S. Aug. Confess. lib. II, cap. 9, tom. I, col
jeunesse téméraire et malavisée, qui présume toujours beaucoup à cause qu'elle a peu expérimenté, ne voyant point de difficulté dans es choses, c'est là que l'espérance est la plus véhémente et la plus jardie : si bien que les jeunes gens, enivrés de leurs espérances, croient tenir tout ce qu'ils poursuivent; toutes leurs imaginations leur paroissent des réalités. Ravis d'une certaine douceur de leurs prétentions infinies, ils s'imagineroient perdre infiniment, s'ils se départoient de leurs grands desseins; surtout les personnes de condition, qui, étant élevées dans un certain esprit de grandeur, et bâtissant toujours sur les honneurs de leur maison et de leurs ancêtres, se persuadent facilement qu'il n'y a rien à quoi ils ne puissent prétendre.
Figurez-vous maintenant le jeune Rernard, nourri en homme de condition, qui avoit la civilité comme naturelle, l'esprit poli par les bonnes lettres, la représentation belle et aimable, l'humeur accommodante, les mœurs douces et agréables : ah 1 que de puissants liens pour demeurer attaché à la terre ! Chacun pousse de telles personnes : on les vante, orï les loue; on pense leur donner du courage, et on leur inspire l'ambition. Je sais que sa pieuse mère l'entretenoit souvent du mépris du monde; mais disons la vérité, cet âge ordinairement indiscret n'est pas capable de ces bons conseils. Les avis de leurs compagnons et de leurs égaux, qui ne croient rien de si sage qu'eux, l'emportent par-dessus ceux des parents.
Triomphez, Seigneur, triomphez de tous les attraits de ce monde trompeur; et faites voir au jeune Rernard, comme vous le fîtes voir à saint Paul1, ce qu'il faut qu'il endure pour votre service. Déjà vous lui avez inspiré, avec une tendre dévotion pour Marie, un généreux amour de la pureté : déjà il a méprisé des caresses les plus dangereuses, dans des rencontres que l'honnêteté ne me permet pas de dire en cette audience : déjà votre grâce lui a fait chercher un bain et un rafraîchissement salutaire dans les neiges et dans les étangs glacés, où son intégrité attaquée s'est fait un rempart contre les molles délices du siècle. Son regard imprime de la modestie : il retient jusqu'à ses yeux, parce qu'il a appris dé votre Evangile 2 et de votre apôtre s, qu'il y a des yeux adultères. Dans un courage qui passe l'homme, on lui voit peintes sur le visage la honte et la retenue d'une fille honnête et pudique. Mais, Seigneur, achevez en la personne de ce saint jeune homme le grand ouvrage de votre grâce.
Et en effet, le voyez-vous, Chrétiens, comme il est rêveur et pensif; de quelle sorte il fuit le grand monde, devenu extraordinairement amoureux du secret et de la solitude? Là il s'entretient doucement de telles ou de semblables pensées : Bernard, que prétends- tu dans le monde ? Y vois-tu quelque chose qui te satisfasse ? Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels ignorants courent d'une telle fureur, qu'ont-elles après tout, qu'une illusion de peu de durée? Sitôt que cette première ardeur, qui leur donne tout leur agrément, a été un peu ralentie par le temps, leurs plus violents sectateurs s'étonnent le plus