'ouverture et la sortie de ses entreprises. Après quoi le désir immense de rendre justice lui met cette parole à la bouche : a Vous donnerez, ô Dieu, à votre serviteur un cœur docile, afin qu'il puisse juger votre peuple, et discerner entre le bien et le mal : car autrement qui pourrait conduire cette multitude infinie? » « Dabis ergo servo tuo cor docile, ut populum « tuum judicare possit, et discernere inter bonum et malum : quis « enim poterit judicare populum istum, populum tuum huncmultum1?»
Vous voyez bien. Chrétiens, qu'il sent le poids de sa dignité, et la charge épouvantable de sa conscience, s'il se laisse prévenir contre la justice; c'est pourquoi il demande à Dieu ce discernement et ce cœur docile : par où nous devons entendre non un cœur incertain et irrésolu; car la véritable prudence n'est pas seulement considérée, mais encore tranchante et résolutive : c'est donc qu'il considéroit que c'est un vice de l'esprit humain, non-seulement d'être susceptible des impressions étrangères, mais encore de s'embarrasser dans ses propres imaginations; et que ce n'est pas toujours lafoiblesse-du génie, mais souvent même sa force qui fait que l'homme s'attache plus qu'il ne faut à soutenir ses opinions, sans vouloir jamais revenir. « Non recipit stultus a verba prudentiae, nisi ea dixeris quae versantur in corde ejus* : » « L'insensé ne reçoit point les paroles de prudence, si vous ne lui parlez selon ce qu'il a dans le cœur. » De là vient que, regardant avec tremblement les excès où ces violentes préoccupations engagent souvent les meilleurs esprits, il demande à Dieu un cœur docile : c'est-à-dire, si nous l'entendons, un cœur si grand et si relevé, qu'il ne cède jamais qu'à la vérité; mais qu'il lui cède toujours en quelque temps qu'elle vienne, de quelque côté qu'elle aborde, sous quelque forme qu'elle se présente.
C'est pour cela, Chrétiens, qu'il n'y a rien de plus beau dans les personnes publiques qu'une oreille toujours ouverte et une audience facile : c'est une des principales parties de la félicité du monde; et l'Ecclésiastique l'avoit bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : a Heureux celui qui a trouvé un ami fi 61e, et qui raconte son droit à une oreille attentive! » « Beatus qui invenit amicum verum, et qui enarrat a justitiam auri audienti3! » Ce grand homme a joint ensemble dans ce seul verset deux des plus sensibles consolations de la vie humaine : l'une, de trouver dans ses embarras un ami fidèle à qui l'on puisse demander un bon conseil; l'autre de trouver dans ses affaires une oreille patiente à qui on pu sse déduire toutes ses raisons : « L'oreille qui écoute et l'œil qui voit, c'est le Seigneur qui les a faits : » « Aurem « audientem et oculum videntem, Dominus fecit utrumque*. » Il n'y a rien de plus doux ni de plus efficace pour gagner les cœurs; et les
1. III Reg. m, 0. — 2. Prov. xvin.2. —3. Eccli. xxv, 12.— 4. Proo.n, 12.
personnes d'autorité doivent avoir de la joie de pouvoir /aire ce bien à tous. La dernière décision des affaires les oblige à prendre parti, et ensuite ordinairement à fâcher quelqu'un; mais il semble que la justice voulant les récompenser de cette importune nécessité où elle les engage , leur ait mis en main un plaisir qu'ils peuvent faire à tous également : qui est celui de prêter l'oreille avec patience, et de peser sérieusement toutes les raisons d'un cœur angoissé de cette peine cruelle de n'être pas entendu.
Mais après avoir exposé de quelle importance il est que les personnes publiques recherchent la vérité, avec quelle force et de quelle voix ne faudroit-il pas nous élever contre ceux qui entreprendroient de l'obscurcir par leurs faux rapports! Qu'attendez-vous, malheureux, et quelle entreprise est la vôtre? quoi! vous voulez ôter la lumière au monde, et envelopper de ténèbres ceux qui doivent éclairer la terre! vous concevez de mauvais desseins, vous fabriquez des tromperies, vous machinez des fraudes les uns contre les autres, et non contents de les méditer dans votre cœur, vous ne craignez point de les porter jusqu'aux oreilles importantes : vous osez même les porter jusqu'aux oreilles du prince ! Ah ! songez qu'elles sont sacrées et que c'est les profaner trop indignement que d'y porter, comme vous faites, ou les injustes préventions d'une haine aveugle, ou les pernicieux raffinements d'un zèle affecté, ou les inventions artificieuses d'une jalousie cachée. Infecter les oreilles du prince, c'est quelque chose de plus criminel que d'empoisonner les fontaines publiques, et que de voler les trésors publics; car le vrai trésor d'un Ëtat, c'est la vérité dans l'esprit du prince. Prenez donc garde, Messieurs, comme vous parlez, surtout dans la cour, où tout est si délicat et si important. C'est là que s'accomplit ce que dit le Sage : « Les paroles obscures ne se perdent pas en l'air : » a Sermo obscurus in vacuum non ibit1. » Chacun écoute, et chacun commente : cette raillerie maligne, ce trait que vous lancez en passant, cette parole malicieuse, ce demi-mot, qui donne tant à penser par son obscurité affectée, peut avoir des suites terribles; et il n'y a rien de plus criminel que de vouloir couvrir de nuages le siège de la lumière, ou altérer tant soit peu la source de la bonté et de la clémence.
troisième pom r.
Ce seroit ici, Chrétiens, qu'il faudroit vous faire voir que la justice n'est pas toujours inflexible, ni ne montre pas toujours son visage austère, qu'elle doit être exercée avec quelque tempérament; et qu'elle-même devient inique et insupportable, quand elle use de tous ses droits : a Summum jus, summa injuria*. » La droite raison, qui est son guide, lui prescrit de se relâcher quelquefois; et il me seroit aisé de vous faire voir que la bonté, qui modère sa rigueur extrême, est une de ses parties principales : mais, comme le temps me presse,
t. Sv, i, II. — 2. Terent. Hatmtontim., act. IV. scen. tv.
SERMON SUR LA JUSTICE. 4bb
je supposerai, s'il vous plaît, la vérité assez connue de cette doctrine, et je dirai en peu de paroles à quoi elle doit être appliquée.
Premièrement, Chrétiens, il est manifeste que la justice est établie pour entretenir la société parmi les hommes : or est-il que la condition la plus nécessaire pour conserver parmi nous la société, c'est de iious supporter mutuellement dans nos défauts; autrement, notre nature ayant tant de foible, si nous entrions dans le commerce de la vie humaine avec cette austérité invincible qui ne veuille jamais rien pardonner aux autres, il faudroit et que tout le monde rompît avec nous, et que nous rompissions avec tout le monde : par conséquent la même justice qui nous fait entrer en société, nous oblige, en faveur de cette union , à nous supporter en beaucoup de choses • . Comme la foiblesse commune de l'humanité ne nous permet pas de nous traiter les uns les autres en toute rigueur, il n'y a rien de plus juste que cette loi de l'apôtre : -« Supportez-vous mutuellement en charité2, et, Portez le fardeau les uns des autres : » a Alter alterius « onera portate3 ; » et cette charité et facilité, qui s'appelle condescendance dans les particuliers, c'est ce qui s'appelle clémence dans les grands et dans les princes.
Ceux qui sont dans les hautes places, et qui ont en main quelque partie de l'autorité publique, ne doivent pas se persuader qu'ils soient exempts de cette loi : au contraire, et il faut le dire, leur propre élévation leur impose cette obligation nécessaire de donner bien moin» que les autres à leurs ressentiments et à leurs humeurs; et dans c& faite où ils sont, la justice leur ordonne de considérer qu'étant établis de Dieu pour porter ce noble fardeau du genre humain, les foiblesses inséparables de notre nature font une partie de leur charge, et ainsi que rien ne leur est plus nécessaire que d'user quelquefois de condescendance.
L'histoire n'a rien de plus éclatant que les actions de clémence; et je ne vois rien de plus beau que cet éloge que recevoient les rois d'Israël de la bouche de leurs ennemis : «. Audivimus quod reges doa mus Israël clémentes sint * : » « Les rois de la maison d'Israël ont la réputation d'être cléments. » Au seul nom de clémence, le genre humain semble respirer plus à son aise; et je ne puis taire en ce lieu ce qu'en a dit un grand roi : « In hilaritate vultus régis vita, et cle- « mentia ejus quasi imber serotinus, » dit le sage Salomon*; c'est-àdire : « La sérénité du visage du prince, c'est la vie de ses sujets, et sa clémence est semblable à la pluie du soir. » A la lettre, il faut entendre que la clémence est autant agréable aux hommes qu'une pluie qui vient sur le soir tempérer la chaleur du jour, et rafraîchir la terre que l'ardeur du soleil avoit desséchée. Mais ne me sera-t-il pas permis d'ajouter que, comme le matin nous désigne la vertu, qui seule peut illuminer la vie humaine, le soir nous représente au contraire l'état où nous tombons par nos fautes; puisque c'est là en effet que le jour
1. Eph, iv, 2. — i. Coloss. m, 13. — 3. Gai. vi, 2. — 4. 111 Reg. xx, 31. 5. l'rov. xvi, 15.
décline, et que la raison n'éclaire plus? Selon cette explication, la -osée du matin, ce seroit la récompense de la vertu, de même que la pluie du soir seroit le pardon accordé aux fautes; et ainsi Salomon nous feroit entendre que, pour réjouir la terre, et pour produire les fruits agréables de la bienveillance publique, le prince doit faire tomber sur le genre humain et l'une et l'autre rosée, en récompensant toujours ceux qui font bien, et pardonnant quelquefois généreusement à ceux qui manquent, pourvu que le bien public et la sainte autorité des lois n'y soient point trop intéressés.
J'ai dit quelquefois, Messieurs, et en certaines rencontres : car qui ne sait qu'il y a des fautes que Ton ne peut pardonner, sans se rendre complice des abus et des scandales publics, et que cette différence doit être réglée par les conséquences et par les circonstances particulières? Ainsi ne nous mêlons point ici de faire des leçons aux princes sur des choses qui ne dépendent que de leur prudence; mais contentons-nous de remarquer, autant que le peut souffrir la modestie de cette chaire, les merveilles de nos jours. S'il s'agit de déraciner une coutume barbare qui prodigue malheureusement le plus beau ^ang d'un grand royaume, et sacrifie à un faux honneur tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées, peut-on être chrétien et ne pas louer hautement l'invincible fermeté du prince, que la grandeur de l'entreprise, tant de fois vainement tentée, n'a pas arrêté; qu'aucune considération n'a fait fléchir, et dont le temps même, qui change tout, n'est pas capable d'affoiblir les résolutions l ? Je ne puis presque plus retenir mon cœur; et si je ne songeois où je suis, je me laisserois épancher aux plus justes louanges du monde, pour célébrer la gloire d'un règne qui soutient avec tant de force l'autorité des lois divines et humaines, et ne veut ôter aux sujets que la liberté de se perdre. Dieu, qui est le père et le protecteur de la société humaine, comblera de ses célestes bénédictions un roi qui sait si bien ménager les hommes, et qui sait ouvrir à la vertu la véritable carrière en laquelle il est glorieux de ne se plus ménager. En de telles occasions, où il s'agit de réprimer la licence qui entreprend de fouler aux pieds les lois les plus saintes, la pitié est une foiblesse; mais, dans les fautes particulières, le prince fait admirer sa grande sagesse et sa magnanimité, quand quelquefois il oublie, et quelquefois il néglige; quand il se contente de marquer les fautes, et ne pousse pas la rigueur à l'extrémité. C'est en de semblables sujets que Thêodose le Grand se tenoit obligé, dit saint Ambroise, quand on le prioit de pardonner : cet empereur, tant de fois victorieux, et illustre par ses conquêtes, non moins que par sa piété, jugeoit avec Salomon, « qu'il étoit plus beau et plus glorieux de surmonter sa colère, que de prendre des villes et de défaire des armées5; et c'est alors, dit le même Père, qu'il étoit plus porté à la clémence, quand il se sentoit ému par un plus vif ressentiment : » « Beneficium
1. Boasuet a ,ici en vue l'édit de Louis XIV contre les duels, donné au mois d'août 1679. (Eiit de Deforis.) v. Vtov, xvi, 21-
m. se putabat accepisse augustae memoriae Theodosius, cum rogaretur « ignoscere; et tune proprior erat veniae, cum fuisset commotio major a iracundiae !. »
Que si les personnes publiques , contre lesquelles les moindres injures sont des attentats, doivent néanmoins user de tant de bonté envers les hommes, à plus forte raison les particuliers doivent-ils sacrifier à Dieu leurs ressentiments : la justice chrétienne le demande d'eux, et ne connoît plus de bornes à leur indulgence, a Pardonne, dit le Fils de Dieu:, je ne dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois;» c'est-à-dire, pardonne sans fin, et ne donne point de limites à ce que tu dois faire pour l'amour 'de Dieu. Je sais que ce précepte évangélique n'est guère écouté à la cour : c'est là que les vengeances sont infinies; et quand on ne les pousseroit pas par ressentiment, on se sentiroit obligé de le faire par politique : on croit qu'il est utile de se faire craindre, et on pense qu'on s'expose trop, quand on est d'humeur à souffrir. Je n'ai pas le temps de combattre, sur la fin de ce discours, cette maxime antichrétienne, que je pourrois peut-être souffrir, si nous n'avions à ménager que les intérêts du monde. Mais, mes Frères, notre grande affaire, c'est de savoir nous concilier la miséricorde divine, c'est de ménager qu'un Dieu nous pardonne, et de faire que sa clémence arrête le cours de sa colère, que nous n'avons que trop méritée : et comme il ne pardonne qu'à ceux qui pardonnent, et qu'il n'accorde jamais sa miséricorde qu'à ce prix, notre aveuglement est extrême, si nous ne pensons à gagner cette bonté dont nous avons si grand besoin, et si nous ne sacrifions de bon cœur à cet intérêt éternel nos intérêts périssables. Pardonnons donc, Chrétiens; apprenons à nous relâcher de nos intérêts en faveur de la charité chrétienne; et quand nous pardonnons les injures, ne nous persuadons pas que nous lassions une grâce : car, si c'est peut-être une grâce à l'égard des hommes, c'est toujours une justice à l'égard de Dieu, qui a mérité ce pardon qu'il nous demande pour nos ennemis, par celui qu'il nous a donné de toutes nos fautes; et qui, non content de l'avoir si bien acheté, promet de le récompenser éternellement.
Telle est la première obligation de cette justice tempérée par la bonté : c'est de supporter les foiblesses, et de pardonner quelquefois les fautes. La seconde est beaucoup plus grande ; c'est d'épargner la misère : je veux dire que l'homme juste ne doit pas toujours demander, ni ce qu'il peut, ni ce qu'il a droit d'exiger des autres. Il y a des temps malheureux où c'est une cruauté et une espèce de vexation que d'exiger une dette; et la justice veut qu'on ait égard non-seulement à l'obligation, mais encore à l'état de celui qui doit. Le sage Néhémias avoit bien compris cette vérité, lorsque ayant été envoyé par le roi Artaxerxès pour être gouverneur du peuple juif, il se mit à considérer non-seulement quels étoient les droits de sa charge, mais encore quelles étoient les forces du peuple : « Il vit que les capitaines géné^
i. Oral, de obit. Thend , n. 13, tora. Jl.cel. 1201. — 2. Mattb. xv:u, 22
raux, qui l'avoient précédé dans cet emploi, avoient trop foulé ce pauvre peuple : » « Duces gravaverunt populum; » « mais surtout, comme il est assez ordinaire, que leurs ministres insolents l'avoient entièrement épuisé : » « Sed et ministri eorum depresserunt populum '. » Voyant donc ce peuple qui n'en pouvoit plus, il se crut obligé en conscience de chercher tous les moyens de le soulager; et bien loin d'imposer de nouvelles charges, comme avoient fait les généraux pes prédécesseurs, il crut qu'il devoit remettre, comme porte le texte sa cré2, beaucoup des droits qui lui étoient dus légitimement : et après, plein de confiance en la divine bonté, qui regarde d'un œil paternel yeux qui se plaisent à imiter ses miséricordes, il lui adresse du fond ae son cœur cette humble prière : « Mon Dieu, souvenez-vous de moi en bien, à proportion des grands avantages que j'ai causés à ce peuple : » « Mémento meî, Deus meus, in bonum, secundum omnia quae « feci populo huic3. » C'est l'unique moyen d'approcher de Dieu avec une pleine confiance, c'est la gloire solide et véritable que nous pouvons porter hautement jusque devant les autels : et ce Dieu si délicat et si jaloux, qui défend à toute chair de se glorifier devant sa face 4, a néanmoins agréable que Néhémias et tous ses imitateurs se glorifient à ses yeux du bien qu'ils font à son peuple. N'en disons pas davantage; et croyons que les princes qui ont le cœur grand sont plus pressés par leur gloire, par leur bonté, par leur conscience, à soulager les misères publiques et particulières, qu'ils ne peuvent l'être par nos paroles; mais Dieu seul est tout-puissant pour faire le bien.
Si de cette haute contemplation je commence à jeter les yeux sur la puissance des hommes, je découvre visiblement la pauvreté essentielle à la créature, et je vois dans tout le pouvoir humain je ne sais quoi de très-resserré; en ce que, si grand qu'il soit, il ne peut pas faire beaucoup d'heureux, et se croit souvent obligé de faire beaucoup de misérables. Je vois enfin que c'est le malheur et la condition essentielle des choses humaines, qu'il est toujours trop aisé de faire beaucoup de mal, infiniment difficile de faire beaucoup de bien : car comme nous sommes ici au milieu des maux, il est aisé, Chrétiens, de leur donner un grand cours, et de leur faire une ouverture large et spacieuse; mais comme les biens n'abondent pas en ce lieu de pauvreté et de misère, il ne faut pas s'étonner que la source des bienfaits soit si tôt tarie. Aussi le monde, stérile en biens et pauvre en effets, est contraint de débiter beaucoup d'espérances, qui ne laissent pas néanmoins d'amuser les hommes. C'est en quoi nous devons reconnoître l'indigence inséparable de la créature, et apprendre à ns pas tout exiger des grands de la terre. Les rois mêmes ne peuvent pas faire tout le bien qu'ils veulent : il suffit qu'ils n'ignorent pas qu'ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent. Mais nous, qui voyons ordinairement parmi les hommes et la puissance et la volonté tellement bornées, Chrétiens , mettons plus haut notre confiance. « En Dieu
l // Esd. V, t'j, II. — 2. Ibid., 10, 18. — 3. Ibid., 19. — 4. / Cor. i 29
seul est la bonté véritable : » « Nemo bonus, nisi unus Deus'. » En lui seul abonde le bien; lui seul le peut et le veut répandre sans bornes, et s'il retient quelquefois le cours de sa munificence à l'égard de certains biens, c'est qu'il voit que nous ne pouvons pas en porter l'abondance entière. Regardons-le donc comme le seul bon : ce qui fait que nous n'éprouvons pas sa bonté, c'est que nous ne la mettons pas à des épreuves dignes de lui; nous n'estimons que les biens du monde; nous n'admirons que les grandeurs de la fortune; et nous ne voulons pas entendre que ce qu'il réserve à ses enfants est, sans aucune comparaison, plus riche et plus précieux que ce qu'il abandonne à ses ennemis.
Ainsi nous ne devons pas nous persuader que les sceptres mêmes, ni les couronnes, soient les illustres présents du ciel : car jetez les yeux sur tout l'univers et sur tous les siècles : voyez avec quelle facilité Dieu a prodigué de tels présents indifféremment à ses ennemis et à ses amis : regardez les superbes monarchies des Orientaux infidèles: voyez que Jésus-Christ regarde du plus haut des cieux l'ennemi le plus déclaré du christianisme, assis en la place du grand Constantin, d'où il menace si impunément les restes de la chrétienté, qu'il a si cruellement ravagée. Que si Dieu fait si peu d'état de ce que le monde admire le plus, apprenons donc, Chrétiens, à ne lui demander rien de mortel : demandons-lui des choses qu'il soit digne de ses enfants de demander à un tel père, et digne d'un tel père de les donner à ses enfants. C'est insulter à la misère que de demander aux petits de grandes choses; c'est ravilir la majesté que de demander au Très- Grand de petites choses. C'est son trône, c'est sa grandeur, c'est sa propre félicité qu'il veut nous donner; et nous soupirons encore après des biens périssables! Non, mes Frères, ne demandons à Dieu rien de médiocre; ne lui demandons rien moins que lui-même: nous éprouverons qu'il est bon autant qu'il est juste, et qu'il est infiniment l'un et l'autre.
Mais vous, Sire, qui êtes sur la terre l'image vivante de cette Majesté suprême, imitez sa justice et sa bonté; afin que l'univers admire en votre personne sacrée un roi juste et un roi sauveur, à l'exemple de Jésus-Christ : un roi juste qui rétablisse les lois; un roi sauveur qui soulage les misères. C'est ce que je souhaite à Votre Majesté, avec la grâce du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
i. Marc i, 18
Christus resurgens ex mortuis jam non moritur. Jésus-Christ ressuscité ne meurt plus. Rom. vi, 9.
Avoir à prêcher le plus glorieux des mystères de Jésus-Christ et la fête la plus solennelle de son Église, devant le plus grand de tous les rois et la cour la plus auguste de l'univers; reprendre la parole après tant d'années d'un perpétuel silence, et avoir à contenter la délicatesse d'un auditoire qui ne souffre rien que d'exquis, mais qui, permettez-moi de le dire, sans songer, autant qu'il faudroit, à se convertir, souvent ne veut être ému qu'autant qu'il le faut pour éviter la longueur d'un discours sans force, et plus soigneux de son plaisir que de son salut, lorsqu'il s'agit de sa guérison, veut qu'on cherche de nouveaux moyens de flatter son goût raffiné; ce seroit une chose à craindre, si celui qui doit annoncer dans l'assemblée des fidèles la gloire de Jésus-Christ ressuscité, et y faire entendre la voix immortelle de ce Dieu sorti du tombeau, avoit à craindre autre chose que de ne pas assez soutenir la force et la majesté de sa parole. Mais ici ce qui fait craindre, soutient : cette parole divine, révérée du ciel, de la terre et des enfers, est ferme et toute-puissante par elle-même; et l'on ne peut Paffoiblir , lorsque toujours autant éloigné d'une excessive rigueur qui se détourne à la droite, que d'une extrême condescendance qui se détourne vers la gauche, on propose cette parole dans sa pureté naturelle, telle qu'elle est sortie de la bouche de Jésus-Christ, et de ses apôtres, fidèles et incorruptibles témoins de sa résurrection, et de toutes les obligations qu'elle nous impose. Alors il ne reste plus qu'une crainte vraiment juste, vraiment raisonnable; mais qui est commune à ceux qui écoutent avec celui qui parle : c'est de ne profiter pas de cette parole, qui maintenant nous instruit, et un jour nous doit juger; c'est de n'ouvrir pas le cœur assez promptement à la vertu qui l'accompagne, et de prendre plus garde à l'homme qui parle au dehors qu'au prédicateur invisible qui sollicite les cœurs de se rendre à lui. Que si vous écoutez au dedans ce céleste prédicateur, qui jamais n'a rien de foible ni de languissant, et dont les vives lumières pénètrent les replis les plus cachés des consciences, que de miracles nouveaux nous verrons paroître ! que de morts sortiront du tombeau 1 que de ressuscites viendront honorer la résurrection de Jésus-Christ 1 et que leur inébranlable persévérance rendra un beau témoignage à l'immortelle vertu qu'un Dieu ressuscité, pour ne mourir plus, répand dans les cœurs de ses fidèles l Pour commencer un si grand ouvrage, pros-
1. Quatrième Sermon pour le jour de Pâques, prêché devant le roi.
temés avec Magdeleine et les autres femmes pieuses aux pieds de c* Dieu vainqueur de la mort, demandons-lui tous ensemble ses grâces vivifiantes, par les prières de celle qui les a reçues de plus près et avec plus d'abondance. Ave.
« Jésus-Christ ressuscité ne meurt plus, » comme nous d dit saint Paul; et non-seulement il ne meurt plus, mais encore, à consulter la règle éternelle de la justice divine, il ne devoit jamais mourir. « La mort, dit le même apôtre ', est entrée dans le monde par le péché: » et encore : « La mort est le châtiment du péché 2. >» Puisque la mort est le châtiment du péché, l'immortalité devoit être la compagne insépa^ rable de l'innocence : et si l'homme eût vécu éternellement affranchi des lois de la mort, en conservant la justice, combien plutôt Jésus-Christ qui étoit la sainteté même, devoit- il être toujours vivant et toujours heureux? Ajoutons à cette raison, qu'en Jésus-Christ la nature humaine unie au Verbe divin, qui est la vie par essence, puisoit la vie dans la source; de sorte que la mort n'avoit point lieu où la vie se trouvoit dans la plénitude : et si Jésus-Christ avoit à mourir, ce ne pouvoit pas être pour lui-même, ni pour satisfaire à une loi qui le regardât, mais pour nous et pour expier nos crimes dont il s'étoit volontairement chargé. Il a satisfait à ce devoir; et compté parmi les méchants, comme disoit Isaïe 3, il a expiré sur la croix entre deux voleur*. « H est mort une fois au péché, » dit le saint apôtre 4; c'est-à-dire, il en a porté toute la peine : « Peccato mortuus est semel; *> et maintenant « il vit à Dieu, o « vivit Deo. » Il commence une vie toute divine; et la glorieuse immortalité lui est assurée. Vivez, Seigneur Jésus, vivez à jamais : la vie, qui ne vous a pas été arrachée par force, mais que vous avez donnée de vous-même pour le salut des pécheurs, vous devoit être rendue. Il étoit juste; et, comme chantent dans l'Apocalypse tous les bienheureux esprits, a l'Agneau qui s'est immolé volontairement pour les pécheurs, est digne de recevoir, pour la mort qu'il a endurée par obéissance, la vertu, la force, la divinité h : » c'est-àdire, il est digne de ressusciter; afin qu'une vie divine se répande sur toute sa personne, et qu'il soit éternellement, par sa gloire, l'admiration des hommes et des anges, comme il en est l'invisible soutien pai sa puissance.
Voilà en peu de mots le fond du mystère ; il falloit poser ce fondement : mais comme les mystères du christianisme, outre le fond qui fait l'objet de notre foi, ont leurs effets salutaires, qu'il faut encore considérer pour notre instruction, revenons au premier principe, et disons encore une fois avec l'apôtre : <x Jésus- Christ ressuscité ne meurt plus; » de quelque côté qu'on le considère, tout est vie en lui , et la mort n'y a plus de part. De là vient que la loi évangélique, qu'il envoie annoncer à tout l'univers par ses apôtres après sa glorieuse résurrection, a une éternelle nouveauté. Ce n'est pas comme la loi de Moïse, qui devoit vieillir et mourir; le loi de Jésus-Christ est toujours
t. Rom. v, n. — 2. Ibid., vi, 23. —3. Is. lui, 12. — 4. Rom. vi, 10.