Eccl. xxi
que celui qui est la vérité même? et qu'y a-t-il de meilleur, que celui qui est la bonté même? L'âme est donc faite pour Dieu : c'est à lui qu'elle de voit se tenir attachée, et comme suspendue, par sa connoissance et par son amour; c'est ainsi qu'elle est l'image de Dieu. Il se connolt lui-même, il s'aime lui-même , et c'est là sa vie : et l'âme raisonnable devoit vivre aussi en le connoissant et en l'aimant. Ainsi par sa naturelle constitution elle étoit unie à son auteur, et devoit faire sa félicité de celle d'un être si parfait et si bienfaisant; en cela consistoit sa droiture et sa force. Enfin c'est par là qu'elle étoit riche, parce que encore qu'elle n'eût rien de son propre fonds, elle possédoit un bien infini par la libéralité de son auteur; c'est-à-dire, qu'elle le possédoit lui-même, et le possédoit d'une manière si assurée, qu'elle n'avoit qu'à l'aimer persévéramment pour le posséder toujours; puisque aimer un si grand bien, c'est ce qui en assure la possession, ou plutôt c'est ce qui la fait.
Mais elle n'est pas demeurée longtemps en cet état. Cette âme qui étoit heureuse, parce Dieu l'a voit faite à son image, a voulu non lui ressembler, mais être absolument comme lui. Heureuse qu'elle étoit de connottre et d'aimer celui qui se connoît et s'aime éternellement, elle a voulu, comme lui, faire elle-même sa félicité. Hélas, qu'elle s'est trompée, et que sa chute a été funeste ! Elle est tombée de Dieu sur elle-même. Que fera Dieu pour la punir de sa défection? Il lui donnera ce qu'elle demande : se cherchant elle-même, elle se trouvera elle-même. Mais en se trouvant ainsi elle-même, étrange confusion I elle se perdra bientôt elle-même. Car voilà que déjà elle commence à se méconnottre; transportée de son orgueil, elle dit : Je suis un Dieu, et je me suis faite moi-même. C'est ainsi que le prophète fait parler les âmes hautaines, qui mettent leur félicité dans leur propre grandeur et dans leur propre excellence '.
En effet, il est véritable que pour pouvoir dire : Je veux être content de moi-même et me suffire à moi-même, il faut aussi pouvoir dire : Je me suis fait moi-même, ou plutôt, je suis de moi-même. Ainsi l'âme raisonnable veut être semblable à Dieu par un attribut qui ne peut convenir à aucune créature, c'est-à-dire, par l'indépendance et par la plénitude de l'être. Sortie de son état, pour avoir voulu être heureuse indépendamment de Dieu, elle ne peut ni conserver son ancienne et naturelle félicité, ni arriver à celle qu'elle poursuit vainement. Mais comme ici son orgueil la trompe, il faut lui faire sentir par quelque autre endroit sa pauvreté et sa misère. Il ne faut pour cela que la laisser quelque temps à elle-même; cette âme, qui s'est tant aimée et tant cherchée, ne se peut plus supporter. Aussitôt qu'elle est seule avec elle-même , sa solitude lui fait horreur; elle trouve en elle-même un vide infini, que Dieu seul pouvoit remplir : si bien qu'étant séparée de Dieu, que son fonds réclame sans cesse; tourmentée par son indigence, l'ennui la dévore, le chagrin la tue; il faut qu'elle cherche des amusements au dehors : et jamais elle n'aura de repos, si elle ne
* Exech. xxvin, 2; xxix. 8.
trouve de quoi s'étourdir. Tant il est vrai que Dieu la punit par son propre dérèglement; et que, pour s'être cherchée elle-même, elle devient elle-même son supplice. Mais elle ne peut pas demeurer en cet état, tout triste qu'il est; il faut qu'elle tombe encore plus bas : et voici comment.
Représentez-vous un homme qui est né dans les richesses, et qui les a dissipées par ses profusions; il ne peut souffrir sa pauvreté. Ces murailles nues, cette table dégarnie, cette maison abandonnée, où on ne voit plus cette foule de domestiques, lui fait peur : pour se cacher à lui-même sa misère, il emprunte de tous côtés; il remplit par ce moyen, en quelque façon, le vide de sa maison, et soutient l'éclat de son ancienne abondance. Aveugle et malheureux, qui ne songe pas que tout ce qui l'éblouit menace sa liberté et son repos? Ainsi Pâme raisonnable, née riche par les biens que lui avoit donnés son auteur, et appauvrie volontairement pour s'être cherchée elle-même, réduite à ce fonds étroit et stérile, tâche de tromper le chagrin que lui cause son indigence, et de réparer ses ruines, en empruntant de tous côtés de quoi se remplir.
Elle commence par son corps et par ses sens, parce qu'elle ne trouve rien qui lui soit plus proche. Ce corps qui lui est uni si étroitement, mais qui toutefois est d'une nature si inférieure à la sienne, devient le plus cher objet de ses complaisances. Elle tourne tous ses soins de ce côté-là; le moindre rayon de beauté qu'elle y aperçoit suffit pour l'arrêter: elle se mire, pour ainsi parler, et se considère elle-même dans ce corps : elle croit voir, dans la douceur de ces regards et de ce visage, la douceur d'une humeur paisible; dans la délicatesse des traits, la délicatesse de l'esprit; dans ce port et cette mine relevée, la grandeur et la noblesse du courage. Foible et trompeuse image sans doute; mais enfin la vanité s'en repaît. A quoi es-tu réduite, âme raisonnable? Toi, qui étois née pour l'éternité et pour un objet immortel, tu deviens éprise et captive d'une fleur que le soleil dessèche, d'une vapeur que le vent emporte, en un mot d'un corps qui, par sa mortalité, est devenu un empêchement et un fardeau à l'esprit.
Elle n'est pas plus heureuse en jouissant des plaisirs que ses sens lui offrent : au contraire, elle s'appauvrit dans cette recherche, puisqu'en poursuivant le plaisir, elle perd d'abord la raison. Le plaisir est un sentiment qui nous transporte, qui nous enivre, qui nous saisit indépendamment de la raison, et nous entraîne malgré ses lois. La raison en effet n'est jamais si foible que lorsque le plaisir domine; et ce qui marque une opposition éternelle entre la raison et le plaisir, c'est que, pendant que la raison demande une chose, le plaisir en exige une autre : ainsi l'âme, devenue captive du plaisir, est devenue en même temps ennemie de la raison. Voilà où elle est tombée, quand elle a voulu emprunter des sens de quoi réparer ses pertes : mais ce n'est pas là encore la fin de ses maux. Ces sens, de qui elle emprunte, empruntent eux-mêmes de tous côtés; ils tirent tout de leurs objets, et engagent par conséquent, à tous ces objets extérieurs, l'âme, qui, livrée aux sens, ne peut plus rien avoir que par eux.
Je ne veux point ici vous parler de tous les sens, pour vous faire avouer leur indigence : considérez seulement la vue, à combien d'objets extérieurs elle nous attache. Tout ce qui brille, tout ce qui rit aux yeux, tout ce qui paroît grand et magnifique, devient l'objet de nos désirs et de notre curiosité. Le Saint-Esprit nous en avoit bien avertis, lorsqu'il avoit dit cette parole : « Ne suivez pas vos pensées et vos yeux, vous souillant et vous corrompant; » disons le mot du Saint- Esprit : a vous prostituant vous-mêmes à tous les objets qui se présentent1. » Nous faisons tout le contraire de ce que Dieu commande : nous nous engageons de toutes parts; nous qui n'avions besoin que de Dieu, nous commençons à avoir besoin de tout. Cet homme croit s'agrandir avec son équipage qu'il augmente, avec ses appartements qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Cette femme ambitieuse et vaine croit valoir beaucoup, quand elle s'est chargée d'or, de pierreries, et de mille autres vains ornements. Pour la parer, toute la nature s'épuise, tous les arts suent, toute l'industrie se consume. Ainsi nous amassons autour de nous tout ce qu'il y a de plus rare : notre vanité se repaît de cette fausse abondance ; et par là nous tombons insensiblement dans les pièges de l'avarice , triste et sombre passion , autant qu'elle est cruelle et insatiable.
C'est elle, dit saint Augustin, qui, trouvant l'âme pauvre et vide au dedans, la pousse au dehors, la partage en mille soucis, et la consume par des efforts aussi vains que laborieux. Elle se tourmente comme dans un songe; on veut parler, la voix ne suit pas; on veut faire de grands mouvements, on sent ses membres engourdis. Ainsi l'âme veut se remplir, elle ne peut; son argent qu'elle appelle son bien est dehors, et c'est le dedans qui est vide et pauvre. Elle se tourmente de voir son bien si détaché d'elle-même, si exposé au hasard, si soumis au pouvoir d'autrui. Cependant elle voit croître ses mauvais désirs avec ses richesses. « L'avarice, dit saint Paul, est la racine de tous les maux : » « Radix omnium malorum est cupiditas'. » En effet, les richesses sont un moyen d'avoir presque sûrement tout ce qu'on désire. Par les richesses, l'ambitieux se peut assouvir d'honneurs; le voluptueux, de plaisirs; chacun enfin, de ce qu'il demande. Tous les mauvais désirs naissent dans un cœur qui croit avoir dans l'argent le moyen de les satisfaire. Il ne faut donc pas s'étonner si la passion des richesses est si violente, puisqu'elle ramasse en elle toutes les autres. Que l'âme est asservie l de quel joug elle est chargée 1 et pour s'être cherchée elle-même, combien est-elle devenue pauvre et captive 1
Mais peut-être que les passions plus nobles et plus généreuses seront plus capables de la remplir. Voyons ce que la gloire lui pourra produire. Il n'y a rien de plus éclatant, ni qui fasse tant de bruit parmi les hommes, et tout ensemble il n'y a rien de plus misérable ni de plus pauvre. Pour nous en convaincre, considérons-là dans ce qu'elle a de plus magnifique et de plus grand. Il n'y a point de plus grande gloire que celle des conquérants; choisissons le plus renommé d'en-
t. Num. xv, 39. — 2. I TV'm. vi. lo
tre eux. Quand on veut parler d'un grand conquérant, chacun pense à Alexandre : ce sera donc , si vous vouiez , Alexandre qui nous fera voir la pauvreté des rois conquérants. Qu'est-ce qu'il a souhaité ce grand Alexandre, et qu'a-t-il cherché par tant de travaux et tant de peines, qu'il a souffertes lui-même, et qu'il a fait souffrir aux autres? Il a souhaité de faire du bruit dans le monde durant sa vie et après sa mort. Il a tout ce qu'il a demandé; personne n'en a tant fait : dars l'Egypte, dans la Perse, dans les Indes, dans toute la terre, en Orient et en Occident, depuis plus de deux mille ans on ne parle que d'Alexandre. Il vit dans la bouche de tous les hommes, sans que sa gloire «oit effacée ou diminuée depuis tant de siècles; les éloges ne lui manquent pas; mais c'est lui qui manque aux éloges. Il a eu ce qu'il demandoit; en a-t-il été plus heureux, tourmenté par son ambition durant sa vie, et tourmenté maintenant dans les enfers, où il porte la peine éternelle d'avoir voulu se faire adorer comme un Dieu, soit par orgueil, soit par politique? Il en est de même de tous ses semblables. Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est donnée. « Ils ont reçu leur récompense, » dit le Fils de Dieu1; ils ont été payés selon leurs mérites. Ces grands hommes, dit saint Augustin, tant célébrés parmi les Gentils, et j'ajoute trop estimés parmi les Chrétiens, ont eu ce qu'ils demandoient : ils ont acquis cette gloire qu'ils désiroient avec tant d'ardeur; et a vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs : » « Quaerebant non apud Deum, sed apud homines a gloriam... ; ad quam pervenientes perceperunt mercedem suam, vani a vanam2. »
Vous voyez, Messieurs, l'âme raisonnable déchue de sa première dignité, parce qu'elle quitte Dieu, et que Dieu la quitte; menée de captivité en captivité, captive d'elle-même, captive de son corps, captive des sens et des plaisirs, captive de toutes les choses qui Penvironrent. Saint Paul dit tout en un mot, quand il parle ainsi : « L'homme, dit-il, est vendu sous le péché : » « Venumdatus sub peccato3; » livré au péché, captif sous les lois, accablé de ce joug honteux comme un esclave vendu. A quel prix le péché l'a-t-il acheté? Il l'a acheté par tous les faux biens qu'il lui a donnés. Entraîné par tous ces faux biens, et asservi par toutes les choses qu'il croit posséder, il ne peut plus respirer, ni regarder le ciel, d'où il est venu. Ainsi il a perdu Dieu, et toutefois le malheureux il ne peut s'en passer, car il y a au fond de notre âme un secret désir qui le redemande sans cesse.
L'idée de celui qui nous a créés est empreinte profondément au dedans de nous. Mais, ô malheur incroyable ! et lamentable aveuglement ! rien n'est gravé plus. avant dans le cœur de l'homme, et rien ne lui sert moins dans sa conduite. Les sentiments de religion sont la dernière chose qui s'efface en l'homme, et la dernière que l'homme tonsulte : rien n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes; rien \e les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins.
.. Matth. vi, 2. — 2. In Ps. cxvm, serm. xii, n. 2, tom. 17, col. 1306. 3. Rom. vu, 14.
En voulez-vous voir une preuve? A présent que je suis assis dans ia chaire de Jésus-Christ et des apôtres, que vous m'écoutez avec atten: tion, si j'allois (ah, plutôt la mort!) si j'allois vous enseigner quelque erreur, je verrois tout mon auditoire se révolter contre moi. Je vous prêche les vérités les plus importantes de la religion; que feront-elles? 0 Dieu, qu'est-ce donc que l'homme? est-ce un prodige? est-ce un compose monstrueux de choses incompatihles? ou bien est-ce une énigme inexplicable ?
Non, Messieurs, nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'il y a de si grand dans l'homme est un reste de sa première institution : ce qu'il y a de si bas, et qui paroît si mal assorti avec ses premiers principes, c'est le malheureux effet de sa chuts. 11 ressemble à un édifice ruiné , qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. Fondé dans son origine sur la connoissance de Dieu et sur son amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruine; le comble s'est abattu sur les murailles, et les murailles sur le fondement. Mais qu'on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé, et les traces des fondations, et l'idée du premier dessein, et la marque de l'architecte. L'impression de Dieu reste encore en l'homme si forte qu'il ne peut la perdre, et tout ensemble si foible qu'il ne peut la suivre : si bien qu'elle semble n'être restée que pour le convaincre de sa faute, et lui faire sentir sa perte. Ainsi il est vrai qu'il a perdu Dieu : mais nous avons dit, et il est vrai, qu'il ne pouvoit éviter après cela de se perdre aussi luimême.
L'âme, qui s'est éloignée de la source de son être, ne connoît plus ce qu'elle est. Elle s'est embarrassée, dit saint Augustin ', dans toutes les choses qu'elle aime; et de là vient qu'en les perdant elle se croit aussitôt perdue elle-même. Ma maison est brûlée; on se tourmente, et on dit : Je suis perdu; ma réputation est blessée, ma fortune est ruinée, je suis perdu. Mais surtout quand le corps est attaqué, c'est là qu'on s'écrie plus que jamais : Je suis perdu. L'homme se croit attaqué au fond de son être, sans vouloir jamais considérer que ce qui dit : Je suis perdu, n'est pas le corps : car le corps de lui-même est sans sentiment; et l'âme, qui lui dit qu'elle est perdue, ne sent pas qu'elle est autre chose que celui dont elle connoît la perte future; c'est pourquoi elle se croit perdue en le perdant. Ah l si elle n'avoit pas oublié Dieu, si elle avoit toujours songé qu'elle est son image, elle se seroit tenue à lui comme au seul appui de son être; et attachée à un principe si haut, elle n'auroit pas cru périr en voyant tomber ce qui est si fort au-dessous d'elle. Mais, comme dit saint Augustin», s'étant engagée tout entière dans son corps et dans les choses sensibles; roulée et enveloppée parmi les objets qu'elle aime, et dont elle traîne continuellement l'idée avec elle, elle ne s'en peut plus démêler, elle n( sait plus ce qu'elle est. Elle dit : Je suis une vapeur, je suis un souffle,
t. De frin., lib.X, n.T, tom. VIII, col. 893. ï. ibid., a. il, tom. vin, col. 89b.
je suis un air délié, ou un feu subtil; sans doute une vapeur qui aime Dieu, un feu qui connoît Dieu, un air fait à son image. 0 âme, voilà le comble de tes maux; en te cherchant, tu t'es perdue; et toi-même tu te méconnois. En ce triste et malheureux état, écoutons la parole de Dieu par la bouche de son prophète : « Convertimini, sicut in proa fundum recesseratis , filii Israël1 ! « 0 âme, reviens à Dieu autant du fond, que tu t'en étois si profondément retirée.
SECOND POINT
Et en effet, Chrétiens, dans cet oubli profond et de Dieu et d'ellemême, où elle est plongée, ce grand Dieu sait bien la trouver. Il fait entendre sa voix, quand il lui plaît, au milieu du bruit du monde : dans son plus grand éclat, et au milieu de toutes ses pompes, il en découvre le fond, c'est-à-dire la vanité et le néant. L'âme, honteuse de sa servitude, vient à considérer pourquoi elle est née-, et recherchant en elle-même les restes de l'image de Dieu, elle songe à la rétablir en se réunissant à son auteur. Touchée de ce sentiment, elle commence à rejeter les choses extérieures. 0 richesses, dit-elle, vous n'avez qu'un nom trompeur : vous venez pour me remplir; mais j'ai un vide infini, où vous n'entrez pas. Mes secrets désirs, qui demandent Dieu, ne peuvent pas être satisfaits pas tous vos trésors; il faut que je m'enrichisse par quelque chose de plus grand et de plus intime. Voilà les richesses méprisées.
L'âme, considérant ensuite le corps auquel elle est unie, le voit revêtu de mille ornements étrangers : elle en a honte, parce qu'elle voit que ces ornements sont un piège pour les autres et pour elle-même. Alors elle est en état d'écouter les paroles que le Saint-Esprit adresse aux dames mondaines, par la bouche du prophète Isaïe : « J'ai vu les filles de Sion la tête levée, marchant d'un pas affecté, avec des contenances étudiées, et faisant signe des yeux à droite et à gauche : pour ceia, dit le Seigneur, je ferai tomber tous leurs cheveux2. » Quelle sorte de vengeance 1 Quoi, falloit-il foudroyer et le prendre d'un ton si haut pour abattre des cheveux? Ce grand Dieu, qui se vante de déraciner par son souffle les cèdres du Liban, tonne pour abattre les feuilles des arbres ! Est-ce là le digne effet d'une main toute-puissante î Qu'il est honteux à l'homme d'être si fort attaché à des choses vaines, que les lui ôter soit un supplice ! C'est pour cela que le prophète passe encore plus avant. Après avoir dit : a Je ferai tomber leurs cheveux; je détruirai, poursuit-il, et les colliers, et les bracelets, et les anneaux, et les boîtes à parfums, et les vestes, et les manteaux, et les rubans, et les broderies, et ces toiles si déliées; » vaines couvertures qui ne cachent rien, et le reste. Car le Saint-Esprit a voulu descendre dans un dénombrement exact de tous les ornements de la vanité; s'attachant , pour ainsi parler , à suivre par sa vengeance toutes les diverses parures qu'une vaine curiosité a inventées. A ces me
' bat. xxxi. f . — 2. Ibid., m, 16, 17.
naces du Saint-Esprit, l'âme, qui s'est sentie longtemps attachée à ces ornements , commence à rentrer en elle-même. Quoi, Seigneur, dit-elle, vous voulez détruire toute cette vaine parure? Pour prévenir votre colère , je commencerai moi-même à m'en dépouiller. Entrons dans un état où il n'y ait plus d'ornement que celui de la vertu.
Ici cette âme dégoûtée du monde, s'avisant que ces ornements marquent dans les hommes quelque dignité, et venant à considérer les honneurs que le monde vante, elle en connolt aussi le fond. Elle voit l'orgueil qu'ils inspirent, et découvre dans cet orgueil, et les disputes, et les jalousies, et tous les maux qu'il entraîne : elle voit en même temps que si ces honneurs ont quelque chose de solide, c'est qu'ils obligent de donner au monde un grand exemple. Mais on peut en les quittant donner un exemple plus utile ; et il est beau, quand on les a, d'en faire un si bel usage. Loin donc, honneurs de la terre : tout votre éclat couvre mal nos foiblesses et nos défauts; il ne les cache qu'à nous seuls, et les fait connoltre à tous les autres. Ah! « j'aime mieux avoir la dernière place dans la maison de mon Dieu, que de tenir les plus hauts rangs dans la demeure des pécheurs '. »
L'âme se dépouille, comme vous voyez, des choses extérieures; elle revient de son égarement, et commence à être plus proche d'ellemême. Mais osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé? N'aura-t-on point de pitié de cette complexion délicate? Au contraire, c'est à lui principalement que l'âme s'en prend, comme à son plus dangereux séducteur. J'ai, dit-elle, trouvé une victime : depuis que ce corps est devenu mortel, il sembloit n'être devenu pour moi qu'un embarras, et un attrait qui me porte au mal; mais la pénitence me fait voir que je le puis mettre à un meilleur usage. Grâce à la miséricorde divine, j'ai en lui de quoi réparer mes fautes passées. Cette pensée la sollicite à ne plus rien donner à ses sens : elle leur ôte tous leurs plaisirs ; elle embrasse toutes les mortifications; elle donne au corps une nourriture peu agréable; et afin que la nature s'en contente, elle attend que la nécessité la rende supportable. Ce corps si tendre couche sur la dure; la psalmodie de la nuit et le travail de la journée y attirent le sommeil; sommeil léger qui n'appesantit pas l'esprit, et l'interrompt presque point ses actions. Ainsi toutes les fonctions, même de la nature, commencent dorénavant à devenir des opérations de la grâce. On déclare une guerre immortelle et irréconciliable à tous les plaisirs; il n'y en a aucun de si innocent qui ne devienne suspect: la raison que Dieu a donnée à l'âme pour la conduire s'écrie en les royant approcher : « C'est ce serpent qui noun a séduits : » « Serpens « decepit me2. * Les premiers plaisirs qui nous ont trompés sont entrés dans notre cœur avec une mine innocente, comme un ennemi qui se déguise pour entrer dans une place, qu'il veut révolter contre les puissances légitimes. Ces désirs, qui nous sembloient innocents, ont
i. Pa lxxxiii. il. — 2 Gen.m, 13.
remué peu à peu les passions les plus violentes, qui nous ont mis dans les fers que nous avons tant de peine à rompre.
L'âme, délivrée par ces réflexions de la captivité des sens, et détachée de son corps par la mortification, est enfin venue à elle-même. Elle est revenue de bien loin, et semble avoir fait un grand progrès mais enfin, s'étant trouvée elle-même, elle a trouvé la source de tous ses maux. C'est donc à elle-même qu'elle en veut encore : déçue par sa liberté, dont elle a fait un mauvais usage, elle songe à la contraindre de toutes parts; des grilles affreuses, une retraite profonde, une clôture impénétrable, une obéissance entière, toutes les actions réglées, tous les pas comptés, cent yeux qui vous observent; encore trouvet-elle qu'il n'y en a pas assez pour l'empêcher de s'égarer. Elle se met de tous côtés sous le joug : elle se souvient des tristes jalousies du monde, et s'abandonne sans réserve aux douces jalousies d'un Dieu bienfaisant, qui ne veut voir les cœurs que pour les remplir des douceurs célestes. De peur de retomber sur ces objets extérieurs, et que sa liberté ne s'égare encore une fois en les cherchant, elle se met des bornes de tous côtés; mais de peur de s'arrêter en elle-même, elle abandonne sa volonté propre. Ainsi, resserrée de toutes parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel : elle se donne donc en proie à l'amour divin ; elle rappelle sa connoissance et son amour à leur usage primitif. C'est alors que nous pouvons dire avec David : « 0 Dieu, votre serviteur a trouvé son cœur, pour vous faire cette prière1. » L'âme, si longtemps égarée dans les choses extérieures , s'est enfin trouvée ellemême ; mais c'est pour s'élever au-dessus d'elle, et se donner tout à fait à Dieu.
11 n'y a rien de plus nouveau que cet état où l'âme pleine de Dieu s'oublie elle-même. De cette union avec Dieu, on voit naître bientôt en elle toutes les vertus. Là est la véritable prudence; car on apprend à tendre à sa fin, c'est-à-dire à Dieu, par la seule voie qui y mène, c'est-à-dire par l'amour. Là est la force et le courage; car il n'y a rien qu'on ne souffre pour l'amour de Dieu. Là se trouve la tempérance parfaite; car on ne peut plus goûter les plaisirs des sens, qui dérobent à Dieu les cœurs et l'attention des esprits. Là on commence à faire justice à Dieu, au prochain, et à soi-même : à Dieu, parce qu'on lui rend tout ce qu'on lui doit, en l'aimant plus que soi-même : au prochain, parce qu'on commence à l'aimer véritablement, non pour soi-même, mais comme soi-même, après qu'on a fait l'effort de renoncer à soimême : enfin, on se fait justice à soi-même, parce qu'on se donne de tout son cœur à qui on appartient naturellement. Mais en se donnant de la sorte, on acquiert le plus grand de tous les biens, et on a ce merveilleux avantage d'être heureux par le même objet qui fait la félicité de Dieu.
L'amour de Dieu fait donc naître toutes les vertus ; et pour les faire subsister éternellement, il leur donne pour fondement l'humilité. De mandez à ceux qui ont dans le cœur quelque passion violente, s'ils con-