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servent quelque orgueil ou quelque fierté eu présence de ce qu'ils aiment : on ne se soumet que trop, on n'est que trop humble. L'âme possédée de l'amour de Dieu, transportée par cet amour hors d'ellemême, n'a garde de songer à elle, ni par conséquent de s'enorgueillir; car elle voit un objet au prix duquel elle se compte pour rien, et en est tellement éprise qu'elle le préfère à elle-même, non-seulement par raison, mais par amour.
Mais voici de quoi l'humilier plus profondément encore. Attachée à ce divin objet, elle voit toujours au-dessous d'elle deux gouffres profonds, le néant d'où elle est tirée, et un autre néant plus affreux encore, c'est le péché, où elle peut retomber sans cesse, pour peu qu'elle s'éloigne de Dieu et qu'elle l'oblige de la quitter. Elle considère que si elle est juste, c'est Dieu qui la fait telle continuellement. Saint Augustin l ne veut pas qu'on dise que Dieu nous a faits justes; mais il dit qu'il nous fait justes à chaque moment. Ce n'est pas, dit-il, comme un médecin qui ayant guéri son malade, le laisse dans une santé qui n'a plus besoin de son secours; c'est comme l'air qui n'a pas été lumineux pour le demeurer ensuite par lui-même, mais qui est fait tel continuellement par le soleil. Ainsi l'âme attachée à Dieu sent continuellement sa dépendance, et sent que la justice qui lui est donnée ne subsiste pas toute seule, mais que Dieu la crée en elle à chaque instant : de sorte qu'elle se tient toujours attentive de ce côté-là; elle demeure toujours sous la main de Dieu, toujours attachée au gouvernement et comme au rayon de sa grâce. En cet état elle se connoît, et ne craint plus de périr, de la manière dont elle le craignoit auparavant : elle sent qu'elle est faite pour un objet éternel, et ne connolt plus de mort que le péché.
Il faudroit ici vous découvrir la dernière perfection de l'amour de Dieu : il faudroit vous montrer cette âme détachée encore des chastes douceurs qui l'ont attirée à Dieu, et possédée seulement de ce qu'elle découvre en Dieu même, c'est-à-dire, de ses perfections infinies. Là se verroit l'union de l'âme avec un Jésus délaissé; là s'entendroit la dernière consommation de l'amour divin dans un endroit de l'âme si profond et si retiré, que les sens n'en soupçonnent rien; tant il est éloigné de leur région : mais pour expliquer cette matière, il faudroit tenir un langage que le monde n'entendroit pas.
Finissons donc ce discours, et permettez qu'en le finissant je vous demande, Messieurs, si les saintes vérités que j'ai annoncées ont excité en vos cœurs quelque étincelle de l'amour divin. La vie chrétienne que je vous propose si pénitente, si mortifiée, si détachée des sens et de nous-mêmes, vous paroît peut-être impossible. Peut-on vivre, diriez-vous, de cette sorte? Peut-on renoncer à ce qui plaît? On vous dira de là haut2 qu'on peut quelque chose de plus difficile, puisqu'on peut embrasser tout ce qui choque. Mais pour le faire, direz-vous, il faut aimer Dieu; et je ne sais si on peut le connoître assez peur
1. De Gen. ad litt., lib. VIII, n. 25, tom. III, part, i, col. 234. 9. Mme de la Vallière étoit à la grille d'en haut avec la reine.
l'aimer autant qu'il faudroit. On vous dira de là haut qu'on en connoît assez pour aimer sans bornes. Mais peut-on mener dans le monde une telle vie ? Oui sans doute , puisque le monde môme vous désabuse du monde : ses appas ont assez d'illusions, ses faveurs assez d'inconstance, ses rebuts assez d'amertume; il y a assez d'injustice et de perfidie dans le procédé des hommes, assez d'inégalités et de bizarreries dans leurs humeurs incommodes et contrariantes; c'en est assez sans doute pour nous dégoûter
Ehl dites-vous, je ne suis que trop dégoûté : tout me dégoûte en effet, mais rien ne me touche; le monde me déplaît, mais Dieu ne me plaît pas pour cela. Je connois cet état étrange, malheureux et insupportable, mais trop ordinaire dans la vie. Pour en sortir, âmes chrétiennes, sachez que qui cherche Dieu de bonne foi ne manque jamais de le trouver; sa parole y est expresse : a Celui qui frappe, on lui ouvre; celui qui demande, on lui donne; celui qui cherche, il trouve infailliblement1. » Si donc vous ne trouvez pas, sans doute vou.s ne cherchez pas. Remuez jusqu'au fond de votre cœur : les plaies du cœur ont cela qu'elles peuvent être sondées jusqu'au fond, pourvu qu'on ait le courage de les pénétrer; vous trouverez dans ce fond un secret orgueil qui vous fait dédaigner tout ce qu'on vous dit, et tou? les sages conseils; vous trouverez un esprit de raillerie inconsidérée, qui naît parmi l'enjouement des conversations. Quiconque en est possédé croit que toute la vie n'est qu'un jeu : on ne veut que se divertiret la face de la raison, si je puis parler de la sorte, parott trop sérieuse et trop chagrine.
Mais à quoi est-ce que je m'étudie? à chercher des causes secrète? du dégoût que vous donne la piété? Il y en a de plus grossières et de plus palpables : on sait quelles sont les pensées qui arrêtent le monde ordinairement. On n'aime point la piété véritable, parce que, contente des biens éternels, elle ne donne point d'établissement sur la terre, elle ne fait point la fortune de ceux qui la suivent. C'est l'objection ordinaire que font à Dieu les hommes du monde : mais il y a répondu, d'une manière digne de lui, par la bouche du prophète Malachie '. « Vos paroles se sont élevées contre moi, dit le Seigneur, et vous avez répondu : Quelles paroles avons-nous proférées contre vous? Vous avez dit : Celui qui sert Dieu se tourmente en vain. Quel bien nous est-il revenu d'avoir gardé ses commandements, et d'avoir marché tristement devant sa face? Les hommes superbes et entreprenants sont heureux : car ils se sont établis en vivant dans l'impiété; et ils ont tenté Dieu en songeant à se faire heureux malgré ses lois, et ils ont fait leurs affaires. »
Voilà l'objection des impies, proposée dans toute sa force par le Saint-Esprit. « A ces mots, poursuit le prophète, les gens de bien, étonnés se sont parlé secrètement les uns aux autres. » Personne sur la terre n'ose entreprendre, ce semble, de répondre aux impies qui attaquent Dieu avec une audace si insensée; mais Dieu répondra lui-
i. Matth. m, 8. - 1. Mal. m, 13 et seq.
même. « Le Seigneur a prêté l'oreille à ces choses, dit le prophète, e/ il les a ouïes : il a fait un livre où il écrit les noms de ceux qui le servent; et en ce jour où j'agis, dit le Seigneur des armées, c'est-àdire, en ce dernier jour où j'achève tous mes ouvrages, où je déploie ma miséricorde et ma justice; en ce jour, dit-il, les gens de bien seront ma possession particulière; je les traiterai comme un bon père traite un fils obéissant. Alors vous vous retournerez, ô impies! vous verrez de loin leur félicité , dont vous serez exclus pour jamais; et vous verrez alors quelle différence il y a entre le juste et l'impie , entre celui qui sert Dieu et celui qui méprise ses lois. » C'est ainsi que Dieu répond aux objections des impies. Vous n'avez pas voulu croire que ceux qui me servent puissent être heureux; vous n'en avez cru ni m# parole, ni l'expérience des autres; votre expérience vous en convaincra, vous les verrez heureux , et vous vous verrez misérables : « Haec dicit « Dominus faciens haec : » « C'est ce que dit le Seigneur : il l'en faut croire : car lui-même qui le dit, c'est lui qui le fait; » et c'est ainsi qu'il fait taire les superbes et les incrédules.
Serez-vous assez heureux pour profiter de cet avis, et pour prévenii sa colère? Allez, Messieurs, et pensez- y : ne songez point au prédicateur qui vous a parlé, ni s'il a bien dit, ni s'il a mal dit : qu'importe ce qu'ait dit un homme mortel? Il y a un prédicateur invisible qui prêche dans le fond des cœurs; c'est celui-là que les prédicateurs et les auditeurs doivent écouter. C'est lui qui parle intérieurement à celui qui parle au dehors, et c'est lui que doivent entendre au dedans du cœur tous ceux qui prêtent l'oreille aux discours sacrés. Le prédicateur qui parle au dehors ne fait qu'un seul sermon pour tout un grand peupie : mais le prédicateur du dedans, je veux dire le Saint-Esprit, fait autant de prédications différentes qu'il y a de personnes dans un auditoire; car il parle à chacun en particulier, et lui applique selon ses besoins la parole de la vie éternelle. Êcoutez-le donc, Chrétiens; laissez-lui remuer au fond de vos cœurs ce secret principe de l'amour de Dieu.
Esprit-Saint, Esprit pacifique, je vous ai préparé les voies en prêchant votre parole. Ma voix a été semblable peut-être à ce bruit impétueux qui a prévenu votre descente : descendez maintenant, ô feu invisible; et que ces discours enflammés, que vous ferez au dedans de nos cœurs, les remplissent d'une ardeur céleste. Faites-leur goûter la vie éternelle, qui consiste à connoître et à aimer Dieu : donnez-leur un essai de la vision, dans la foi; un avant-goût de la possession, dans l'espérance ; une goutte de ce torrent de délices qui enivre les bienheureux, dans les transports célestes de l'amour divin.
Et vous, ma Sœur, qui avez commencé à goûter ces chastes délices, descendez, allez à l'autel; victime de la pénitence, allez achever votre sacrifice : le feu est allumé, l'encens est prêt, le glaive est tiré : le glaive, c'est la parole qui sépare l'âme d'avec elle-même, pour l'attacher uniquement à son Dieu. Le sacré pontife vous attend ', avec ce