BOSSUET. — V
pour recevoir l'esprit du christianisme. Venez donc apprendre aujourd'hui, de ce grand serviteur de Dieu, le mépris que vous devez faire du monde, de ses plaisirs et de toutes ses vanités.
Jésus-Christ, ce glorieux conquérant, a eu à combattre le ciel, la terre et les enfers; je veux dire la justice de Dieu, la rage et la furie des démons, des persécutions inouïes de la part du monde: toujours grand, toujours invincible, il a triomphé dans tous ces combats; tout l'univers publie ses victoires. Mais celle dont il se glorifie avec plus de magnificence, c'est celle qu'il a gagnée sur le monde; et je ne lis rien dans son Évangile, qu'il ait dit avec plus de force, que cette belle parole: « Prenez courage, j'ai vaincu le monde : » « Confidite, ego vici « mundum '. »
Il l'a vaincu en effet, lorsque, crucifié sur le Calvaire, il a couvert, pour ainsi dire, la face du monde de toute l'horreur de sa croix, de toute l'ignominie de son supplice. Non content de l'avoir vaincu par lui-même, il le surmonte tous les jours par ses serviteurs. Il est sorti de ses plaies un esprit victorieux du monde, qui, animant le corps de l'Église, la rend saintement féconde, pour engendrer tous les jours une race spirituelle, née pour triompher glorieusement de ia pompe, des vanités et des délices mondaines.
Cette grâce victorieuse des attraits du monde n'agit pas de la même sorte dans tous les fidèles. Il y a de saints solitaires qui se sont tout à fait retirés du monde; il y en a d'autres, non moins illustres, lesquels y vivant sans en être, l'ont, pour ainsi dire, vaincu dans son propre » champ de bataille. Ceux-là, entièrement détachés, semblent désormais n'user plus du monde; ceux-ci, non moins généreux, en usent comme n'en usant pas, selon le précepte de l'apôtre : : ceux-là, s'en arrachant tout à coup, n'ont plus rien à démêler avec lui; ceux-ci sont toujours aux mains, et gagnent de jour en jour, par un long combat, ce que les autres emportent tout à une fois par la seule fuite : car ici la fuite même est une victoire; parce qu'elle ne vient ni de surprise ni de lâcheté, mais d'une ardeur de courage qui rompt ses liens, force sa prison, et assure sa liberté par une retraite glorieuse.
Ce n'est pas assez, Chrétiens, et il y a dans l'Église une grâce plus excellente; je veux dire une force céleste et divine, qui nous fait nonseulement surmonter le monde, par la fuite ou par le combat mais qui en doit inspirer le mépris aux autres. C'est la grâce de l'ordre ecclésiastique : car, comme on voit dans le monde une efficace d'erreur, qui fait passer de l'un à l'autre, par une espèce de ccntagion, l'amour des vanités de la terre; il a plu au Saint-Esprit de mettre dans ses ministres une efficace de sa vérité , pour détacher tous les cœurs de l'esprit du monde, pour prévenir la contagion qui empoisonne les âmes, et rompre les enchantements par lesquels il les tient captives.
Voilà donc trois grâces qui sont dans l'Église, pour surmonter le monde et ses vanités; la première, de s'en séparer tout à fait, et de s'éloigner de son commerce; la seconde, de s'y conserver sans cor-
i. Joan., xvi, 33. — 2. / Cor., vn, 3!.
ruption, et ds résister à ses attraits; la troisième, plus éminente, est d'en imprimer le dégoût aux autres, et d'en empêcher la contagion. Ces trois grâces sont dans l'Église; mais il est rare de les voir unies dans une même personne, et c'est ce qui me fait admirer la vie du grand saint Sulpice. Il l'a commencée à la cour, il l'a finie dans la solitude : le milieu en a été occupé dans les fonctions ecclésiastiques. Courtisan, il a vécu dans le monde sans être pris de ses charmes : évêque, il en a détaché ses frères : solitaire, il a désiré de finir ses jours dans une entière retraite. Ainsi successivement, dans les trois états de sa vie, nous lui verrons surmonter le monde, de toutes les manières dont on le peut vaincre : car il s'est opposé généreusement à ses faveurs dans la cour, au cours de sa malignité dans l'épiscopat, à la douceur de son commerce dans la solitude : trois points de ce discours.
PREMIER POINT
Quoique les hommes soient partagés en tant de conditions différentes; toutefois, selon l'Écriture, il n'y a que deux genres d'hommes, dont les uns composent le monde, et les autres la société des enfants de Dieu. Cette solennelle division est venue, dit saint Augustin ', de ce que l'homme n'a que deux parties principales, la partie animale et la raisonnable ; et c'est par là que nous distinguons deux espèces d'hommes, parce que les uns suivent la chair, et les autres sont gouvernés par l'esprit. Ces deux races d'hommes ont paru d'abord en figure, dès l'origine des siècles, en la personne et dans la famille de Caïn et de Seth ; les enfants de celui-ci étant toujours appelés les enfants de Dieu, et au contraire ceux de Caïn étant nommés constamment les enfants des hommes; afin que nous distinguions qu'il y en a qui vivent comme nés de Dieu, selon les mouvements de l'esprit; et les autres comme nés des hommes, selon les inclinations de la nature.
De là ces deux cités renommées, dont il est parlé si souvent dans les saintes Lettres; Babylone charnelle et terrestre; Jérusalem divine et spirituelle, dont l'une est posée sur les fleuves, c'est-à-dire, dans une éternelle agitation; « Super aquas multas, » dit l'Apocalypse2: ce qui a fait dire au Psalmiste : a Assis sur les fleuves de Babylone 3, » et l'autre est bâtie sur une montagne, c'est-à-dire, dans une consistance immuable. C'est pourquoi le même a chanté : « Celui qui se confie en Dieu est comme la montagne de Sion; celui qui habite en Jérusalem ne sera 'amais ébranlé : » a Qui confidunt in Domino sicut a mons Sion '. « Or, encore que ces deux cités soient mêlées de corps, elles sont , dit saint Augustin & , infiniment éloignées d'esprit et de mœurs : ce qui nous est encore représenté dès le commencement des choses, en ce que les enfants de Dieu s'étant alliés, par les mariages, avec la race des hommes; ayant trouvé, dit l'Écriture 8, leurs filles
1. De ci» Dei, lib. XIV, c. 4, tom. VU, col. 353. — 2. Apoc, xvn, l.